nus, en pantalon de droguet, la face bleue de froid et verte de faim,
les cheveux tondus, les enfants punis font alterner, sous la trique des
gardes-chiourmes, le pas gymnastique et le pas accéléré, bouche cousue
et yeux saignants; voici Mme la directrice qui offre à d’élégantes
amies le spectacle de ses esclaves; voici la rentrée des colons,
minuscules et géants, de quatre à vingt ans, faisant sonner leurs
lourds sabots et suer leurs doigts las et leurs têtes rasées; voici des
luttes, des conciliabules, des injures, des sous-entendus et des ruses.
Et voici la pire horreur: il y a eu un complot! On veut s’en aller! Un
détenu, l’Idiot, sous un prétexte, emmène trois ou quatre gardiens. Il
n’y en a plus que deux, qui rient, qui s’apeurent, qui s’épouvantent en
voyant que les reclus ne jouent plus, ne parlent plus, qu’ils se sont
tapis à terre et que leurs yeux luisent. Ils ont peur, peur, peur. Les
enfants se taisent, se taisent... L’angoisse sourd et sue... Et c’est
la révolte, les gardiens renversés, blessés, les gosses en fuite...
C’est très émouvant...
Hélas! les évadés ne vont pas loin! Le tocsin sonne, les gendarmes
battent les buissons, les paysans livrent les enfants, pour la prime,
et, malgré le dévouement d’une petite fille, le triste Georges se
pend dans une grange, pour ne pas retourner au trou, cependant que
sa mère affolée et son père repentant viennent le rechercher. Nous
n’assistons qu’à une partie de leur désolation parce qu’un brigadier de
maréchaussée leur cache l’état civil du suicidé.
Ce drame, où la pitié et l’attendrissement vont jusqu’au sadisme, a été
acclamé. Il est joué avec chaleur et férocité. M. Laurent (Georges)
est élégant, dolent, pitoyable; M. Strény (l’Apôtre) est sublime; M.
Chevillot (l’Idiot) est fort intelligent; M. Andréyor (le Directeur)
est joliment sinistre, et MM. Dalleu, Liézer, Kalfayan, féroces; M.
Colas (le père) est parfait de méchanceté et de désespoir; M. Gouget
est un oncle pitoyable; MM. Schultz, Poggy, Colsy, Renaz, Stamovitz
sont poignants ou plaignants. Mme Léontine Massart (Mme Lamare) est
douloureuse et aimante; Mme Talmont (la directrice) est élégamment
odieuse; Mlle Renée Leduc est une petite fille de tête et de cœur,
délicieuse.
Enfin--et avant tout--il faut citer la troupe anonyme des prisonniers,
résignée, saccadée, grondante et scandante, qui apporte à cette pièce
une vision de limbes infernaux, de souffrance jeune, imméritée et
atroce, une valeur documentaire et justicière, une vérité sociale et
humaine qui passe la rampe et va toucher le cœur et l’âme du spectateur
et--qui sait?--du législateur!
_2 juin 1910._
[Vignette]
THÉATRE DE LA RENAISSANCE (saison belge).--_Le Mariage de Mlle
Beulemans_, comédie en trois actes, de MM. Frantz FONSON et
Fernand WICHELER.
La triomphante exposition de Bruxelles déborde jusque sur notre
boulevard Saint-Martin et, en vérité, en cet épanouissement de saisons
russes et italiennes, il nous manquait une saison belge! Convenons
que la bouffonnerie d’observation appuyée et de candide malice de MM.
Fonson et Wicheler est très amusante et plaisante, qu’elle a beaucoup
plu et qu’elle plaira. Elle est exotique et honnête, lointaine et
proche, et a déchaîné, à l’Olympia de Bruxelles, l’enthousiasme
délirant des gens de Schaerbeck et de Molenbeck, qui n’aiment rien tant
qu’être gentiment blagués.
Voyons l’histoire, la simple histoire. Le jeune Parisien Albert
Delpierre a été placé par son papa dans les bureaux du riche brasseur
brabançon Beulemans, à cette fin d’apprendre le belge--et vous verrez
que c’est exact--et le commerce. Là, il est l’objet de mille vexations:
il n’est pas du pays, c’est un «Fransquillon à la pose» qui n’a pas
la grasse nonchalance de l’accent de terroir et qui emploie des mots
prétentieux--et trop français. Seule la jeune Suzanne Beulemans,
qui travaille sur le même bureau, lui est amicale et douce, très
camarade, mais camarade seulement, parce qu’elle doit épouser, tout
naturellement, son ami d’enfance Séraphin Meulemester. Et tout le
monde est à _cran_: le père Beulemans n’a pas été élu président
d’honneur de son syndicat, ce pourquoi il est agoni par sa revêche
épouse, cependant que le gentil fiancé Séraphin propose, sans rire, à
Albert, de reprendre à son compte une vieille maîtresse à lui, un petit
bâtard à lui, pour lui permettre d’épouser Suzanne. Albert refuse avec
indignation: il aime la fille du patron! Et il jure, comme de juste, la
discrétion d’honneur.
Mais que nous fait l’affabulation? Tout est dans les caractères, les
silhouettes un peu forcées, le soupçon de caricature de ces solides
fantoches!
Le second acte, qui tient dans la lutte de M. Beulemans et de son
bouton de col, de sa crainte de sa femme et de leur vieille affection,
dans la conversation entre Suzanne et Albert, sur le propos d’un bec de
gaz, et où ils découvrent leur amour, sur un entretien entre le père
Beulemans et le père Meulemester où le dernier esquive tout soupçon
de dépense et de dot, sur un dialogue entre Suzanne et Séraphin où la
première renvoie--si exquisement!--le premier à son faux ménage et à
son brave gosse; le second acte, donc, est une merveille bourgeoise,
caustique, attendrie et bonhomme dont rien ne donne l’idée--car il faut
l’accent!
Et le _trois_, pour enchaîner! Je n’ai pas à vous dire qu’Albert épouse
Suzanne après avoir fait nommer son beau-père président d’honneur!
Mais ce n’est pas une victoire française, c’est une nouvelle conquête
belge! Car le jeune Albert Delpierre n’est plus poseur, n’est plus
fransquillon, parle belge à la perfection et avec des dons d’orateur
que lui eussent enviés MM. Frère-Orban, Malou, Van den Pereboom et
Volders!
C’est si gentil, si frais, si gros, si massif jusque dans le sentiment
qu’il n’y a qu’à être touché et à applaudir! _Saison belge_, c’est un
peu court pour ce vaudeville, quand il y a Maeterlinck, Verhaeren,
Eckhoud, Giraud, Gille, Gilkin, etc.! Mais c’est si amoureusement
joué! Mlle Lucienne Roger (Suzanne), délurée et innocente, tyrannique
et tendre, est délicieuse; Mme Brenda (Mme Beulemans) a l’autorité la
plus aiguë et la plus caressante, et Mlles Vitry et Adriana ont le beau
sans-gêne des servantes limitrophes.
M. Jules Berry (Albert) est séduisant, dolent, farce et très parisien
pour Laeken; M. Morin (Séraphin) est cordialement grotesque; M.
Amleville (le père Meulemester) est rondement et glorieusement mufle;
M. Frémont a de l’allure; MM. Mylo, Marmont, Vitry, Dural, Andé,
Janssens, Leunac et Penninck sont vivants de vérité! Enfin, M. Jacque
(le père Beulemans) a du génie. Rond, cordial, résigné, soupçonneux,
droit et cagnard, il est tout l’accent et toute la bonhomie de la
pièce. Lorsque, dans une neuve et familière formule, il cita les
auteurs de la pièce, il avait conquis Paris. Et la douane pouvait
venir: on était un peu là!
_8 juin 1910._
[Bandeau]
COMÉDIE-FRANÇAISE:--_Un cas de conscience_, pièce en deux actes,
en prose, de MM. Paul BOURGET et Serge BASSET; _les Erinnyes_,
tragédie antique en deux parties, en vers, de LECONTE DE LISLE,
musique adaptée d’après la partition de M. J. Massenet (première
représentation à ce théâtre).
Aimez-vous les médecins? On en a mis partout. Pour moi, qui partage à
leur endroit l’avis de Molière, je les vois avec plaisir à la scène;
pour la plupart, ils goûtent tant le théâtre! Et vous sentez, vous
savez bien que Paul Bourget étend sa passion du sacerdoce jusques à
la fonction du praticien, et que, puisque nous sommes au spectacle,
le doux et habile Serge Basset amenuise l’horreur du dénouement de
la nouvelle à peu près célèbre d’où est tiré le sévère et angoissant
_proverbe_ que nous donne la Comédie!
_Un cas de conscience!_ Les deux collaborateurs sont modestes! C’est
un cas-gigogne, qui en fait éclore une nichée, tout autour de lui,
et, à la fin, c’est sur une conscience infinie, sur une explosion de
conscience que le rideau tombe, triomphalement. Mais ne discutons pas:
contons.
Dans un château perdu au fond d’une province, un vieux gentilhomme,
le comte de Rocqueville, agonise d’une attaque d’urémie compliquée de
crises morales. Pour être moins sûr de mourir sans délai, il a fait
venir aux côtés du docteur Poncelet, son antique médecin ordinaire, le
jeune spécialiste Odru, chef de clinique de l’illustre Louvet, et, en
une sorte de consultation, le vieillard Poncelet confie au jouvenceau
Odru les secrets de la famille: le comte est surtout malade d’avoir
appris une très ancienne trahison de sa femme, de savoir qu’un de
leurs trois fils n’est pas de lui, sans pouvoir mettre un nom sur le
bâtard. Mais il n’y a pas d’erreur: l’intrus, c’est le second, Robert.
_Motus!_ naturellement! On est entre confrères! Et le bon Poncelet
s’en va, car il n’aime pas les histoires. Hélas! elles viennent! elles
viennent péniblement! Car le moribond Rocqueville se fait traîner au
salon, éloigne ou chasse sa femme, qui veille farouchement sur lui et
claustre ses derniers moments, objurgue Odru d’adresser des dépêches
pressantes à ses trois enfants. Le docteur refuse. Cas de conscience.
Mais le malade insiste. Ce refus le tuera. Nouveau cas de conscience.
Au risque de la vie, Rocqueville, marchant et écrivant par miracle,
ahanant, suant, épuisé, trace lui-même les lignes fatidiques. Il ne
s’agit plus que de porter les télégrammes à la poste, pour convier les
fils au chevet du père en partance, du malade en furie, du criminel en
exercice. Car le comte médite de se venger de sa femme coupable par
une déclaration atroce, de la déshonorer devant ce qu’elle a de plus
cher, en déshéritant le fruit de l’adultère, en semant la pire haine
et le plus odieux mépris. La comtesse a deviné la conversation et le
complot, elle qui fait un siège si étroit autour de son vacillant et
tragique époux, elle qui ne veut pas rougir devant ses enfants! Odru ne
se laisse pas entamer: il ira à la poste, tout seul, à pied.
Il y est allé. Les trois Rocqueville sont annoncés. Le moribond, de
plus en plus enragé et moribond, demande à sa femme le nom du bâtard:
c’est sa dernière chance pour n’être pas déshonorée: il se contentera
de déshériter le malheureux. Autre cas de conscience. La comtesse
refuse, se traîne à genoux, implore, offre sa souffrance, ses remords,
ses larmes. Rien. Mais l’impitoyable agonisant s’évanouit sérieusement.
Le docteur, qui a tout entendu, accourt. Ne pourrait-on pas laisser
expirer tranquillement ce quasi-cadavre qui ne peut renaître que pour
peu d’instants, instants de torture torturante et scélérate? Christine
de Rocqueville n’a pas plus tôt interrogé le médecin qu’elle s’effondre
en pires larmes: le crime partout, le crime! Elle s’abandonne à sa
destinée, à l’affreuse fatalité! Le vieux seigneur, dûment saigné, se
réveille à demi: déjà, il a serré dans ses bras son aîné, le capitaine
Georges, son dernier-né, le polytechnicien André. Derrière--car il n’a
pas trois bras--il ne reste que le diplomate Robert... Le comte sait,
sait,... Tragique, il s’avance sur l’intrus, le toise, le flaire; déjà,
les mots de révélation et de malédiction vont sortir de cette bouche
d’outre-tombe, mais les deux vrais fils se précipitent: ils aiment
tant leur frère. Et, dans un semblant d’effort pour embrasser l’enfant
adultérin, le comte s’abat, muet et quelque peu apaisé et compatissant:
espérons que Dieu aura pitié de cette âme!
Dans la nouvelle, M. de Rocqueville va jusqu’au bout de son idée. Mais
les malheurs qu’il déchaîne ne sont pas le fait du médecin. Le médecin
n’a à être ni juge, ni Dieu, ni bourreau. Ici, la fin est reposante--et
il est temps! Ce drame de Grand-Guignol et d’enfer, angoissant,
énervant, qui triture les entrailles et l’âme jusqu’au spasme, avait
besoin d’une conclusion humaine, sinon chrétienne, pour sembler à sa
place au Théâtre-Français. Il est très émouvant, très serré, à l’étau.
Mme Renée du Minil est une comtesse tyrannique et tyrannisée, hautaine
et haletante, dolente, suppliante, avec autant d’autorité que de
douleur; M. Siblot (le docteur Poncelet) a de la bonhomie; MM. Joliet
et Falconnier sont les plus nobles des valets; MM. Gerbault, Basseuil
et Normand sont des fils pathétiques; M. Paul Mounet (le comte)
sait souffrir, faire souffrir, mourir en plusieurs fois, torturer,
ahaner, s’évanouir et pardonner avec une férocité et des faiblesses
augustes, et M. Roger Alexandre (le docteur Odru) a une jeunesse
stricte et chaleureuse, une sincérité brave, une fermeté harmonieuse
et catégorique qui lui assurent le plus sérieux avenir, sinon dans le
concours d’agrégation, au moins au sociétariat du Théâtre Français.
