Salut et fraternité, citoyennes et citoyens! Voici du beau spectacle
émouvant et habillé, de l’histoire en tranches saignantes, des épisodes
tricolores, de l’angoisse rouge, de l’idylle noire, du tambour, des
clairons, des foules sur scène et à la cantonade, de l’amour et de
l’héroïsme conjugal, des prisons et un tribunal, bref, ce qu’on
appelait, à l’époque, un «pot-pourri révolutionnaire». Les quatre
actes et les cinq tableaux de M. Edmond Guiraud découpent, en jolie
intensité, sept ans de la vie nationale, à l’époque héroïque. Et il
y a des chants et des fleurs jusque dans les geôles et au pied de
l’échafaud. Rassurez-vous, au reste: ici l’on danse et l’on étrangle;
on n’y guillotine point.
Nous sommes à Louveciennes, en septembre 1793. Le ci-devant comte
Maurice de Lanjallay et sa délicieuse épouse Marie s’adorent en ce
décor champêtre, en dépit de la loi des suspects. Ils ne conspirent
pas et ont invité à déjeuner leur ancien aide-jardinier, Simon, devenu
député à la Convention et poète élégiaque, cependant que leur ancien
jardinier en pied Cloteau, devenu adjudant de section et geôlier,
jette un œil sur les rosiers et les ifs. Le malheur veut qu’ils aient
convié aussi le chevalier de Clorivière, qui vient, au débotté--et
en bottes--de l’armée de Condé, et qui est suspect à plein nez. S’il
n’était que ça! Mais il aime sinistrement Marie de Lanjallay, fait
partir au fin fond de la Bretagne le pauvre Maurice et son fidèle
écuyer, le marin Kermarec, pour pouvoir pousser sa pointe à la comtesse
isolée. Mais les officieux, qui gardent des âmes de valets, ont dénoncé
leurs maîtres et leurs hôtes. Suspects, suspects, suspects!
Aussi, nous sommes en prison, depuis près d’une année. On ne s’ennuie
pas. A part une fille d’Opéra, quelques républicains, dont Simon et un
vague prêtre jureur, il n’y a là que la meilleure société, marquises
et marquis, mousquetaires et gendarmes rouges--ils sont habillés en
blanc,--dames d’honneur et chevaliers de Malte. On rit, on joue, on
batifole, et les souvenirs de la cour, l’attente de la Mort mêlent
l’insouciance à l’élégance, le sourire à la stoïcité. Vivons puisque
Samson est là avec sa _Louisette_! Mais la comtesse Marie, malgré
tout, ne songe qu’à son époux qu’elle sait mort! Et le chevalier de
Clorivière en est pour ses frais. Ajoutons que le girondin Simon est
un peu là, aussi, car il aime son ancienne patronne d’un amour muet.
Enfin, le geôlier, c’est Brutus Cloteau, qui est brutal et féroce,
avec des chiens de police--déjà!--quand il promène dans sa prison un
représentant du peuple, mais qui est un père pour ses détenus. Hélas!
voici la liste fatale des victimes de demain: Marie en est, Clorivière
aussi, le prêtre jureur _itou_ et une novice de dix-sept ans! Fatalité!
Cloteau ne peut qu’embrasser son ancien ami Simon et étrangler un
mouchard, un de ces faux accusés que nous révèle _l’Almanach des
Prisons_!
Mais c’est plus triste pour Marie. Une émotion bien naturelle la fait
défaillir entre les bras du chevalier: elle n’a plus rien à perdre que
la vie. Et elle n’a pas l’excuse de l’Abbesse de Jouarre: elle a connu
la tendresse. Mais la mort!... la mort!... Et c’est la délivrance qui
vient, c’est le 9 thermidor, la chute de Robespierre: on entend battre
la générale, passer les charrettes, hurler la populace... Marie va
sortir de geôle... Et l’honneur?
Six ans ont passé. Marie a renoncé à son premier prénom. Elle s’appelle
Victoire et a une maison de modes, sans parler d’un petit enfant, le
charmant Georges. Ça va, les affaires: l’ancien jardinier, l’ex-geôlier
Cloteau, a l’œil à tout. Victoire est triste, mais c’est Noël: on
réveillonnera. Hélas! voici le passé, voici le père de Georges, le
chevalier de Clorivière, qui vient en passant, pour ne plus revenir; il
embrassera son fils. Et voici le fidèle écuyer du comte de Lanjallay,
le marin Kermarec, qui sort de l’enfer. Attendrissement de Cloteau.
Il le prépare à l’histoire du gosse, et le marin pleure: ça lui est
arrivé, à lui! Mais il n’a pas le temps de mettre au courant son maître
qui est vivant, bien vivant, qui embrasse sa femme et qui, après une
explosion effroyable--c’est l’attentat de la rue Saint-Nicaise--voit
arriver, en chemise, un enfant qu’il ne connaît pas, voit jaillir
un Clorivière qu’il connaît trop, voit que l’un est le père de
l’autre... Ah! les gendarmes peuvent se précipiter et l’arrêter,
lui, l’innocent Lanjallay! Le tribunal criminel peut le condamner;
il ne tient pas à cette sale existence! Il faut que son admirable
épouse lui serve--étrangement--de défenseur officieux, qu’elle conte
merveilleusement la vérité, qu’elle plaide avec tout son cœur pour
qu’il se résigne à vivre et à être heureux, d’autant que--enfin--le
chevalier se brûle la cervelle en criant: «Vive le roi!»
Ce drame--on peut s’en rendre compte--est copieux et nourri. Il a des
lenteurs et des rebondissements, de l’éloquence et de la fantaisie, de
l’émotion et de l’attendrissement, du mouvement et de l’harmonie: on
chante, et c’est frais et joli.
Andrée Mégard (Marie-Victoire) n’avait qu’à paraître pour être
acclamée. Après son accident!... Mais elle a tenu à mériter son ovation
préalable--et elle a été émouvante, gracieuse, éloquente. La petite
Gentès (le petit Georges) a été étonnante, comme toujours; Mlle Jeanne
Fusier a été virginale et touchante; Mlle Mirval a eu de la violence,
Mlle Miranda du charme et de la finesse; Mmes Noizeux, Modave, Deredon,
Batia, Martia ont été excellentes.
Le chevalier, c’est Frédal qui est séduisant et infernal. Clasis
(Kermarec) a une bonhomie cordiale et savante; Reusy (Simon) a de
l’accent et du sentiment; Déan est un traître bien venu; MM. Rouyer,
Lluis, Saillard, Marchal, Préval, etc., etc., font des personnages
admirables. Gémier (Maurice) est naturellement magistral. Enfin, dans
le rôle de Cloteau, Duquesne a eu vraiment tous les tons et toutes les
âmes, tous les dévouements, tous les sentiments: c’est un très grand
artiste.
_7 avril 1911._
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