AU THÉATRE MOLIÈRE.--_Demain._

Jamais deux sans trois ou sans quatre. Dans _la Barricade_ et dans

_le Tribun_, Paul Bourget met aux prises un fils et un père. Dans

_l’Apôtre_, Paul Hyacinthe-Loyson oppose un père et un fils. M. Pataud

ne pouvait faire moins.

Mais n’anticipons pas.

L’auteur (en société avec M. Olivier Garin) a anticipé, à l’exemple de

M. Jules Lemaître ou de M. Wells. Il nous fait vivre, tout de suite, en

1925, environ--et je vous le souhaite.

Il n’y a pas grand’chose de changé: à peine si le progrès

scientifique--Dieu vous bénisse!--a centralisé toute la vie motrice du

pays dans un centre industriel de Paris, propriété de la Compagnie du

_trust_ «Force et Lumière». Les ouvriers, par habitude, veulent avoir

un salaire un peu moins insignifiant, voire participer aux bénéfices.

Un conseil d’administration, où l’un des membres siège en bottes et en

éperons, offre à leur délégué Langlade une participation grotesque,

deux pour cent, cinq pour cent, au plus. Langlade gronde. Qu’il aille

se promener! La société a un rempart, un otage, le propre fils de

Langlade auquel ce bon bougre a fait donner la pire instruction et qui

est devenu le plus dévoué soutien de la classe bourgeoise--_l’Etape_,

Pataud!--l’ingénieur le plus habile et le plus discipliné de la

compagnie. On jette à la porte--ou presque--le représentant du ministre

du Travail, on chasse un inventeur de génie. On congédie les ouvriers

amenés par Langlade. C’est la lutte finale, enfin!

D’autant plus finale, si j’ose dire, que Langlade expose, à la Bourse

du Travail, un plan sans réplique. Puisqu’on a tout centralisé, il ne

s’agit que d’aller au centre même et de tout supprimer en frappant, au

cœur même, le capital tout-puissant, en stérilisant le totalisateur des

câbles à haute tension, en faisant un court-circuit géant et général.

C’est l’héroïque et génial Langlade qui se charge de l’opération, de la

délicate opération qui délivrera le peuple du machinisme, lui permettra

d’employer ses bras et d’échapper à des salaires de famine. Comme vous

le devez penser, c’est son propre fils, transfuge de caste, qui le

tuera avant qu’il ait agi. Et c’est le vieil ingénieur spolié et raillé

qui accomplira le geste. C’est le prolétariat intellectuel qui sauve

la totalité du prolétariat--et qui en meurt, avec sa science et ses

conquêtes.

Cette conclusion n’est pas sans grandeur et elle a, comme toute la

pièce, quelque amertume. Le fils de Langlade est tout à fait traître et

parricide, par destination et fatalité. M. Pataud est plus eschylien

que Bourget. Et il a une sorte de désespérance finale. Espérons que ça

ne durera pas.

Sa pièce, pour nous en tenir aux fastes dramatiques, a de la gueule, de

l’accent, des déclamations,--mais la Révolution française n’en est-elle

pas truffée?--de la gouaille et des _mots_. On y a remarqué MM. Rémy,

qui silhouette douloureusement et violemment l’ingénieur infortuné

et providentiel; Schaeffer, le fils dénaturé; Dauvilliers, Lacroix,

Paul Daubry, Desplanques, Faurens, Arquillière, étonnant de puissance

et de vérité; Mévisto, qui s’est prodigué; Eugénie Nau, pathétique,

véridique, clamante et résignée.

A la prochaine, camarade!

[Vignette]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 26 / 33 题