Et la Maison de Molière a--enfin!--inscrit sur son fronton et sur
ses tablettes de gloire ces admirables et effroyables _Erinnyes_
qui attendaient depuis près de quarante ans. Je ferais injure à mes
lecteurs en résumant cette divine et sanglante condensation d’Eschyle,
la tragédie antique et sauvage de l’aède des _Poèmes barbares_
présentant, en moins de deux heures, l’assassinat d’Agamemnon par sa
femme Klytaïmnestra, le meurtre par Orestès de sa mère et de l’amant de
Klytaïmnestra. C’est de l’histoire. C’est de l’épopée dramatique, de la
plus haute, de la plus stridente, de la plus rare. Ne nous arrêtons pas
aux costumes saugrenus, à un minimum de musique où Massenet n’est pour
rien. Et si le chef-d’œuvre paraît trop sanglant et trop nu (Leconte de
Lisle était de l’île Bourbon), attendons l’harmonieuse _Iphigénie_ du
pauvre et grand Moréas et la mélodieuse et rauque _Dame à la faulx_ de
Saint-Pol-Roux: c’est pour bientôt! Louons Mounet-Sully (Agamemnon),
Paul Mounet (Orestès sublime), Louis Delaunay, Mayer, Alexandre;
acclamons Mme Weber (Kassandra), qui est le verbe, la douleur et
l’harmonie dans le désespoir; Louise Silvain, terrible, affreuse,
qui arrache la pitié et l’admiration dans son personnage épuisant de
Klytaïmnestra; Delvair, qui met son âme dans ses cris; Lara (Elektra),
qui a du cœur et des larmes, et Gabrielle Robinne (Kallirhoé), qui est
tout charme et toute suavité et qui apporte un rayon de soleil cendré
dans cette affreuse nuit d’Argos, peuplée de fantômes méchants et
tentaculaires.
_4 juillet 1910._
[Vignette]
[Bandeau]
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Comme ils sont tous!_ comédie en quatre
actes, en prose, de MM. Adolphe ADERER et Armand EPHRAÏM.
L’aimable familiarité du titre de la nouvelle comédie du
Théâtre-Français, son air mi-partie,--thèse et proverbe,--le nom et
la carrière de ses deux sympathiques et honorables auteurs, le temps
même de sa naissance aux chandelles, très tôt dans la demi-saison et
très tard dans l’année, un peu avant les roses d’automne, tout donne
la note du succès réel qui a accueilli une pièce distinguée et facile,
gentiment ironique et sincèrement émue, d’un sentiment profond et
moral: on sourit, on s’attendrit, on vibre même--et cela durera et ce
sera justice.
Justice un peu partiale, tout de même--et je ne puis m’en plaindre,
même en ce moment où le vent est à la sévérité la plus draconienne,
car si MM. Aderer et Ephraïm préconisent la plus large indulgence, une
indulgence conjugale, à l’usage des dames, en faveur de leurs pauvres
gens de maris, une indulgence civile et martiale, universelle et
touchante: c’est pour l’enfant! Et l’époux est un autre enfant dont il
faut faire quelqu’un, un homme, voire un homme public! Et voilà comme
nous sommes, nous autres, tous les hommes, car _ils_, c’est nous!
Contons l’anecdote. Le sénateur Ménard a deux filles, Laure et Ginette.
Laure, mal mariée, trompée et revêche, a divorcé, non sans prendre
un grand dégoût du sexe fort: elle excommunie tous les mâles, en
bloc, et les donne au diable, sans confession. Or, sa sœur Ginette
s’éprend «du plus beau cavalier de la cavalerie française», le comte de
Latour-Guyon, capitaine de cuirassiers. Cet écuyer cavalcadour, bien
éperonné par sa préfète de cousine, embrasé lui-même, se déclare, et se
déclare, en outre, libre de tout engagement, car Ginette, jeune fille
pure mais avertie, un peu type de Gyp, un peu américanisée à la douce,
veut une couronne et un mari bien à soi: le capitaine jure et jure. Il
n’a oublié que sa grande liaison, sa maîtresse secrète et terrible,
la baronne de Chanceney, femme d’un député rallié. Mais la comtesse
n’est pas si terrible: elle crie, pleure, tempête et se résignera, tout
cela dans des flots de musique militaire, car l’acte se passe à la
préfecture de Seine-et-Manche, le jour de la réception d’un ministre,
et cela nous offre un général de brigade sans officiers d’ordonnance,
des colonels, des professeurs, des instituteurs, un proviseur, des
inspecteurs, des uniformes, des robes et des _mots_ à l’avenant.
Donc voici Ginette mariée, comtesse, mère de famille et heureuse. Si
heureuse! Trop heureuse! L’amère Laure empoisonne sa joie: il faut
attendre et faire attention! Le délice d’avoir un époux parfait et un
poupon magnifique de trois mois, la belle affaire! Tous les hommes sont
volages! Et, en effet, qu’est-ce qui tombe sur le coin de la figure
et du cœur de Latour-Guyon? La baronne de Chanceney, amenée par la
bonne préfète qui ne savait rien, la baronne qui ne fait pas de scène
à son ex-amant et qui, à petits coups, le retourne comme un gant, le
réenchaîne à son char, solidement. Et allez donc!
Ginette met du temps à s’apercevoir de son infortune. Il faut que sa
douce sœur lui ouvre les yeux, grand comme une porte cochère, que
ce délicieux et hilare Chanceney lui avoue que Latour-Guyon ne met
jamais les pieds au cercle où il est censé passer ses soirées pour
qu’elle se résolve à croire à son malheur. Un moment, elle songe à
apprendre--une politesse en vaut une autre--au baron qu’il est aussi à
plaindre qu’elle, mais il ne comprendrait pas! Son mari revient: elle
le confond, se lamente, reprend l’infidèle; elle le berce du souvenir
de leur nuit de noces, tout est arrangé! Patatras! En demandant un
serment, elle s’avise de parler de sa dot: le capitaine avait des
dettes, avant les justes noces! Révolte, indignation, fureur! On se
raidit, dans des crises de nerf, dans des crises de dignité, dans des
sanglots, dans du silence--ce sanglot viril. On divorcera, madame, on
divorcera!
Et l’on ne divorce pas. Mais il faut que la préfète vienne à Paris,
à cette fin d’enseigner le pardon des injures à Ginette et la façon
de considérer les hommes comme des pantins dont on tire la ficelle,
il faut que Ginette, jeune savante, arrache une lettre d’adieu de la
baronne, et tout s’arrange: le ménage est _rabiboché_, aura du bonheur
un peu effiloché, un peu mélancolique, avec un rien de doute, de
remords et de dédain. Et c’est la vie!
Le public a applaudi. Que toutes ces dames et tous ces messieurs se
soient reconnus dans ces généralisations un peu arbitraires, qu’on ait
été déchiré et secoué à la folie, ce n’est pas la question: cet exemple
de grammaire conjugale et humaine, cette leçon de choses de ménage a
plu, diverti et touché; l’ordonnance un peu lente de la comédie, son
style excellent et parfois attendu, son honnêteté voulue et non sans
finesse ont fait songer déjà--et ce n’est pas un mince éloge--à une
pièce du répertoire.
L’interprétation est éblouissante: jamais on ne fut habillé d’une
façon si suave, si ample, si étroite, si magnifique. Mlle Provost
(la baronne de Chanceney) était un poème de plumes et de soie, et
sa coquetterie agaçante, sa fureur plus ou moins feinte, sa grâce
perverse et sa résignation orgueilleuse ont fait merveille. Mme Renée
du Minil (la préfète) a de l’autorité, de l’entrain, de la conviction
et la plus généreuse mélancolie; Mlle Bovy est étonnante en un rôle
d’épouse justicière et patoisante qui, après avoir tué son coureur de
mari, cherche un nouveau conjoint; Mlle Dussane (Laure) parvient à être
charmante en un personnage insupportable, et Mme Piérat (Ginette),
tour à tour espiègle et conquise, persifleuse et aimante, épanouie et
tendre, accablée, frémissante, résignée et spirituellement hautaine, a
connu les acclamations.
M. Georges Grand (Latour-Guyon) a de la prestance, de l’accent, de la
fatuité, de la faiblesse et du désespoir; M. Léon Bernard (Chanceney)
est un fantoche puissant et classique; M. Numa a de l’aisance, M.
Jacques de Féraudy du sifflement, MM. Le Roy, Garay, Lafon, Guilhène
et Gerbault ne font que passer, mais le font très bien; MM. Décard et
Berteaux aussi. Et c’est une excellente soirée de paix, de conciliation
et d’optimisme: tout le monde applaudira MM. Aderer et Ephraïm, sauf
les suffragettes et les vitrioleuses. Mais on vitriole beaucoup ces
jours-ci.
_10 septembre 1910._
[Illustration]
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_César Birotteau_, pièce en quatre actes
et cinq tableaux, de M. Émile FABRE (d’après Honoré de BALZAC).
Balzac est un bloc. Ses héros, ses héroïnes, leurs aventures, leur
volonté et leur fatalité, le décor naturel, sentimental et social, le
détail technique, les discours et les silences tout fait corps, balle
et boulet, vérité, lyrisme et histoire, tout est serti dans la lave
éclatante, féconde et unique du romancier, tout est partie intime et
profonde de l’épopée, et les épisodes les plus saisissants, les figures
les plus durement frappées, les âmes les plus hautes et les plus rares,
sont prisonnières de cette éloquence dévorante et descriptive, de cette
philosophie enflammée et précise, de cette innombrable et vivante
armée, de ce peuple, de ce paysage, de ce monde inoubliables que
l’auteur de _Louis Lambert_ a su créer de sa vie fiévreuse et lucide
et rendre immortels de sa trop prompte mort.
Cela dit, je suis tout à fait à mon aise pour admirer, avec le public,
le drame ou mélodrame émouvant, aigu et large que M. Émile Fabre a
écrit en marge de _Grandeur et Décadence de César Birotteau_. C’est
poignant. L’honneur, qu’il soit commercial ou militaire, est un ressort
vital, une fin et un idéal: la bataille pour la boutique est plus
âpre que pour une couronne--et, débarrassée de toute la menuaille de
manuels Roret, qui mettait en joie Hippolyte Taine, la nouvelle pièce
du théâtre Antoine est fort pathétique.
Nous découvrons César Birotteau au jour même de son apothéose.
Propriétaire et fondateur de la parfumerie A _la Reine des Roses_,
juge consulaire, adjoint au maire de son arrondissement, chevalier de
l’Ordre royal de la Légion d’honneur--la chose se passe en 1819,--père
de la charmante Césarine, bon chrétien, bon époux, fidèle serviteur
des Bourbons, heureux et hardi spéculateur sur les terrains de la
Madeleine, il ne songe qu’à s’agrandir, à attester son honnêteté
triomphante, à déployer son faste naïf: il fait construire, meubler,
donne un bal gigantesque. Heureux, généreux, excellent, il a tout à
espérer, rien à craindre. Hélas! Son notaire est une canaille qui lui
a amené, comme associé plus ou moins en titre, d’autres canailles, un
faux banquier et un ancien employé à lui, Birotteau, Adrien du Tillet,
qui lui a volé trois mille francs et qui a tâché à lui souiller sa
femme, l’admirable Mme Birotteau.
Au sein des splendeurs et des félicités de façade, le notable
commerçant voit arriver l’ennemi croissant et infini, le créancier:
ses capitaux sont employés et la spéculation le mange: peu à peu
l’inquiétude le saisit et, lorsque les coups les plus inattendus et les
plus affreux l’auront touché, lorsque son notaire sera en fuite avec
ses fonds, lorsque ses disponibilités se seront évanouies, un spectre
affreux, celui de la faillite, se présentera à ses yeux d’honnête
homme, à son cœur pur, à son esprit borné. La faillite! non! non! Il
lutte! Il luttera! Il mentira à ses amis et à ses ennemis, acceptera
l’argent de son caissier, demandera à son fidèle et délicieux ancien
commis Popinot de se sacrifier pour lui, ira solliciter, à travers
champs, les pires usuriers et les plus effroyables banquiers, remuera
ciel et terre: et, lorsque tout a été inutile, lorsque sa femme
même n’a pu, au prix de la pire humiliation, lui éviter la honte de
commerce, c’est en prononçant le Pater et en se crucifiant lui-même
qu’il signera son bilan, qu’il se remettra à l’injustice des hommes
et à la sublime pitié de Dieu. La scène est d’une grandeur un peu
apprêtée, d’une intimité assez déclamatoire, mais elle porte--et c’est
très bien.
Vous savez la suite et la fin: Birotteau, recueilli par le caniche
Popinot, travaille avec acharnement, pour payer intégralement tous ses
créanciers: il a son concordat; il veut sa réhabilitation, sa croix,
son honneur. Il y arrive, grâce aux efforts de sa femme et de sa fille,
grâce surtout à la stratégie de son oncle Pillerault, à la tactique de
Popinot, qui arrachent cent mille francs au triste du Tillet.
Et c’est la victoire. Le tribunal de commerce proclame la gloire de
César. César revient dans sa boutique en triomphateur. Des fleurs, des
discours, des embrassades! L’héroïque Popinot épousera la charmante
Césarine, mais Birotteau, le pur et symbolique Birotteau, est épuisé; à
peine s’il peut remercier, balbutier, s’attendrir. Il s’empare de ses
livres, les parcourt jusqu’à la fin... Ils sont en règle. «Payé!...
Payé!... Payé!...» clame-t-il, en un délice délirant, et il s’abat sur
ces témoins de sa probité: il a payé, lui aussi... C’est la mort dans
l’apothéose.
Cette pièce, si profondément édifiante et morale, si touchante et si
noble, un peu lente, par respect, fort pittoresquement habillée, a
ému et saura émouvoir pendant longtemps. Elle est jouée avec âme. Mme
Archaimbaud est une Mme Birotteau d’une chaleur, d’une sincérité, d’une
simplicité, d’une autorité exquises; Mlle Jeanne Fusier (Césarine) a la
plus fine, la plus franche ingénuité affectueuse; Mme Eugénie Noris a
de la rondeur combative, Mme Yvonne Dinard de la rondeur compatissante.
Mlles Miranda et Bastia sont charmantes. M. Janvier (Pillerault) est
admirable de bon sens, de subtilité, de tristesse contenue et de malice
agressive; M. Clasis est éclatant de sympathie et de dévouement,
M. Lhuis (Popinot) a été acclamé pour son héroïsme claudicant, son
activité spirituelle, sa cordialité infinie; M. Rouyer (du Tillet) est
un fort comique coquin; M. Céalis un coquin crapuleux et pas mauvais
diable, M. Préval un coquin fort coquet, M. Marchal un Gobsek inouï,
M. Marquet un fort digne prêtre. M. Saillard a de l’élégance, M. Méret
de la branche et MM. Dumont, Cailloux, Maupain, Piéret, Dujeu et Noël
sont excellents. Quant à Firmin Gémier, il est étonnant et merveilleux.
