Voici près de trois années que les Anglais et les Moscovites
s’enivraient purement de la grâce, du charme, des mille significations
morales, des infinies splendeurs décoratives et magiques de _l’Oiseau
bleu_. Grand maître de la mélopée et du balbutiement, de la pensée à
demi exprimée, du rêve vagissant et du sentiment ululé, poète unique de
l’inconscient et de la fatalité, seigneur suzerain des limbes et de la
voie lactée, M. Maeterlinck avait rendu leur enfance aux spectateurs
les plus sceptiques et les plus endurcis en faisant pèleriner deux
enfants parmi ce monde-ci et les autres mondes, entre ciel et terre, et
plus bas et plus haut. En prêchant la pitié, la bonté, la résignation
et je ne sais quel optimisme mélancolique, il avait fait œuvre de
beauté, et, surtout, il avait fait communier son innombrable public
dans l’amour de la famille, dans la sagesse dévouée, dans l’espérance,
dans le goût de la vie et de la simplicité et même dans l’innocence.
C’est cette immense et dangereuse moisson verte et bleue que Mme
Réjane ramena, sur une galère américaine, à notre décevant Paris. Et
la femme du dramaturge, Georgette Leblanc-Maeterlinck, acclimata le
chef-d’œuvre, créa et recréa des chœurs sans fin d’enfants, recruta à
travers les crèches et finit par nous donner un spectacle inoubliable,
qui fait pleurer et sourire à la fois, en une extase qui dure un peu
trop, qui nous rend nos cinq ans, qui nous prête des ailes et qui
nous ouvre tous les mystères, à la papa! On a crié et béé au délice,
on a été submergé de naïveté et de sublimité, ensemble, on a eu les
larmes qui vous débarbouillent jusqu’au périsprit; ç’a été un long
triomphe unanime. Il y avait peut-être un peu trop de joliesses, de
gentillesses, de prédestination et de prophétie, mais pourquoi bouder
contre son extase? Et il y avait des décors merveilleux, inattendus,
qui avaient l’air de sortir de notre songe même: cette féerie alla aux
nues et les enfants la mèneront jusqu’à leur ciel à eux, qui est le
huitième, comme chacun sait!
La pièce est archiconnue. Dans une cabane de bûcheron, le petit Tyltyl,
la petite Mytyl passent une nuit de Noël sans joie. Ils s’amusent à
regarder les enfants riches d’en face manger des gâteaux, dans de la
musique, lorsqu’une vieille mégère fait son entrée dans la pauvre
demeure. C’est une fée. Elle commande aux deux enfançons d’aller
chercher l’oiseau bleu qui donne la santé et le bonheur. Elle donne
à Tyltyl le chaperon à diamant magique qui montre la réalité, fait
sortir, sous leurs figures vivantes, sous leurs costumes appropriés,
doués de la parole et de tous les sentiments humains, le pain de la
huche, le sucre de l’armoire, l’eau du robinet, le lait de la jatte,
les heures de l’horloge, le chien, le chat, le feu, la Lumière, enfin.
Et en route!
La Lumière, bienfaisante et toute-puissante, prend la tête du cortège,
la Fée prend à peine le temps de donner des vêtements magnifiques à
tout ce petit monde--et déjà le chat, le pain, le sucre deviennent
traîtres: ils ont peur de la mort! Mais le chien veille et grogne, en
sa folie de dévouement. Et les deux tout petits, un peu tremblants,
mais forts de leur mission, vont chercher le volatile d’idéal. Ils sont
dans la forêt, pas fiers, et voici que les arbres s’écartent, que les
verdures disparaissent, que la terre s’ouvre, qu’ils retrouvent leurs
grands-parents décédés, leurs petits frères et petites sœurs disparus,
qu’ils s’attendrissent ensemble plus loin que la sensibilité humaine,
qu’ils vont jusqu’au bout de l’émotion, qu’ils découvrent, même, que
l’oiseau des bons vieux est bleu; mais il devient noir à la lumière.
