Les matinées inédites du samedi entrent en pleine action. La pièce
de M. Jules Romains, chef de l’école unanimiste, a déchaîné des
enthousiasmes et de la colère: on s’est presque compté et colleté!
C’est dire que le spectacle n’est pas indifférent. L’auteur de
_l’Armée dans la Ville_ est, après un des héros d’Edgar Poe, «l’homme
des foules». Il écoute, perçoit et rend leur grande voix et leur
sourd murmure, fait vibrer leur âme lourde et secrète et méprise les
individualités jusqu’au vomissement. Pour lui, les agglomérations se
suffisent à elles-mêmes--et il nous le fait bien voir.
Donc, nous sommes dans une ville prise, ville indéterminée et confuse.
Depuis dix mois, elle souffre en silence sous la botte du vainqueur.
Dans la ville close et grondante, l’armée est entrée, bête géante et
sonnante, et les deux blocs ont vécu depuis en face l’un de l’autre,
en faisant le gros dos: l’un, humilié; l’autre, victorieux. La pièce,
au reste, s’ouvre magnifiquement. C’est la reprise d’un café, d’un
pauvre petit café, par les bourgeois de la cité captive. Il n’y a pas
de soldats, ce jour-là, pas le moindre soldat! Ah! que les murs nus
semblent étincelants! Ah! que le vin a de nerf et de grâce! Il y a de
l’indépendance, de la liberté, de la patrie dans l’air et dans les
verres! On chante, on danse, on crie, on se déchaîne. Mais voici des
fantassins ennemis qui entrent, revenant de la manœuvre, pestant et
grommelant. Les bourgeois fuient. Et voici des cavaliers, furieux.
Les gens de pied et les gens de cheval vont en venir aux mains par
esprit de corps, lorsque de nouveaux citadins remettent en ordre la
masse d’investissement. L’Armée se vante et se glorifie, s’exalte,
pour écraser les vaincus et surtout pour s’affirmer: il y a là, entre
autres, un très beau couplet qui a été acclamé et qui a porté aux nues
son récitant inspiré, le soldat Hervé.
Dès lors, ça va moins bien. Nous sommes sous la tente du général en
chef. Il est très mécontent et très las. Trop de violences, trop
d’indiscipline! Et les officiers supérieurs ne savent plus écouter, la
main sur la couture de leur pantalon! Le maire de la ville vient le
voir, lui parler d’une fête locale qu’on va donner, inviter le général
lui-même chez lui. Le général lui prouve qu’il connaît un complot
tramé, qu’il a vent d’une trahison, mais accepte tout parce qu’il
entend parler de chasse à courre et qu’il aime à tenter Dieu. Mais il
prend à témoin son aide de camp qu’il fait une sottise.
Quelle sottise! Les dames de la ville ont simplement projeté d’égorger
chaque soldat et chaque officier séparément, à la table de famille. Les
dames s’exaltent, sous la présidence de la femme du maire, Déborah et
Judith exaspérée! Les filles publiques offrent leur concours qui est
déclaré magnifique! Et le conseil municipal, qui hésite et _flanche_,
est flétri d’importance par madame la mairesse qui incarne tout
l’héroïsme, toute la rancune de la ville, qui va chercher le général
ennemi dans son camp, qui l’oblige à venir chercher la mort, la mort
qu’il pressent, la mort qui l’enserre! Mais cet officier la prévient,
cela ne servira de rien: il n’est rien, lui, le chef! L’armée est tout
et l’armée aura raison de la ville!
Il en est ainsi. Il faut beaucoup de mots, beaucoup de gestes, voire
une comédie d’amour à la mairesse pour décider son écharpé d’époux à
tirer un coup de revolver sur le général, cependant qu’on _zigouille_
les soldats en détail. Mais le héros ne tombe pas d’un coup: il
trébuche, se relève, clame et maudit; il repousse les remords et les
aveux passionnés de la triste Judith municipale. Elle n’est pas l’âme
de la ville! Il n’est pas, lui, le chef de l’Armée! Son enveloppe
humaine peut disparaître! L’Armée reste! L’Armée qui n’a pas péri
entière, l’Armée dont il reconnaît les coups de fusil, les coups de
canon, les clairons, les charges, l’Armée qui ne fera qu’une bouchée
de cette ville assassine. Et il meurt, en apothéose, en entendant
caracoler son cœur multiple: «Je suis vivant, crie-t-il, je suis
vivant!» Et il est le nombre!
Ce dernier acte, un peu haché et très long, a gêné. Des acclamations
imprudentes ont amené des gloussements. Mais ces vers blancs--et
rouges, le lyrisme, la fureur continue, la véhémence de tous les
personnages, tout enfin, même les naïvetés, a de la gueule, de la force
et de la forme. On se reverra.
Il faut louer la conviction énergique et désenchantée du général Joubé,
la frénésie de la mairesse Dionne, l’effort éloquent et charmant de
Mmes Barjac, Guyta, Dauzon, Delmas, Colonna-Romano, Didier, Rosay,
Barsange, etc.; de MM. Desfontaines, Bacqué, Gay, Daltour fils, du très
remarquable Chambreuil, de MM. Clamour, Coste, Jean d’Yd, Flateau,
Person-Dumaine, Dubus, Denis d’Inès, etc., etc.--ils sont cent!
