THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_La Gamine._

C’est une très jolie chose que le premier acte de la nouvelle comédie

de MM. Pierre Veber et Henry de Gorsse. Nous sommes à Pont-Audemer,

chez les vieilles demoiselles Auradoux. Pour augmenter leurs petites

rentes, elles ont pris un pensionnaire pour la saison, le célèbre

peintre Delaunoy, membre de l’Institut, officier de la Légion

d’honneur, qui les scandalise par son impiété et sa liberté et qui

a fait une immense impression sur leur jeune nièce, Colette, dont

les dix-huit ans sont impatients, dont la langue a des audaces et

qui--abomination de la désolation!--vient de portraicturer, d’après

nature, un homme tout nu, un homme de cinq ans! Il faut la marier tout

de suite. On la mariera au fils du notaire, le jeune benêt Alcide

Pingois. Maurice Delaunoy, consulté par la pauvrette, l’engage à ne pas

se laisser sacrifier et s’en retourne à Paris. Voici les fiançailles,

le notaire, la notairesse, de braves dames, le bon curé. Il ne manque

que la fiancée qui s’est donné de l’air et qui, pour ne pas épouser

un type qu’elle ne peut pas aimer, s’est enfuie au bout du monde,--à

Paris. C’est plein d’observation, de fantaisie, de légèreté, de détails

exquis. Mais, enchaînons!

C’est à Paris que nous retrouvons Maurice Delaunoy, parmi des amis, le

sculpteur Simoneau, le commissaire amateur Vergnaud et son jeune élève

Pierre Sernin, né natif de Pont-Audemer, comme Colette elle-même. Il

reçoit avec attendrissement un ancien modèle, Nancy Vallier, devenue

sociétaire de la Comédie-Française, et lui donne rendez-vous dans

la nuit. Mais voici une hôtesse imprévue, Colette fugitive, Colette

vagabonde, qui demande asile avant d’aller se jeter à la Seine. Le

peintre s’émeut un peu et cède; le commissaire Vergnaud, revenu sur

mandat, exprès pour rechercher la mineure disparue, s’émeut et ne

recherche pas plus avant. Mais la triste Colette pleure parce que Nancy

Vallier est revenue et que Delaunoy l’accompagne coucher.

Ça se précise, se précipite et se gâte. Maurice Delaunoy fait, comme

de juste, pour le Salon, le portrait de Nancy Vallier--et ça défrise

la jeune Colette. Elle confesse son _pays_, Pierre Sernin, en se

confessant à lui; apprend de lui qu’il l’aime en lui apprenant qu’elle

aime le maître Delaunoy,--et c’est très délicat--; les deux jeunes

gens ne veulent pas se comprendre; Delaunoy ne veut rien entendre non

plus, car ses cinquante années sonnent terriblement à ses oreilles et

à ses artères: c’est en vain que Colette agonit d’injures la douce

Nancy: c’est _à l’œil_ qu’elle dégrade son effigie! Il faut que, dans

un mouvement nerveux, elle se laisse aller à embrasser le compatriote

Sernin pour que le maître vieillissant comprenne son sentiment: il

chasse son élève et accepte le bonheur!

Hélas! hélas! Il va cuver sa félicité dans le décor ordinaire des

quatrième actes--ai-je dit que les décors de Lucien Jusseaume sont

charmants?--et là, ça se décolle. Les vieilles tantes de Colette se

sont mises à ses trousses, et son ancien fiancé, Alcide Pingois, passe

par hasard, en galante compagnie, au Cap-Martin--car nous sommes au

Cap-Martin--et le commissaire Vergnaud, en l’envoyant au Moulin-Rouge,

l’a condamné à la noce à perpétuité. Mais ces dangers extérieurs ne

sont rien: la blessure est profonde. Delaunoy qui veut épouser Colette

a peur, peur d’elle et peur de soi. Colette épouse par obéissance

et par indulgence: ce n’est plus ça! Un hasard, la découverte d’un

chiffon de lettre, inspire au peintre quinquagénaire un héroïsme joli:

il renonce à Colette, la donne au jeune Sernin--et vieillira le plus

lentement possible avec la fidèle Nancy Vallier. Et c’est mélancolique,

gentil, consolant, un peu long--et ça finit bien en faisant un peu mal.

Cette pièce, écrite avec soin, d’une conscience qui se fait sentir

dans ses outrances mêmes, est philosophique et traditionnelle: elle se

dresse contre le prestige moderne des cheveux gris, mais elle y met

le temps et nous rend sympathique le don Juan palmé en vert qu’elle

doit abattre. Alors? Il y a là un peu d’indécision et de lenteur,

de flottement et de vague. Mais ça se tassera, ça doit déjà s’être

tassé--et ça ira très bien.

La gamine, c’est Lantelme--et comment! Cette Colette mal embouchée

et de cœur profond, qui tire la langue et qui a des sursauts et des

délicatesses d’âme unique, qui s’attendrit et qui se cache, est très

amusante, très émouvante, et c’est une création véritable. Catherine

Laugier est très élégante, très sincère en Nancy Vallier; Cécile Caron

est très curieuse, parfaite en vieille fille et Delys aussi, et Irma

Perrot _itou_; Vermeil, Gravier, Guizelle, Favrel, Cardin, Carlovna et

Margane luttent de charme, de simplicité et d’esprit.

Maurice Delaunoy, c’est M. Candé, qui a la plus grande autorité et

le plus profond sentiment; sa rentrée a été impressionnante: on

retrouvait Guitry dans son ancien chez soi. M. André Dubosc (Vergnaud)

est joliment fantaisiste, M. Capellani a un dévouement spirituel, M.

Bullier a la plus chaleureuse jeunesse, M. Berthier a une onction

savante, M. Cognet une bonhomie très fine; enfin, M. Victor Boucher

a été tout à fait délicieux dans le personnage bégayant et divers

d’Alcide Pingois.

[Vignette]

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 16 / 33 题