THÉATRE DE L’AMBIGU.--_A la Nouvelle._

Ce n’est pas à nos lecteurs que j’ai à vanter l’œuvre infini de Jacques

Dhur, son éloquence généreuse, à cheval sur toutes les questions, son

inquiétude des moindres problèmes économiques et sociaux, sa fièvre de

justice et de bonté, son effort pour les faibles, les opprimés, les

méconnus. Je n’ai même pas à m’étendre sur la pièce qu’il vient de

donner, au théâtre de l’Ambigu-Comique, et qui a fait rire, pleurer,

frémir et réfléchir.

Il avait même le droit d’y ajouter de l’orgueil: sa mission volontaire

en Nouvelle-Calédonie lui avait permis, non sans travail, de sauver,

de réhabiliter des innocents, et il n’a pas voulu que son apostolat

fût unilatéral; c’est trop facile de faire le bien, sur un seul côté

de médaille! Le monde a deux faces: il faut porter ici la lumière

bienfaisante et là le fer rouge.

Jacques Dhur n’a pas failli à sa tâche à la fois humaine et

providentielle: la merveille est que, parmi les mille besognes de son

apostolat, il ait pu parfaire un ouvrage dramatique, alerte, nourri,

savant et prenant comme celui que nous avons applaudi hier.

Il nous transporte--c’est le mot--dans un monde assez spécial. Déjà feu

Guérin et Paul Ginisty nous avaient donné au Théâtre-Libre ces _Deux

Tourtereaux_, où un assassin, je crois, et une avorteuse roucoulaient

délicieusement dans leur case de relégués. Ici, c’est plus fort.

Nous sommes dans une concession pénitentiaire et confortable de la

«Nouvelle». Le paysage est délicieux et la mer s’étend, si bleue,

si bleue! (Les décors sont de M. Maurice Maréchal.) Il y a là un

ancien sergent d’infanterie coloniale, Jean, qui sert de domestique

au ci-devant forçat Dumas, et la pure enfant de ce Dumas qui est

maintenant propriétaire. Ces deux enfants s’aiment peut-être, mais le

bagnard libéré a des dettes, des billets souscrits à un ex-condamné, M.

Nantès, qui fut notaire en France, et qui, ici, est usurier.

Cet affreux homme, vieux, inexorable et libidineux, s’est excité

sur le frais visage et l’honnêteté de l’adorable Marie Dumas. Et

comme le Dumas vient d’amener de Bourail une nouvelle compagne,

Marthe--sa première femme étant morte de honte, après quelques mois de

colonie,--le hideux Nantès annonce à cette forçate qu’il tiendra Dumas

quitte de tout engagement s’il lui donne sa fille en légitime mariage.

Entre temps, nous avons vu passer, mendiant sur les routes, la veuve

et les petits enfants d’un brave colon libre: l’administration ne fait

rien pour les gens qui n’ont pas subi de condamnations afflictives et

infamantes.

Mais pour les bagnards libérés! Ce ne sont que nopces et festins!

Voici, justement, des mariages de libérés et de libérées, à

Bourail-les-Vertus. Ce sont six couples assez _dessalés_ et qui n’ont

rien à s’apprendre! On apprend à un ex-marlou, Bubu, qu’il n’a pas à

exiger de sa femme la moindre fidélité--et qu’il en peut vivre. Et

comment! Et l’on boit, l’on boit, l’on boit! Un ancien curé, condamné

pour viol, l’abbé Poiriès, devenu marchand de légumes, décore tout le

monde de ses poireaux; un autre satyre, gracié de la peine de mort, se

fait offrir par une ogresse une jeune proie et l’usurier Nantès vient

réclamer son dû, en argent ou en nature. Dumas entre en fureur. Ça va

faire du vilain. Mais ça se calme. Cependant, on a vu passer une équipe

de forçats en activité qui rigolent un peu moins que leurs aînés.

Il faut, il faut absolument que Marie épouse l’ex-notaire. Larmes,

protestations. Mais la terrible Marthe en fait son affaire. Et la

triste Marie n’a plus d’autre consolation que d’aller pleurer et prier

sur la tombe de sa mère, au cimetière de Bourail, où cette infortunée

est enterrée à l’abri des forçats. Elle y rencontre l’ex-sergent de

marsouins, Jean, qui porte des fleurs à une mère, à défaut de la

sienne qu’il n’a pas connue. Les deux jeunes gens se comprennent et

s’attendrissent: ils s’aiment! Hélas! il y a tant de dangers qui les

menacent! C’est surtout cette Marthe qui veut la donner au notaire!

