Le duo Flers-Caillavet module triomphalement une romance panachée: «Ah!
quel malheur d’avoir un père!»
Ah! que j’aime le don des larmes! Que j’aime les pleurs charmants,
l’attendrissement souriant, l’émotion furtive qui, de fondation,
élurent domicile au Théâtre de Madame et qui, hier, revécurent en
une apothéose courante! Avec leur escorte ailée de Pierre Wolff,
d’Octave Feuillet, de Scribe, de Sedaine et de La Chaussée, les
conquérants irrésistibles que sont Robert de Flers et Gaston A. de
Caillavet s’adjugeaient un nouveau domaine, tout mouillé de rosée et
de sentiment. On a ri, souri, éclaté, pleuraillé: il y en a eu pour la
rate, le cœur et même le cerveau, et ces trois actes fort applaudis ont
apporté jusqu’à de l’imprévu--ou presque--et de l’incertitude. Voici:
A Lannemezan, au pied des Pyrénées, le jeune Jean Bernard vit
indépendant et respecté. Il chasse à sa soif, règne sur les paysans
à qui il donne des conseils, est adoré du brigadier de gendarmerie,
de son vieux serviteur Aubrun, du vénérable curé, l’abbé Jocasse, de
la jolie soubrette Jeanne, fille d’Aubrun, et même de la troublante
Georgina Coursan, à demi Moldo-Valaque et qui a le même accent que Max
Dearly dans _le Bois sacré_. Tout ce petit monde qui lutte d’_assents_
est parfaitement heureux et biblique lorsque deux messieurs d’âge
débarquent dans le pays. Le bon curé Jocasse est là à point pour les
confesser ou, plutôt, pour permettre au comte de Larzac, chef de
la bande, d’éclairer sa lanterne--et la nôtre. Ce gentilhomme est,
simplement, le père de Jean Bernard. Jusque-là, il ne s’en est occupé
que pour parer à ses besoins matériels, mais tout a une fin, même la
noce la plus élégante. Il va dételer après avoir reçu ce que M. Paul
Bourget appelle sa «tape de vieux» et devient père avec transport,
avec tant de transport qu’il a peur de son émotion: il se rappelle,
en effet, la mère, délicieuse sociétaire de la Comédie-Française, des
ivresses, que sais-je? Il repart pour Paris, non sans avoir mandé son
fils. Celui-ci n’est pas très heureux de quitter sa chère campagne,
mais la romantique Georgina l’aime follement depuis qu’elle connaît
son état d’enfant naturel!
Il ne le restera pas longtemps. Le voilà à Paris, le voilà vicomte,
à son corps défendant, le voilà dans le salon de son diplomate de
père, en compagnie de femmes élégantes et jouant au naturel le rôle
de Papillon dit Lyonnais-le-Juste! Et ça se gâte: le nouveau vicomte
ne veut pas vivre la grande vie et prétend épouser tout de suite
l’exquise Georgina. Ça, jamais! C’est la fille d’un banqueroutier! Jean
s’en va. Et, naturellement, au moment où on l’attend si peu, si peu,
voici Georgina, simple et digne, qui retourne le comte de Larzac comme
une crêpe, qui s’impose à lui tandis qu’il l’éblouit elle-même de sa
faconde et de ses manières. Ils retourneront ensemble à Lannemezan.
Et la double séduction continuera. Inconsciemment, la jeune fille et
le vieil homme s’aimeront à travers et par-dessus le pauvre Jean qui
se voit de plus en plus réduit à rien, piteux causeur et rustique
amoureux. Il discerne le brillant, l’égoïsme, le papillonnement,
la jeunesse nouvelle de l’auteur de ses jours, se sacrifie, oblige
Georgina et Larzac à se déclarer, les jette doucement, doucement, dans
les bras l’un de l’autre. Et, lui-même, il ne sera pas malheureux
du tout: il épousera (ou n’épousera pas) l’exquise Jeanne Aubrun et
restera dans ses montagnes.
Il faut imaginer là-dessus la plus riche fantaisie, de la philosophie,
des traits, des _mots_, une atmosphère de tendresse et d’ironie, de
l’entrain, de l’aisance, du je ne _sais quoi_. C’est un peu long, mais
ça se tasse. Et c’est très public. L’interprétation est éclatante.