De César Birotteau, il exprime la vanité satisfaite, la considération
pour les dignités et les dignitaires, la bonté, l’angoisse, l’effroi
croissant, la terreur devant les responsabilités, la loi et les juges,
le fétichisme pour tout ce qui est ordre et régularité, la douleur,
la résignation frémissante, l’agonie de la dignité, l’anéantissement
vivant. Peut-être, en ses magnifiques trouvailles, a-t-il un peu
exagéré en se signant longuement et trop bas devant son bilan;
peut-être a-t-il été trop mime et presque bestial en étreignant,
en happant, en lappant dans son grand-livre les preuves de sa
réhabilitation, mais c’est si habile et si _théâtre_! Et qui pourrait
souhaiter à son pire ennemi de jouer _César Birotteau_ au naturel?
_7 octobre 1910._
[Bandeau]
THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_Ces Messieurs_, comédie en cinq
actes, de M. Georges ANCEY. (_Première représentation à ce
théâtre._)
La belle et forte pièce de M. Georges Ancey, âpre, ironique, humide
d’émotion et de passion secrète, d’une écriture si sûre et si ample,
a retrouvé à l’Ambigu, avec un caractère de sérénité, le succès
qu’elle avait connu au Gymnase, il y a cinq ans, après avoir triomphé
à Bruxelles aux temps où quelque chose nous arrivait encore du Nord,
voire la lumière!
Comme nous allons vite! On se demandait hier, on se demandera comment
cette comédie a pu paraître dangereuse, comment elle a pu être
interdite par la défunte censure! A cette époque où tout ce qui touche
à la religion est devenu sympathique et attendrissant, nous ne pouvons
pas discerner dans _Ces Messieurs_ la moindre tache anticléricale!
Cette étude de mœurs de province, ce drame d’âmes, ce conflit entre
les devoirs de famille et les besoins d’une sensibilité terrestre et
extra-terrestre, ce duel entre le bon sens et le mysticisme, cette
lutte entre le réel et l’irréel plus ou moins matérialisé, tout a une
sincérité, une vigueur, un lyrisme et jusques à un comique à la fois
très distingués et irrésistibles. C’est très profond et très _théâtre_,
même pour les rudes populations des abords de la place de la République.
Je n’ai pas à conter cette comédie déjà classique, la pénétration,
l’enveloppement de la famille Censier par le clergé, en dépit de
l’opposition de Pierre Censier, de sa femme et de ses enfants trop
jeunes, le facile succès du nouveau curé, l’abbé Thibault, éloquent et
jeune, sur la veuve inconsolée Henriette, privée même de son unique
enfant et amenée par les épreuves et les deuils à une religiosité
coupable où se mêlent les macérations et les béatitudes, où les
corps et les âmes se rencontrent, dans de l’encens et des cantiques;
l’envoûtement céleste et humain de l’illuminée qui se dépouille,
entasse fondations sur fondations, crèches sur basiliques, pour plaire
à Dieu et à son prophète; son désespoir, sa rage, sa fureur de cœur
et de sens lorsque l’abbé Thibault doit quitter sa cure de Sérignez et
aller à Versailles, ses désirs de représailles et de violent scandale,
et comme il est difficile à son frère Pierre de la ramener de sa colère
à la raison, de son ciel maladif à la saine terre, de son idéal à la
famille reposante, de son trouble amour à l’amour des siens et de leurs
enfants.
Cette action est, on le sait, très habillée, très vivante. Il y a
des scènes de famille laïque, de famille sacerdotale d’une intensité
criante, de l’intimité brûlante et cette scène fameuse de la réception
de l’évêque où les pompiers présentent l’arme, où les enfants chantent
_la Marseillaise catholique_ devant un colonel en tenue. Heureux temps!
Mais c’est du rétrospectif.
Ces messieurs, ce sont l’abbé Thibault, dont Pierre Magnier incarne
avec un relief, une magnificence et une autorité admirables, la
prestance, l’agrément, l’éloquence et les hésitations sentimentales,
morales et ambitieuses; l’abbé Morvan (Etiévant), brave homme de
saint, missionnaire et sauveteur, négligé et méprisé pour ses vertus;
l’abbé Nourrisson (Gouget), jésuite à l’Eugène Sue, méchant, onctueux,
envieux et avide; l’abbé Roturel (Chevillot), qui fait des vers pour
serpents d’église, et Mgr Gaufre, dont Signoret a fait une figure
exquise de finesse, de résignation aux biens temporels et aux pauvretés
spirituelles, d’une force d’administration, de sagesse et de bonhomie
dignes des meilleurs temps de l’Église. Il faut louer, parmi les laïcs,
M. Monteux (Pierre), qui résiste avec chaleur; MM. Lorrain et Harment,
qui sont joliment timides; M. Blanchard, colonel de cavalerie édifiante
et sacrée; MM. Habay, les petits Lecomte et Gros, qui sont charmants,
et la petite Gentès, qui est étonnante.
Parmi ces dames, à défaut de Mlle Henriette Sauret qui, poétesse
passionnée et charmante, se réserve pour d’absolues créations, il faut
parer du laurier sacré Mmes Bérangère et Petit, qui sont exquises de
gentillesse et de rosserie; Irma Perrot, merveilleuse de vérité aiguë;
Vartilly et Vassort, sorcières pittoresques; Blémont, ronde et fervente;
Clasis, Frantz et Delys. Henriette, c’est Mlle Franquet, qui a été
admirable, émouvante, parfaite d’extase et de furie, d’élan religieux
et de nervosité charnelle, d’harmonie et de désespoir. C’est une très
belle artiste.
Et le drame de l’auteur de _la Dupe_ et de _l’Ecole des veufs_, cette
école de veuves et de dupes, douloureuse, animée, violente, comique,
parfaite de forme et de ton, retrouve une vie nouvelle, parmi des
applaudissements sans haine, sans crainte, et toujours renaissants.
_12 octobre 1910._
[Bandeau]
VAUDEVILLE.--_Le Marchand de bonheur_, comédie en trois actes, de
M. Henry KISTEMAECKERS.
Lorsque ce pauvre M. de Voltaire écrivait, sans rire:
_J’ai fait un peu de bien: c’est mon meilleur ouvrage_,
il était en proie à une de ces crises de vanité dont il ne se défendait
pas assez: on ne fait pas le bien, on ne fait pas concurrence à la
Providence, on ne contrecarre pas la Destinée, et, si le bien se fait
par vous, comment savoir si c’est le Bien--ou le Mal? La plus exquise
intention, la plus scrupuleuse délicatesse morale peut-elle quelque
chose contre la Fatalité, contre tous les chocs de la vie, contre la
misère de la nature humaine, contre l’instinct de haine et d’amour?
L’argent est une force aveugle et le bon riche doit être aveugle,
passer après avoir semé ses bienfaits, ne pas revenir à ses champs de
victoire, ne pas savoir ce que sont devenus ses obligés, sous peine de
mécomptes et de remords: on ne peut être dieu qu’un tout petit instant.
Voilà, je crois, la philosophie désenchantée de la nouvelle œuvre
dramatique de M. Henry Kistemaeckers, qui a été chaleureusement
accueillie au Vaudeville, qui a de l’entrain, de la vie, de l’émotion
et de la nouveauté. «Le marchand de bonheur», c’est le jeune René
Brizay, dit «le petit chocolatier», fêtard infatigable et sentimental,
inépuisable ami, millionnaire charmant et mélancolique, en mal
d’ennui, d’enthousiasme et de gentillesse. Il ne vend pas le bonheur,
il le donne--et il en est cependant le mauvais marchand, comme nous
l’allons voir. L’action s’ouvre dans la loge de la célèbre actrice
Monique Méran, un soir de répétition générale: il y a là l’ancien
amant de cœur de Monique, l’équivoque et méprisable _cabot_ Barroy,
l’auteur neurasthénique Fortunet, il y a bientôt la foule d’élite
des admirateurs--car il y a eu triomphe,--et, parmi eux, le jeune
Brizay, déjà nommé, le vieil et sinistre multimillionnaire Mourmelon,
des hommes du monde et autres _tapeurs_, des femmes de lettres, des
inutiles des deux sexes, des inventeurs, que sais-je? Félicitations,
embrassades, présentations, maquignonnages... Monique résiste à
l’antique et implacable céladon Mourmelon, au jouvenceau René Brizay,
mais voici le petit chocolatier qui donne cent mille francs à
l’aviateur Ferrier, qui donne un hôtel et une rente princière à une
petite figurante de rien du tout, Ginette Dubreuilh, qui est entrée
par hasard et a parlé de sa détresse,--et tout cela pour rien, pour
le plaisir du miracle; René et Monique partiront ensemble, en une
admiration réciproque.
Ils sont heureux. Pas si heureux que ça, tout de même. Fastueux et
magnifiques, ils souffrent en secret. René voudrait épouser Monique,
mais il ne lui pardonnerait pas Barroy s’il savait... Et Monique est
accablée de lettres anonymes! D’autre part, le jour même où il a convié
le ban et l’arrière-ban de Paris à un envol (ou survol ou contrevol)
superbe, le petit chocolatier reçoit les reproches et les malédictions
préalables de la femme de l’aviateur Ferrier. Et il ne s’aperçoit pas
que Ginette, devenue femme à la mode, l’aime d’une reconnaissance
éperdue qui est devenue passion pure et furieuse. Mais l’effroyable et
caduc Mourmelon a vu la chose: il faut que Ginette lui appartienne ou
il ruinera à blanc le coquebin Brizay. Ginette supplie et ricane: tant
pis! tant pis! qu’elle réfléchisse! Et le pauvre marchand de bonheur,
ignorant ces affres, a en vain empêché Ferrier de voler; on saccage
ses pelouses, ses hangars; la foule de ses invités le pille et le
bafoue. Ferrier vole par honneur, pour soi, et se fracasse. Cri atroce,
malédiction légitime de sa femme! On le sauvera, mais déjà le petit
chocolatier est atteint au cœur.
Et que sera-ce lorsqu’il verra l’odieux Barroy serrer dans ses bras la
triste Monique! Mais ce n’est pas ce qu’il croit. Monique est touchée,
après une scène pénible, de savoir que les lettres anonymes n’étaient
pas de ce Barroy qui vaut mieux que sa réputation. Mais alors? Et on
avait affirmé à René que Barroy était toujours l’amant de la vedette.
Qui, on? Mais Ginette, parbleu! Ginette, désespérée de voir Brizay
épouser une femme qu’elle croit indigne de lui! Ginette, possédée de
gratitude et d’un démon d’adoration! Ginette, qui ne veut pas perdre
son bienfaiteur, son sauveur, son dieu, et qui, dans la candeur
perverse de son âge et de son être, a cru, elle aussi, faire le bien!
Elle le fera. Et comment! Car, après s’être abîmée, après avoir reçu
son pardon, ne croyant plus à rien et sans espoir, elle deviendra la
maîtresse du hideux Mourmelon et sauvera René sans qu’il en sache rien.
Telle est la morale, un peu déconcertante, mais scénique et pathétique,
de la pièce de M. Kistemaeckers. Peut-être aurait-il mieux valu voir
le marchand de bonheur ruiné et achetant son bonheur à lui pour rien,
dans la misère, avec Ginette. Mais c’est une autre histoire. La
comédie du brillant et abondant auteur de _Lit de cabot_, des _Amants
romanesques_, de _l’Instinct_, de _la Rivale_ et d’_Aéropolis_ a sa
thèse, son éclat, son mouvement et ses applaudissements. Il y a des
phrases bizarres, du style mou, mais au théâtre!...
L’interprétation est fort brillante. Aux côtés des vétérans glorieux et
jeunes de la scène française, d’un Lérand, nerveux et ferme, goguenard
et attendri, d’un Joffre (Mourmelon), catégorique, tyrannique et
majestueusement sinistre, d’un Jean Dax (Barroy), cynique, menaçant,
avantageux, au demeurant le meilleur fils du monde; de MM. Baron fils,
Maurice Luguet, Brousse, Baud, Lecomte, Chanot, etc., etc., un débutant
(ou presque), M. Edgar Becman, a fait sensation dans le personnage de
René Brizay. Élégant et fin, plein de feu, de tact, de dédain et de
noblesse, il tient de M. Le Bargy et de M. de Max: il en a la voix, le
geste et un peu d’exotisme. Il ira loin.
C’est aussi une artiste peu connue jusqu’ici, Mlle Terka Lyon, qui
incarne Monique Méran. Elle a de la grâce, de la sensibilité, une
tenue harmonieuse et de la voix. Mme Marie Marcilly a de la sincérité,
une tendresse vibrante, et pousse un admirable cri; Mmes Dherblay,
Leduc, Berthe Fusier, Loriano et Isabelle Fusier sont pittoresques et
charmantes; enfin, dans le rôle disputé de Ginette, Mlle Lantelme a
fait des prodiges. Désemparée, _gnangnan_ et fataliste simplement sous
ses loques du premier acte, amèrement triomphante, et se débattant
rageusement, au deux, pantelante, accablée, désespérée au _trois_, elle
a été d’une vérité éclatante, intense, humaine. Et quand, après s’être
confessée, après avoir ramé des bras dans l’infini et le néant, elle
a essuyé ses yeux à la fin et s’est résignée, presque gaminement, à
l’étreinte sans joie, elle a symbolisé magnifiquement la vie, la vie
médiocre et quotidienne qui remet, hélas! le sublime au pas et qui
répare, ric et rac, à la petite semaine, les merveilles inespérées et
les mauvais miracles.
[Illustration]
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Les Marionnettes_, comédie en quatre actes,
en prose, de M. Pierre WOLFF.
«L’homme s’agite et Dieu le mène.» La femme aussi. Mais ce n’est pas
le Dieu de Bossuet, c’est le petit Dieu de M. Artus. Et la pièce de
M. Pierre Wolff n’est pas aussi terrible que son titre--son titre
nouveau--pouvait le faire craindre. Que tout ne soit, parmi les êtres
vivants, qu’automatisme et inconscience, égoïsme, prétention et
faiblesse, que tout soit représentation, parade et duperie, voilà
une thèse philosophique connue et trop connue, et qui n’est pas très
scénique: au théâtre, le déterminisme le plus convaincu se nomme
fatalité.
En outre, comment prêter à l’auteur du _Ruisseau_ une intention aussi
désespérante? Il a fait _le Secret de Polichinelle_, et non _les
Polichinelles_, qu’Henry Becque a laissés pour jamais à l’état de
reliques amères, frustes et grandes. Il a lâché, voici des temps déjà,
son masque rosse pour un masque rose; il n’est qu’attendrissement,
indulgence, optimisme dans l’observation, jusque dans le trait et le
_mot_, voire dans le pire parisianisme; il a réconcilié le boulevard
et le bonheur, Montmartre et la morale, l’union libre et les vierges
quadragénaires (en collaboration avec Gaston Leroux); il a accordé son
pardon à la pire sottise (avec M. Courteline); il est, enfin, tout
pathétique, tout sensible et tout aimant.
