A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Roi s’amuse._

Triboulet! Triboulet! Triboulet! morne peine!

Ce n’est pas en nommant Victor Hugo officier de la Légion d’honneur et

pair de France que cette Majesté constitutionnelle de Louis-Philippe

a bien mérité de l’auteur de _Hernani_: c’est en interdisant ou en

laissant interdire _le Roi s’amuse_, le 23 novembre 1832. Un magnifique

soldat, le général de Ladmirault, rendit, en 1873, le même service

au poète de _l’Année terrible_. Et le jubilé solennel et glacial de

ce drame illustre, le 22 septembre 1882, reste dans la mémoire des

survivants qui maudissent encore Got-Triboulet, Maubant-Saint-Vallier,

tout en rendant justice à Mounet-Sully qui fut François Ier et à

Mme Bartet (Blanche): on doit, dit un vieil ouvrage, la vérité aux

morts, de la considération aux vivants. Ce fut, tout de même, une

apothéose--sur la place du Théâtre-Français. Le peuple, qui n’avait pas

assisté à la représentation, acclama le _vates_ octogénaire.

Hier, il n’y eut plus d’apothéose: la place du Théâtre-Français aime

mieux manifester _contre_ que _pour_ et le Dieu n’est plus. La salle

hésita et s’étonna: on eût voulu sonner au drapeau, à l’auréole--et le

respect même fléchissait: le jeu des acteurs, le décor, les costumes,

tout accusait, tout enflait le généreux enfantillage, la brave fausseté

de cette _moralité_ «dessus de pendule», sa poussière sans époque, sa

rouille antithétique!

Ah! l’antithèse! la sempiternelle et facile antithèse! Opposer,

dans le même être, la hideur et la splendeur, le vice et la vertu,

quelle volupté, quel procédé! Quasimodo, Triboulet, Lucrèce Borgia,

la Tisbe, le crapaud, c’est tout un--et voilà un ressort, une mine,

un _poncif_, une machine à couplets de bravoure, un éblouissement à

jet continu et à jet double, une source pétrifiante à vous endormir

debout, en apothéose! Les idées jonglent, avec réverbération, dans

une magnificence verbale qui s’écoute et ne s’entend pas: un écho

prestigieux répercute les hémistiches et les pages--et c’est l’ivresse

des Bacchantes; disons l’ivresse pindarique. Ivresse toute livresque.

Le théâtre est un crible et un laminoir. Lorsque je n’ai pas mon

trouble intérieur, mon angoisse intime pour prolonger, pour éterniser

mon émotion et mon enthousiasme, lorsque je ne puis pas m’arrêter sur

un vers, sur un mot, prêter des ailes à une métaphore et laisser vibrer

un sanglot, adieu! cherche! Un acteur n’est jamais que le monsieur qui

passe--de Musset--et le monsieur qui reste, le monsieur qui dit son

texte, comme il l’a appris, comme il le comprend, et qui n’est pas

en communion avec moi. C’est sa voix, sa seule voix que j’entends,

sans l’accompagnement de tous mes souvenirs, de toutes mes fureurs

romantiques, et, tout _hugolâtre_, tout _hugolo_ que je sois, j’entends

grêle et petit et faux. Et ce n’est plus un état d’âme, c’est un

spectacle.

Je n’aurais pas à le conter si le programme--qui se défie des

spectateurs et de leur patience--ne le détaillait pas à loisir. C’est

à la cour du roi François. L’on y danse, l’on y chante. On n’y boit

pas. Le bouffon Triboulet rit de tous et de tout--et de toutes. Il est

entremetteur et pourvoyeur de bourreau. Les haines s’amassent autour

de lui. Voici venir--on entre comme dans un moulin, en ce Louvre--un

condamné à mort honoraire, M. de Saint-Vallier, qui reproche au roi

d’avoir pris la vertu de sa fille en échange de sa tête à lui, et qui

le menace de venir à chacune de ses orgies, cette tête à la main. On

finit par empoigner ce vieillard à bout de souffle, non sans qu’il ait

maudit François Ier et son chien, ce Triboulet qui s’est gaussé de lui!

Mais je n’ai pas à vous résumer le reste, que Triboulet a une fille

secrète et un cœur occulte, qu’il aide ses ennemis à enlever cette

fille, l’innocente Blanche, en croyant enlever Mme de Cossé, que

Blanche aime le roi qu’elle croit un pauvre écolier, qu’elle l’aime

encore alors qu’il l’a déshonorée, et que son père Triboulet a

révolutionné la cour et condamné à mort le roi François Ier. Je n’ai

même pas à vous apprendre, hélas! que cette amoureuse de seize ans se

fait tuer par le bon spadassin Saltabadil, parce que la sœur de cet

honnête homme a eu pitié de l’infortuné François que le brave garçon

avait charge de tuer, d’ordre de Triboulet, et que le bouffon en civil,

chargé du sac où gît l’assassiné, trouve sa fille--et crie, crie,

crie... J’omets le tonnerre, les éclairs, l’illustration...

