M. le duc de Berry, c'est la tragédie. Voici la parodie maintenant.

Une grande querelle politique vient de s'émouvoir, ces jours-ci, à

propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout

contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout.

M. Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous

rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer

dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor un nain paraissait.

Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître; nous n'attendons plus

que le géant.

Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de

Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a

trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t-il une littérature

au niveau de son mouvement social, des poëtes aussi grands que ses

événements?

C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je

tremble à l'approche d'une tête savante et que je recule à l'aspect

d'un livre érudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon

cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que

signifiait _genus irritabile_, et j'avais tout juste assez d'esprit

et d'expérience pour comprendre que cette qualification s'applique

au moins aussi bien aux savants qu'aux poëtes. Me voyant donc forcé

d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux

classes constituantes du _genus irritabile_, je me promis bien de

n'établir jamais ma juridiction que sur la dernière, parce qu'elle est

réellement la seule qui ne puisse démontrer l'ineptie ou l'ignorance

d'un critique. Vous dites à un poëte tout ce qui vous passe par la

tête, vous lui dictez des arrêts, vous lui inventez des défauts. S'il

se fâche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau.

S'il n'est pas étourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le

_goût_; qu'a-t-il à répondre? Le goût est semblable à ces anciennes

divinités païennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait où

les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de même

avec les savants. _Ce sont gens_, comme disait Laclos, _qui ne se

battent qu'à coups de faits_; et il est fort désagréable pour un grave

journaliste, lequel n'a ordinairement d'un érudit que le pédantisme,

de se voir rendre, par quelque savant irrité, les coups de férule

qu'il lui avait administrés étourdiment. Joignez à cela qu'il n'y a

rien de terrible comme la colère d'un savant attaqué sur son terrain

favori. Cette espèce d'hommes-là ne sait dire d'injures que par

in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes

assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant

platonique de la Lexicologie, raconte, dans son _Supplément à la

bibliothèque orientale_, que l'impératrice chinoise Uu-Heu commit

plusieurs _crimes_, tels que d'assassiner son mari, son frère, ses

fils; mais un surtout qu'il appelle un _attentat inouï_, c'est d'avoir

ordonné, au mépris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelât

_empereur_ et non _impératrice_.

Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la

_pierre philosophale des sciences_, voici quelques détails sur cet

homme célèbre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait:

«Alary portait au milieu de la cour même une longue et épaisse barbe,

un chapeau d'une forme haute et carrée qui n'était pas celle du temps,

et un long manteau doublé de longue peluche qui lui descendait plus

bas que les talons, et qu'il portait même souvent pendant les grandes

chaleurs de l'été, ce qui le distinguait des autres hommes, et le

faisait connaître du peuple, qui l'appelait hautement le _philosophe

crotté_, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais.»

Colletet appelait Alary le _philosophe crotté_, Boileau appelait

Colletet le _poëte crotté_. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces

deux démons si redoutés aujourd'hui, étaient de fort pauvres diables.

Aujourd'hui ce qui salit le poëte et le philosophe, ce n'est pas la

pauvreté, c'est la vénalité; ce n'est pas la crotte, c'est la boue.

On considère maintenant en France, et avec raison, comme le

complètement nécessaire d'une éducation élégante, une certaine

facilité à manier ce qu'on est convenu d'appeler le style épistolaire.

En effet, le genre auquel on donne ce nom--s'il est vrai que ce soit

un genre--est dans la littérature comme ces champs du domaine public

que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que

le genre épistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les

productions de cette sorte sont, en quelque façon, comme les fleurs,

qui croissent d'elles-mêmes, tandis que toutes les autres compositions

de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, à des édifices

qui, depuis leurs fondements jusqu'à leur faîte, doivent être

laborieusement bâtis d'après des lois générales et des combinaisons

particulières. La plupart des auteurs épistolaires ont ignoré qu'ils

fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant

de fois cité, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'écrivaient

point pour écrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis,

des affaires et des affections. Ils n'étaient nullement préoccupés,

dans leurs correspondances, du souci de l'immortalité, mais tout

bourgeoisement des soins matériels de la vie. Leur style est simple

comme l'intimité, et cette simplicité en fait le charme. C'est parce

qu'ils n'ont envoyé leurs lettres qu'à leurs familles qu'elles sont

parvenues à la postérité. Nous croyons qu'il est impossible de dire

quels sont les éléments du style épistolaire; les autres genres ont

des règles, celui-là n'a que des secrets.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 24 / 86 题