Depuis sept ans, l’harmonieuse et douloureuse tragédie d’Henry Bataille
est restée dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs: c’est de
l’histoire. C’est une date de passion, d’enthousiasme et d’amertume, de
foi physique et sentimentale, d’inquiétude, de damnation et de martyre
voluptueux. Mais l’auteur de _la Vierge folle_ a trop bien parlé de sa
constante intention, de son cycle, de son œuvre complète et à compléter
pour que je me permette la moindre glose et la moindre louange.
Cette lutte de l’âge, du devoir et de l’instinct, de la liberté, du
besoin d’aimer envers et contre tous, cette quête de souffrance et de
dévouement, sous les couleurs de la joie, cette soif de se donner,
cette apparence d’inconscience prêtée à l’abnégation et au sacrifice,
cette grâce qui indispose jusqu’au malaise et qui est la grâce même, la
misère de l’idéal, l’horreur du délire, l’étranglement du rêve, vous
connaissez tout cela, si vous connaissez Henry Bataille,--et c’est dans
_Maman Colibri_ que vous trouvez, avec plus d’intensité et de netteté
que partout ailleurs, son éternité, son immensité en présence des lois
et de l’existence mortelle.
Vous vous rappelez le thème que Catulle Mendès commenta, en le
chantant: à la veille de la quarantaine, trop jeune mère de grands
enfants dont elle semble la sœur cadette, pépiante, gênée de ses ailes
repliées, n’ayant pas assez d’amies pour tous ses sourires et ses
rires, Irène de Rysberghe a adopté un nouvel enfant de chair et puise
une jeunesse neuve dans les caresses d’un camarade de son fils, le
vicomte Georges de Chambry. Richard de Rysberghe se doute de l’horrible
chose. Le père Rysberghe aussi; des scènes, des pièges. La pauvre Irène
est chassée de la maison, abandonnée à son péché. Elle suit son triste
petit amant qui est incorporé aux chasseurs d’Afrique--et c’est une
idylle à Mustapha, la lamentable idylle d’un jeune homme qui s’ouvre
à la vie, d’une femme qui se sent vieillir, qui se sent délaisser et
qui abdique peu à peu, vite, en dignité. C’est le départ devant une
jeune fille quelconque, mais jeune; c’est la ruée vers la famille qui
se dérobe, vers un fils marié dont la femme ne veut rien savoir, vers
un mari très digne qui ne peut pas pardonner, vers la vieillesse,
enfin, la vieillesse définitive et serve. Maman Colibri devient une
grand’mère, à peine acceptée, un meuble d’affection tolérée, de
tendresse humiliée.
Vous savez tout ce que cette aventure recèle de détails, de couplets,
de poésie. Et ç’a été très bien joué. Kemm a une autorité, un sentiment
profond et caché dans le personnage du baron de Rysberghe; Marteaux
est un fils indigné et attendri; Puylagarde a de la fougue, de la
passion, de la nonchalance--et une bien étrange ceinture d’uniforme.
MM. Cazalis, Larmandie, Roch, etc., sont parfaits. Mlle Alice Nory a de
l’espièglerie et du charme, Mlle Goldstein est exquise, Mme Fournier
est très vraie et très intéressante, Mme Henriette Andral aussi, ainsi
que Mmes Jane Loury, Dubreuil, Russy, Lindsay et Zorn, ainsi que les
aimables petites moricaudes Lubineau et Decreq.
C’est Berthe Bady qui porte tout le poids, tout le cher fardeau de
la pièce. Elle est admirable. Riante et gloussante, transfigurée
de volupté, illuminée de la splendeur d’une jeunesse nouvelle et
d’une nouvelle vie, se donnant toute et sans cesse, creusant à même
la déception et la douleur, elle exprime, rythmiquement, toute la
confiance et tout le désespoir, incarne le septième ciel et les
derniers cercles de l’enfer, la joie animale et supra-terrestre et la
pire déchéance consentie: c’est la vie elle-même--et quelle vie!
[Bandeau]