A L’ODÉON.--_L’Apôtre._

Rien n’est plus estimable que la fièvre de M. Paul Hyacinthe-Loyson:

il ne brûle que pour les grandes choses et les idées les plus

hautes--et il brûle sans fin. Sa générosité et son éloquence, une

sorte d’ingénuité angélique, un désir de loyauté qui va jusqu’à la

frénésie, tout est pour toucher ses amis et ses adversaires politiques,

surtout ceux-là. Sa pièce nouvelle, _l’Apôtre_, est aussi édifiante que

civique--et d’une hauteur morale indéniable.

Voici. Le citoyen Baudoin est l’honneur et le fondement même de la

République. On l’appelle «le père Conscience» et il habite, avec sa

digne compagne, un vertueux cinquième du sixième arrondissement. Il

est sénateur et son fils est député. Tout à coup sa simplicité, sa

sérénité démocratiques, sont troublées: un scandale d’argent--des

représentants du peuple achetés par les congrégations--a renversé le

ministère: il faut que Baudoin, apôtre laïque, accepte le portefeuille

de l’Instruction publique et des Cultes. Il ne veut pas: on le

presse, on l’accule; le président de la Chambre fait un effort inouï

pour le décider: il parle! Le tribun--pardon! l’apôtre--accepte

enfin mais à une condition: c’est lui qui dirigera l’enquête--c’est

anticonstitutionnel--et qui punira tous les coupables.

Hélas! Le premier coupable, le plus en vue, c’est son fils! Ce mari

d’une femme exquise, ce père de délicieux enfants était un coureur!

Il entretenait des danseuses! Il a reçu vingt mille francs d’une

banque catholique et son secrétaire, un néophyte très pur, s’est

suicidé parce qu’il avait signé le reçu! Est-ce cela seulement? Non!

Et la jeune Mme Baudoin le proclame très simplement: il s’est tué

parce qu’il l’aimait, elle! Mais le parlementaire Baudoin n’a pas de

délicatesse: il est mort! Tant pis pour lui! Il endossera toutes les

responsabilités, le mort! Qu’est-ce qu’il risque? C’est en vain que

l’apôtre vitupère et prêche. Des mots! des mots! La conscience? un

sobriquet! Le devoir, l’honneur! des rimes! Et la pauvre Mme Baudoin

mère tremble et s’accuse: pourquoi lui a-t-on ôté son Dieu et sa morale

religieuse, à cet enfant? Il est comme les bêtes? Quoi de plus naturel:

il n’a pas fait sa prière depuis l’âge de six ans! La raison ne fait

pas la vertu! Et ces gens sont très malheureux.

Ils le seront davantage. L’apôtre se décide mollement à faire tout son

devoir et à livrer son fils. Mais quoi? des journaux paraissent qui

apportent la preuve de la culpabilité du secrétaire: on a trouvé chez

lui deux mille francs, des tickets de courses, des chemises de femme,

des photos obscènes! C’est lui, le coupable! Bon, le crime du fils

est plus grand: il a truqué la perquisition et sali le mort! Horreur!

Aussi, le ministère a beau triompher, le président de la Chambre peut

venir supplier Baudoin: il ne veut pas de cette hideuse victoire et,

après une adjuration de son héroïque bru, il descend du Capitole en

pleine honte et donne son indigne fils au juge d’instruction. Vive la

République!

Je ne suis pas sûr que ce cri-là soit sur toutes les lèvres au sortir

de la pièce de M. Loyson. Il lui a dit ses quatre vérités à Marianne,

naïvement. Il a eu tort. La République est un mot qui vogue si haut,

qui est si plein de joie et d’espoir, si lourd de symbole, de liberté

et d’aise qu’il n’a rien à voir avec ses hideuses statues et avec

ceux de ses gens qui sont abjects: il faut l’aimer pour elle-même,

la République. Elle fait mieux que dévorer ses enfants: elle les

vomit--et recommence. Quelle statue de Moloch ferait, avec des trous,

la _Liberté_ de feu Bartholdi! Et M. Paul Hyacinthe-Loyson peut avoir

des regrets pour un régime précédent où son illustre père triomphait

saintement et était l’homme de la cour, de la ville--et de Dieu!

En tout cas, _l’Apôtre_ est un ouvrage très vénérable. J’aime mieux

_le Tribun_, de M. Bourget, qui a un cri. Mais c’est si sincère et

si brave! Il faut louer Mme Delphine Renot, mère dévouée et émue; M.

Mauloy, prévaricateur cynique et costaud; M. Tunc, parfait président

du Conseil; M. Séverin-Mars, qui se souvient un peu trop de _l’Oiseau

bleu_ et qui aboie son rôle de président de la Chambre; MM. Andrégor,

Chevillot, Fabry, Max-Valléry, Pratt, Roubaud, Devarenne, Etchepare,

qui ont de la gueule et du geste--et sont excellents.

Et surtout il faut mettre sur le même pavois Louise Silvain, magnifique

d’abnégation, d’héroïsme et de grandeur d’âme, qui rugit la vérité, qui

abhorre le mensonge avec frénésie, d’une voix si harmonieuse et si

déchirante, et Silvain, bonhomme et demi-dieu de la République, qui va

tout droit aux abîmes et au désespoir, qui lutte, anathématise, doute,

s’abat, se relève, cherche son devoir et son âme avec une énergie

et une sincérité qui vous sèchent la gorge. Ce n’est pas «le père

Conscience», c’est la conscience même.

_4 mai 1911._

[Vignette]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 24 / 33 题