A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Goût du vice._

C’est un adorable feu d’artifice auquel--peut-être--il manque une pièce.

L’auteur du _Duel_ est un délice vivant, pensant et souriant. Il n’est

pas dévoré de ces «haines vigoureuses» qui sont chères au misanthrope.

Il goûte un innocent plaisir à stigmatiser en demi-teinte, à railler à

la détrempe, à condamner avec sursis--et la douceur même qu’il éprouve

à observer, l’amusement qu’il ressent à décortiquer ses fantoches

l’inclinent à la pire pitié, au plus impardonnable pardon. Ah! quelle

jolie âme a Henri Lavedan! Et comme le titre de sa nouvelle comédie

était déconcertant!

_Le Goût du vice!_ C’est énorme! On imagine les plus effroyables

perversités, les monstruosités les plus inattendues. Il y faut cet

Hercule qui nettoya les écuries d’Augias et le feu du ciel qui anéantit

Sodome et Gomorrhe! Mais la Comédie-Française et quatre actes, c’est

court! Le très agréable ouvrage que nous avons applaudi et qui sera

fort applaudi nous offre un dialogue toujours rebondissant, une

fantaisie diaprée, un tourbillon de _mots_, d’à peu près, de formules

heureuses autour d’une aventure conjugale qui finit bien, autour

d’une singerie, si j’ose dire, de sensations, qui ne dépasse pas la

conversation. C’est une idylle, et voilà tout--une idylle qui prend par

le plus long et où deux braves époux n’apprennent à se connaître qu’à

quelque mois et à quelques kilomètres d’une sacristie parisienne. Il

n’y a pas ombre de vice là-dedans: il n’y a guère que du goût--et c’est

beaucoup.

Contons:

Mme Lortay est une excellente mère, dévouée jusqu’au sacrifice. Restée

veuve, de bonne heure, d’un chef de bataillon d’infanterie, elle s’est

consacrée entièrement à son fils André qui, aujourd’hui, a vingt-six

ans. Elle l’a laissé vivre sa vie et n’a pas contrarié sa vocation, si

j’ose m’exprimer ainsi. Car André Lortay s’est avisé d’écrire--pour

ainsi parler--des romans libidineux à titres de scandales et qui

_tirent_, qui _tirent_! C’est une bénédiction,--une bénédiction

immorale et laïque. La toute bonne Mme Lortay corrige les épreuves de

son fils, vit avec lui en camarade, va avec lui aux spectacles les plus

_ohé-ohé_! et, je crois, à certains bals de mi-carême. Elle est fière

d’une correspondance amoureuse qu’il entretient avec «une inconnue» et

conte tout cela à l’austère critique Tréguier, quadragénaire ingénu,

ami sûr. Elle ne craint qu’une chose, la vénérable dame: l’amour de son

fils pour la fille de son éditeur, Lise Bernin. Cette demoiselle est

trop évaporée, trop jupe-culotte: quelle tenue! quels propos! Et la

voici. Mme Lortay s’éloigne. L’héroïque Tréguier s’offre à la terrible

donzelle: il a cru lire en elle et elle n’est pas si atroce que ça!

Mais Lise rit du soupirant: elle est vicieuse, vicieuse, et ne peut

épouser que le vice lui-même. Ce qu’elle fait tout de suite, non sans

lutte, après avoir prouvé à André qu’elle est l’auteur des lettres

de l’_Inconnue_ et que sa virginité authentique en sait long, long,

long!... Et la pauvre maman consent à cette union, les larmes aux yeux.

Nous sommes en Bretagne, au bord de la mer--dans un pittoresque et

admirable décor de Lucien Jusseaume. André et Lise--qui s’appelle

maintenant Mirette, du nom dont elle signait les lettres de

l’_Inconnue_, sont très las, après dix mois de mariage. Ils ne peuvent

s’aimer que quand il y a du monde: il leur faut des douaniers pour

se baigner ensemble, assez nus; il faut la présence de l’excellent

Tréguier, qu’ils ont invité tout exprès, pour s’étreindre, genoux aux

genoux. Ils reçoivent les illustrés les plus dégoûtants, _l’Amoral en

action_, _le Petit Trou pas cher_, _l’Echo de Lesbos_, que sais-je?

