THÉATRE DES ARTS.--_Les Frères Karamazov._

C’est un terrible succès d’horreur, mais profond et pensant. Le théâtre

des Arts va connaître à nouveau les beaux jours, si j’ose dire, du

_Grand Soir_--et c’est justice. En portant à la scène le dernier roman

de Dostoïevski, le plus désespéré, à la fois infernal et divin, celui

qui servit de livre de chevet à Léon Tolstoï, fatigué des autres

prières, MM. Jacques Copeau et Jean Croué ont un peu diminué, altéré,

grossi, interprété ce mystère intime, national et universel; ils ont,

parfois, un peu trop respecté le texte et ses longueurs, mais ils ont

su garder assez de son autorité secrète, de sa grandeur barbare, de sa

sensibilité effroyable pour que le public, à certains moments, n’ait

pas cru avoir le droit d’applaudir, tant son émotion était intense et

comme religieuse! Dans les décors de Maxime Dethomas, dans des lumières

démoniaques de M. Jacques Rouché, cette histoire d’Atrides scythes

habillés à la mode de 1850 vous prend à la gorge, aux entrailles, à

l’âme. C’est atroce--et admirable.

Nous sommes dans un monastère, près de Moscou. Le vénérable et

centenaire père Zossima arrive, soutenu par son très jeune disciple

Aliocha. Zossima sait et devine tout; Aliocha est toute virginité

et toute ferveur: il est le dernier fils du terrible gentilhomme

Karamazov, le plus jeune des trois frères Karamazov (qui sont quatre

ou trois et demi, car il y a un bâtard épileptique, Smerdiakov, qui

sert de laquais)--et il a à prier pour toute sa famille. Voici un de

ses frères, Dmitri, nature magnifique et dégradée, qui va épouser

la charmante et volontaire Katherina. Mais il ne l’aime plus et

elle ne l’aime plus. Il l’a humiliée jadis en lui faisant chercher

de l’argent chez lui, pour son père, et en n’abusant pas d’elle, et

elle l’a humilié, depuis, en lui confiant de l’argent, 3 000 roubles

qu’elle savait qu’il volerait--car il en est là, dans sa passion pour

le jeu, dans sa passion, surtout, pour la courtisane Grouchenka qui

est courtisée par son propre père, par le burgrave Feodor Pavlovitch

Karamazov, tandis que Katherina aime le frère aîné, Ivan, la forte

tête, le penseur! Et voilà les trois, les quatre frères en présence,

le père aussi, sauvage et hypocrite, voici les haines qui se lèvent,

des menaces de Dmitri, des colères, presque des coups! Et le vieux pope

se prosterne devant Dmitri parce qu’il aura tant à souffrir, tant à

souffrir!!!...

Chez Katherina. Elle n’ose aimer Ivan. Elle plaint Dmitri, offre son

amitié à Grouchenka qui feint de l’accepter et qui raille ensuite

l’innocente et lui avoue qu’elle a connu l’histoire de la visite chez

Dmitri, qu’elle l’a apprise au cabaret! Colère! Et lorsque Dmitri

vient, en personne, c’est pour réclamer Grouchenka. Katherina est «très

russe», comme disait Jean Lorrain. Elle se vengera: elle lâche le fils

sur le père.

Le vieux Karamazov est plus saoul que nature; son fils Ivan lui dit

qu’il n’y a pas de Dieu, pas de péché, rien, et le demi-fils Smerdiakov

qui sert à boire et qui entend mal parler de sa mère, prostituée

puante, qui a trop entendu le scepticisme d’Ivan, rôde, rôde. Il y a

trois mille roubles, là, pour Grouchenka qui va venir--et Dmitri aussi

va venir. Le vieux Feodor s’est allé coucher; Smerdiakov s’amuse à

intriguer, à tenter le noble Ivan qui est dégoûté de son père; il n’a

qu’à s’en aller: lui, Smerdiakov est épileptique, il aura une crise;

qu’ils laissent, tous deux, les événements s’accomplir.

Ils se sont accomplis: Dmitri est arrêté dans une taverne, près de

Grouchenka; il a du sang à la manche. On l’accuse du meurtre de son

père, on le condamne à vingt ans de Sibérie...

Et voilà le jour du départ vers les mines, Smerdiakov revient de

l’hôpital: il a eu sa crise. Grouchenka, tout à fait ressuscitée et

purifiée, va accompagner, avec le saint Aliocha, le martyr Dmitri

vers son supplice--et Dmitri lui-même veut expier tout, jusques à son

innocence même. Il ne reste que la vindicative Katherina, Ivan, qui

est devenu inquiet, malade et presque fou, et le pauvre Smerdiakov.

Alors Smerdiakov, plaintivement, cyniquement, avoue que c’est lui,

l’assassin--mais ils sont deux! N’est-ce pas Ivan qui l’a laissé faire,

qui lui a poussé le bras, la tête, le cœur? Ivan touche le fond de

l’enfer. Smerdiakov se pend. Et Ivan, tout à fait fou, heureux d’avoir

vu disparaître l’ombre de son âme, se laisse aller, avec Katherina, à

une vie animale, sans aller sauver son frère forçat...

Et Dieu triomphe, dans une pitié hérissée.

Katherina, c’est Mme Van Doren, tendre et incisive; Grouchenka,

c’est Juliette Margel, à la fois cynique, gracieuse, passionnée et

mystique--et Mmes Brécilly, Lestrange et Roger sont parfaites.

M. Roger Karl est un Dmitri éclatant et pathétique; M. Laumonier un

Aliocha de vitrail; M. Dullin est un Smerdiakov admirable d’humilité et

de révolte, de frisson et d’insolence; M. Denneville a de l’onction;

MM. Blondeau, Liesse, Millet, Guyon sont excellents.

Mais tout le succès de la mise en scène vient à Durec, qui est très

sobre en Ivan, et Henry Krauss a triomphé, en vieux barine féroce

et tremblant, effroyable, naïf, diabolique: c’est une silhouette

inoubliable.

_14 avril 1911._

[Bandeau]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 22 / 33 题