Huguenet est un Larzac plastronnant, piaffant, épanoui, pétillant
d’esprit et de cœur; Gaston Dubosc est un prêtre bon, fin, pittoresque;
André Lefaur a dessiné merveilleusement un profil perdu de confident,
de ganache sacrifiée et tendre; Paul Bert (Aubrun) est montagnard et
cocasse; MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Cosseron et Lafferrière sont
excellents. Jean Bernard, c’est Louis Gauthier qui a des élans, de
la jeunesse, de la mélancolie et de l’abnégation, mais il est un peu
rustaud pour le fils d’une comédienne supérieure et d’un diplomate
fameux.
Yvonne de Bray est extraordinaire de brio, de grâce exotique,
d’humanité, de pétulance et d’honnêteté dans le personnage de Georgina;
Lucie Pacitty est extraordinairement sympathique sous la coiffe de
Jeanne Aubrun; Louise Bignon est parfaite et Mmes Blanche Guy et
Claudia, qu’on voit trop peu, sont magnifiques.
J’allais oublier le héros le plus authentique de cette pièce: un chien,
l’inévitable chien de toutes les comédies qui se respectent, un chien
superbe qui fait le saut périlleux et ne revient que pour saluer, sans
phrases!
_11 février 1911._
[Bandeau]
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Après Moi_, de M. Henri BERNSTEIN.
M. Henry Bernstein a de l’audace, de la férocité et même de la
brutalité. Son théâtre est violent et direct comme un coup de poing.
Il s’est surpassé dans la pièce nouvelle que le Théâtre-Français vient
d’offrir, en répétition générale, à des auditeurs un peu médusés mais
attentifs, un peu gênés de leur émotion mais émus et qui ont fini par
applaudir, de tous leurs nerfs et non sans larmes. L’auteur de _la
Rafale_ et du _Voleur_ était venu tout simplement s’installer chez
Molière avec armes et bagages, avec ses _mots_, ses procédés, ses
à-coups et ses coups, tout court.
Mais contons:
Nous sommes dans un château, près de Dieppe, chez le terrible raffineur
Guillaume Bourgade. Des mazettes mâles et femelles flirtent et jouent
au bridge; une jeune fille charmante, Henriette Mantyn-Fleurion,
s’essuie furtivement les yeux, en raison de l’indifférence de son
éternel fiancé, le jeune James Aloy, dont le tyrannique Bourgade a été
le tuteur, je crois, et qui songe plus à son yacht et à des croisières
qu’à l’amour et au mariage. C’est en vain que Guillaume Bourgade le
presse d’épouser sans délai l’exquise et malheureuse enfant, qu’il fait
intervenir l’honneur et la parole du même nom, la mère du yachtsman,
l’excellente Mme Aloy: James refuse et se défile, au risque d’un éclat.
C’en est trop: Guillaume lui refuse la main et prévient la vieille
Aloy qu’il lui parlera cette même nuit. Là-dessus, tout s’éteint dans
le manoir: les hôtes se couchent, plus ou moins seuls. Et ce méchant
garçon de James qui a affecté d’aller dormir dans son bateau, en
rade, revient furtivement. Une ombre légère se dessine sur l’escalier
en spirale: c’est l’irréprochable et divine Irène Bourgade, qui a
trente-huit années de vertu et dix-sept ans de fidélité conjugale. Elle
n’a qu’un instant à donner à James, juste le temps de le désespérer et
de se retirer en beauté, mais elle le fait si bien et le jeune homme
répond avec tant de poésie tacite et de désespoir muet que l’épouse
impollue finit par s’abandonner et que, involontairement et du seul
droit d’Amour vainqueur, ces deux êtres qui se sont attendus cinq ans,
s’unissent en une étreinte éternelle. Nous nous expliquons maintenant
la fureur de Bourgade et nous devinons la matière de l’entretien qu’il
aura dans quelques instants avec la maman Germaine Aloy.
