L’émouvante et profonde comédie de Léon Gandillot est-elle une
pièce-fétiche? Il le faut souhaiter pour le second Théâtre-Français et
pour André Antoine, qui mena ces cinq actes à la victoire, il y a six
ans, tout cœur battant et sous l’uniforme de garde du Bois! Et c’est
si aimable, si clair, si pathétique, d’une si belle fraîcheur, dans le
sourire et dans les larmes: on en mangerait!
On connaît l’histoire de ce peintre de talent, Jacques Martel, qui, le
même jour, au restaurant montmartois de _la Poule verte_, obtient à la
fois le ruban rouge et le cœur exquis, le corps délicieux de la jeune
Blanche, mannequin de la rue de la Paix; qui croit qu’il ne s’agit que
d’une passade et qui considère sa conquête comme un gentil petit objet,
qui la plaque pour épouser--ou presque--une perruche bourgeoise; qui
met des mois et des années à découvrir l’amour et la passion,--son
amour et sa passion à lui--à s’apercevoir qu’il est pris jusqu’aux
moelles, jusqu’à l’âme, par cette pauvre Blanche, mariée et très
richement mariée, devenue femme du monde, un peu trop femme, coquette
et désabusée, qui se redonne, qui se reprend, qui réfléchit entre deux
baisers, qui espace les étreintes, qui monte tandis que le peintre
descend et qui finit par s’en aller loin, très loin, et pour toujours,
sans méchanceté, laissant là, au bord du lac du Bois, un être falot et
vidé qui n’a plus qu’à marcher à la mort, dans les flots...
Jacques a découvert enfin l’amour, à la fatigue, à la fatigue de son
esprit épuisé, de sa main séchée, de ses yeux éteints, de sa vie
démissionnaire, de son immortalité désaffectée: le secret est assez
cher et assez douloureux! Mais comme la fatalité est doucement et
joliment conduite! Pas de violence! Pas d’horreur! Une sensibilité, une
sentimentalité constantes et nuancées, une sincérité contagieuse, une
belle pièce de brave homme!
On pleure doucement et longtemps. Jeanne Rolly (Blanche) est admirable
de tendresse, d’abandon, de liberté, de grâce souveraine et de
détachement innocent; Renée Maupin a le chien, la bohème, la sérénité
de la Butte; Andrée Méry a une élégance agressive; Mazalto a une
rondeur insinuante et Germaine de France une innocence canaille; Mlle
Barsange est fort spirituelle; Mlles Didier, Rosay, Delmas, Descorval,
etc. sont pittoresques et exquises; M. Claude Garry (Jacques) ne fait
pas oublier Georges Grand mais a de l’émotion et de la détresse; Colas
est parfait; Chambreuil effroyablement distingué; Denis d’Inès est très
fin et Grétillat très émouvant. Louons MM. Flateau, Coste, Bacqué,
Dubus, Jean d’Ys, etc., qui sont excellents.
Ce seront de beaux soirs: espérons--les grilles du Luxembourg ferment
de bonne heure--que personne ne s’en ira noyer dans la fontaine Médicis!
_22 avril 1911._
[Vignette]