C’est dire qu’il prête à ses marionnettes le pouvoir de se commander,
de se diriger, l’une par l’autre, en zig-zag, sous le pouvoir
discrétionnaire de l’Amour, de la bonne fantaisie et de la douce
raison, qu’il leur prête de la chair, du cœur et de l’âme, qu’il leur
prête surtout le don des larmes, ce qui, bien mieux que le rire, est le
propre de l’homme et de la femme, le don des larmes qui se communiquent
et qui font communier les spectateurs et les acteurs, des larmes des
cerfs aux abois, des biches en agonie, des larmes rédemptrices et
triomphales. Car la comédie émouvante et émue de M. Pierre Wolff a été
fort chaleureusement accueillie.
Elles sont, au reste, de très bonne compagnie, ses marionnettes, et du
plus pur faubourg Saint-Germain. Jugez-en.
Sur le coup de ses trente-trois ans, le marquis Roger de Monclars a
été condamné par sa noble mère à épouser, sous peine de mourir de
faim,--il avait des dettes,--une jeune pensionnaire de province,
empêtrée et gauche, Fernande. Léger, fat et un peu _mufle_, il ne
pardonne pas à son épouse de lui avoir été uni par force: elle lui
semble ambitieuse, insignifiante, odieuse. Il l’accable d’avanies et
de dédains, lui expose, simplement, son dessein de la négliger comme
un colis encombrant. Et la pauvre enfant ne pourrait que mourir de
douleur si un ami inconnu, Pierre Vareine, ne lui permettait pas de
se rappeler ses souvenirs de couvent, si, surtout, son oncle, M. de
Ferney, entomologiste distingué (je vous avais dit il y a huit mois que
ça se porterait beaucoup cet hiver, l’entomologiste), ne lui suggérait
point, par l’exemple des insectes, la pensée de se rebiffer, de lutter,
de conquérir l’époux rebelle.
Un mois a passé. Monclars est allé rejoindre une maîtresse, Mme
de Jussy, à Montreux. Il est revenu. Il assiste, ce soir, à une
fête terriblement mondaine, donnée par l’impénitent et délicieux
Nizerolles, grand amant, enfant à cheveux gris et auteur de
tragi-comédies pour marionnettes. On y joue, on y soupe, on y _puzzle_,
on y farandole (si j’ose dire), on y _flirte_ et on y médit. Au moment
où l’on s’y attend le moins, voici venir Fernande de Monclars--mais
quelle Fernande! Merveilleusement élégante, divinement habillée et
diaboliquement dévêtue, un peu trop cynique pour être sincère, elle
entre, séduit, règne. Son époux, scandalisé, est déjà pris. Mais il
résiste. Elle résiste. Elle laisse Roger souper avec sa maîtresse. Elle
se résigne elle-même à souper à la table du ténébreux Pierre Vareine.
Seul, le bon oncle Ferney a deviné que sa nièce n’aime que son volage
époux. Mais à quand l’aveu?... Et si l’on va trop loin...
Et l’on va trop loin. La passion légitime du marquis est exaspérée
par l’indifférence de sa femme, et celle-ci se trouble dans son jeu.
Heureusement, Vareine est fou et téléphone à Fernande, en pleine nuit,
de venir le rejoindre: Roger qui revient à propos--parbleu!--entend
tout, fracasse le téléphone, meurtrit sa femme, s’abandonne à sa
douleur: tout est sauvé! Il méprisait l’épouse innocente, il adorera
celle qu’il croit adultère, se reprochera son aveuglement, et sa furie
même poussera sa flamme au paroxysme!
C’est l’affaire du quatrième acte, lorsque l’inépuisable Ferney aura
rajusté aux mains tremblantes de la pure et repentante Fernande les
fils du pantin Roger: elle ne cédera pas, acceptera les soupçons, la
séparation, que sais-je? et ce n’est que dans un baiser passionné et
définitif qu’elle avouera, sans paroles, son amour et son pardon. Et
l’oncle qui a tenu les ficelles laissera ces braves enfants à leur
bonheur et retournera à d’autres hannetons, plus _nature_.
La philosophie gentille et immédiate de ce proverbe en quatre actes, sa
psychologie simple et compliquée, son imagerie et sa musique--car on y
danse et on y chante,--son entrain, son écriture appliquée, son émotion
à la fois parisienne et à l’allemande--c’est la _gemütlichkeit_, dans
toute sa séduction presque physique,--sa subtilité facile et morale,
son babillage, ses morceaux de bravoure (il y a des tas de monologues
et de couplets, d’_effets_ et d’habiletés aimables), tout a charmé,
avec des longueurs.
Georges Grand (Roger) y étale un détachement élégant, une impertinence,
puis une fougue, un désespoir des plus véhéments; M. Alexandre (Pierre
Vareine) y est sentimental avec tact et passionné avec férocité; M.
de Féraudy (Ferney) a une finesse toute ronde, toute aiguë, toute
providentielle, qui a rappelé M. Got, en mieux; MM. Paul Numa, Jacques
de Féraudy et Lafon rivalisent d’élégance et de fantaisie; M. Granval
est fort comique, et Léon Bernard (Nizerolles) est tout à fait
remarquable de jeunesse attiédie, de demi-résignation, de cordialité
primesautière et mélancolique, d’âme, enfin.
Fernande, c’est Mlle Piérat, qui a été parfaite, qui a étonné, touché,
séduit. Sa pudeur outragée, son impudeur malaisée, le combat de
son pauvre cœur, son inélégance charmante, son élégance malgré soi
triomphale, ses sourires, ses cris, ses larmes, tout est d’une grande
artiste qui comprend, vibre et compose. Mlle Gabrielle Robinne (Mme de
Jussy) est belle et harmonieuse à damner les saints; Mlle Maille est
étincelante et superbe; Mlles Provost et Jane Faber sont éclatantes,
et Mlle Fayolle a les malices et artifices d’une fée Carabosse très
droite, très belle, et qui finit par avoir un cœur excellent.
Mais Pierre Wolff est un sorcier si humain qu’il n’a voulu dans sa
pièce ni monstres ni héros... Des marionnettes en bleu et or, avec un
rien de noir et, parfois, un soupçon d’auréole!...
_27 octobre 1910._
[Vignette]
THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_L’Aventurier_, pièce en
quatre actes, de M. Alfred CAPUS.
Epique, héroïque, immense et légendaire, par nature et par définition,
armé d’éperons et d’ailes, le mot _aventurier_ a pris un caractère
auguste depuis que, dans un discours que tout le monde n’a pas
oublié, l’empereur d’Allemagne en a paré et sacré Napoléon le Grand.
L’aventurier rêve et agit, combat et règne, fait des mondes, des
océans, des civilisations et des morales à son image, à la mesure de
son énergie et de sa volonté: il est pratique, lyrique, prédestiné,
providentiel.
Dans l’aimable et émouvante pièce qui vient de triompher à la
Porte-Saint-Martin, Alfred Capus ne nous a pas--est-il besoin de le
dire?--présenté son personnage sous tous les aspects que je viens de
dénombrer. L’auteur de _la Veine_ a du goût, de la modération et de
la sobriété. Il laisse les tropiques et leur outrance au torrentueux
Marinetti, abandonne l’horreur coloniale à François de Curel, qui nous
donna cet admirable _Coup d’aile_, ne suit pas les conquistadors sur la
galère d’or de José-Maria de Heredia et ne nous présente, enfin, son
héros qu’en famille.
Car il entend prouver seulement que le miracle prend la figure qui
lui chante, que les plus honnêtes gens ont besoin d’autres gens, que
l’irrégularité et la fantaisie peuvent venir en aide aux choses les
plus droites, les plus régulières et sauver la vertu même, que la force
s’impose à la grâce, que le cœur crève la cuirasse--et c’est déjà bien.
Ajouterai-je que la démonstration est faite avec autant de finesse que
de maîtrise et que l’optimisme final, fatal et attendu, s’achète au
prix de l’observation la plus piquante, la plus mélancolique et la plus
savoureuse? Mais contons.
Nos pères et grands-pères ont connu l’_oncle d’Amérique_. L’Aventurier,
c’est _le neveu d’Afrique_. Il débarque chez son oncle Guéroy, non sans
avoir été annoncé. C’est la honte de la famille. Il a fait des dettes,
les 419 autres coups, que sais-je? Il s’en est allé chez les nègres
pour se refaire une autre vie, c’est-à-dire pour achever de crever.
Et voilà-t-il pas que non seulement il n’est pas mort, mais encore
qu’il tue des gens, qu’on parle de lui dans les journaux--et comment!
Il met en danger l’empire noir de la France! Vous voyez la désolation
de son brave oncle usinier de l’Isère, de son cousin Jacques Guéroy,
sous-usinier et ancien vice-major de l’Ecole polytechnique, de sa
cousine Marthe Guéroy, etc.
Mais voici l’aventurier, Etienne Ranson, en bottes, en _sombrero_,
en trique, moustachu, basané, cicatrisé. Accueilli avec une réserve
certaine et une pointe d’effroi, il calme vite son brave homme d’oncle:
il a payé avec intérêts tout ce qu’il devait dans le pays et donne au
vieux Guéroy une quarantaine de mille francs dont il avait reçu partie.
On l’invitera à déjeuner, mais pas aujourd’hui: on attend le préfet.
Il se trouve que le préfet est l’ami d’enfance d’Etienne et qu’il a à
lui parler. Il arrive que ledit Etienne raconte sa vie de découvreur de
_placers_ d’or, de chasseurs d’éléphants, de dénicheur de caoutchouc à
sa cousine Marthe, à sa petite cousine Geneviève, sœur de Marthe,--et
qui commence à l’intéresser. Et l’on est en famille.
L’intimité s’est resserrée, à Paris. Etienne, objet d’une
interpellation, arrêté arbitrairement--nous sommes au théâtre--a fait
tomber le ministère et est devenu une bête curieuse et une puissance,
ce qui est tout un. En confiance, sa cousine Marthe lui fait une
confidence: elle et son mari sont ruinés, l’usine de l’Isère perdue, si
l’aventurier ne les sauve pas: on a perdu à la Bourse. Mais le brave
Etienne a tout juste le pauvre petit million dont il est besoin--et il
a été dur à gagner, si dur! Il s’attendrit tout de même en se rappelant
des souvenirs de jeunesse avec Marthe. Il s’attendrit tout à fait en
s’apercevant, en avouant qu’il aime Geneviève, et se sacrifiera avec
feu, mais, hélas! n’apprend-il pas que cette Geneviève est fiancée au
député André Varèze! C’est André Varèze qui a demandé et obtenu son
arrestation à lui, Ranson! Ça n’a pas d’importance! Mais il ne veut pas
donner son argent pour rien. Bonsoir! bonsoir!
Et les événements s’aiguisent. Les Guéroy donnent une grande fête pour
célébrer la chute d’un ministère ou la constitution d’un cabinet (ça se
ressemble) et, entre temps, Jacques Guéroy va se tuer: il ne peut, en
effet, rien demander à son père, qui ne sait rien et qui ne pourrait
rien, en outre. Geneviève, qui a découvert la lettre d’adieux de son
beau-frère, s’affole: il n’y a qu’un recours, Etienne Ranson. Et il
ne vient pas! L’heure passe... Mais il arrive, Etienne. Il reçoit le
choc, dirai-je, en plein cœur? Il se défend. Qu’a-t-on fait pour lui?
La famille? Elle a été jolie pour lui, la famille! On l’a laissé peiner
et crever dix ans en pleine brousse! On l’a méprisé! On le reconnaît
maintenant comme outil de réparation! Alors, alors, la pauvre Geneviève
finit par s’apercevoir qu’elle aime ce grand gaillard d’aventure et
de hasard! Elle le dit, à peine, à peine... Et Etienne, l’irrégulier,
arrache des mains du régulier, du polytechnicien André, le revolver
déjà armé!
Ce n’est pas fini. Il faut que Ranson force la porte de la famille, de
la société, remonte le commerce et l’industrie de ses cousins. Ça se
fait très gentiment. Le député Varèze se pique, renonce à la main de
Geneviève, épousera une baronnette, Lucienne, et Etienne, vainqueur de
tout et de tous, même de son oncle tyrannique, régnera sur l’Isère, sur
toutes les usines et sur Geneviève.
Ce sec résumé ne peut donner une idée de la philosophie, de la
fantaisie, du génie de formules et de mots de l’auteur. On le connaît.
On le reconnaît ici, dans toute sa verve, dans la pire verdeur de son
audacieuse moralité.
Il plaît et fait penser. Il fait sourire et pleurer. C’est gentil et
profond.
C’est merveilleusement joué. Guitry (Etienne) est admirable de tenue,
de gouaille, de faux cynisme, de vertu fière, d’attendrissement viril,
de révolte, d’orgueil, de force, enfin; Jean Coquelin (Guéroy) a
une vanité, une pétulance, une bonhomie de premier ordre; Signoret
(Jacques) a le plus beau désespoir; Pierre Magnier (Varèze) la plus
belle importance, Juvenet la barbe la plus administrative et la plus
élégante, MM. Mosnier, Angély, Person, etc., sont excellents.
Il faut louer Mme Gabrielle Dorziat, exquise de jeunesse, de fraîcheur,
de grâce, d’émotion trouble et de tendresse dans le personnage de
Geneviève; Emilienne Dux, parfaite de tact, de sensibilité honnête et
tragique sous les traits de Marthe; Juliette Darcourt, baronne d’une
élégance spirituelle, pointue, terrible; Jeanne Desclos, ingénue
avertie, volontaire, très nouvelle d’accent, de geste, de voix et de
cœur; Mmes Delys, Grési et Netter. C’est un ensemble délicieux.
Et la pièce de Capus, morale et hardie, familiale et narquoise,
démolissante et reconstituante, classique et romantique, aura la plus
belle carrière. N’oublions pas le décor de Jusseaume, qui nous montre
un Dauphiné accidenté et des montagnes qui incitent aux montées, aux
escalades, à l’aventure, enfin!
_4 novembre 1910._
[Vignette]
VAUDEVILLE.--_Montmartre_, comédie en quatre actes, de M. Pierre
FRONDAIE.