La maman, qui a teint ses cheveux blancs par ordre, rougit et écrit

des lettres anonymes--elle aussi--pour arrêter son fils dans sa

littérature. Et Tréguier va s’en aller, d’horreur. Mais il découvre que

le livre lu par Mirette, et qu’elle disait être du marquis de Sade,

c’est _Paul et Virginie_! Bon petit masque! bon petit cœur! Et voilà

qu’André lui dit de faire la cour à sa femme, pour la dégeler! Voilà

que le bellâtre d’Aprieu, qui attendait le mariage de Lise-Mirette pour

lui pousser sa pointe, est là, flanqué de sa sainte maîtresse, Jeanne

Frémy. Il y a danger! Tréguier restera, envers et contre tous!

Ça se précipite: André fait la cour à Jeanne Frémy. Mirette s’en

aperçoit et est jalouse, mais elle résiste aux instances d’Aprieu comme

elle résiste aux sollicitations de son époux, qu’elle ne veut plus

connaître. Il ne lui a appris que des caresses d’amant, n’a jamais été

qu’un animal d’amour sensuel. Pouah! pouah! Elle pousse le verrou,

repousse son verrat de mari, repousse, non sans l’aide du providentiel

Tréguier, ce voyou d’Aprieu, qui est revenu, et se décide; elle accepte

l’amitié, la tendresse, la passion du tutélaire Tréguier, et sera sa

femme réhabilitée et heureuse.

Heureuse? Tréguier hésite. Il a trop l’esprit critique, cet homme,

pour s’en tenir à la communion nerveuse d’un instant! Il reconnaît

et fait reconnaître aux deux époux qu’ils s’aiment toujours, qu’ils

commencent seulement à s’aimer. Il se sacrifie. André changera son

fusil d’épaule, défendra la morale, et sa mère, après lui avoir donné

le titre de son précédent volume: _les Derniers Outrages_, lui dicte

celui du nouveau roman: _le Dégoût du Vice_!

Et voilà! C’est tout plein gentil. Je ne vous ferai pas remarquer

que les honnêtes gens sont victimes, que Tréguier et l’admirable

Jeanne Frémy restent sur le carreau (espérons qu’ils s’épouseront

plus tard) et qu’il n’y a de la veine que pour la canaille: André

et Lise sont revenus à la vertu--et ils n’avaient pas grand chemin

à faire, ces deux gosses! Tréguier les traite de fanfarons du vice!

Fanfarons! Ce sont des enfants qui jouent au satyre et à la goule, à

cinq ans, ce sont _les Romanesques_ du roman grivois et, pour parler

_peuple_, ils ne sont «pas secs derrière les oreilles»: ils y ont de

l’encre d’imprimerie! Ah! si c’était tout le vice de la terre et,

simplement, tout le vice de Paris! Mais Henri Lavedan ne vise pas à

l’éloquence brutale et lointaine du frère Maillard, à la violence

de Fournier-Verneuil, à l’éclat de Louis Veuillot! C’est un certain

snobisme qu’il a ridiculisé comme il s’était attaqué jadis, dans _les

Médicis_, à un autre snobisme, qui n’est pas enterré tout entier.

Mais sa chronique est si nourrie, si éclatante! C’est une fanfare,

une symphonie de plaisanteries, de maximes déguisées en coq-à-l’âne,

de morceaux de bravoure qui ne se prolongent pas, par élégance,

de sévérités qui restent légères, d’anathèmes qui sourient. C’est

l’Ecclésiaste, un soir de carnaval--et qui va souper chez M. Scribe. Et

il y a des braves gens qui se reprennent et qui s’appellent Légion. Et

comme Lavedan a un dialogue, un vocabulaire, un argot à lui! Comme on

sent qu’il s’amuse en nous amusant et en musant dans un développement

d’_humour_ plus ou moins profond! C’est de l’éblouissement...

C’est très bien joué. Lortay, c’est Dessonnes, élégant, souriant,

hésitant et dolent: Granval est un d’Aprieu suffisamment fatal et fat,

Léon Bernard est tout à fait remarquable dans son rôle de raisonneur

amoureux et de prédicant héroïque (Tréguier). Mme Pierson est une

Madame Lortay, merveilleuse d’inconscience maternelle et d’émotion

bourgeoise. Mme Piérat (Lise) a une aisance dans l’espièglerie,

l’audace, la séduction, une sincérité dans la colère, le dégoût, un

abandon, enfin, de grande artiste et Mlle Constance Maille a fait du

personnage de Jeanne Frémy un poème de gentillesse de résignation,

d’humilité reconnaissante et de fierté pudique digne d’un autre âge:

elle est faite pour jouer du George Sand--et ce n’est pas un mince

éloge. N’oublions pas Mlle Faylis, soubrette affolée, et M. Chaize,

qui porte avec sérénité l’uniforme d’un douanier de côte et qui laisse

profaner la mer.

_10 avril 1911._

[Bandeau]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 20 / 33 题