A L’ODÉON.--_Rivoli._

M. René Fauchois est tout amour. Il s’éprend véhémentement des sujets

qu’il rencontre au hasard de la fourchette, s’échauffe, s’inspire

par auto-suggestion et nous sert son enthousiasme en ébullition: ça

«rend» parfois. Ah! les beaux soirs de _Beethoven_! Mais ça peut aussi

ne pas «rendre»! _La Fille de Pilate_ et _Louis XVII_ avaient eu des

douceurs pour l’auteur de _l’Exode_, et voilà qu’il se jette, les bras

ouverts, le cœur débordant, vers Napoléon Bonaparte! C’est un morceau

plus difficile. Il ne veut pas être chanté en passant. Il exige le don

de l’être entier, de la vie entière, du cœur et de l’âme, de la foi

totale, de l’énergie absolue. La gentillesse de René Fauchois ne peut

aller jusque-là. Il a découvert Bonaparte comme il a découvert Jean

Racine--et c’est l’espace d’un moment. Il ne faut donc pas s’étonner

si le téméraire dramaturge s’aveugle, s’obstine, se désarçonne, s’il

erre dans les redites et piétine dans de l’attendu, avec la plus belle

santé, au reste, et une bonne volonté qui rime.

Quelle aventure! André Antoine reçoit _Rivoli_ sur son seul titre:

Fauchois va étudier et faire sa pièce en Italie, retrouver sur place,

reconstituer, recommencer la victoire, redevenir, devenir Bonaparte

lui-même jusques à vouloir jouer son héros en personne, sur le théâtre

de la guerre et le second Théâtre-Français! Il a le généreux dessein,

l’admirable illusion de happer l’âme des foules errantes, dénudées et

armées, des généraux avides et affamés, du chef maigre et prédestiné,

des drapeaux, des canons, des chevaux, l’âme même de la liberté et

de la conquête, l’âme de Bellone aussi qui, voici plus d’un siècle,

régnaient sur ces plaines et sur l’histoire, et voilà un _mélo_ sans

action, un panorama sans largeur, pas même un cinématographe! Et c’est

une prose bourgeoise, ce sont des vers bourgeois!

Donc, nous voyons l’armée d’Italie, sans pain, sans souliers et

sans peur. Il y a des propos sans atticisme et un relâchement très

sans-culotte, de la neige et de l’ennui. Les généraux pestent contre

leur nouveau chef, Buonaparte, qui est trop jeune; mais le vieux

Sérurier lui obéira parce qu’il a le culte de la discipline. Le voici,

le chef: à vos rangs, fixe! Et la prose, instantanément, devient du

vers.

Des mois ont passé, cueillant des lauriers. Ç’a été Arcole, Montenotte,

Lodi. Les généraux ont de l’enthousiasme pour leur supérieur. Mais

celui-ci est sans tendresse. A Augereau, à Masséna--notre national

Edouard Gachot ne sera pas content--il reproche des déprédations, des

vols, des concussions. Il les confond si bien qu’ils ne songent plus

qu’à vaincre et à mourir pour lui. Là-dessus, Bonaparte attend sa femme

qui est à Milan: elle ne vient pas; elle est enceinte! Joie du jeune

général: il a le temps d’aller la rejoindre, la surprendre à franc

étrier avant que de voler au secours de Joubert qui est en danger.

C’est l’autre danger--ou le danger de _l’autre_. Joséphine, la

langoureuse Joséphine, est en galante conversation avec un bellâtre, le

capitaine Charles, des houzards. Horreur! Douleur et colère du héros

qui s’aperçoit de son infortune, qui livre le séducteur aux bureaux--il

n’en sortira plus car il n’est pas digne de combattre--et qui renvoie

l’épouse adultère à Paris: la bataille du lendemain n’a plus de rivale!