Souvenirs d’enfance! La butte sacrée! le nombril du monde! Mânes
de Rodolphe Salis, de Mac Nab, de Jules Jouy, d’Albert Tinchant,
de Brandimbourg, mânes du grand Allais et du bon Emile Goudeau, ne
tressaillez-vous point à ce titre: _Montmartre_? Mais ce n’est pas
votre Montmartre de blague et de rêve, de poésie et de gaminerie, de
folie philosophique et de sagesse outrancière, de beuverie ailée, de
tabagie dansante, que M. Frondaie nous a amené au boulevard: il est
terriblement jeune, M. Frondaie, et le Montmartre qu’il a connu est un
pauvre Montmartre de vadrouille voyoute, de licence coloriée, de noce
exotique, de délire et de _chahut_ à goût américain.
Tel quel, il est encore hanté d’ombres lyriques puisque son air reste
chargé d’effluves, de mystère, de charme et de séduction, puisqu’il
inflige la nostalgie, qu’il attache, retient, appelle, qu’il consume,
qu’il tyrannise. Peut-être y a-t-il, à la cantonade, un dialogue divin
de Villiers de l’Isle Adam et de Charles Cros; peut-être le rire de
Louise France répond-il aux boutades de Marcelin Desboutins: en tout
cas, nous sommes dans une atmosphère sursaturée d’électricité, d’un
pouvoir secret et d’une force diabolique.
Nous sommes au Moulin-Rouge, côté jardin. Il y a là toutes ces
dames et tous ces messieurs: on boit, on tâche à rire, on marche,
on tâche à marcher, on fume, on s’offre. Des fredons de valses plus
ou moins lentes viennent vous assaillir, des femmes font leur
compte, des couples se forment, les gardes bâillent. Parmi les
étoiles de libre-échange qui brillent en ce lieu, un astre--un astre
noir--surpasse les autres en éclat et en fantaisie: c’est Marie-Claire,
un peu tzigane, un peu panthère, très sauvageon et très _ohé! ohé!_ qui
n’en veut faire qu’à sa tête--et à ses sens. Elle a un fort _pépin, le
béguin_ sérieux, le coup de cœur, quoi! pour un jeune croque-notes,
Pierre Maréchal, qui est sentimental, poli et rive-gauche. Elle l’aime
d’amour, mais ne veut pas quitter son cher Montmartre, toujours en
fête et en trépidation. Il faut un emportement du musicien, fou de
rage parce que cette troublante Marie-Claire s’est laissé présenter le
grossier milliardaire Lagerce qu’il a connu au lycée, pour qu’il oblige
cette grisette nouveau-siècle à quitter la Butte et à venir avec lui au
bout du monde, de l’autre côté de la Seine, rue de Lille.
Les deux amants sont les êtres les plus heureux du monde: ils vivent
dans la gêne la plus artiste et la plus cordiale, avec des compagnons
choisis, le violoniste Parmain et son exquise femme Charlotte. Maréchal
a fait un opéra superbe qui attend la gloire et la fortune. En
attendant Marie-Claire s’ennuie. Charlotte Parmain est trop honnête,
trop popote. Elle a invité, _en catimini_, deux anciennes compagnes de
Montmartre qui, par la verdeur de leurs propos et leurs propositions
non équivoques, mettent en fuite la vertueuse Charlotte et, par suite,
son noble époux. Mais Pierre Maréchal n’a pas le temps de s’indigner:
son vieil ami, le caricaturiste Tavernier, vient de lui apprendre que
son opéra va être joué. Alors, c’est la joie, c’est la fête: on va
aller sabler le champagne à Montmartre! à Montmartre! «Veine!» rugit
Marie-Claire. «Désolation!» pleure Pierre. Lutte, glorification,
excommunication de Montmartre. Marie-Claire y va. Pierre reste. Hélas!
Car Marie-Claire devient une grande cocotte, se laisse entretenir
pontificalement par le hideux Lagerce--et nous la retrouvons à Ostende
qui est un Montmartre d’été, sur la plage. Ce ne sont qu’élégances,
diamants, perles, tziganes. Mais on apprend que Maréchal n’est pas
loin, en plein triomphe. Marie-Claire veut le voir, le voit, est
abreuvée de mépris par lui et sent qu’elle l’aime, qu’elle l’aime!...
Elle le suivra malgré lui, d’autant qu’ils sont surpris, que l’odieux
Lagerce accuse son ancien condisciple de faire un marché, de vouloir,
avec sa maîtresse, ses parures et ses richesses. Alors, alors,
Marie-Claire jette à la figure de son tyran un collier de perles
d’un demi-million: cette rançon se brise; les hommes et les femmes
se jettent sur les perles détachées: «Picorez les poules! Voici des
graines!» crie la Montmartroise--et en route vers l’amour!...
Des années ont passé. Le Moulin-Rouge est toujours à sa place. Et
Marie-Claire y est toujours. Elle n’a pu rester en ménage. Il lui
a fallu les ailes du Moulin, la joie factice, la _vadrouille_. Le
soir où Maréchal célèbre, décoré, vient par surprise et la revoit
avec une émotion atroce, elle ne le reconnaît qu’à peine. Est-ce
jeu? Est-ce grandeur d’âme? Est-ce désir de ne pas troubler une
existence bourgeoise et considérable? N’insistons pas. Pierre pleure;
Marie-Claire rit. L’un travaillera et sera de l’Institut. L’autre fera
la noce et mourra au ruisseau. _Tout va des mieux_, comme on disait
là-haut, aux temps héroïques.
Espérons qu’il en sera de même pour la pièce de M. Frondaie. Elle
est jeune et sincère, avec des formules, une profondeur parfois
facile, du convenu et de l’attendu. Elle a des lenteurs et un rien de
provincialisme, un lyrisme court et une sorte de moralité latente qui
n’est pas désagréable. Il y a là-dedans du mouvement, du sang et de
l’âme. Des décors d’Amable et Cioccari--sous le règne de Porel--font
flamber les ailes rouges du Moulin et illuminent des halls et des
promenoirs. C’est assez magnifique. Et, sans compter les figurants,
il y a quarante artistes en pleine action. Louis Gauthier (Pierre
Maréchal) a de la chaleur, de la douleur, de la noblesse; Lérand
(Tavernier) a la plus belle sensibilité en peintre rosse, Jean Dax
est un Lagerce de magistrale muflerie, Lacroix (Parmain) a de la
distinction, Baron fils est très comique et MM. Brousse, Vertin, Baud,
Faivre, etc., sont excellents. Il faut louer M. Ferré, qui dessine
largement une excellente silhouette d’amant de cœur et M. Suarès qui a
été fort joliment pittoresque et mélancolique sous le dolman bariolé
d’un tzigane.
Ai-je à vous dire que dans le rôle de Marie-Claire, Polaire s’est
surpassée? Elle se surpasse toujours. Ça passera. Elle a eu de beaux
couplets, de beaux gestes, une belle passion, une belle indifférence:
c’est toujours le criquet, le friquet, la guêpe, le papillon, la
libellule, le hanneton, la péri. Elle a été un peu femme: c’est
beaucoup. Ellen Andrée a été tout à fait étonnante en vieille catin
pratique: c’est un Goya, un Constantin Guys--et je ne sais de plus
fol éloge. Mme Berthe Fusier a été joliment et finement inquiétante,
amère et philosophe. Mme Lola Noyr est très plantureusement spirituelle
et drôle, Mme Dherblay est joliment comique, Mmes Farna, Piernold,
Sylvès, Géraldi, Loriano sont exquises et Mme Georgette Armand, dans un
personnage de petite femme courageuse, artiste et honnête, a une grâce
pudique, un dégoût strict et un tact, voire une harmonie qui font le
pont entre ce Montmartre de crime et de prédestination et le boulevard
où, comme on sait, règnent l’ordre et la vertu. Et c’est délicieux.
_24 novembre 1910._
[Bandeau]
THÉATRE DES ARTS.--_Le Carnaval des Enfants_, pièce en trois
actes, de M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER.
C’est «la Morte du mardi gras». Des masques, des souquenilles, des
flonflons courent et se traînent autour d’une agonie--et les âmes
sont déguisées aussi, les cœurs _itou_. La chose se passe dans la
boutique et l’arrière-boutique d’une pauvre lingère: c’est la poétique
violente, le pathétique brutal de M. Saint-Georges de Bouhélier. On
connaît le génie précipité, tumultueux et bouillonnant de l’auteur
du _Roi sans couronne_, de _Tragédie royale_ et de _la Victoire_: il
aime noyer la suprême noblesse dans la plus minable trivialité et
inversement; il aime d’amour la détresse et la maladie, le hoquet, le
sanglot, le soupir--et cela ne laisse pas d’être angoissant, puissant,
vivant. Tranchons le mot: en passant par Tolstoï, Ibsen et Mæterlinck,
Bouhélier s’affirme le Shakespeare des Batignolles.
Le drame symbolique, populaire et funambulesque que, pour sa prise de
possession du théâtre des Arts, enrichi et embelli, M. Jacques Rouché
a monté dans des décors simples et nobles de Maxime Dethomas et avec
une singulière recherche de discrétion et de demi-obscurité, ce drame,
donc, immense et intime, atroce et poignant, qui fait râler et penser,
nous offre l’ultime calvaire de l’infortunée Céline. Elle est couchée
dans l’alcôve vitrée de son magasin, cependant que sa fille aînée,
l’adolescente Hélène, se laisse conter fleurette par le maître d’études
Marcel, que sa fille cadette Lie tâche à jouer, que l’oncle Anthime
geint et qu’il annonce que, en présence des troubles cardiaques de la
malade et de la misère de la maison, il a fait appel aux deux vieilles
sœurs de la lingère. Elles arrivent lentement, pauvres, provinciales,
et sinistres. Et quand elles sont là, la pauvre alitée clame: «Je ne
veux pas les voir! Je ne veux pas les voir!»
Comme elle a raison, la malheureuse! Car il advient qu’elle va mieux,
qu’elle peut causer gentiment avec le voisin Masurel et qu’elle
veut rire même de son costume de Pierrot. Mais, à côté, des ombres
familiales s’agitent. Les sœurs Bertha et Thérèse ont révélé au
coquebin Marcel que la jeunesse de Céline n’a pas été sans reproche,
qu’elle est fille-mère et que ses deux filles n’ont pas le même papa.
Horreur et désolation! Céline agonit de reproches ces austères harpies,
mais, hélas! Marcel est ébranlé: il abandonne la dolente Hélène qui
repousse sa mère mourante: le fiancé lui tient plus à cœur que l’auteur
de ses tristes jours. Alors, la martyre montre qu’elle est belle
encore, se dépoitraille, proclame le droit à l’amour et à la vie, se
lève pour prouver son dire et, comme de juste, tombe roide pour ne se
relever point.
Et le troisième acte nous présente tout l’arsenal des désolations:
Hélène se désespère de n’avoir pas été assez tendre avec sa mère
défunte, la petite Lie veut la rejoindre au ciel, un garçon boucher
s’attriste de n’être pas payé; l’oncle Anthime se lamente d’être
dérangé par des masques; les tantes Bertha et Thérèse ne peuvent se
consoler de n’avoir pas assez torturé leur sœur décédée. Et la jeune
Hélène s’en va avec le jeune Marcel enfin reconquis: la triste histoire
de sa mère recommencera. Et Lie en fera autant quand elle sera grande.
Et les tantes seront aussi méchantes. Et l’oncle boira--car il boit. Et
les masques feront de la musique. Et c’est terrible, profond, puéril
comme les choses éternelles, mieux qu’honorable et pas définitif, pour
parler la langue des cénacles.
Mlle Véra Sergine a été admirable dans le rôle de Céline: elle a des
gestes de souffrance, d’amour maternel, d’amour tout court absolument
déchirants, un orgueil de chair mourante très beau et une mort
merveilleusement brusque. Mlle Cécile Guyon s’est révélée dans le
personnage d’Hélène avec une passion, une horreur et un repentir, un
désir de vie saisissants; les tantes, Gina Barbieri et Mady Berry, sont
parfaitement effroyables, et cette vieille cabotine de Mona Gondré,
qui a bien douze ans, est merveilleuse d’émotion, d’inconscience et
de métier--déjà! M. Durec (Anthime) est fort pathétique et varié,
M. Dullin (Masurel) a du sentiment, M. Gaston Mars (Marcel) a de la
chaleur, la jeune Choquet a de la drôlerie, et les masques (où nous
retrouvons Manon Loti) font un joli défilé d’épouvante.
_30 novembre 1910._
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.--_Les Bleus de l’amour_, comédie en trois
actes, de M. Romain COOLUS.
C’est un succès de gaieté, d’émotion amusée et furtive, de jeunesse et
de claire philosophie, de vie, enfin, qui se contient, qui éclate et
qui finit par triompher--avec la pièce.
La nouvelle comédie de M. Coolus est toute militaire: _les Bleus de
l’amour_, ce ne sont pas les chocs et autres _gnons_ que nous recevons
du petit Dieu, ce sont bel et bien les conscrits, voire même les
inconscients réfractaires de la grande armée du Pays de Tendre, les
jeunes gens qui pratiquent l’imitation de Jeanne d’Arc et qui, comme
Stéphane Mallarmé le disait:
_Aiment l’horreur d’être vierges..._
Vous savez qu’à l’Athénée ça ne dure pas: _la Cornette_, de M. et Mlle
Ferrier, consentait elle-même à l’hymen. Mais contons.
Dans son château des bords de la Loire, la comtesse de Simières,
quinquagénaire pétulante et éclatante, débordant de sang, de tendresse,
de fierté, la comtesse de Simière, donc, n’est pas heureuse. Depuis
des années, elle doit unir sa nièce chérie Emmeline à son bon neveu
Bertrand, et ce Bertrand-là n’aime que ses chiens, ses chasses, ses
terres et ses bois: il est digne de toutes les fleurs, de tous les
orangers, et, sans avoir prononcé de vœux, ne veut pas démordre de
sa pureté rustaude. Il faut le déniaiser,--et ce n’est pas facile!
Heureusement, voici venir un autre neveu, le fêtard Gaspard de
Phalines, qui a besoin d’argent. Ce brillant mauvais sujet s’est marié
en Amérique, a plaqué sa femme de l’Ohio, et fait si irréductiblement
la noce qu’il initiera bien l’Hippolyte tourangeau aux finesses des
bars parisiens et au contact des nymphes de Montmartre. Après, ça ira
tout seul. Mais, précisément, ce Gaspard de la nuit ou des nuits a tout
ce qu’il faut dans son auto: un ami et une actrice. On fera passer
l’actrice pour la femme de l’ami, on les invitera à déjeuner, Bertrand
s’allumera sur la jeune enfant, et, une fois la flamme allumée...