Et c’est, côté cour et côté jardin, une belle bataille!
[Bandeau]
AU VAUDEVILLE.--_Le Tribun_, chronique, de M. Paul BOURGET.
Voici un fait divers d’une intensité tragique et éternelle: un père a
pris son fils en flagrant délit de vol. Affreusement héroïque, il fait
chercher la gendarmerie. Les deux êtres restent ensemble, étrangers,
ennemis, muets. Tout à son devoir, le père ne connaît plus l’enfant
qui a failli et l’abandonne à son destin, à la prison, au bagne: la
honte ne remonte pas. Tout à coup le jeune homme lâche une plainte, une
demande désespérée:
--Papa, faut-il que je me tue?
Et le justicier hésite, tremble, étouffe: la mort? la mort! il n’avait
pas songé à cela! Ses préjugés, ses idées, tout disparaît devant
l’instinct, devant la tendresse sauvage de l’animal humain qui a donné
la vie: il capitulera, avec armes, bagages, dignité et conscience.
Et quand la gendarmerie viendra, il la renverra: elle s’est trompée
d’étage! Il y a là un silence angoissé, ahanant, affolé qui est plus
éloquent que toutes les paroles et dont Lucien Guitry a fait une des
plus belles choses du monde, une des plus grandes sensations de théâtre
et de vie--et il a triomphé inoubliablement.
Mais à cette scène qui se suffit à elle-même et qui suffit à l’émotion
de cette soirée et des soirées qui viendront, en nombre, M. Paul
Bourget a soudé des scènes moins directes et deux actes de paroles, de
théories et de démonstration qui pourraient être facultatifs.
Ce n’est pas que l’auteur de _la Barricade_ ait voulu faire violemment
œuvre sociale et polémique animée: son drame est intime et chante
la famille pour elle-même. Prédicateur, il a choisi comme avocat du
diable un socialiste de marque et de poids, un philosophe ou plutôt
un professeur de philosophie (ce qui n’est pas la même histoire),
nietzschéen et nihiliste, président du conseil des ministres, par
surcroît, voulant supprimer absolument l’autorité paternelle,
le mariage, l’héritage et ne reconnaissant que l’individu, la
responsabilité personnelle.
Donc le citoyen Portal, universitaire incorruptible, président et
ministre de l’Intérieur, a son jeune fils Georges comme chef de cabinet
et n’en est pas très content. C’est fâcheux, car l’homme d’État,
théoricien éloquent jusqu’à être nommé familièrement «le Tribun»,
est plein de projets et à la veille de réaliser ses chimères. Il va
ruiner ses adversaires politiques, les ignobles modérés, grâce à un
scandale de corruption sur les fournitures de la marine: on tient les
coupables et un carnet de chèques secret livre les parlementaires et
leurs tenants. Là-dessus, un vieil ami de Portal, un socialiste de la
première heure, le bailleur de fonds des débuts, Claudel, a un malheur.
Bijoutier, il s’est laissé voler un collier qui n’était pas à lui:
c’est la faillite, l’expatriation, avec sa charmante femme et ses tout
petits enfants. Et il n’y a rien à faire: les Portal sont glorieusement
pauvres! Voici le malheureux: il n’est pas tout à fait perdu et n’y
comprend rien: il vient de recevoir cent mille francs, comme prémisses
d’une restitution anonyme. D’où vient cet argent? Il faut retrouver
l’expéditeur--et le ministre convoque l’employé des postes, interroge,
s’inquiète et s’agite.
Il y a de quoi! Que trouvons-nous dans sa bibliothèque, au début
du second acte? La corruption, en double exemplaire! Le terrible
Moreau-Janville, corrupteur en chef, et le sous-corrupteur Mayence,
son âme damnée, l’homme au carnet de chèques--et le carnet de chèques
a disparu! En présence du ministre, les deux aigrefins _crânent_:
ils le croient complice et l’ingénu Mayence le lui dit, simplement.
Portal l’étrangle à demi et le chasse. Mais les excuses ironiques de
Moreau-Janville et son impudente sérénité apprennent au père la hideuse
vérité: c’est son chef de cabinet, son fils Georges, qui a vendu cent
mille francs l’arme, la preuve, le carnet de chèques, c’est lui qui
a envoyé ces cent mille francs criminels à Claudel dont il aime la
femme! Et le théoricien, le socialiste, le vertueux amoral voit monter
à l’horizon dans la chair de sa chair la trahison, la vénalité, toute
l’horreur! Il n’est pas responsable: il n’a jamais voulu peser sur
l’instruction, sur l’éducation, sur la conscience de son fils! Il
livrera à la justice les trois coupables. Le temps de confesser Georges
en cinq sec, à la laïque, et le procureur de la République est mandé
dare-dare, par téléphone. J’ai dit le coup de théâtre qui termine cet
acte, en fanfare. Le procureur arrive pour annoncer un non-lieu!...