Mais Marie connaît une cachette où cette mauvaise femme cache ses

papiers: on les lira, on saura qui elle est--et on la fera marcher

droit. Au bagne, n’est-ce pas? on aurait bien tort de se gêner.

Horreur! la lecture des papiers et du _Journal_ de Marthe apprend à

Marie et à Jean qui est survenu que le dit Jean est le fils de Marthe

et que Marthe est à peu près pure! Jean s’enfuit, éperdu et chassé par

Dumas, tandis que Marthe se jure bien d’empêcher le notaire d’épouser

Marie!

Précisément, le sardanapalesque Nantès, président du syndicat des

forçats, traite magnifiquement le commandant de gendarmerie et sa

lubrique épouse. Il n’a que six domestiques, mais quelle morgue! Il

repousse les suppliants, raille un vieux colon libre qui sollicite

un prêt et lui dit de revenir «après avoir pris un numéro», après

un petit passage au bagne! Et voilà Marthe qui prie à son tour, qui

réclame, qui prend les billets signés par Dumas! Malheur! Mais le

malheur vient d’une autre main: c’est le vieux colon qui assassine

l’usurier pour «prendre son numéro»!

Tout le monde est sauvé. Dumas redeviendra honnête. Jean et Marie

s’épouseront, mais Marthe se tue et meurt longuement, pardonnée et

bénie par ses deux enfants.

Et c’est un triomphe pour de longs soirs et pour des matinées sans

fin. Le peuple vibrera et même cette pièce n’enverra pas beaucoup

de costauds au bagne, car elle est morale et ne montre que des

exceptions. Je serais tenté de reprocher à Jacques Dhur de ne nous

montrer que des forçats vertueux et innocents. L’habitude! Excepté

le hideux satyre Bourbonneau, sorte de Soleilland, l’ogresse Zidore

et ce Shylock de Nantès, ce sont des candidats aux prix Montyon.

L’abbé Poiriès (Chabert) est l’abbé Constantin de la pègre, onctueux

et brave homme; Bubu (Villé) est un Parigot nerveux et verveux;

d’autres bagnards, merveilleusement incarnés par MM. Lorrain, Harment,

Blanchard, etc., ont du bagout, de la voix, du geste, pas la moindre

scélératesse. L’équipe de condamnés, conduite par M. Blanchard et menée

par le gentil garde-chiourme Gouget, est sympathique et navrante.

Le commandant (Duval) est autrement méchant! Quant aux personnages

principaux: jugez-en. Dumas (Dorival) a été envoyé à la Nouvelle

parce que, garçon de recette, il s’est laissé dévaliser, étant saoul;

Marthe a été envoyée à Bourail pour avoir eu un amant qui vola avec

effraction--et elle est institutrice! Elle a été, par erreur, inscrite

sur les registres de la préfecture! (Mlle Dux a été, dans ce rôle,

très remarquable de férocité, de trouble, de remords, de reprise et

de douleur.) Enfin ce ne sont que braves gens. Tant mieux! La satire

sociale n’en a que plus de force à n’avoir pas besoin d’exemples

directs. Et le drame est plus puissant à ne pas nous présenter de

monstres.

Tel quel, il a triomphé en toute simplicité large et grande. M. Renoir

(Jean) est chaleureux et pathétique; M. Etiévant (le notaire) est

effroyable; M. Monteux (le vieux colon) tire les larmes; Mlle Bérangère

(Marie) est la grâce et l’innocence mêmes; Mme Petit est une mendiante

terriblement touchante; Mme Frédérique est une commandante trop

passionnée et hilarante; les deux petites Haye sont charmantes et Mmes

Blémont, Delys, Beer sont des forçates honoraires, un peu éblouissantes

de pelures mais bien cocasses.

Jacques Dhur a connu les joies de l’ovation populaire; on l’a acclamé à

la sortie; le triomphe est dans la salle.

_13 avril 1911._

[Bandeau]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 21 / 33 题