On m’excusera d’avouer ici ingénument ma gêne: j’ai pour Napoléon

Bonaparte un culte absolu. Je ne veux pas le voir en posture de

mari trompé. Que m’importe cette misère domestique? La seule misère

de Napoléon est une misère publique, immense, divine: Waterloo,

Sainte-Hélène! Je l’ai ici, à vingt-sept ans, lourd de son génie, dans

toute son action, dans toute sa pensée, éployant ses ailes, mordant

à même la gloire, les pays, les peuples, terrassant le monde, à

mesure, faisant de sa jeunesse pensante un levier infini, une éternité

conquérante: vous me jetez à travers ce miracle, René Fauchois, un

désespoir misérable! Vous mêlez à sa divination militaire, à l’acte

suivant, des souvenirs empoisonnés, une affreuse pitié qui lui fait

absoudre un soldat assassin par jalousie, vous lui faites, lui-même,

désirer la mort! C’est de l’humanité, du réalisme? Qui vous en demande

pour Bonaparte? Vous faites intervenir--et vous n’êtes pas encore

William Shakspeare--l’ombre de César pour lui apprendre qu’il n’est pas

le seul cocu de l’état-major général des siècles, et qu’il a à songer à

son armée, à son avenir, à son immortalité!...

Ah! ce monologue et ce dialogue! Je n’ai pas vu Jules César--et j’en

suis heureux. J’imaginais le vrai Bonaparte brûlé d’une fièvre sereine,

vivant d’avance toute la bataille, aile par aile, carrés par carrés,

faisant en soi, par soi, la mise en place de toutes les batteries,

de tous les mouvements, de tous les à-coups, vivant, si j’ose dire,

les deux armées, à lui tout seul, s’épuisant en calculs, en désir,

en besoin de vaincre pour s’endormir à la première fusillade, à la

première volée de canon: il avait gagné son repos; la bataille était

gagnée!...

Ici nous avons la bataille, rideau baissé, comme dans le _Bacchus_ de

notre Mendès et de M. Massenet. Nous avons des sonneries, des chants,

des bruits de charge et de mousquetades; nous avons, rideau levé,

l’odeur du triomphe, des drapeaux ennemis couchés en tapis sur lesquels

Lasalle, demi-nu, vient s’étendre avec son cheval...

Et je ne sais pas si le triomphe passe la rampe.

La défense est héroïque. M. Desjardins est un Bonaparte grave,

inspiré, sévère et prédestiné. M. Chambreuil est un Augereau violent

et dépité. M. Grétillat, un Masséna impulsif et déférent. M. Colas

est l’irrésistible et infortuné capitaine Charles. M. Vargas est

le digne Sérurier. M. Flateau, un assez pâle Joubert (eh! eh!

Fauchois, le connaissez-vous bien?). M. Hervé est un beau Marmont. M.

Person-Dumaine, un joli Junot, M. Raymond Lion, un séduisant Duroc,

M. Maupré, un mignon Louis Bonaparte (avec d’étranges épaulettes).

Lasalle, c’est M. Gay qui caracole chaleureusement. M. Coste est un

grand-père Hugo sans souliers. M. Jean d’Yd est un pauvre berger.

MM. Desfontaines, Denis d’Inès, Dubus, Clameur, de Canonge, etc.,

ont de la gueule et de la voix sous leurs haillons d’uniformes. Mlle

Lucienne Guett est une Joséphine langoureuse, pâmée et prostrée, fort

belle; Mlle Barjac est une confidente futée et Mlle Rosay est une

brave cantinière. La mise en scène est simple, comme il convient à une

pièce républicaine; les bruits de bataille ne dépassent pas le fracas

d’un 14 juillet dans un chef-lieu de canton--et c’est tant mieux pour

nos oreilles,--il y a des chefs d’escadrons de dragons qui ont des

crinières de trompettes, des soldats de grosse cavalerie qui ont des

casques--déjà?--des plumets, et des chapeaux sans plumes, des culottes,

même, qu’on n’attendait pas. André Antoine me dira que, à son âge,

Napoléon était mort; mais il a encore les yeux de Bonaparte. Et c’est

toujours ça!

[Vignette]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 18 / 33 题