Il arrive que Bertrand est de plus en plus froid; que celui qui
s’allume, c’est le jeune fils d’un président de cour plébéien qui rêve
d’unir ce rejeton à la noble famille des Simières-Phalines; que la
douce Emmeline, ingénument, délicieusement, avoue à son cousin, le
méchant Gaspard, qu’elle aimerait plutôt un homme dans son genre que
tout autre homme, que Gaspard s’énerve de cette confidence, qu’il se
laisse embrasser par une camériste et l’actrice précitée et que, de
dépit, la furieuse et fiévreuse Emmeline sonne la cloche pour annoncer
qu’elle épouse n’importe qui, le nommé Alfred Brunin, fils du président
précité.
Mais ce coquebin fuit avec l’actrice qu’il prend pour une femme
mariée: la bonne comtesse enverra Bertrand, qui se repent de son
indifférence, se préparer un peu à Paris. Non! Gaspard s’est interrogé
et a laissé parler son cœur; il sait qu’il aime sa cousine, mais il
n’est pas digne d’elle; il a _soupé_ de la fête. Il fera une fin, tout
seul. Et l’excellente tante Simières s’aperçoit que sa nièce aime
Gaspard. Horreur! il est marié! Et on ne divorce pas dans sa maison.
Il n’est pas marié. Il n’a jamais été marié. Il n’y a pas d’Ohio, pas
d’Amérique. Gaspard épousera Emmeline qui a tout entendu--et ils feront
un tas d’enfants!
J’ai dit que cette comédie, parfois un peu bondissante, un peu lente,
cordiale, touchante, gaie, a eu un succès sincère et profond qui
tiendra longtemps. Elle a des grâces classiques, rappelle Labiche et
La Fontaine (_le Carnaval d’un merle blanc et la Coupe enchantée_) et
certains contes de Théodore de Banville. Et il y a un entrain terrible.
C’est Augustine Leriche qui mène l’affaire tambour battant, fanfare en
tête. C’est une femme-orchestre. Elle est toute action, toute frénésie,
tout rire, toute éloquence, tout cœur: on a acclamé la comtesse de
Simières. Alice Nory (Emmeline) est délicieuse de charme, de colère, de
jeunesse et de vérité et s’habille comme les Hermengarde de légende;
Andrée Barelly a de la finesse et de l’accent dans un rôle de cabotine
stupide, et Maud Gauthier est la plus aguichante des caméristes
passionnées.
M. Victor Boucher (Gaspard) est parfait d’aisance, de mélancolie,
d’élégance et de séduction désabusée. Cazalis est un Bertrand impayable
de rustauderie gentille; Gandéra est un jeune robin très snob,
très incandescent et très enveloppant; M. Gallet est un intendant
magnifiquement barbu et d’une conscience plus magnifique; M. Térof est
un président fort comique. M. Rolley est très amusant et M. Borderie
fort correct. Il faut mettre au tableau le chien Jupiter qui sait ne
pas aboyer et les décors de MM. Fournery et Deshayes qui nous font
admirer un château à peu près historique et des bords de Loire peuplés
et égayés de soleil.
C’est un succès habillé, historié, simple et lumineux.
_11 décembre 1910._
[Bandeau]
THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON (_Matinées du samedi_).--_Les
Affranchis_, pièce inédite en trois actes, en prose, de Mlle
Marie LENÉRU.
C’est très beau. C’est très dur. C’est un drame immense et intime,
moderne et éternel, où le duel entre la pensée et la chair, entre la
volonté et le désir, entre la philosophie et le besoin prend toute
sa rigueur, toute son horreur, toute sa misère: proprement, c’est
_Grandeur et Servitude humaines_. Nous connaissons, au _Journal_,
Mlle Marie Lenéru: c’est ici même que, à la suite du concours
littéraire de 1908, a été publié cet étrange et inoubliable poème
en prose _la Vivante_, et il faut louer, avec l’ombre tutélaire de
notre pauvre et grand Catulle Mendès, Mme Rachilde, Fernand Gregh, et
_la Vie heureuse_, qui imposèrent, sous le consulat dévoué d’André
Antoine, cette œuvre implacable et frémissante à un public parisien.
Il faut louer aussi le public--ou l’élite--qui a applaudi, non sans
la plus noble émotion, ce théorème enthousiaste et déchirant, cette
démonstration lyrique et désenchantée.
Il s’agit de l’histoire d’un surhomme et d’une petite fille. Le
surhomme, Philippe Alquier, professeur illustre en Sorbonne, ne croit à
rien, nie la vertu, gourmande seulement sa vertueuse femme de n’avoir
pas assez de coquetterie, se soucie peu de ses enfants, se moque
de l’opinion publique en accueillant sous son toit sa belle-sœur,
abbesse toute-puissante des Cisterciennes, chassée par les lois
scélérates, lui, athée et amoral--et voici que soudain, sur le coup de
sa quarante-cinquième année, il est forcenément troublé par l’arrivée
d’une petite novice de l’abbesse, la toute jeune Hélène.
Il l’enseigne, elle le saisit: à ce jeune esprit ignorant et tout
possédé de Dieu et de la règle il révèle le monde, l’univers, la
science (nous sommes au théâtre, ça va vite et sans preuves); quant
à elle, elle n’a que son âme, son feu, sa fièvre, sa jeunesse qui
consument l’ascète. L’abbesse est, après des siècles, l’héritière de
cette abbesse de Fontevrault qui traduisit si galamment le terrible
_Banquet_ de Platon, mais Mlle Lenéru l’a lu de plus près ce livre
sublime et presque infâme: entre la pure Hélène et l’effroyable
Philippe il y a un appel d’âme et un appel de corps, et, selon la fable
et l’expression du philosophe antique, ce sont les deux moitiés du même
être qui se veulent rassembler, qui se cherchent et qui se trouvent.
Ils ont beau lutter, ces deux êtres: celui qui a été tout esprit et
qui n’a fait œuvre de chair que physiquement, celle qui n’a respiré
que l’encens, suivi que la plus stricte observance et qui a adoré
sans jamais penser. Il l’a convertie et presque pervertie: elle n’est
plus vierge que de corps. Et, après s’être refusés l’un à l’autre,
successivement, pour les autres, pour les principes, pour leurs
sentiments les plus secrets, les voilà qui sont à l’image l’un de
l’autre, _affranchis_ de tout, foulant aux pieds famille, religion,
devoir. Mais ils sont trop pareils: c’est, décidément, trop la
moitié l’un de l’autre, la jeunesse qui vient rejoindre la gloire et
l’expérience et lui infuser une âme neuve. C’est trop beau! L’humanité,
sous les espèces de Dieu, sous l’habit de l’abbesse, sépare et désunit
cette perfection: le devoir, l’étroit devoir terrestre ramènera le
professeur à ses élèves, à son épouse, ramènera la nonne à ses œuvres,
à la Terre sainte, aux lépreux. C’est le sacrifice: il n’y a pas
d’_affranchis_, il n’y a que des esclaves, esclaves du doute, esclaves
de l’idéal--et les plus hautes pensées ne nous défendent pas des pires
misères. Voilà la conclusion odéonienne, mais je m’en tiens à mon sens
platonicien.
J’ai dit combien cette pathétique, haute et profonde illustration, ce
style lointain et nerveux, la grandeur de la pensée avaient touché
et frappé. L’œuvre est magnifiquement et héroïquement servie par
Desjardins (Philippe), serein et torturé, par le fougueux Joubé et
le loyal et sage Desfontaines. Mme Gilda Darthy (l’abbesse) a de la
majesté et de la férocité. Mlle Sylvie est admirable d’attitudes et
d’émotion contenue; Mlle Ventura (Hélène) est douloureuse et résignée
à souhait; Mme Guiraud est sympathique, Mme Osborne élégante et bien
disante, Mlle de France fort simplement puérile.
Et cette tragédie pensante et spontanée, qui s’apparente aux plus
sévères chefs-d’œuvre, nous pénètre pour son auteur, qui, comme on
sait, n’a pas tous les trésors de la vie et qui, dans une méditation
passionnée et décuplée, mêle l’existence, le rêve, le possible et
l’impossible. Cette féerie réaliste, condensée, amère, éloquente et
algébrique nous emplit donc, pour Mlle Marie Lenéru, d’une pitié sombre
et magnifique, où s’inscrit la plus stricte admiration et la plus
radieuse envie!
_12 décembre 1910._
[Bandeau]
GYMNASE.--_La Fugitive_, pièce en quatre actes, de M. André PICARD.
C’est _la Course du flambeau_, à quelques étages au-dessous. Ce serait
même _la Course de la chandelle_, tant il est question de voluptés
réelles et solides, maternelles et filiales, si la sensibilité délicate
et inquiète, le scrupule incessant, la nuance artiste et morale de M.
André Picard n’avaient pas enveloppé cette aventure d’une atmosphère
d’émotion, de noblesse, de bataille et de sacrifice, voire d’héroïsme.
Et on a été touché et l’on a applaudi.
Sachez donc que, après avoir lutté pour ses filles, et après les avoir
casées, Marthe Journand, quadragénaire peut-être, mais fort belle
encore et le cœur vibrant d’avoir été si longtemps contenu, se laisse
aller à des idées de vagabondage à deux, de tourisme idyllique et
élégiaque: un archéologue costaud, Georges Mariaud, veut lui enseigner,
sur place, l’emplacement des Pyramides, les distances des cataractes
et les dissemblances des scarabées: en route pour l’Égypte! Mais,
veuve depuis des temps, elle n’est pas libre: elle est esclave de ses
enfants, sinon de son âge. Aimer, maman! êtes-vous folle? Et nous? M.
de Faramond a traité âprement ce sujet dans _le Mauvais Grain_. M.
Picard est moins rustique; il est aussi cruel. Car l’une des filles de
Marthe a épousé le notaire Léon Ourier, qui n’est pas poétique. Elle
accepte les hommages et les doléances du jeune prodigue Edmond Danver,
dont son croque-notes d’époux est conseil judiciaire.
Et, lorsque Marthe revient du pays des Pharaons et de Mariette-bey,
lorsqu’elle demande des explications à sa descendante, l’aimable enfant
lui dit: «J’aime. Tu aimes. Nous aimons.» Et la veuve Journand aime
tant l’amour qu’elle protège--ou presque--les galanteries de M. Danver.
Mais ce gentilhomme fait des bêtises, et le tabellion Léon en a assez.
Il sait, et ne veut pas en savoir davantage. Froid, mesuré, tâtillon,
il a un cœur. Il aime sa femme. Il demande à sa belle-mère qu’il
appelle mère, d’être son alliée. Hélas! a-t-elle l’autorité morale
d’interdire à sa fille ce qu’elle se permet? Elle est libre, soit!
Mais, n’appartient-elle pas à sa nouvelle famille? Douairière sans
douaire, en se donnant à quelqu’un, elle est adultère à son passé, à
son présent, à son futur. Elle n’existe plus. Elle a trahi ses devoirs
en ne surveillant pas son enfant, en se donnant du bon temps, quand
elle ne devait plus qu’être duègne et _camerara mayor_. Et l’amoureuse
Marthe courbe la tête, ne la relève que pour arracher Antoinette à
son indigne soupirant. Et puisqu’elle doit donner l’exemple, elle le
donnera!
Elle le donne, non sans en être priée. Les Ourier sont en Suisse et
Antoinette va être maman. On adjure la pauvre Marthe de se résigner à
son rôle de grand’mère. Elle est encore toute chaude d’amour, toute
frémissante d’aspirations et de désirs. Le bonheur est à la porte,
sûr et durable. Elle hésite. Un appel de son amant l’emporte, mais un
cri--qui n’est peut-être pas sincère--de sa fille la rappelle. Elle a
abdiqué. Elle est esclave, elle est finie!
J’ai dit le succès de cette pièce sympathique et d’écriture distinguée.
On y a acclamé la sincérité, la vérité, le naturel, la pétulance,
l’émotion de cette grande artiste qu’est Jeanne Cheirel, l’égoïsme
agréable et joli d’Yvonne de Bray, les charmes et l’élégance de Mmes
Marthe Barthe, Frévalles, Fleurie, Louise Marquet, Alice Walser et
Blanche Guy, l’autorité passionnée de M. Claude Garry, l’émotion de M.
Gaston Dubosc, la désinvolture de M. Charles Dechamps; et MM. Arvel,
Berthault, Labrousse, Dieudonné et Laferrière sont excellents. Des
décors honorables de M. Amable rehaussent la qualité de cette pièce
morale et grave qui ne peut désespérer que les dames ayant dépassé
l’âge canonique. Mais, tant que la bulle _Quam singulari_ ne se sera
pas prononcée sur cette question, les mères pourront mener leurs filles
au Gymnase avec confiance. Et qu’elles se remarient, légalement, après
les avoir mariées. Elles auront la paix--et nous aussi.
_13 décembre 1910._
[Vignette]
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Femme et le Pantin_, pièce en quatre
actes et cinq tableaux, de MM. Pierre LOUYS et Pierre FRONDAIE.
M. Pierre Louys est un écrivain magnifique, et c’est ici même, je
crois, que parut ce petit chef-d’œuvre de sensualité rêvante et de
sadisme alangui qu’est _la Femme et le Pantin_. C’était au temps
où l’on n’abusait pas de toutes les Espagnes, où Séville avait du
lointain, Cadix du mystère, où Barrès seul régnait sur Tolède et où le
Greco n’était pas tombé dans le domaine public. L’adaptation de cette
tragédie muette par M. Frondaie a de la grâce et du pathétique, et a
fort bien réussi. Vous connaissez l’aventure. Un don Juan un peu las,
don Mateo Diaz, quitte sa maîtresse, la belle Bianca Romani, pour une
petite cigarière de Séville, Concha Perez, qui l’a séduit en chantant
et en raillant une pauvre gitane qui ne dansait pas assez bien à son
gré; elle lui a paru piquante et il va voir comme elle est cruelle!
Et cependant elle l’aime! Mais elle est si fière de son petit corps,
de son petit cœur, de son âme libre! Elle veut se donner d’elle-même,
toute. Elle désespère l’infortunée Bianca, et, quand elle s’est promise
à Mateo, elle s’en va, s’en va parce que cet homme riche a donné de
l’argent à sa mère et a semblé l’acheter! Horreur!
C’est à Cadix que l’ex-don Juan la retrouve, dansant pour vivre dans
une guinguette à matelots et donnant des répétitions assez dévêtues
pour des touristes anglais. Mateo écume de rage et de jalousie brise
la porte, chasse les clients, mais la petite ballerine le bafoue et
l’accable: elle est vierge. On peut être vierge et nue, tout de même!
