La suprême vertu de M. Henry Bataille est, peut-être, de s’écouter et
de n’écouter que soi. Il imagine, extériorise, bâtit des situations
impossibles, prête des figures, des cris, des couplets et des
jurons à des symboles, mêle des subtilités ailées aux plus inutiles
grossièretés et fait de ce chaos pensant de la matière dramatique,
pathétique, unique, irrésistible. Il pèse sur notre sensibilité, sur
notre conscience, sur notre patience, même, et nous oblige à accepter
un monde inconnu, trop haut jadis, trop bas aujourd’hui, nous entraîne
en un tourbillon où il fait passer toutes les sensations, toute
l’humanité, les colères, les audaces et les désespoirs, l’héroïsme et
l’immoralité, et s’en va vers d’autres rêves pis que matérialisés, en
nous laissant à notre accablement et à notre émotion.
Dans l’_Enfant de l’Amour_, l’auteur de _Maman Colibri_ triomphe par
le plus long; il nous étreint jusqu’au malaise et ne tâche pas à nous
amuser: ah! ces quatre actes ne font pas un spectacle de carnaval! Ils
sont âcres et forts, troublants et parfois déconcertants, mais résolus;
ce n’est pas du théâtre, au sens universitaire du mot: Henry Bataille
ne nous présente pas de _types_. Il nous offre des exemplaires
d’humanité qui souffrent quand ils le peuvent, tant qu’ils peuvent,
qui s’abandonnent à cœur-que-veux-tu, qui ont les revirements les plus
inattendus et les plus neurasthéniques, qui sont de pauvres êtres,
enfin, des hommes, des femmes, des enfants!
Voici la chose. Liane Orland est une grande hétaïre élevée au rang
de riche femme entretenue. Maîtresse en titre du milliardaire
Rantz, ancien directeur de journal, ancien propriétaire d’écurie de
courses, député depuis vingt ans et dilettante mélancolique, elle
reçoit la société la plus mêlée avec laquelle elle fait la fête pour
se distraire et pour distraire son seigneur et maître. De temps en
temps, à la dérobée, elle reçoit, entre deux portes, son grand fils,
Maurice Orland, qu’elle a élevé en catimini, dont les vingt-deux ans
accusent un peu trop sa quarantaine, et à qui elle donne quelque
argent, non sans combler de robes sa petite maîtresse, la charmante
midinette Aline. Le jeune Maurice attend à la cuisine que sa mère
ait un instant, est tutoyé, d’assez haut, par le maître d’hôtel
Raymond, et, malgré des délicatesses d’âme, en prend son parti: il
est le petit moineau grappilleur, n’a pour lui que sa trop jolie
figure; on le désire sur sa bonne mine, on ne lui permet ni pudeur
ni honneur. Et les pires calamités fondent sur Liane: son amant, son
amour de dix-sept années, Rantz, s’est laissé nommer sous-secrétaire
d’Etat aux postes et télégraphes; c’est une trahison! Lui préférer la
République et le pouvoir, c’est lui signifier qu’elle n’existe plus!
Querelle! Mots irréparables! Douleur. Départ de Rantz. Larmes. Le
petit Maurice revient. Ah! il est bien gentil! Il apprend à sa mère
qu’elle a un fils, un fils qui l’aime, qui se rappelle toutes les
rares circonstances où il l’a vue. Il reste quelque chose à la triste
Liane! Non! M. Rantz revient. On renvoie Maurice. Mais le prestigieux
sous-secrétaire n’est revenu que pour mieux s’en aller, plus dignement,
en mufle grandiose. Horreur et solitude!
Nous voici dans la garçonnière de Maurice, au Palais-Royal, avec
Raymond, un vague jockey, Bowling, qui a été mis à pied sur le propos
d’une vieille escroquerie de Rantz qui lui a fait _tirer_ un cheval à
Auteuil, et la jeune Aline. Maurice attend la propre fille de Rantz,
Nelly, vierge romanesque qui l’aime, qui doit se marier le lendemain,
et qui veut le voir une seconde avant. Il congédie ses invités, reçoit
la mélancolique fiancée, l’égaie, lui rend des lettres, lui promet une
soirée d’innocente _vadrouille_: ce sera très gentil. Mais on frappe.
A peine si le jeune homme a le temps d’expédier Mlle Rantz dans un
café en face et d’accueillir en ses bras un paquet déchiré, pantelant,
sanglotant: sa mère. C’est fini. Rantz l’a plaquée, lui envoyant
cinq cent mille francs qu’elle a refusés, la rejetant, la fuyant!