Eh bien, non! Une simple tragédie passionnelle ne suffit pas à la
fièvre d’Henry Bernstein qui veut tous les facteurs de vie et de
mort. Ce que Guillaume Bourgade a à dire à Germaine Aloy, c’est tout
simplement qu’il est un voleur, que, pour avoir voulu voir et faire
grand, il l’a ruinée, elle et les siens, et que son trust des huiles a
échoué au port. Il est même très étonné, dans sa morgue qui survit à sa
fortune, que la bonne dame ne lui serre pas la main et qu’elle ait un
tout petit peu d’amertume: ne lui donne-t-il pas un bon conseil en lui
enjoignant--car il garde son autorité--de marier sans retard le jeune
James à l’héritière Henriette. Au reste, n’est-il pas beau joueur? Il
a perdu: il paiera; il va payer tout de suite. Il a son revolver sous
la main. Et son vieil ami, son confident, son frère de cœur Etienne a
beau se lamenter et avoir des expressions de dévouement antique, non,
non! il va se tuer, tout seul, là! Mais ce n’est pas tout que d’être
confident! Il laisse des commissions à Etienne pour le faire ramasser
mort, pour prévenir Irène, en douceur, pour lui faire remettre les
trois cent mille francs de sa petite dot pour qu’elle puisse se faire
sa vie, après lui.
«Après moi!» Il songe encore à l’existence future et proche de sa
femme, lorsque, stoïquement, il approche le pistolet de sa tempe. Mais
une porte s’ouvre: une femme échevelée, dépoitraillée, se précipite,
c’est Irène! Le fier Bourgade arrête son œuvre de destruction,
s’émeut: s’inquiète. Irène se doutait-elle? Non! Alors d’où sort-elle?
Et ce désespéré se reprend à la vie par une douleur nouvelle: sa
femme le trompait! Par une cruauté nouvelle: il la bat! Avec qui le
trompait-elle? Par une sorte de sadisme, il avoue sa situation, sa
détermination, son geste! Mais non! il veut savoir! Et la malheureuse,
qui n’aime pas son mari, qui le respectait, qui le vénérait, souffre
mille morts à leur double honte et à son martyre à elle, car Guillaume
la meurtrit et la brise: que risque-t-il? Elle refuse de répondre,
héroïquement. Eh bien! il attendra: on a toujours le temps de se
suicider!
Et, au troisième acte, par un beau geste inconscient, James se dénonce.
Il est venu serrer le main du voleur et lui apporter son pardon; mais
n’a-t-il pas demandé des nouvelles d’Irène? Bourgade _cuisine_ le naïf
sans en avoir l’air, le laisse se dédire et se vendre; puis il éclate:
il tient son voleur d’honneur, le vrai, le seul voleur, qui lui a pris
sa femme, qui voudrait lui prendre sa vie, pour avoir la sérénité dans
le crime! Il appelle Irène. Il jouit effroyablement de la passion de
ces deux êtres jeunes et purs l’un pour l’autre; mais lui, lui! Une
jalousie presque posthume, pis que posthume, d’un sadisme dévorant, le
possède et l’exalte: il a bien voulu, il a voulu que sa femme, après sa
disparition, fût l’épouse de quelque chose de vague. Mais de quelqu’un,
d’un quelqu’un certain, connu, halte-là! Loque déjà courbée, forçat de
demain, il a son instinct de bête, de mâle, s’il n’a plus le moindre de
ses orgueils! Le jeune James se cabre et proteste. Irène ne dit rien.
Plus vieille que son amant, désolée d’avoir perdu sa jeunesse, pouvant
reconquérir encore des années de joie, de plaisir et de douceur, elle
se sacrifie avec dégoût, non sans cris: elle sera la compagne du
vieux vagabond déshonoré qui ira traîner sa contumace sur des routes
d’Amérique. Elle dit adieu à tout ce qui est beau; elle ne sera plus
rien que la chose de rien, de ce triste misérable sans courage, de ce
mâle en qui ne survit qu’une abjecte jalousie! Et le rideau tombe sur
la désespérance finale.
J’ai raconté cette pièce avec des détails pour laisser à mes lecteurs
le soin de la juger: je n’en ai pas le temps. Elle frappe, saisit,
glace et étonne: elle échappe à la tradition, à la discipline du
théâtre classique et romantique. C’est une tragédie avec toutes les
règles; mais quelle tragédie!
[Vignette]