Celui qui, tourmenté du généreux démon de la satire, prétend dire
des vérités dures à son siècle, doit, pour mieux terrasser le vice,
attaquer en face l'homme vicieux; pour le flétrir, il doit le nommer;
mais il ne peut acquérir ce droit qu'en se nommant lui-même. De cette
manière il s'assure en quelque sorte la victoire; car, plus son ennemi
est puissant, plus il se montre courageux, lui, et la puissance recule
toujours devant le courage. D'ailleurs, la vérité veut être dite à
haute voix, et une médisance anonyme est peut-être plus honteuse
qu'une calomnie signée. Il n'en est pas de même du moraliste paisible
qui ne se mêle dans la société que pour en observer en silence les
ridicules et les travers, le tout à l'avantage de l'humanité. S'il
examine les individus en particulier, il ne critique que l'espèce en
général. L'étude à laquelle il se livre est donc absolument innocente,
puisqu'il cherche à guérir tout le monde sans blesser personne.
Cependant pour remplir avec fruit son utile fonction, sa première
précaution doit être de garder l'incognito. Quelque bonne opinion
que nous ayons de nous-mêmes, il y a toujours en nous une certaine
conscience qui nous fait considérer comme hostile la démarche de tout
homme qui vient scruter notre caractère. Cette conscience est celle de
L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher.
Aussi, si nous sommes forcés de vivre avec celui que nous regarderons
comme un importun surveillant, nous envelopperons nos actions d'un
voile de dissimulation, et il perdra toutes ses peines. Si, au
contraire, nous pouvons l'éviter, nous le ferons fuir de tout le
monde, en le dénonçant comme un fâcheux. Le philosophe observateur, à
la manière des acteurs anciens, ne peut remplir son rôle s'il ne porte
un masque. Nous recevrons fort mal le maladroit qui nous dira: Je
viens compter vos défauts et étudier vos vices. Il faut, comme dit
Horace, qu'il mette du foin à ses cornes, autrement nous crierons
tous haro! Et celui qui se charge d'exploiter le domaine du ridicule,
toujours si vaste en France, doit se glisser plutôt que se présenter
dans la société, remarquer tout sans se faire remarquer lui-même, et
ne jamais oublier ce vers de _Mahomet_:
Mon empire est détruit si l'homme est reconnu.
Il ne faut pas juger Voltaire sur ses comédies, Boileau sur ses odes
pindariques, ou Rousseau sur ses _allégories_ marotiques. Le critique
ne doit pas s'emparer méchamment des faiblesses que présentent souvent
les plus beaux talents, de même que l'histoire ne doit point abuser
des petitesses qui se rencontrent dans presque tous les grands
caractères. Louis XIV se serait cru déshonoré si son valet de chambre
l'eût vu sans perruque; Turenne, seul dans l'obscurité, tremblait
comme un enfant; et l'on sait que César avait peur de verser en
montant sur son char de triomphe.
En 1676, Corneille, l'homme que les siècles n'oublieront pas, était
oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter à
Versailles plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du roi excita la
reconnaissance du grand homme, la _veine_ de Corneille se ranima, et
le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux
chants du poëte,
Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
Que tu prennes plaisir à me ressusciter?
Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace,
Reviennent à la mode et retrouvent leur place,
Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux?
Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
Diraient-ils à l'envi, lorsque Oedipe aux abois
De ses juges pour lui gagna toutes les voix.
Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
Font encor quelque peine aux modernes illustres,
S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre
C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;
Au moment d'expirer il tâche d'éblouir,
Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
Ces vers m'ont toujours profondément ému. Corneille, aigri par
l'envie, rebuté par l'indifférence, y laisse entrevoir toute la fière
mélancolie de sa grande âme. Il sentait sa force, et il n'en était que
plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à
un haut degré de la nature la conscience de lui-même. Qu'on juge
cependant à quel point les attaques réitérées de ses Zoïles durent
influer sur ses idées pour l'amener à dire avec une sorte de
conviction:
Sed neque Godaeis accedat musa tropaeis,
Nec Capellanum fas mihi velle sequi.
De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien
sanglante épigramme contre son siècle.