SUR ANDRÉ DE CHÉNIER

1819.

Un livre de poésie vient de paraître, et, quoique l'auteur soit mort,

les critiques pleuvent. Peu d'ouvrages ont été plus rudement traités

par les _connaisseurs_ que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de

torturer un vivant, de décourager un jeune homme, d'éteindre un talent

naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la

critique, chose étrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici

la raison en deux mots: c'est que c'est bien un poëte mort, il est

vrai, mais c'est aussi une poésie nouvelle qui vient de naître. Le

tombeau du poëte n'obtient pas grâce pour le berceau de sa muse.

Pour nous, nous laisserons à d'autres le triste courage de triompher

de ce jeune lion arrêté au milieu de ses forces. Qu'on invective ce

style incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et incohérentes,

cette effervescence d'imagination, rêves tumultueux du talent qui

s'éveille; cette manie de mutiler la phrase, et, pour ainsi dire,

de la tailler à la grecque; les mots dérivés des langues anciennes

employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle; des coupes

bizarres, etc. Chacun de ces défauts du poëte est peut-être le germe

d'un perfectionnement pour la poésie. En tout cas, ces défauts ne sont

point dangereux, et il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a

point joui de sa gloire. Qui osera lui reprocher ses imperfections

lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au

milieu de ses travaux inachevés?

Si d'ailleurs l'on vient à considérer quel fut celui dont nous

recueillons aujourd'hui l'héritage, nous ne pensons pas que le

sourire effleure facilement les lèvres. On verra ce jeune homme, d'un

caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de

l'âme, ami de l'étude, enthousiaste de la nature. En ce même temps,

la révolution est imminente, la renaissance des siècles antiques est

proclamée, Chénier devait être trompé, il le fut. Jeunes gens, qui de

nous n'aurait point voulu l'être? Il suit le fantôme, il se mêle à

tout ce peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des

abîmes. Plus tard on ouvrit les yeux, les hommes égarés tournèrent la

tête, il n'était plus temps pour revenir en arrière, il était encore

temps pour mourir avec honneur. Plus heureux que son frère, Chénier

vint désavouer son siècle sur l'échafaud.

Il s'était présenté pour défendre Louis XVI, et, quand le martyr fut

envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière

ressource de l'appel au peuple fut en vain offerte à la conscience des

bourreaux.

Cet homme si digne de sympathie n'eut pas le temps de devenir un poëte

parfait; mais, en parcourant les fragments qu'il nous a laissés, on

rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous

allons en signaler quelques-uns. Voyons d'abord le tableau de Thésée

tuant un centaure:

Il va fendre sa tête;

Soudain le fils d'Égée, invincible, sanglant,

L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,

Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,

S'élance, va saisir sa chevelure horrible,

L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort

Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

Ce morceau présente ce qui constitue l'originalité des poëtes anciens,

la trivialité dans la grandeur. D'ailleurs, l'action est vive,

toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont

pittoresques. Que lui manquer-t-il? Une coupe _élégante_? Nous

préférons cependant une pareille «barbarie» à ces vers qui n'ont

d'autre mérite qu'une irréprochable médiocrité.

Il y a dans Ovide:

Nec dicere Rhaetus

Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis

Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.

C'est ainsi que Chénier imite. En maître. Il avait dit des serviles

imitateurs:

La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.

Voyez encore ces vers de l'apothéose d'Hercule:

Il monte, sous ses pieds

Étend du vieux lion la dépouille héroïque,

Et, l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,

Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu.

Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu

Brille autour du héros, et la flamme rapide

Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide.

Nous préférons cette image à celle d'Ovide, qui peint Hercule étendu

sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s'il était couché sur

le lit des festins. Remarquons seulement que l'image d'Ovide est

païenne, celle d'André de Chénier est chrétienne.

Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite

de la difficulté vaincue? tournons la page, car, pour citer, on n'a

guère que l'embarras du choix:

Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,

Quand, lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,

Riant et m'asseyant près de lui, sur son coeur,

M'appelait son rival et déjà son vainqueur;

Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre

A souffler une haleine harmonieuse et pure,

Et ses savantes mains, prenant mes jeunes doigts,

Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,

Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,

A fermer tour à tour les trous du buis sonore.

Veut-on des images gracieuses?

J'étais un faible enfant, qu'elle était grande et belle;

Elle me souriait et m'appelait près d'elle;

Debout sur ses genoux, mon innocente main

Parcourait ses cheveux, son visage, son sein;

Et sa main, quelquefois aimable et caressante,

Feignait de châtier mon enfance imprudente.

C'est devant ses amants, auprès d'elle confus,

Que la fière beauté me caressait le plus.

Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?)

Que de fois ses baisers ont pressé mon visage!

Et les bergers disaient, me voyant triomphant:

Oh! que de biens perdus! O trop heureux enfant!

Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses

ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poëmes dans la langue

française dont la lecture soit plus attachante; cela tient à cette

vérité de détails, à cette abondance d'images qui caractérisent la

poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait

fournir des sujets à toute une galerie de tableaux.

Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André de

Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses

rivaux en arrière. Peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare,

peut-être avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais

d'un poëte malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne

craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André de

Chénier sera regardé parmi nous comme le père et le modèle de la

véritable élégie. C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret, en

voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un

perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques,

il ne lui manquait que la familiarité de sa langue; d'ailleurs, il

n'était dépourvu ni de sens ni de lecture, et encore moins de ce goût

qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire

rapidement place à des beautés hardies, et, s'il se débarrasse encore

quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guère qu'à la

manière de La Fontaine, pour donner à son style plus de mouvement, de

grâce et d'énergie. Nous citerons ces vers:

Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête!

Et la belle Amélie est aussi de la fête!

Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,

Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs!

J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre,

Allons! Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre!

Quel orage suivra ce banquet tant vanté,

S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté!

Oh! vous ne savez pas jusqu'où va son empire.

Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire,

Ou si, près d'une belle assis en un repas,

Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas,

Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure,

Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.

«Chacun, pour cette belle avait vu mes égards;

«Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.»

Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre

A sa mère immortelle en a moins fait répandre!

Que dis-je? sa colère ose en venir aux coups...

Et ceux-ci, où éclatent, à un égal degré, la variété des coupes et la

vivacité des tournures:

Une amante moins belle aime mieux, et du moins,

Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins;

Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence;

Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance;

Et son égale humeur, sa facile gaîté,

L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté.

Mais celle qui partout fait conquête nouvelle,

Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle!

Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour.

Souveraine au milieu d'une tremblante cour,

Dans son léger caprice inégale et soudaine,

Tendre et bonne aujourd'hui, demain froide et hautaine,

Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements,

Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants?

On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,

Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.

En général, quelle que soit l'inégalité du style de Chénier, il est

peu de pages dans lesquelles on ne rencontre des images pareilles à

celle-ci:

Oh! si tu la voyais, cette belle coupable,

Rougir, et s'accuser, et se justifier,

Sans implorer sa grâce et sans s'humilier!

Pourtant, de l'obtenir doucement inquiète,

Et, les cheveux épars, immobile, muette,

Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,

Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon,

Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,

Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche!

Voici encore un morceau d'un genre différent, aussi énergique que

celui-là est gracieux. On croirait lire des vers de quelqu'un de nos

vieux poëtes:

Souvent las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie,

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,

Je regarde la tombe, asile souhaité!

Je souris à la mort volontaire et prochaine.

Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaîne.

Le fer libérateur qui percerait mon sein

Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main;

Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse;

Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,

Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux,

L'homme sait se cacher d'un voile spécieux...

A quelque noir destin qu'elle soit asservie,

D'une étreinte invincible il embrasse la vie,

Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,

Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.

Il a souffert, il souffre, aveugle d'espérance,

Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,

Et la mort, de nos maux ce remède si doux,

Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous!

Il est hors de doute que si Chénier avait vécu, il se serait placé

un jour au rang des premiers poëtes lyriques. Jusque dans ses

essais informes on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve,

l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par

lui-même; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style; là des

images gracieuses, ici des détails rendus avec la plus énergique

trivialité. Ses odes à la manière antique, écrites en latin, seraient

citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore, toutes

latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes

dont aucun poëte français ne désavouerait la teinte ferme et

originale.

Vain espoir! inutile soin!

Ramper est des humains l'ambition commune;

C'est leur plaisir, c'est leur besoin.

Voir fatigue leurs yeux, juger les importune.

Ils laissent juger la fortune,

Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant.

Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire

Qui donne et l'honneur et la gloire.

Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.

Et plus loin:

C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain!

Dit cette cour lâche et hardie.

Ils avaient dit: C'est bien, quand, la lyre à la main,

L'incestueux chanteur, ivre de sang romain,

Applaudissait à l'incendie.

Il n'y aura point d'opinion mixte sur André de Chénier. Il faut jeter

le livre ou se résoudre à le relire souvent; ses vers ne veulent

pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui

aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-être, comme le disait naïvement

La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose. En

général, en lisant Chénier, substituez aux termes qui vous choquent

leurs équivalents latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de

beaux vers. D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche

et large des anciens; rarement de vaines antithèses, plus souvent des

pensées nouvelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de

cette sensibilité profonde sans laquelle il n'est point de génie,

et qui est peut-être le génie elle-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un

poëte? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une

langue expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment.

Il y a déjà dans la nouvelle génération née avec ce siècle des

commencements de grands poëtes.

Attendez quelques années encore.

Les fils des dents du dragon n'avaient pas besoin d'être entièrement

sortis de la terre pour qu'on reconnût en eux des guerriers; et,

lorsque vous aviez vu seulement les gantelets d'Érix, vous pouviez

juger les forces de l'athlète.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 26 / 86 题