Et l’autre reste tout bête.
Il a pu, grâce à Dieu! la retirer de son bastringue et la mettre dans
ses meubles, voire lui louer ou lui acheter un bel hôtel avec une
grille. Le soir de la prise de possession, Concha, selon son habitude,
déclare forfait, se fait embrasser furieusement par l’éphèbe Morenito,
et le lamentable Mateo Diaz, nargué et enragé, s’abat comme une masse,
pantin lourd et cassé, devant la grille symbolique, dans un passage de
masques.
Mais le pantin a du ressort: lorsque Concha vient le relancer chez lui
et lui cracher de nouveaux sarcasmes, il commence par où il aurait dû
commencer, la roue de coups, la laisse pâmée et ravie; elle est à lui,
plus vierge que jamais, et à jamais pantelante et soumise.
Il n’y a pas un abîme trop grand entre le style somptueux, les
descriptions merveilleuses de Louys et les réalisations toujours un
peu brutales des décors et de la mise en scène. Le drame est réel--et
fort bien joué. M. Gémier est un Mateo très convaincu, très vibrant;
il n’est pas joli, joli, mais il sait être très pantin. Il se souvient
d’avoir joué _Ubu roi_. MM. Rouyer, Saillard, Lluis, Marchal, Piéray,
Dumont sont aimables, violents, caressants, excellents.
Mme Dermoz a de l’abatage, du _chic_, de l’émotion; Mme Bade a de la
bonhomie, Jeanne Fusier a de la fantaisie, Zerka de la diablerie; Mmes
Miranda, Noizeux, Batia, etc., sont exquises. Mais l’événement, ce
devait être, ça été Régina Badet. Le rôle de Concha, très convoité,
comme on sait, lui a été donné par droit de conquête. Elle a été
tout à fait jeune, tout à fait désintéressée, tout orgueil et toute
fantaisie, comme une pigeonne, comme un cabri; elle a chanté, miaulé,
parlé, dansé en ange et en démon, a dévoilé des trésors de lis et de
rose, de candeur et d’agilité; elle a été l’aile et le poignard, le
poison et la rose. Et il ne faut pas oublier, en cette Espagne, la
guitare de M. Amalio Cuenca, qui fait des prodiges et qui nous amène un
peu du pays de Zuloaga et de Perez Galdos.
_18 décembre 1910._
[Vignette]
THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Les Noces de Panurge_, pièce en cinq
actes et six tableaux, en vers, de MM. Eugène et Édouard ADENIS.
C’est tout gentil, tout aimable et tout frais. Et le théâtre a fait les
plus grands frais pour nous offrir un spectacle admirable. On rit au
carrefour, on rit à table, on rit du juge et l’on rit du sergent. Vous
me direz que c’est assez facile. Vous me direz... mais vous m’en direz
tant que j’aime mieux noter, en codicille, qu’on rit partout, voire
dans un couvent.
Ce n’est pas tout Rabelais. Ce n’est pas tout Panurge. Nous verrons,
cet hiver, le _Pantagruel_ débordant du regretté Jarry et de Claude
Terrasse. Les frères Adenis, qui sont les plus sympathiques des
frères, n’ont pas eu l’ambition de mettre à la scène la moelle, les
images, les symboles, les mystères, les indécences et les amphigouris
de l’inextricable philosophe de _Gargantua_. Ils ont fait du
pantagruélisme sans Pantagruel. Et leur Panurge est si gentil, si
bénin, qu’il est à croquer.
C’est un bon escholier qui raille à peine les Sorbonnards et les
archers, qui ne fuit sur les toits que pour le plaisir, qui hésite
à épouser avec la plus gaillarde cabaretière, le cabaret le plus
achalandé, et qui n’est pas loin de s’attendrir lorsqu’il s’aperçoit
que la jeune pucelle qui vient de le sauver de la prison et de la hart,
n’est autre qu’une certaine Bachelette, avec laquelle jadis il joua,
enfantelet, aux abords de la Loire dorée. Mais voici que des amis, le
lettré Rondibilis et l’ymagier Cahuzac, lui apportent le redoutable
arrêt de je ne sais quelle sorcière: il sera cocu! Il fuira toutes les
femmes: adieu! adieu!
Mais il reste les farces: il s’agit de permettre au noble parrain de
Bachelette, le seigneur de Basché, de battre et martyriser l’huissier
Chicanou, au nom des coutumes des noces tourangelles, où l’on brime
les invités: rien de plus simple! Panurge fera semblant d’épouser
Bachelette! L’huissier sera terriblement fustigé! Et de rire!
Et les noces se font. Cortège merveilleux et comique! Entrées
truculentes! Mais ne voilà-t-il pas qu’un vrai prêtre, ennemi de
Panurge, s’est substitué au faux desservant, et que le mariage est
valable et excellent? Cependant que le Chicanou est rossé, la gente
Bachelette et le sournois Panurge vont prendre, en une demi-teinte
d’émotion, leur parti de leur délice, lorsqu’une dernière crainte
chasse le sinistre époux de son plaisir légal. Une épouse! Oh! oh!
Cocu! Ah! ah!
Réfugié dans un monastère franciscain, battu et content, satisfaisant
à sa goinfrerie, il est rejoint par un moinillon qui n’est autre que
Bachelette, et, ne boudant plus contre son cœur, il revient à Paris,
empêche son épousée d’obtenir l’annulation de son mariage, est heureux
envers et contre tous et nous invite à en faire autant.
Cela ne se passe pas sans défilés, costumes, ânes, chevaux, litières,
fontaines et autres splendeurs. Les vers ne cassent rien, mais ont leur
mérite et leur sincérité. C’est très plaisant, très vivant, très allant.
Distribuons des palmes et des couronnes à M. Krauss (Basché), qui a de
la rondeur et de la fureur; à MM. Chameroy, Térestri, Duard, Darsay,
Philippe Damorès, Cintract, Bussières et Degui, etc., etc.--ils sont
cinquante--qui sont épiques, violents et hilares; à M. Maxime Léry, qui
est un Chicanou de vitrail burlesque; à Mlle Andrée Pascal, qui est
exquise d’ingénuité délicieuse en Bachelette; à Mlle Cerda, qui a des
formes et de l’accent; à Mmes Lacroix, Alisson, Prévost, Marion--elles
sont mille--qui sont charmantes; à Mlle Sohège qui est le plus divin
patronnet, et enfin à M. Félix Galipaux (Panurge), qui est étonnant de
verve, de prestesse, de pétulance, qui, jusqu’à l’âge de Mastuvusalem,
aura quinze ans, et qui, à son génie d’acrobate, joint une jeunesse de
sentiment et un brio éblouissants.
Les décors de MM. Bertin, Amable et Cioccari, les costumes, tout donne
à cette illustration en marge de Rabelais une note chatoyante qui va
de Robida à Henri Pille et ressemble à un éternel ballet. Et l’on a
applaudi fort légitimement.
_21 décembre 1910._
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Roméo et Juliette_, drame en
deux parties et vingt-quatre tableaux, de William SHAKSPEARE,
traduction intégrale de M. Louis DE GRAMONT.
Nous n’avons pas vu Footitt. Ces temps-ci, c’était toute la question de
l’Odéon, tout Antoine et tout Shakspeare. Le grand effort littéraire
de Louis de Gramont, l’immense effort artistique d’André Antoine, la
tragique suavité de l’œuvre du grand Will, tout disparaissait derrière
l’aube du clown national et international. Eh bien! nous n’avons pas vu
Footitt.
Avons-nous vu _Roméo et Juliette_? La traduction intégrale, hélas! en
vers plus ou moins blancs, la mise en scène merveilleuse, les costumes
éclatants, les décors ingénieux et beaux, les accords, la furie, la
tristesse, la passion douloureuse du grand Berlioz, interprétées par
l’orchestre Colonne avec l’harmonieux Gabriel Pierné, c’est d’une
conscience, d’un ordre, d’une succession sans pitié. C’est beau à
en mourir, avec les héros--et c’est assez écrasant. Je ne ferai pas
l’injure aux lecteurs de ce journal de leur conter la touchante et
atroce histoire de Juliette Capoletta et de Romeo Monteccio. Ces deux
victimes des haines de leurs familles et de leur propre amour vivent
dans tous les cœurs, cependant que leur tombeau de Vérone attire les
touristes et les amants. Gramont a mis tous ses soins à rendre la
fièvre, la férocité, la sauvagerie de l’époque moyenâgeuse à travers ce
voyant et cet ignorant de Shakspeare, la fougue de Roméo, bravant les
pires rancunes pour venir, sous un masque, à la fête de ses ennemis,
tuant, malgré lui, le cousin de sa secrète fiancée, Tybalt, sauvage
adolescent, sauvage amoureux, sauvage exilé--et M. Romuald Joubé a
été plus sauvage que nature, électrique de jeunesse et de passion,
romantique jusqu’à l’épilepsie. Juliette, elle aussi--c’est Mlle
Ventura--a du sang, de la fureur, un peu plus d’extase que d’innocence,
d’extase passionnée et gourmande: c’est que si, dans le texte, elle n’a
que quatorze ans, elle sait qu’elle mourra jeune et veut cueillir son
seul jour et sa seule nuit. Mais le duo d’amour à la fenêtre, mutin,
câlin, enfantin, forcené et infini, le duo du lit, au matin, enragé et
prédestiné, les entretiens avec frère Laurence où la magie et la mort
viennent faire leur partie, la soif de mort pour le délice sans fin et
la course au suicide, parmi le meurtre, ont toute leur puissance, leur
grâce et jusques à leur naïveté grandiose et précipitée.
La nouveauté, c’est autour de cette intimité traversée, un incessant
mouvement de décors pourtant monotones, une vie, enfin, qui s’agite et
se consume.
C’est poignant, historique, légendaire, effroyable. Aux côtés des
protagonistes, hissons sur le pavois la truculente, grésillante
et pourpre Barjac, nourrice épique, l’aiguë Kerwich et la dolente
Barsange, le noble Grétillat, le très noble Flateau, le bon
Desfontaines, l’horrifique Person-Dumaine, le hideux Denis d’Inès,
l’auguste Chambreuil, le galant Vargas et le délicieux Maupré. Gay a
de la rondeur et Desjardins, qui s’est voué à représenter les grands
hommes, a, à peu près, la tête de Shakspeare. Et, à défaut de Footitt,
le jeune Stéphen a été funambulesque un peu plus que de raison.
Souhaitons le pire triomphe à ce spectacle habillé, paré, réaliste,
fantastique, rythmique et caressant dans la terreur. Mais, à force
d’avaler du Shakspeare _intégral_, ne finira-t-on pas, hélas! à
partager l’opinion de cette vieille canaille de Voltaire qui, après
avoir inventé--ou presque--le grand Will, finit par en avoir assez,
presque jusqu’à le vomir?
Nous en reviendrons aux adaptations de Ducis.
_22 décembre 1910._
[Vignette]
THÉATRE DE L’ŒUVRE (_salle Femina_).--_Hedda Gabler_, drame
en quatre actes, d’Henrik IBSEN, traduction du comte PROZOR.
(_Première représentation à ce théâtre._)
Ce fut, il y a dix-neuf années, une date, un événement, un monument
de sensibilité et de snobisme, ce qu’on appelait alors un état d’âme,
ce qui était un état de nerfs, une crise--et des crises. La Nora, de
_Maison de Poupée_, avec Réjane, Hedda Gabler, avec Brandès, Ibsen,
avec la complicité d’Antoine, de Porel, d’Henry Bauër et de Jules
Lemaître faisandaient le tempérament de notre pays: la femme de
Scandinavie et de fatalité, l’instinct, la perversité, la complication
et la naïveté nous trouaient et nous enveloppaient de leurs phrases et
de leurs trames.
Aujourd’hui... Mais contons.
Fille d’un officier général, adonnée à des exercices de force, de
violence, d’hippisme et de tir, Hedda Gabler a épousé, par lassitude
et par hasard, un benêt de savantasse, docteur d’hier, professeur de
demain, Georges Tesman, qui n’a ni fortune, ni conversation. Après
un voyage de noces, sans joie, rentrée dans son trou de Norvège,
agacée de la visite d’une tante sans jeunesse et sans prestige, Hedda
reçoit une amie de pension, Mme Elvstedt, femme d’un juge de paix, qui
souffre atrocement; il s’agit d’un camarade, Eylert Loevborg, sorte
de génie qu’elle a sauvé des aventures et de l’ivrognerie, qu’elle a
rendu au travail et à la gloire et qui l’a compromise. Ça s’arrangera:
les Tesman l’inviteront et la médisance sera muselée. Mais il y a eu
des choses entre Hedda et Eylert: mordue des mille serpents de la
jalousie, de toutes les jalousies, enragée de n’avoir pu inspirer son
ancien soupirant, de ne pas compter dans l’existence, d’être rivée
à la médiocrité, Hedda n’a plus de mesure lorsque Eylert lui confie
qu’il a fait un chef-d’œuvre sans égal sur l’avenir et lorsqu’il la
taxe de lâcheté pour ne l’avoir pas tué jadis avec l’un des pistolets
de son général de père. Elle brise le bonheur et la communion de ces
deux âmes, Eylert et Elvstedt, défie le régénéré de boire, le rend
à l’alcool et l’envoie faire la fête avec cette chiffe de Tesman et
l’assesseur Brack, qui n’a ni grandeur, ni franchise. Ah! elle n’a pas
d’importance! Eh bien, d’un héros, elle a fait un pantin désarticulé!
Ce n’est pas tout: au cours de sa randonnée de nuit, et parmi divers
scandales, Eylert a perdu son manuscrit de lumière. Tesman l’a
retrouvé, mais lorsque le malheureux, fou de honte, vient proclamer
qu’il a déchiré son œuvre et finit par confesser qu’il a perdu son
enfant, Hedda ne se résout pas à lui rendre le fruit de ses veilles
et de ses rêves, puisque c’est l’enfant de cette Elvstedt--et elle
est en mal de maternité. Elle ne peut que lui donner un des pistolets
du général en lui disant de mourir en beauté, en beauté! Et Hedda
elle-même se tuera, après avoir brûlé le manuscrit d’idéal, après le
suicide du héros, après des désillusions et du néant, pour n’être pas
la proie de l’assesseur, après avoir vu que, grâce à des notes de
Mme Elvstedt, le manuscrit revivra; il n’y aura que des cadavres de
chair et de désespoir. Nous ne commenterons point cette œuvre et ces
mystères. Il faut louer l’exaltation et l’accablement de Lugné-Poë
(Eylert), l’insignifiance et l’habileté de Savoy (Tesman), l’astuce et
la stupidité de Bourny (l’assesseur Brack), la grâce et l’émotion d’Ève
Francis (Mme Elvstedt), la bonhomie de Mme Jeanne Guéret (la tante
Tesman), le pittoresque de Mlle Franconi. Quant à Mlle Greta Prozor
(Hedda Gabler), elle a Ibsen dans le sang, dans les yeux, dans ses
frissons et autres mouvements du corps. Son père a traduit l’auteur de
la pièce. Elle ne l’a pas trahi.
_10 janvier 1910._
[Bandeau]
THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Le Vieil Homme_, de M. Georges de
PORTO-RICHE.
Ç’a été non une répétition générale, mais une cérémonie, une solennité,
avec des allures d’apothéose. La Renaissance semblait un temple où
l’on n’entrait pas pendant les actes qui se devaient entendre dans
le pur silence: le texte était une infinie et diverse symphonie, et
si la ferveur ne s’était pas muée en enthousiasme, si la constante
admiration, si l’émotion et l’angoisse ne s’étaient pas soulagées
par des tonnerres d’applaudissements, on aurait cru assister à un
service divin et humain, avec les lenteurs d’usage: la fête dura cinq
heures d’horloge. Mais la pièce qu’on attendit quinze ans et qui erra,
incomplète, de théâtre en théâtre, fuyant sans cesse vers la plus
rare perfection, la pièce, forte, ardente et désenchantée, terrible,
et tendre, où le poète de _Bonheur manqué_ versa toute son expérience
des baisers et des meurtrissures, toute sa science des pardons,
des trahisons, des rechutes et des remords, tout son lyrisme et sa
sensualité, son humour même et sa douleur, cette tragédie classique et
biblique, cette parabole de caresses, de larmes et de sang, ce poème en
prose rythmée et pure s’est imposé à Paris et à l’humanité, dans son
texte et dans son esprit, dans sa fière intégralité.
Il parle aux nerfs, au cœur et à l’âme; il mord et déchire.
Jugez. C’est une famille d’imprimeurs, à Vizille, dans les Alpes, une
jeune famille: un père de quarante ans, une femme de trente-cinq,
un garçon de quinze ans. Ils travaillent: ils sont heureux. Michel
Fontanet dirige deux cents ouvriers et l’affaire sera bonne; Thérèse
Fontanet tient les livres avec passion et l’adolescent Augustin,
fragile et fiévreux, s’occupe de la composition, fait des notices pour
des rééditions romantiques et réalistes, lit, lit, rêve, s’exalte et
surtout adore sa mère, dont il a le tempérament sensible, câlin et
aimant. Il n’y a que cinq ans que les Fontanet sont dans la montagne et
dans les affaires. Avant, c’était Paris et son trouble: Michel était
terriblement infidèle et Thérèse atrocement malheureuse. L’époux s’est
rangé, après la ruine, est devenu sérieux et garde ses trésors de
tendresse pour son admirable femme et son bijou de fils: cette famille
goûte toutes les sérénités et toutes les douceurs. A peine si, de temps
en temps, dans la paix alpestre, Michel regrette le bruit des fiacres
de la grand’ville, ce qui fait enrager son ladre de beau-père, le sieur
Chavassieux.
Et voici que, dans cette ruche et cet ermitage, vient débarquer une
vague amie de Paris, Brigitte Allin, femme d’un marchand de pâtes
alimentaires, qui lui est indifférent, bonne mère de quelques moutards,
bonne fille bien vulgaire, pratique et si facile! La poétique Thérèse
a tout de suite horreur de cette grosse et belle femme et ne tient pas
du tout à la garder un instant sous son toit. Elle le dit tout net
à son mari, qui a beau avoir fait peau neuve: est-ce que le «vieil
homme» ne s’agite pas, ne renaît pas, ne grouille pas sous sa carapace
d’imprimeur? Elle se souvient de ses insomnies de jadis, de ses
tortures, de ses mille morts.
Mais le petit Augustin insiste: il a pris de la santé à l’insolente
santé de Mme Allin, il a retrouvé de son enfance à son approche, il est
transfiguré, rose, heureux. Thérèse invite cette fâcheuse Brigitte, qui
se laisse faire. Et à Dieu vat!
Trois semaines ont passé. Mme Allin est toujours là. Elle peint des
amours Louis XV sur les murs, mange terriblement, sourit à tous, ne
comprend rien à rien et est odieusement gentille et complaisante. Elle
est maternelle à ce Chérubin romantique d’Augustin, qui aime l’amour,
de loin, est espiègle avec Michel et ignore l’inquiétude, la haine
et le mépris de Thérèse, qui la voudrait aux cinq cents diables. Et
Michel, chez qui le «vieil homme» s’est réveillé tout à fait, lutine et
presse la douce Brigitte. On fait de la musique, on remplace Bizet et
Berlioz par Jacques Offenbach--et le jeu continue. Mme Allin finit par
se laisser convaincre: le bouillant Fontanet la retrouvera à côté, dans
sa propriété de la Commanderie.
Nous voici en plein dans le drame: Thérèse devine son malheur! Tout,
dans son intérieur, lui apporte un détail, une révélation, des feuilles
et des fleurs froissées, des papiers découpés, des riens; elle se
déchaîne; c’est une femelle en rage, une bête à qui on a pris son mâle;
elle secoue son père, tempête, rugit: elle chassera cette intruse,
dont elle devine, dont elle vit amèrement le délice et le crime, elle
chassera cette voleuse, elle chassera... Mais quelqu’un entre: le petit
Augustin.
--Qui dois-tu chasser, maman?
Et la mère a peur. Elle invente. Elle ment. Elle ment mal. Le triste
Augustin veut la confesser et se confesse: il aime Mme Allin, il
l’aime, de tout son être, de toute son âme: à sa sensibilité, il
fallait un début éternel. Et c’est une passion d’enfer et de ciel.
C’est du plus grand art et d’une beauté tragique; la mère doit se
forcer, se taire; l’enfant de seize ans est jaloux. S’il était jaloux
de son père, s’il savait, il se tuerait. Alors, la mère étouffe
l’épouse et l’amante, sourit aux deux coupables, demande à son mari
de partir quelques jours pour que l’enfant ne sache pas, demande à sa
complice de rester quelques jours pour calmer un peu la blessure du
petit. Quel supplice!
Et l’inconscient Michel est heureux! Il a fait une bonne affaire: on
lui a apporté trois cent mille francs! Il est content de lui, content
des autres. Il fait des difficultés pour aller à Paris: c’est la bonne
Allin qui l’en prie, mais il se fera payer sa complaisance. Le vieil
homme est toujours là! Le pauvre Augustin, après avoir dit tous ses
rêves d’amour et sa religieuse ferveur de l’adoration, comprend que
son père a été l’amant de sa déesse. Il mourra. Les deux époux se
retrouvent et la sublime Thérèse va pardonner lorsque l’idée du fils
absent, du fils qui est peut-être perdu dans la tempête, frappe au
cœur la mère: c’est déchirant. Et la terreur dure, dure. Le père ment
et veut se sauver: la mère reste mère. Elle ne veut plus songer aux
trahisons dont son mari veut la distraire: elle crie, elle maudit,
elle appelle. Et lorsque le frêle cadavre amoureux est apporté, elle
ne peut même pas laisser mourir son mari; ils pleureront ensemble et
ramasseront dans un deuil inconsolé les noires miettes d’un amour sans
foi.
Comment faire sentir, dans ce sommaire hâtif, la sensibilité, le
désespoir, la finesse, la violence, l’emportement et la minutie de
cette œuvre de fièvre et de patience, comment indiquer la richesse
de sentiments, de _mots_, de _couplets_, la vérité d’observation, la
cruauté et la pitié, la vie enfin, intime et débordante, secrète et
éternelle de ce _cantique des cantiques_ désabusé, de cet _Ecclésiaste_
lyrique, de ce drame, enfin, où il y a tout l’amour et toute la peine?
C’est admirablement joué. Tarride (Michel) est le charme et
l’inconscience mêmes et il n’en émeut que davantage; André Dubosc
(Chavassieux) a dessiné la plus amusante silhouette de vieux grigou
égoïste et paillard; Mlle Liceney est sympathique et délicieuse, et
Mlle Vermell est une pittoresque, âpre et délurée servante. Dans le
personnage de Mme Allin, notre nationale Lantelme a été ébouriffante
de naturel, de gentillesse, de gaieté et de bonne volonté. Quant à
Mme Simone (Thérèse), elle est prodigieuse de force, de tristesse, de
passion; elle a des cris et des nuances inoubliables. Et, dans son
rôle divers et écrasant d’Augustin, dans son travesti fatal, Mlle
Jeanne Margel est admirable de mélancolie, d’enthousiasme, de gaminerie
caressante et terrible, de prédestination, d’éloquence harmonieuse, de
gestes, de mines, de silences. Dans le simple et majestueux décor de
Lucien Jusseaume, elle me rappelait une pauvre petite inconnue qui,
au cœur des mêmes Alpes, se suicida jadis à quatorze ans en laissant
cette lettre: «Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de
mourir sans plaisir.» Mais Georges de Porto-Riche croit à la peine, au
plaisir, à la vie...
_11 janvier 1911._
[Vignette]
AU VAUDEVILLE.--_Le Cadet de Coutras_, de MM. Abel HERMANT et
Yves MIRANDE.
Ce n’est pas aux lecteurs de ce journal que j’ai à présenter les héros
de la nouvelle pièce en cinq actes de MM. Abel Hermant et Yves Mirande.
C’est de nos colonnes que s’égaillèrent, il n’y a pas trois ans, ce
falot et impulsif Maximilien de Coutras, gosse dégénéré et charmant;
ce Gosseline, Pic de la Mirandole cynique et ingénu, et toute cette
sarabande de fantoches mâles et femelles que nous avons retrouvés ce
soir. La merveille est d’avoir pu faire une pièce de ce qui avait, par
miracle, empli un livre--ou deux.
On sait, depuis trente années, l’incomparable aisance de M. Abel
Hermant à tout saisir, à tout traiter, à faire de tout une chose à
son ironie, à son esprit, à sa juridiction. A l’exemple de Platon,
il a des personnages changeants, mais de tout repos (puisqu’il les
fait et les défait à sa fantaisie) et qui disent son mot, ses _mots_
et ses phrases sur le présent, le passé, l’avenir, l’Histoire,
l’anecdote et la légende. En ces derniers temps, il s’est plus attaché
aux choses du jour et de la veille--et cette _Chronique du Cadet de
Coutras_ s’emparait, à vif, des événements, des incidents, des potins,
d’aventures brûlantes, d’aventures plus lointaines qu’elle animait,
qu’elle mêlait, qu’elle mettait en œuvre et en action.
De là à les mettre en actes--et en cinq actes!... il n’y fallait que la
vigoureuse jeunesse de M. Yves Mirande qui ne doute de rien, jointe à
la subtilité mûrie de l’auteur d’_Ermeline_, qui doute de tout. Et cela
donne un chaud-froid aristocrate et peuple, très jeune, un peu trop
jeune, trop exactement tiré des articles que nous connaissons mais où
il y a de la vie, du mouvement, du sentiment et de l’émotion.
Je n’ai pas à rappeler que l’adolescent et pauvre marquis de Coutras,
confié par son oncle le duc au précepteur Gosseline, à peine adulte,
fait avec lui les quatre cent dix-neuf coups, fréquente les hétaïres
Irma et Lucienne, les fait fréquenter par son cousin Hubert, par
son ami, le milliardaire Coco Sorbier, encore mineur, par son garde
du corps, le frénétique Fauchelevent, camelot de tout ce que vous
voudrez et qu’il a, comme il le dit lui-même, plus de délicatesse que
d’honnêteté.
Il n’éprouve aucune répugnance à faire des faux ou presque--et a une
grande peine à se savoir trompé. Vous savez aussi que Coco Sorbier est
tuberculeux, que les trois amis, Gosseline compris, mousquetaires de
la Troisième une et indivisible, vont aux houzards, que Coco Sorbier,
après avoir fait arrêter Maximilien, meurt d’attendrissement entre ses
bras, que Maximilien a été blessé au cours d’une grève non sans avoir
tué son ancien ami, un ouvrier, et que la fortune de Sorbier va au
cadet de Coutras et à Gosseline.
Au théâtre, les deux derniers actes, un peu montés de ton, ne nous
donnent que l’agonie de Coco, discrète et distinguée, dans son petit
château de garnison et à l’hôpital militaire, et l’apothéose du cadet
de Coutras, médaillé pour avoir sauvé son capitaine.
Il y a des mots, presque tous les mots, même des chroniques qui
ont perdu de la saveur, des remarques qui ont de la bouteille, des
raccourcis qui exigent la lecture des volumes, mais ça a de l’allure et
même de la gueule, car M. Mirande a accroché aux sarcasmes de l’auteur
d’_Eddy et Paddy_ des termes d’argot et de haulte gresse. On hésite
entre le sourire et l’émoi: c’est très curieux--et assez long, assez
menu, non sans hésitation.
Les décors sont parfaits et l’interprétation fort brillante: M. Jean
Dax est un Gosseline un peu vulgaire mais fort; M. Roger Puylagarde
est un peu trop jeune et trop forcené en Maximilien, tour à tour trop
féminin et trop mâle; M. Becman est un Coco Sorbier très _coco_ et
très toussotant, M. Joffre est un duc épique à empailler vivant, M.
Baron fils est un énergumène trop doux, M. Lacroix est fort gentil, MM.
Luguet, Vertin, Charrot, Chartrettes, etc., etc., sont excellents.
Mme Jeanne Dirys est une Irma séduisante et attendrie, Mlle Ellen
Andrée est la plus effarante des manucures, la plus inquiétante des
marchandes à la toilette; Mmes Théray et Vallier sont aussi duchesse et
marquise que possible; les deux Fusier sont charmantes. Enfin, il faut
louer l’effort de Mlle Dherblay, qui a été exquise dans le personnage
de Lucienne: elle remplaçait, au pied levé, cette délicieuse et
poignante Annie Perey, qui se faisait une fête de créer ce rôle: elle a
été, elle est encore à la peine; qu’elle soit à l’honneur.
Mais pourquoi diable MM. Hermant, Mirande et Porel donnent-ils
un pantalon de sous-officier à un garde-manège et une tenue de
sous-intendant à un médecin principal?
[Bandeau]