J’espère que le public sera très nombreux et très ému pendant des

charretées de représentations. Je l’espère--et n’en suis pas très sûr.

De temps en temps, dit Horace, le bon Homère s’ensommeille. Hugo, lui,

ne s’endort que pour avoir de braves cauchemars publics, des cauchemars

rutilants et faciles, où tout s’enchaîne pour mal finir. Comme ça

tombe! L’hôtel de Cossé et la maison de Triboulet se jouxtent, Blanche

et François s’aiment déjà, Triboulet ne s’aperçoit pas qu’on lui bande

les yeux tandis qu’il tient l’échelle, les courtisans se laissent

chasser par un bouffon et laissent un proscrit agonir d’injures Sa

Majesté très chrétienne pendant une heure, cependant que la garde

écossaise et la garde suisse écoutent la diatribe avec admiration,

et que des servantes montent des cuisines pour entendre les quatre

vérités du patron, que sais-je? Et c’est le monarque de l’ordonnance

de Villers-Cotterets, le monarque de «Car tel est notre plaisir»,

qui souffre tout cela! N’insistons pas. Saluons. M. Paul Desjardins

écrivait jadis qu’un garçon qui compose la _Chasse du Burgrave_ à

dix-sept ans lui avait toujours paru un peu en retard. Victor Hugo

avait trente ans lorsqu’il accomplit _le Roi s’amuse_, en vingt jours...

M. Jules Claretie, qui a pour l’auteur des _Misérables_ le culte le

plus éclairé--n’est-ce pas lui qui, en 1870, le ramena de Bruxelles à

Paris?--a donné à l’œuvre les plus beaux décors et les plus magnifiques

costumes: on en mangerait. Je sais bien que ces dames sociétaires

et pensionnaires étouffent sous ces velours, ces brocarts et autres

tissus du Camp du drap d’or; que ces messieurs sont très gênés par

leurs collants, leurs manches, leurs plumes, leurs chaînes et leurs

manteaux, et qu’ils évoquent parfois un cortège à pied de la mi-carême,

mais je voudrais vous y voir! Il faut louer M. Croué, un Marot violet,

vindicatif et sensible encore; MM. Garay, Alexandre, Jean Worms,

Gerbault, Chaize, Georges Le Roy, gentilshommes très consciencieusement

abjects et complaisants; M. Lafon, un Cossé grotesque et féroce; MM.

Décard et Charles Berteaux, serviteurs fort séants; M. Falconnier,

enfin, qui occupe avec autorité le rôle falot et légendaire du

chirurgien. M. Paul Mounet est un Saltabadil délicieux de fantaisie

rouge; M. Mounet-Sully, Saint-Vallier frémissant et inépuisable, a déjà

l’air d’avoir sa tête à la main et d’être le fantôme chenu de son juste

et vibrant ressentiment; M. Jacques Fenoux--j’annonce le roi--est trop

esclave du texte et de l’esprit de Victor Hugo: ce n’est guère qu’un

ivrogne et un libertin, lourd de volupté et de désir. Où est la grâce,

où est le prestige du roi-chevalier?

Mme Thérèse Kolb est une dame Bérarde astucieuse, confortable et

avide; Mme Lherbay a de l’émotion; Mme Jane Faber de la coquetterie,

Mlle Dussane la plus joviale santé, le plus innocent cynisme et une

générosité à faire frémir, et Mlle Géniat, qui joue Blanche envers et

contre toutes, est admirable de confiance, de désespoir, d’ingénuité

douloureuse et passionnée: elle est harmonieuse dans les larmes de la

mort. Et Mlle Chasles danse à la perfection.

Quant à Silvain, il est inouï et mérite le respect le plus formidable.

Mafflu et monstrueux, il fait de Triboulet--ce scorpion sentimental,

ce roquet attendri--un mammouth immense et divin: il ne pique pas et

n’embrasse pas: il écrase de sa bave et de son baiser; il ne ricane

pas: il tonne! Il ne se lamente pas; il se foudroie avec l’univers

entier. Et, dans l’orage du dernier acte, il est tous les tonnerres de

Dieu. Il porte sa bosse sur l’oreille--et sa marotte est le sceptre de

Charlemagne. Vénérons l’effort de cet homme qui, en un mois, a été le

Polymnestor de son _Hécube_, _l’Apôtre_ et Triboulet!...

Maintenant, nous pouvons relire _Tristesse d’Olympio_ et le Waterloo

des _Misérables_!

_15 mai 1911._

[Vignette]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 25 / 33 题