Mais ce n’est pas fini. Nous n’avons vu que des individus: place,
place à la famille, la famille, seul héros de cette pièce, la famille,
panacée sociale de M. Bourget, la famille, cellule primordiale de
l’édifice humain! Car c’est cette conception romaine qui arrange tout
en détruisant tout, au reste. L’excellente Mme Portal, trop tard maman,
donne tout pour rembourser les corrupteurs, Portal tâche à ne plus
songer à son fils, mais la nature est plus forte: il en arrive à se
considérer comme solidaire et responsable: c’est sa faute.
«Et j’ai vu mon péché se lever contre moi!» L’arrivée du bijoutier
Claudel qui a retrouvé son voleur et son collier, qui sait d’où
viennent les cent mille francs, qui sait la trahison de sa femme,
qui sait la complicité morale du ministre, fait des reproches et des
larmes. Il n’a pardonné, lui, qu’à cause de son petit garçon! Portal ne
frappera-t-il pas son fils coupable? Il l’a déjà frappé et exilé; il ne
gardera pas son portefeuille; il partira en croisière avec sa femme,
après avoir embrassé Georges repentant et abandonné de sa maîtresse.
Le bijoutier part, lui aussi, avec sa femme reconquise et ses enfants
sauveurs. Le monde est si petit: tous ces gens se retrouveront. Portal,
converti au culte de la famille, sera chef d’un cabinet conservateur
après avoir commandé en chef un cabinet socialiste. Ce sera une autre
pièce--la même peut-être--mais ce n’est pas M. Bourget qui l’écrira.
Il a écrit celle que je viens de conter avec une simplicité dépouillée:
il n’y a même pas assez d’ornements et pas assez d’éloquence. C’est
de confiance que nous devons accepter «le Tribun»; nous ne le voyons
pas en pleine action; il est en conversations, pas en discours; sur
le gril, non en flammes. C’est un pauvre homme, un honnête homme
dévoyé, qui manque d’idéal divin: l’auteur de _l’Etape_ l’a peint
avec un dessein de loyauté inattaquable, mais il l’a peint menu,
étroit, vulgaire et sans défense. L’existence nous a réservé de
plus pathétiques exemples. Le devoir civique doit l’emporter sur
des traverses plus intimes. Je sais bien que Portal dit à un de ses
collègues que la fuite de sa femme ne compte pour rien et que M.
Bourget goûte une exquise ironie à montrer qu’une blessure personnelle
a, pour un socialiste comme pour un autre, plus de cuisant que la
blessure d’un autre. C’est là jeu de prince et facile.
En abandonnant pour une mésaventure, son poste de combat,
l’irréductible tribun pourrait être taxé de désertion, mais il plante
là aussi ses idées et alors! Un professeur de philosophie, ça change!
Shakspeare fait dire à Henri V: «Ainsi, si un fils envoyé faire le
commerce à l’étranger se conduit criminellement sur mer, son crime
sera imputé à son père!... Non! non!... le père et le maître ne sont
pas responsables de l’état dans lequel meurent fils et serviteurs!»
Vous me direz que personne ne meurt dans _le Tribun_; que Shakspeare
est Shakspeare, et M. Bourget, M. Bourget; que Shakspeare ne faisait
pas de pièce à thèse et à portée politique; que Paul Bourget fait pour
un parti ce que Beaumarchais fit pour un autre parti... Mais je ne
vous suis pas: l’auteur de _Crime d’amour_ nous a simplement donné une
anecdote qui a des conclusions, comme tout au monde.
Je ne saurais assez redire combien Lucien Guitry a été grand, poignant,
magnifique. Sa confiance, sa foi, sa colère, son effondrement, son
effort pour revivre, c’est de la beauté et la beauté même. M. Lérand a
été, comme toujours, parfait dans un rôle de vieux professeur bohème,
bienfaisant et tutélaire; M. Joffre a dessiné un coquin tranquille avec
majesté et M. Jean Dax une crapule bavarde avec agitation; M. Mosnier
a été un bijoutier héroïque; M. Henri Lamothe (Georges) a du feu, de
l’amour, de l’accablement et de la tendresse; MM. Baron fils, Maurice
Luguet, Vertin, Chanot et Guilton sont excellents.
Mme Grumbach (Mme Portal) est exquise de sensibilité grondante et de
sensibilité douloureuse, Mme Henriette Roggers (Mme Claudel) est une
femme adultère de vitrail, déjà pardonnée et si dolente! Ellen Andrée
est une vieille servante d’honneur et de dévouement digne de Balzac et
d’Henry Monnier; Mlle Terka-Lyon est une exquise postière, Mme Marcelle
Thomerey est toute charmante. Pour que cette pièce de famille fût plus
familiale encore, Lucien Guitry, après avoir essayé toutes les têtes
des ministres d’hier et d’avant-hier, s’est fait semblable à son fils
Sacha, autre triomphateur. Et le voilà qui a été premier ministre
dans _la Griffe_, de M. Bernstein, le voilà premier ministre dans _le
Tribun_! Il piétine sur place. Mais je sais quelqu’un qui a pour lui un
rôle d’empereur!
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