Elle a voulu se jeter dans la Seine, se précipiter du haut de l’Arc
de Triomphe! Et, malgré les paroles gamines et câlines de son fils,
malgré les gentils souvenirs et les consolations délicieuses qu’il fait
jaillir de son cœur primesautier, l’amante obstinée s’empoisonne--ou
presque! C’est bien. Qu’elle laisse faire Maurice! Il la vengera
d’avance, et la mariera ensuite. Elle n’a qu’à s’aller coucher. Et
lui, Maurice, ne se couche pas. Il a fait revenir Nelly Rantz et soupe
avec elle, fraternellement, mais non sans avoir fait prévenir son
sous-ministre de père que sa fille a été enlevée et qu’elle est quelque
part, Dieu sait où!
Vous songez si Rantz se désespère! Maîtresse délaissée ici, fille
perdue ailleurs! un discours à prononcer! des gens à recevoir! On
annonce Liane Orland: il fuit et s’enferme. Scandale. Liane s’irrite,
s’indigne, ameute des gens, se fait traîner par les domestiques:
c’est douloureux jusqu’à l’écœurement. Et on expulse cette martyre de
l’amour. Elle a laissé là ses souvenirs, ses bijoux, ses valeurs, mais
son pauvre petit bâtard, son pauvre sacrifié, va la défendre et la
déifier. Il est entré par surprise, le brave petit Maurice; il reprend
des papiers terribles, somme Rantz d’épouser sa mère, ne s’émeut ni de
ses sarcasmes, ni de ses dédains, ni de ses injures, lui rappelle son
_coup_ d’Auteuil, lui avoue, en outre, qu’il détient sa fille, pure
d’ailleurs, se laisse insulter, frapper, et ne perd contenance qu’en
apprenant qu’il est le fils d’un garçon de café de banlieue! Alors, il
chancelle, demande grâce, offre tout. Pourquoi? Qu’est-ce que ça peut
lui faire? Fils de catin, en face d’un voleur et d’un traître, est-il
en état d’infériorité? Évidemment--et je l’en félicite.--M. Bataille
ne va pas à la brasserie, mais un limonadier est-il un forçat? J’en
appelle à Ponchon! Quoi qu’il en soit, le hurlement plaintif de ce
paladin, miroir à dames et champion de billard, sa désespérance, son
néant retournent le terrible Rantz. Le bâtard ne lui demande plus que
de voir sa maman. Il ira! D’autant qu’on lui rendra sa fille intacte,
d’avance!
Et c’est le sacrifice. Rantz va épouser Liane. Ah! ils ne seront
pas heureux! Leurs vieilles querelles renaîtront! Leur amour est
dans la cendre! Leurs dix-sept ans d’apprentissage sont entre eux!
Mais surtout, surtout, le sous-secrétaire ne veut plus voir Maurice.
Ce n’est pas lui qui l’oblige au mariage! Ce n’est pas lui qui...
Qu’il s’en aille! On lui fera 28 000 francs de rente, dans une mine
d’anthracite, près de Chicago.
Et le pauvre petit, providentiel et exaucé, s’en ira, avec sa brave
petite amie Aline, s’en ira, malgré sa mère, qui redevient, qui devient
mère trop tard... Chacun sa vie!... Il a fait son devoir et plus que
son devoir. Le devoir de sa mère est d’être heureuse. Le sera-t-elle?
Lui, il a la jeunesse, la beauté. Adieu!
Voilà! Je n’ai pas pu noter, dans ce dialogue halluciné, les nuances,
les lyrismes, les cris, les _mots_. Je n’ai pu indiquer la violence,
les heurts et les à-coups. On a murmuré, de-ci de-là, à certains
vocables. Ça s’en ira. L’impression est écrasante: Bataille assène son
étrange et profond triomphe. Que veut-il prouver? C’est _la Course du
Flambeau_, à l’envers, c’est _Jack_ et c’est plus, c’est de l’humanité,
de la sensibilité hors des règles et des gonds, c’est de l’instinct,
c’est un désir de vie, une ruée vers une jeunesse qui s’évanouit,
vers un délice qui s’éloigne; c’est la négation même de l’honneur,
car tous ces gens n’ont pas d’honneur; c’est frénétique et presque
épileptique--et c’est de la vie, de la vie d’amphithéâtre moral et
d’enfer terrestre. C’est, en tout cas, effroyablement poignant.
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