Il leur faut querir un autre fétiche ailé et azuré dans le palais de la
Nuit farouche, au milieu des épouvantements des Maladies, des Guerres,
parmi les affres des ténèbres, mais ces oiseaux, si bleus sous le
baiser du clair de lune, meurent à l’aurore, par brassées! Ils vont le
chercher dans le royaume de l’Avenir, au milieu des enfants à naître,
mais là, il n’y a que des anges pressés d’être des hommes, des hommes
utiles et vivants: pas d’oiseau bleu! Pas d’oiseau bleu non plus au
cimetière où il n’y a pas même de morts et où les feux follets font un
ballet d’étoiles! Pas d’oiseau bleu au jardin des Bonheurs où il n’y a
que des voluptés saines, morales, simples et hautes, tristes seulement
de ne pas voir plus loin que soi et à qui manque le rayonnement de la
Lumière! Et le cortège revient, harassé, fourbu, avant de se dissocier,
avant que les éléments redeviennent éléments, les bêtes bêtes, les
matières matières. Déchirement! Et Tyltyl et Mytyl se réveillent dans
leur lit, trouvent l’oiseau bleu au-dessus de leur tête, le donnent à
une petite voisine--et l’oiseau s’envole!
Symbole! Fable! Ce sont _les Deux Pigeons_, c’est «l’homme qui cherche
la Fortune et qui la trouve endormie à sa porte», c’est un _mistère_
gentil et savant, plein de choses, lourd de pensées, éclatant de
poésie, se jouant à travers les méandres métaphysiques, puéril jusqu’au
miracle et d’une telle humanité qu’elle néglige Dieu, l’immortalité de
l’âme et l’âme même--parce qu’il est tout âme!
Le ravissement est infini. Les décors de M. Wladimir Egoroff ont fait
époque et révolution: ils sont uniformément délicieux. Ce n’est plus
du théâtre, c’est de l’estampe changeante et vivante, c’est du ballet
stagnant. Les costumes de Georgette Leblanc sont exquis. Les acteurs...
Mais sont-ce des acteurs? A part M. Delphin, officier d’académie, qui
a su encore diminuer sa taille naine et qui, à force de labeur, a
retrouvé très joliment et non sans autorité les sept ans, je pense, de
son rôle écrasant, à part la pathétique grand’maman Daynes-Grassot,
l’excellent grand-papa Maillard, la bonne fée Gina Barbieri, le rond
Pain-R.-L. Fugère, l’aigu Sucre-Bosman, le terrible chat Stéphen,
l’effroyable et magistral Temps-Garry, la serpentine Eau-Isis, le
pleurard Lait-Diris, les parents exquis Barré et Méthivet, ce n’est que
marmaille divine, depuis l’infatigable et intelligente Odette Carlia
(Mytyl), jusqu’aux plus petits bonheurs, jusqu’aux plus mignons enfants
à naître qui jouent comme des amours--qu’ils sont!
Citons, au hasard,--on les retrouvera,--Batistina Rousseau, Maria
Fromet, Laura Walter, Maud Loti, Maria Dumont, Fleury, Borlys, Suzanne
Bailly; mais ils (ou elles) sont mille. Et il y a des danseuses, des
étoiles, des heures: qu’elles m’excusent!
Louons la fureur de M. Aurèle Sydney (le Feu), la très remarquable,
grondante, aboyante, éloquente et forte création du rôle du chien
par le grand artiste qu’est Séverin Mars, et tressons nos éloges en
couronne pour l’incomparable Georgette Leblanc, maîtresse du jeu,
qui a formé toutes ces troupes d’anges, qui a présidé à toutes les
illuminations, et qui, de sa splendeur de corps, de son arc d’âme, de
son sourire de foi, du songe de ses yeux, a mis à la tête de cette
lumineuse et profonde féerie une figure, un génie de Lumière qui ne
s’éteindra point!
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