Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prêts à invoquer
la licence après avoir déifié le despotisme; des transfuges, prêts à
flatter le pouvoir après avoir chanté l'anarchie, et des insensés qui
ont baisé hier des fers illégitimes, et, comme le serpent de la fable,
veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on
n'y découvrira pas un poëte. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les
titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une âme noble et
élevée, il n'est point de véritable poëte. Tenez-vous cela pour dit,
non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens
qui raisonnent, et qui pensent--je veux bien ne choisir mon exemple
que dans l'antiquité--que ces mots: _Dulce et decorum est pro patria
mori_, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc,
j'ai cherché jusqu'ici autour de moi un poëte, et je n'en ai pas
rencontré; de là, il s'est formé dans mon imagination un modèle idéal
que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté
quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas.