Juliette Darcourt est une duchesse toute molle et d’un savoureux

comique rentré, Mmes Copernic et Valois sont des soubrettes

délicieuses, MM. Bouchez, Dieudonné, Legrand et Barklett sont

excellents.

Diane, c’est Monna Delza, échappée d’une fresque de Botticelli,

virginale, gamine, enamourée, évaporée, avec des yeux d’ange,

orgueilleuse dans la volupté et la mort, exquise et fatale. Il est

inutile de dire que M. Dumény (Marcel Armaury) est égal à lui-même et à

la perfection ardente et dolente.

Pour Berthe Bady (Fanny Armaury), j’ai cru dire, en passant, sa

fascination mélancolique, son charme incessant et comme involontaire

de résolution, de renoncement, d’amour honteux et tutélaire, de force

amère, de grâce souveraine et nostalgique: elle fait entendre une voix,

des voix dont nous nous défendons et qui amènent le ciel secourable et

la terre nourricière, la famille et les souvenirs qui attachent, une

voix de cœur, intime, harmonieuse, qui prend, qui tient.

Mais des mots ne suffisent pas à ce miracle vivant qu’est Berthe Bady

dans _la Vierge folle_, au miracle vivant, saignant et pensant qu’est

ce drame triomphal, cette pièce de poète.

_25 février 1910._

[Vignette]

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Une Femme passa_..., pièce en trois

actes, de M. Romain COOLUS.

La huitième plaie d’Egypte, d’Asie, de France et d’ailleurs, c’est une

femme du monde qui danse, qui sait danser, j’entends qui danse comme

Zambelli, Trouhanowa, Napierkoswka ou Cléo: rappelez-vous l’aventure de

la princesse Salomé, qui fut si fatale! Mme Suzette Sormain, qui danse

à ravir, ne peut--et pour cause--s’offrir ou se faire offrir la tête

de saint Jean Baptiste, que d’aucuns appellent Iokanaan: elle n’a pas

de tétrarque sous la main ou sous les pieds. Elle ne peut que capter

le cerveau et le cœur du capitaine Héricy, un des héros du Tonkin,

de Madagascar, de Sikasso et de l’Ouadaï; le cœur et le cerveau du

professeur Jean Darcier, docteur éminent, spécialiste des maladies

nerveuses: le premier, Don Juan de cape, de brousse et d’épée, n’a

jamais eu pitié des femmes; le second, bénédictin scientifique, s’en

est tenu, pour les choses de l’amour, à son exquise épouse, associée

merveilleuse et chaleureuse, tendre et dévouée: Suzette bouleverse

cette fantaisie et cette harmonie. C’est en vain que, au cours d’une

soirée chez les Charlines, Simone Darcier s’aperçoit du manège et tâche

à protéger, à emmener son mari: le mal est fait. Comme l’astrologue qui

se laisse tomber dans un puits, le neurologue s’est laissé tomber dans

un cas--un cas de neurasthénie.

Et comment! Ce vigoureux et laborieux quadragénaire s’est tassé,

aigri, lassé, affaissé: il a des impatiences d’enfant gâté et

de vieillard gâteux, va dîner et souper en ville, et se permet

même--horreur!-d’aller au théâtre. Et il lui suffit d’un mot de sa

maîtresse, d’une promesse de rendez-vous pour le jeter dans une joie

folle, dans une crise de familiarité affectueuse, dans une hilarité

d’adolescent; le docteur n’a pas eu de jeunesse et son équilibre n’est

pas solide! Hélas! quelqu’un vient troubler la fête: un client--et

quel client! C’est l’irrésistible et papillonnant capitaine Héricy,

devenu une loque vacillante, secouée du désir de tuer, du besoin de

se tuer! Et c’est une femme qui l’a mené là, à force de le berner, de

l’épuiser, de se dérober! Héricy est jaloux, en outre: il a trouvé une

lettre enflammée!... Vous savez que la femme est Suzette Sormain, que

la lettre est de Darcier: le drame n’éclatera pas encore. Le docteur

n’écrira pas d’ordonnance pour ne pas se trahir: il n’a pas peur, mais

il a la mauvaise fièvre de se rendre compte de son malheur à lui. Tout

à l’heure, il confondra, il injuriera, prostrera l’hypocrite Suzette en

la traitant de _saleté_--ce qui devient un mot de théâtre--mais il n’y

tiendra pas, et ira voir ce qu’elle fait de sa nuit.

Il n’en revient pas--et ne revient point. L’admirable Simone devient

folle: son époux s’est-il tué? A-t-il été assassiné? Pas d’indice!

Un visiteur! C’est Héricy! Peut-être est-il un messager de bon ou de

mauvais augure: dans son émoi, Mme Darcier cite le nom de Suzette

Sormain. Bon! bon! Héricy repassera: il a compris! Et lorsque le

triste Jean Darcier a regagné le bercail pour repartir loin, très

loin, fourbu, vidé, désespéré, le capitaine le confond, l’outrage,

se jette sur lui: hélas! il est si faible qu’une crise l’abat: il

faut le soigner! Voilà donc ce qu’une petite femme de passage, de

passade et de passe a fait d’une magnifique intelligence et de la plus

martiale énergie: deux ruines! Darcier qui n’est plus que l’ombre de

son ombre s’en ira cacher sa déchéance! Non! Non! Dans une très belle

scène, Simone pleure, supplie, pardonne, relève: le savant redeviendra

lui-même, par le travail, par le foyer, le médecin fera son devoir et

oubliera sa maladie en soignant, en sauvant ses malades: la mauvaise

femme n’a fait que passer: elle n’est déjà plus!

Cette crise est traitée nerveusement et fortement: Romain Coolus a

écrit une pièce sobre, nette et simple: pas de mièvrerie, pas de jeux,

pas d’afféterie. C’est d’un style sûr, pur--et très théâtre. Dans de

pittoresques et heureux décors de Lucien Jusseaume, les personnages

s’agitent à la perfection: M. Bullier est très cordial et très comique;

MM. Berthier, Trévoux, Laforest, Cognet et Gambard sont excellents;

Mmes Camille Delys, Jane Sabrier, Jahde et Stylite sont charmantes;

Mlle Dorchèze fait une très curieuse silhouette de doctoresse, et Mme

Catherine Laugier est la plus dévouée, la plus délicieuse des amies.

L’effroyable Suzette, c’est Mlle Louisa de Mornand, qui, de sa danse,

de son sourire, de sa voix, est l’ensorcellement même. M. Capellani

(Héricy) montre tragiquement quel veule néant la passion peut faire

d’un guerrier; M. Tarride (Jean Darcier) est charmant, puissant, jeune,

amoureux, puis vieillit avec une impressionnante rapidité, des élans,

une fougue hystériques, un accablement et un désespoir de très grand

art.

Et Simone Darcier prend la figure et l’âme de Marthe Brandès.

C’est dire si le rôle est tenu et si toute la flamme de tendresse,

d’angoisse, de délice honnête et tutélaire, de navrement et de

rédemption brille et irradie, magiquement, dans la belle et brave pièce

de M. Romain Coolus.

_25 février 1910._

[Vignette]

THÉATRE RÉJANE.--_La Flamme_, pièce en trois actes, de M. Dario

NICCODEMI.

M. Signoret a fort brillamment débuté, avant-hier soir, dans l’emploi

de pince-sans-rire. Après la chute du rideau sur le troisième et

dernier acte du drame de M. Dario Niccodemi, il s’avança et prononça

solennellement:

--Mesdames, messieurs, la pièce que le théâtre Antoine...

Mme Réjane vint précipitamment et gentiment lui faire rentrer le

_lapsus_ dans la gorge.

Mais ce n’était pas si bête! Un peu exagéré, tout de même. Le

Théâtre-Libre, un soir quelconque, ou mieux, un vague théâtre

d’avant-garde, un bon petit théâtre à côté...

C’est que, après le noble et grand triomphe du _Refuge_, l’an dernier,

M. Niccodemi s’est un peu trop abandonné à sa nature, qu’il a péché

par excès de confiance en soi et de conscience--dirai-je littéraire?

qu’il a marché tout roide et tout fort, sans assez éclairer sa

lanterne. Il nous a donné trois actes violents, en raccourci--et ils

semblent longs--une action simpliste qui est pleine de complications

et de subtilités, une tragédie cinématographique qui n’est pas sans

obscurité. Familier des tropiques, commensal du soleil, camarade des

volcans, parent du Stromboli et du Chimborazo, l’auteur se croit en

communion avec nous, Parisiens de pluies et de brumes: il imagine que

nous sentons la chaleur lourde, électrique, mauvaise conseillère,

atrocement tyrannique de la Sicile où il situe son fait divers; eh!

est-ce qu’un décor, à la cantonade, nous souffle, à nous, le paroxysme

et la folie? est-ce qu’une paysanne pittoresque qui passe, la cruche

à l’épaule, nous rend un paysage embrasé, magnifique et maléfique?

Est-ce que, même, trois ou quatre palmiers sur toile ont pu jamais

nous évoquer les fièvres et le _cafard_ de la brousse africaine? Nous

ne pouvons prendre chaque personnage qu’en soi, sans nous arrêter à la

latitude et à la température! Et, au reste, _la Flamme_ pourrait brûler

et dévorer aussi bien à Nanterre ou à Palaiseau qu’à Taormine!

Or donc, voici, dans une villa de Sicile, un jeune couple, M. et Mme

Dauvigny, et la jeune femme, en secondes noces, du père de Geneviève

Dauvigny, Françoise Vigier. Geneviève crève de jalousie: elle a cru

démêler une intrigue entre sa belle-mère et son mari. Il est vrai

qu’Antoine Dauvigny est un ami d’enfance de Françoise, qu’il l’a

peut-être aimée de loin, jadis, mais pouvait-il unir sa misère à sa

pauvreté? Il a été sincèrement heureux de la voir épouser son patron,

son protecteur, son père adoptif, dont lui-même devenait le gendre;

mais voici que ses sentiments secrets se réveillent et se révèlent, sur

un mot méchant de sa femme: il se confesse à Françoise, qui résiste,

qui lui rappelle ce qu’il doit à son bienfaiteur, qui est toute pudeur

et tout sacrifice; ils seront malheureux tous les deux, voilà tout!

Mais la panthère déchaînée qu’est Geneviève a appelé d’urgence son

père. Vigier débarque, farouche et muet: il ne répond pas aux saluts et

rumine d’atroces projets.

Le voici dans l’exercice de ses fonctions d’inquisiteur et de bourreau:

il tâche à arracher des aveux à Françoise et à Antoine, séparément,

puis il les confronte. Un peu trop vite pénétré de l’astuce du pays,

il feint de s’adoucir, de se lasser, d’abdiquer, arrache à sa femme

et à son gendre un lamento d’amour, une fervente et mélancolique

déclaration, puis se redresse, hideusement: ainsi, c’était vrai!

Horreur! Il cassera tout, s’en ira avec sa fille, et lui, qui aime

encore--et comment!--lui qui est trahi par ses créatures, souffrira de

longs jours, toute sa vie, et sa fille aussi! C’est un inacceptable

sacrifice: Françoise et Antoine sont acculés au renoncement. Les

Dauvigny fileront purement, simplement, sur l’heure.

Mais, tout de même, Geneviève est un peu trop ce que, dans la

première version de _Boubouroche_, Georges Courteline appelait «un

petit chameau». Elle écrase de dédain et d’invectives son héroïque

belle-mère, submerge de sarcasmes et de menaces son mari plein

d’abnégation: ah! ils auront une jolie existence, les uns et les

autres! Humiliation constante pour Antoine, humiliation, servitude et

torture pour Françoise, que le barbare Vigier gardera étroitement dans

le plus sauvage exil. Une seconde avant le départ sans retour, Dauvigny

n’en peut plus: il supplie Françoise de l’arracher à son cauchemar, de

partager sa vie errante et misérable; elle se débat encore, refuse,

mollit, se laisse emporter enfin. Hélas! c’est une fuite brève: une

carabine qui se trouve là, providentiellement, permet à la sauvage

Geneviève d’abattre sa belle-mère, d’éteindre la mauvaise flamme. Il

n’y a plus que de la nuit.

Cette pièce brutale et nuancée fera verser des larmes et M. Niccodemi

retrouvera sa veine admirable; il a assez d’avenir pour qu’on se

permette envers lui quelque sévérité. Je lui souhaite, au reste, pour

sa pièce présente, le plus long succès: l’interprétation le mérite.

Vargas (Antoine Dauvigny) est chaleureux, sincère, ému et véhément;

Claude Garry (Vigier) est terrible d’attitude, tragiquement trompeur,

angoissé, éloquent et douloureux; Bosman est un bon domestique et Mlle

Diris une accorte soubrette.

Mlle Rapp est une image charmante de Sicilienne; Mme Sylvie (Geneviève)

garde, dans sa fureur infinie, sa grâce, sa force et sa vérité, et

est harmonieusement forcenée, et Réjane (Françoise) est un miracle

de résignation et de charme, d’amour contenu et débordant, de poésie

triste, de fatalité. C’est admirable.

Signoret n’a pas de rôle, mais, comme vous savez, il s’en fait

lui-même, au moins un soir.

_28 février 1910._

[Vignette]

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_1812_, pièce en quatre actes, en vers,

de M. Gabriel NIGOND.

Après avoir usé d’une prose savoureuse, caressante et simple pour

chanter le Berry, ses gens et George Sand, après avoir fait le meilleur

emploi du vers ample et aisé, souple et comique pour railler Hercule

dans _Keroubinos_, à la veille de faire jouer, toujours en vers, une

_Mademoiselle Molière_ (en société avec feu Leloir), M. Gabriel Nigond

nous donne, en vers encore, une pièce historique et philosophique,

violente, dolente, amère, éloquente et tragique, une image d’Epinal en

noir et rouge, volontairement simple, morne et atroce.

1812! L’année du destin! ce n’est pas un «admirable sujet à mettre en

vers latins», voire en vers français. «Des vers! disait Danton à Fabre

d’Eglantine dans la charrette du bourreau, nous en ferons d’ici huit

jours plus que nous en voudrons!» 1812! L’horreur déborde et submerge

toute poésie: «Il neigeait!» écrit Victor Hugo--et c’est tout! Cette

ruée de gloire joyeuse, d’héroïsme entraînant qui se brise contre les

éléments, cette marche de parade qui s’arrête court devant un incendie

et qui devient une fuite à tâtons, dans des rafales et des assassinats,

cette misère soudaine, étroite et géante, la faim, la soif, le froid,

la médiocrité, la bassesse du danger, la mort sournoise qui guette les

plus braves et les plus grands, la poursuite harcelante des cosaques

couchés sur leurs chevaux-loups, la vermine envahissante, la trahison

des hommes et des choses, du feu et de la glace, voilà le bilan de

la lutte entre le génie divin de Napoléon le Grand et le mysticisme

fataliste d’Alexandre de Russie, du duel entre l’Occident en marche et

l’Orient rétrograde, jusqu’au moment où l’Empereur des Français fuit ce

cauchemar, menacé dans Paris même par le coup de main génial du général

Malet--et ses soldats continuent à errer, à mourir sans lui!...

Cette épouvantable épopée n’est pas scénique: c’est un cinématographe

d’enfer. M. Gabriel Nigond ne nous a offert ni l’incendie de Moscou, ni

le passage de la Bérézina; nous n’avons que des épisodes--et c’est bien

assez.

Dans un village lorrain, règnent l’enthousiasme et l’angoisse: c’est

la levée en masse. Les conscrits de plusieurs classes sont appelés

ensemble, jusqu’aux infirmes--ou presque. Les deux fils Archer vont

partir: l’aîné, Jean, dit Janet, s’en va simplement, magnifiquement.

Jusqu’au dernier moment il forge et bat l’enclume; le cadet, François,

est moins décidé.

Leur mère, la cornélienne Catherine, se résigne à l’absence, malgré

les blasphèmes et les hurlements de la vieille Mautournée dont le fils

ne revient pas de l’armée: le père Faroux vante l’Empereur et le jeune

Claudin, tout frêle, reviendra pour sa fiancée Annette, tandis que

Jean Archer rejoindra, plus tard, sa promise Francine. Mais Francine

est aimée de François Archer qu’elle aime! Quand les conscrits seront

rassemblés sur la place, au bruit des tambours et des clairons, un

appelé manque: c’est François qui a pris la fuite: il est déserteur!

Dès lors, nous vivons le poème du regretté Victor de Laprade, _Pernette

ou les Réfractaires_; mais Francine ne se contente pas d’aller porter

des provisions dans les bois, à l’insoumis épuisé et traqué; elle le

reçoit à la maison, à l’insu de la mère Archer! Un beau soir, sur

la dénonciation du vieux traître Faroux, les gendarmes cernent la

demeure, fouillent, furettent; la mère Archer, réveillée, leur fait,

inconsciemment, découvrir la retraite de son fils, qui bondit, mais

trop tard. Une carabine de maréchaussée l’étend sanglant et la mère

ne peut que demeurer seule auprès du cadavre ou du quasi-cadavre de

François, car le malheureux respire encore!

Voilà pour le déserteur! Voyons pour le brave guerrier! Et c’est la

Russie: un mal blanc! C’est la suprême horreur de la déroute, la

débandade, le lent et pénible grouillis des débris de toutes armes,

des épaves plus ou moins armées des corps d’élite et de la ligne,

chevau-légers, lanciers, grenadiers, fantassins; tout est gelé, tout

roule, tout meurt. Une cantinière au grand cœur ranime les blessés qui

lui plaisent et chante aux étoiles absentes, au ciel en congé sa foi

dans les armes françaises et son culte pour Napoléon. Surviennent nos

vieux amis Claudin et Jean Archer, dit Janet, l’un soutenant l’autre.

Et, après de belles paroles de pitié, d’héroïsme, de désolation et de

grandeur, les boulets qui font rage rasent les deux bras de Janet, qui

était en mal de dévouement. Et ce sont encore de beaux vers, tristes.

Puis, c’est le retour au village, trois ans après, après les

humiliations de la captivité et les hasards du vagabondage à travers

les routes. La Mautournée exulte d’avoir retrouvé son fils sain et

sauf: qu’adviendra-t-il à la Catherine? Voici Claudin, tout neuf, tout

frais, qui saute au cou d’Annette. Mais Jean? Il n’ose venir: il est

tout honteux; il n’a plus de bras! Et quand il vient, ne pouvant ni

étreindre, ni boire, quand il voit que son frère le déserteur, bien

portant, rose et gras est l’amant, le mari de Francine, il voudra

mourir sans pouvoir se détruire, partir sans pouvoir ouvrir la porte

et restera, par pitié, auprès de sa mère, inutile, incapable d’effort,

paquet vivant et souffrant, laissé pour compte de la mort et de la

gloire, fantôme opaque et incomplet.

Eh! monsieur Nigond, il se souviendra! Il aura des récits immortels et

sera l’idole de son village, l’étendard magnifique et criblé, déchiré,

qui atteste et éternise la Patrie! Il ne forgera plus, de ses bras!

Mais je n’insiste pas: vous n’avez pas voulu, n’est-ce pas? faire

l’apologie du déserteur en regard du martyre du soldat? C’est une

aventure que vous avez contée en vers éloquents, faciles, bien frappés,

parfois sonores et héroïques. Bien! Vive l’Empereur!

Et mettons à l’ordre de l’armée Jeanne Cheirel, cantinière épique,

maternelle, vibrante, touchante, qui a toute la pitié du roman russe,

toute la bravoure des chansons de geste, Jeanne Éven qui est une mère

tremblante et digne, pleine de tendresse et d’autorité, Yvonne Mirval,

qui est une amoureuse tendre, décidée et énergique, Jeanne Fusier qui

est toute gentille et tout aimante, Léontine Massart, qui a buriné

en deux tons éloquents la silhouette de la Mautournée qui déteste et

adore avec feu pour son fieu. Louons civilement le chaleureux et

sincère déserteur Georges Flateau (François), et présentons les armes

à Lhuis, un Claudin cordial, jeune, exubérant, puis joliment épuisé;

à Maxence (le père Faroux), patriote jusqu’à la délation; à Saillard,

Marchal, Marcel André, Kerguen et Dujeu, soldats malheureux, et à

Firmin Gémier, qui est simple, de bonne volonté, de belle souffrance,

de sublime désespoir. Relisons _la Guerre et la Paix_, relisons surtout

_Victoires et Conquêtes_, et M. Gémier nous ferait plaisir si, dans un

des beaux décors de Bertin, il remplaçait les images de Georgin, qui

datent de 1840--et nous sommes en 1812--par des estampes à un sol, en

couleurs, de la rue Augustin.

_1er mars 1910._

[Vignette]

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_La Beffa_, drame italien en quatre

actes, en vers, de M. Sem BENELLI (adaptation, en vers français,

de M. Jean Richepin).

En dépit de ce que le nom de Mme Sarah Bernhardt et sa carrière parmi

les _Fédora_, _Théodora_ et autres _Tosca_ sembleraient indiquer, la

_Beffa_ n’est pas une femme: c’est ce que nous appelons une _blague_,

une _très, très sale blague_, une _brimade_, un mortel affront. Et

si vous songez que la chose se passe à Florence au début du seizième

siècle, au moment où la jeune Renaissance apportant de Grèce, en

un magnifique chaos, la poésie, la science et l’art, soufflait,

avant tout, une liberté de mœurs, un dérèglement insensés, où les

pires instincts, aiguisés jusqu’au paroxysme, s’alliaient à la plus

pernicieuse culture et à une finesse byzantine, où la perfection

croissait dans la plus élégante pourriture, où le crime, le génie, le

brigandage, le sacrilège et la débauche étaient étroitement unis, vous

voyez que c’est une belle fête!

Et c’est une fête pour Sarah Bernhardt. Après avoir interprété--comme

vous savez!--_Lorenzaccio_, voilà qu’il lui est donné d’incarner la

faiblesse pensante, la haine désarmée et puissante, l’amour trahi,

méprisant et veillant, la cruauté souriante, la rage indéfectible, la

ruse sauvage d’un seigneur débile et efféminé, d’un bouffon cauteleux

et tyrannique, fourbe par rancune et méchant, méchant, jusqu’à se

dégoûter lui-même, voilà qu’elle a à exprimer le ressentiment d’un

cœur mort, qui ne vit plus que pour l’horrible et hypocrite flamme de

dévastation, qu’elle n’existe plus que contre quelqu’un, et que c’est

une âme perdue dans la désespérance finale, et qui s’escrime contre la

force triomphante, qu’elle symbolise l’honneur aboli qui mange, mange

son bourreau: subtilité, férocité! Elle est bien un être du temps des

Médicis et un Médicis même, comme nous les peint Pierre-Gauthiez: un

amphibie orné, ambigu, armé, saoul de volupté et de désirs, implacable,

souple, avide, léopard, serpent et chacal.

La pièce de M. Sem Benelli triomphe inlassablement en Italie; elle est

ingénieuse dans son invention de tortures et son ingénieuse brutalité;

c’est tortueux et sûr, pathétique et direct, calculé et terrible: la

finesse nationale y trouve son compte, ainsi que le goût de l’amour et

l’amour de la _vendetta_.

Voyons la très fidèle, très habile et très poétique adaptation de M.

Jean Richepin.

Gianetto Malespini a été atrocement humilié par son rival Néri

Chiaramantesi, qui, non content de lui ravir sa maîtresse, la belle

courtisane Ginevra, l’a fait, aidé de son frère Gabriel, coudre dans

un sac, plonger trois fois dans l’Arno, non sans le faire larder, à

très petits coups de dagues et d’épées. Grotesque aux yeux de tous les

Florentins et de toutes les Florentines, honteux de l’existence que

son ennemi lui a dédaigneusement laissée, publiquement lâché et lâche,

Gianetto affecte de ne pas se souvenir et offre lui-même, lui, victime,

un souper de réconciliation. Il n’empoisonnera pas ses bourreaux: ce

serait trop peu pour sa haine. Il se laisse railler et presque battre,

encore! Mais il boit et fait boire et engage un pari avec Néri. Il

le défie d’aller dans un cabaret, en casque et armure, le glaive nu,

dans l’habit et la pose d’un croisé, d’un chevalier errant. Le pari

est tenu. Et, tandis que Néri part en guerre, le doux rêveur qu’est

Gianetto fait prévenir les buveurs du cabaret que Néri Chiaramantesi

est fou furieux et avise le souverain Laurent le Magnifique de certains

propos séditieux du même Néri. On va rire.

Et l’on rit! A Ginevra, affolée de la crise de folie de son nouvel

amant, Gianetto se présente, couvert des habits de ville de Néri, la

presse, la reprend, la caresse de mépris cependant que le dit Néri qui

s’est échappé, revient, l’écume à la bouche, interroge, s’épouvante,

menace: il est repris par les valets, des estafiers du Médicis! Quand

il est dûment lié, Gianetto s’intéresse atrocement à son sort, pour le

faire écumer, le touche, l’embrasse: il est tellement son ami! Ah! il

faut bien le soigner! Il tient à sa peau et à son âme!

On le soigne! Et comment! Attaché par les quatre membres aux bras et

aux pieds d’une rude chaise, les fers au cou, aux jambes et aux poings,

Néri, détenu dans la pire des maisons de fous et de force, est dûment

exorcisé et réduit à _quia_. Il s’agit de savoir s’il est possédé ou

seulement dément. Et son frère Gabriel est revenu de voyage et s’agite.

Gianetto tourmente son ennemi enchaîné, l’accable, l’excite. Mais

voici une aide: c’est une ancienne fiancée de Néri qui l’aime dans sa

détresse et veut le sauver. Restée seule avec lui, Lisabetta le calme,

le console, tâche à lui donner de l’espoir: qu’il fasse le fou, on le

laissera à elle comme une chose inexistante--et Néri fera le fou. Il

le fera merveilleusement, trompera jusqu’au médecin, mais ne trompera

pas Gianetto qui, à la lueur de sa haine, voit vivre et durer une haine

perspicace et atroce, qui, du souvenir de la _beffa_ qu’il a subie,

voit lever la _beffa_ suprême qui vengera la _beffa_ qu’il inflige au

faux dément. Mais il s’agit bien de cela. Il le délivrera, envers et

contre tous et contre soi! Et, dès que Néri est libre, dès que Néri est

dehors, Gianetto se laissera secouer par la plus épouvantable joie: on

ne l’a pas deviné, lui seul va jusqu’au fond de sa férocité: il rit,

rit, rit, en dément qu’il est! Sa _beffa_, sa _beffa_, à lui, est du

dernier cercle de l’enfer!

Car--vous l’avez deviné--lorsque Néri viendra poignarder Gianetto chez

Ginevra, c’est son propre frère, Gabriel, qu’il tuera sous l’habit de

son ennemi, et, fratricide, insensé, inhumain, il clamera sa plainte de

bête sous l’œil enfin satisfait de Gianetto vengé.

C’est un peu violent, brutal, raffiné, voire enfantin. M. Sem Benelli a

dû beaucoup souffrir pour arriver à cette maîtrise dans la _morbidezza_

et la perversité, dans l’amour patient du mal et je ne sais quel

sadisme dans l’usure de la loi du talion. Le robuste et saint Jean

Richepin a dû bien s’amuser à rendre ces mièvreries sanglantes, mais il

est tout apostolat: il adapte pour son plaisir, comme il fait des cours

publics et des conférences pour jeunes filles. Et c’est du très bon

travail.

Peut-être le public français n’aura-t-il pas pour _la Beffa_ la

frénésie séculaire de l’Italie: la neurasthénie n’est plus à la mode et

la lâcheté n’est pas populaire.

Mais Sarah Bernhardt est si belle! Jeune, trépidante, sournoise,

traîtresse, elle ment avec passion et sourit pour mordre: sa douleur

intérieure et secrète éclate dans ses périodes et ses silences, dans

ses gestes de joie et de fausse pitié: elle est extraordinaire de

ravissement infernal, bruyante, volcanique à la fin du troisième

acte: c’est de la plus effroyable beauté. Et Marie-Louise Derval

est impérialement belle, d’un charme souverain et caressant et si

harmonieux dans ses terreurs! Et Seylor est pure dans son verbe, qui

est comme un chant! Et Misley est angélique et délicieuse! Duard est

un docteur plaisant et grotesque à souhait, Worms est le plus suave,

le plus éloquent, le plus dévoué des écuyers; Laurent est un frère

généreux et passionné; Maxudian a de la majesté et de la bonhomie;

enfin, dans le rôle écrasant de Néri, Decœur a une satisfaction de

belle brute, un orgueil de bravache avantageux, une rage de bête

traquée, un abattement chaleureux, une dissimulation de prisonnier, une

fureur de vaincu sanguinaire qui donnent le frisson.

Et le public est remué, ému, terrorisé par ce drame où il y a des

sentiments effrénés, des costumes admirables, des tentures, des voûtes

bien reproduites, des sérénades, des cris, des lames, des armures, de

la fatalité voulue--et, en travesti violet pourpre, sous une perruque

noire et un voile de faiblesse et de méchanceté, les yeux, la bouche,

la grande voix et le grand cœur de Sarah Bernhardt.

[Vignette]

BOUFFES-PARISIENS-CORA LAPARCERIE.--_Le Jeune Homme candide_,

comédie en deux actes, en prose, de M. Pierre MORTIER; _Xantho

chez les courtisanes_, comédie en trois actes (dont un prologue)

en vers, de M. Jacques RICHEPIN, musique de M. Xavier Leroux.

Ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inattendu dans les deux petits actes

de cet ironique et brillant Pierre Mortier, c’est que le titre n’est

pas menteur: il s’agit bien d’un jeune homme candide--et comment! Ce

Gaston qui a peur de la liberté de propos et de gestes de sa fiancée

Madeleine, par ailleurs sa cousine, qui brise son mariage, qui se

laisse prendre aux fadeurs sournoises de Mlle Évangéline Tambour,

élève du Conservatoire, qui se laisse escroquer un baiser furtif et

terrible, qui se laisse menacer par le frère Martial Tambour jusques

aux justes noces, inclusivement, qui se laisse taper et cocufier par

son ami La Bréautière, prince du Pape (_sic_) et roquentin, qui laisse

embrasser sa cabotine de femme par le cabot Saint-Éloi, qui reçoit chez

lui une Totoche en jupe courte qui danse «Caroline», c’est une preuve

suffisante d’excessive candeur.

Il finit par se reprendre et se révolter, par retourner à l’amour

de sa cousine Madeleine, divorcée de son côté et mieux élevée,

à l’ancienneté, par ne plus trembler devant la colichemarde du

frère-bretteur Marius, par divorcer et épouser sa première fiancée.

C’est gentillet, avec des _mots_ de revue, de la bonne humeur et de

l’_humour_.

M. Rozenberg est excellent dans le rôle de La Bréautière; M. Henry

Lamothe est délicieux de bonne volonté et d’ahurissement en Gaston; M.

Arnaudy est sagacement féroce et M. Régnier a de l’aisance.

Pour Mlle Juliette Clarens, dont c’était la rentrée aux sites de son

premier triomphe, elle a été émue, mutine et charmante. Mlle Marie

Calvill, pleine d’autorité doucereuse et cynique, Mlle Alice Vermell,

les jambes nues et le corps en toute aisance, donnent de l’air et du

ton à ce proverbe moderne d’un très jeune auteur qui a le plus joli

passé et le plus riche avenir.

_Xantho chez les courtisanes_ est, comme son nom l’indique, une

initiation très spéciale, une descente aux enfers de volupté, une

incursion de l’honnêteté en mal de plaisir dans les gouffres les

plus savants de la caresse opportuniste et licencieuse. Mais l’art

de Jacques Richepin n’est pas brutal: il ne nous introduit pas tout

de go dans les arcanes du baiser, dans les écoles d’étreinte et de

stupre gracieux de Corinthe: ce sont les trois Grâces elles-mêmes,

Thaïs, Aglaé, Euphrosine, qui, toutes dolentes de leur béatitude et

de leur éternité dans le délice des champs élyséens, soupirent vers

les joies de la terre, et, doucement, en vers évocateurs, souples,

ailés et fléchissant un peu des charmes d’ici-bas, elles nous ramènent

à Corinthe, où l’on enseignait la beauté et les suprêmes plaisirs.

Saluons ces déesses bien disantes et parfaites, Mlles Florise

(Euphrosine), exquise, céruléenne et nostalgique; Moriane (Aglaé),

délice à peine vivant et si pensif; Marie Marcilly, majestueusement

mélancolique et tendre.

Et voici les courtisanes, en pleine action. Mais comment détailler

ces leçons de choses et de gestes, ces dessins de pensers soumis et

galants, ces raffinements présentés en raccourci, de vers souples,

faciles et qui font tout pour rester chastes dans la vérité la plus

éperdue?

Myrrhine, grande-prêtresse de l’Aphrodite des jardins et des chambres

closes, reçoit, après avoir congédié, un instant, ses actives élèves,

la matrone Xantho qui voudrait savoir comment retenir et garder

son fugace époux Phaon. Vous dire comment, un moment après avoir

appris les premiers éléments, après avoir mi-accueilli, mi-repoussé

l’irrésistible Lycas, Xantho assiste, derrière un rideau propice,

aux ébats de son mari Phaon, qui redevient un ancien chevrier, avec

l’omnisciente Myrrhine; comment elle s’éprend, de rage, de la plus

atroce passion pour le beau Lycas; comment Lycas, pour avoir épuisé

sa force de passion, de tendresse et de courtoisie avec des esclaves

noires, ne peut répondre aux prévenances de Xantho voilée et qui veut

confondre son volage époux, je ne le pourrais pas même en le désirant

violemment. Tout finit très bien: à peine si Phaon a été infidèle: il a

trouvé dans sa faute--mais est-ce une faute? nous sommes en Grèce?--une

vigueur nouvelle et des sciences sans fin: sa femme, sans péché, malgré

elle, se révèle à lui; en enlevant un à un ses sept voiles de mystère:

ils seront très heureux.

Mais il ne s’agit que de l’atmosphère opiacée, des aromates, des

étoffes, des corps charmants et à demi dévêtus, des danses endiablées

et divines où la chair a l’air de tourner pour débrider l’âme et où le

mouvement, la ligne, l’insinuation vont jusqu’à l’évanouissement et la

petite mort! Mlle Esmée a été la danseuse de cette extrême frénésie.

Mlle Calvill a une majesté alliciante, une sincérité, un sourire

merveilleux, Mmes Vermeil, Mielly, Florent, Mancel, Yval, de Beaumont,

Stamani, etc., sont les corps les plus délicieux, les yeux les plus

éloquents, les voix les plus profondes.

M. Henry Lamothe est un Lycas avantageux, énamouré, las, très

pathétique et très amusant; MM. Arnaudy, Trévoux, Régnier, Frick

sont excellents et élégants; M. Hasti (Phaon) a le comique comme

involontaire et profond, savoureux et sûr de son personnage, en même

temps qu’une certaine émotion, et Mme Cora Laparcerie (Xantho) a de la

pudeur, de l’héroïsme, de l’horreur, du penchant, de la passion, de la

rage et la tendresse la plus mélancolique.

Tout cela, dans de bons vers faciles, amples, gais et sûrs, dans

des décors aimables et superbes, dans de la musique langoureuse et

savante--mais ce n’est pas mon rayon--est un gage multiple de durée et

de triomphe: tout le monde--enfin--voudra et pourra aller à Corinthe, à

la Corinthe de Cora.

_17 mars 1910._

[Vignette]

THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Le Bois sacré_, comédie en trois actes,

de MM. Gaston Arman de CAILLAVET et Robert DE FLERS.

Que la grande ombre sereine et blanche de Puvis de Chavannes me

pardonne: la comédie-ballet qui a, hier, triomphé aux Variétés, ne

m’a pas évoqué un instant son chef-d’œuvre pensant et nostalgique.

Au reste, _le Bois sacré_ de MM. Caillavet et de Flers n’a ni

lointain ni mystère: c’est la direction des Beaux-Arts, direction

toute fantaisiste (puisque, ces temps-ci, c’est un sous-secrétariat

d’État), et qui stupéfierait le bon M. Marcel, ferait sourire

l’exquis Henry Roujon, le charmant et regretté Gustave Larroumet,

scandaliserait Turquet et Castagnary, et tuerait net--si ce n’était

fait depuis longtemps--l’immarcescible Sosthène de La Rochefoucauld,

qui mettait des feuilles de vigne aux statues et cadenassait le

sourire de la Joconde--ou presque! Eh bien, vicomte, on s’embrasse,

on chante, on danse, on _flirte_ aux Beaux-Arts, en 1910, on s’y

excite, on s’y pâme: l’ambition, la grâce, l’à-peu-près, la pantomime

et l’outrance y dansent un cancan où ne manque même pas une musique

offenbachique! Et, tout de même, vous ne seriez peut-être pas si

indigné que cela, mon pauvre Sosthène, puisque les deux auteurs

survivants du _Roi_ disent son fait à la République, raillent

l’ignorance des ministres démocratiques (fantaisie! vous dis-je,

fantaisie!), font de l’antiféminisme galant, prêchent la vie de famille

saine et franche--oh! avec des accrocs!--prônent les charmes de la

campagne--avec un enthousiasme très parisien,--qui caricaturent avec

bonheur le snobisme exotique, le ballet russe, et jusques à l’âme

slave, chère à Eugène-Melchior de Vogué, qui ont même, à la suite de

Mme Marcelle Tinayre, des _mots_ sur la Légion d’honneur des femmes,

et (peut-être) des hommes de lettres... Tenez, Sosthène, vous leur

donneriez le cordon noir de Saint-Michel, comme dans le tableau de M.

Heim, grand-père de notre Dumény!

Mais ces moralistes satiriques n’en ont cure: décorés tous deux,

naturellement--on ne blague le ruban rouge que quand on l’a--ils

auront le grand succès d’argent, d’esprit, de joie, de rire et de

sourire, avec une pièce-revue, une pièce gigogne, aisée, lâchée,

pailletée, pimentée, honnête, au fond, élégante, fine, froufroutante et

tourbillonnante, jouée à la perfection--et quelle perfection, vivante,

intense, heureuse!

Donc, Francine Margerie est une des premières romancières du temps.

Elle est très simple et très heureuse et imagine à loisir. Terriblement

popote, elle se console des adultères et des incestes qu’elle échafaude

en aimant bêtement, depuis quatorze ans, son magnifique bêta de

mari, Paul, homme d’épée, de sport, de grand air. Elle a horreur des

distinctions honorifiques et n’admet que la paix des champs. Pourquoi

faut-il qu’un hasard de cabinet de lecture lui fasse trouver dans

un tome des _Mémoires de la duchesse de Dino_ une lettre d’amour?

Pourquoi faut-il que l’auteur de cette missive vienne chez elle pour

organiser une représentation au bénéfice des anciens premiers prix du

Conservatoire, et que cet auteur soit la femme légère et frivole du

directeur des Beaux-Arts, Champmorel? Pourquoi faut-il qu’un étrange

comte russo-napolitain, le colonel-danseur Zakouskine, soit là pour

s’être reconnu dans un des héros de Francine--et comment!--et fasse

une impression immédiate sur l’inflammable et électrique Adrienne

Champmorel? Et pourquoi faut-il, surtout, que, par jalousie contre sa

rivale, Mme de Valrené, qui va être décorée, Francine, soudainement,

aspire à l’étoile de Napoléon, qu’elle retourne son époux, déboucle ses

malles, se décide à intriguer, à faire intriguer et à envahir le Bois

sacré, la direction des Beaux-Arts?

Nous y voici, au Bois: il y a des lauriers et des verdures de Beauvais;

la sous-Excellence Champmorel, béate, ignare, monumentale; un huissier

contempteur du présent et ancien suisse à Saint-Roch; des attachés fort

détachés de tout savoir; un grand désordre et une paresse souveraine.

Mais ne détaillons pas: Francine vient solliciter Champmorel, qui la

presse--et qui le gifle; Adrienne désire véhémentement Paul qui se

refuse; l’irrésistible et volage Zakouskine tâche à se disculper, par

pantomime et danses, d’une infidélité certaine que ladite Adrienne

ne veut pas encaisser; Francine, pour retrouver sa croix, engage son

mari à être aimable envers la surintendante, et, de fil en aiguille,

Paul Margerie se laisse aller, embobiner et lier. Sa «bonne figure

de distribution de prix» s’unira au museau d’écureuil d’Adrienne--et

voilà un beau dévouement. Quant à Champmorel, repoussé par Francine,

il se consolera avec Mme de Valrené: horreur! la voici: c’est un vieux

monsieur!

Et comment conter le troisième acte? C’est la répétition du

divertissement en l’honneur des lauréats du Conservatoire: Champmorel

y prononce un discours, Francine s’aperçoit de son infortune et

reçoit la croix d’honneur, Paul et Adrienne y échangent les adieux de

Titus et de Bérénice et les adieux de Fontainebleau. Francine et Paul

se réconcilient, se retrouvent et se reprennent, redeviennent tout

simples et campagnards, au point que la romancière renonce à son ruban

si chèrement gagné, mais, avant ce dénouement ironique et charmant,

quelles comédies, quelle danse inouïe de Zakouskine et d’Adrienne, quel

chahut rythmique, voluptueux, canaille, satirique et chaleureux, en

costume, en œillades, en pointes, d’un comique qui trotte, qui bondit,

qui souligne! Quelle pétarade de _mots_, de gestes, quel spectacle,

quelle parade, quelle parodie philosophique, mondaine et presque

sociale!

Les danseurs sont Max Dearly et Ève Lavallière--et ils parlent. La

sûre fantaisie de Dearly, fine dans la pire outrance, juste et quasi

justicière, sa fatuité candide et chantante, la gaminerie innocente

et pimentée de Lavallière, ses yeux, sa bouche de lis, ses jambes de

péri et son baiser congénital n’ont pas besoin de commentaire: c’est le

chef-d’œuvre, c’est la nature. Nature aussi, ce Paul Margerie d’Albert

Brasseur, ouvert comme une fleur, solide, tout costaud, tout offert,

sucre de pomme, et si facile au bonheur! Nature, majestueusement,

merveilleusement, en grand artiste, Guy (Champmorel), si à son aise

dans la pourpre démocratique et la sérénité conjugale! nature, le

gaffeur prédestiné et trop dévoué des Fargettes (Prince)! nature,

l’huissier réactionnaire et dédaigneux Benjamin (Moricey)! nature, MM.

Avelot, Dupuis, Charles Bernard, Girard, Didier et Dupray! Et Mmes

Marcelle Prince, Chapelas, Debrives, Fraixe, etc., sont délicieuses et

vraies.

Mme Jeanne Granier (Francine) est un miracle de charme, de simplicité,

de pétulance, d’inconscience, d’injustice, de jolie émotion, de gentil

dépit--et son rire, vous le connaissez! Et il serait incroyable,

n’est-ce pas? que dans cette pièce épicée et savoureuse, on ne parlât

pas de caviar: c’est le gigantesque M. Strub qui en parle à la

perfection--en russe.

* * *

Le noble auteur d’_Electre_, Alfred Poizat, vient de faire applaudir

à _Femina_ une tragédie d’honneur et de devoir, _Sophonisbe_, que Mme

Bartet voulait interpréter, et qu’elle interprétera un jour, et, aux

Mathurins, M. Charles Simon, l’un des auteurs de cette inoubliable

_Zaza_, a vivement intéressé un public chaleureux aux péripéties

commerciales et sentimentales de la maison _Doré sœurs_. Saluons les

traînes des robes parisiennes et les voiles africains, classiques et

nouveaux.

_21 mars 1910._

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THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Bête_, pièce en quatre actes, de M.

Edmond FLEG.

Mlle Lucienne Esselin a vingt-quatre ans, tous les dons et toutes

les vertus. C’est «la bonne fée» de Boischarmant. Entre sa mère

et son admirable grand-père, le docteur Bussière, octogénaire et

entomologiste--depuis l’admirable article de Mæterlinck sur M. Fabre,

l’entomologisme se porte beaucoup--elle épand ses bienfaits sur le

village, ne se marie pas et semble «aimer l’horreur d’être vierge»

chère à l’Hérodiade de Mallarmé. Son cousin germain, Guillaume

Bussière, partage son temps entre les plus rares études scientifiques

et la pire débauche, mais ce jeune homme indifférent fronce le sourcil

en apprenant qu’un de ses anciens amis, Pierre Marcès, est dans les

environs et qu’on le reçoit: ce Pierre est le plus méchant des hommes,

aigri par sa misère passée et tombé du génie au vice torturant et

amusé, en compagnie de son complice le peintre Claude Patrice, qui, par

hasard, est là aussi. Et, en effet, fat, plat, insolent, Marcès tient

tête à tous les sarcasmes de la jeune fille, s’invite, s’installe,

domine Mme Esselin, ensorcelle le docteur. Une mystérieuse visiteuse

endeuillée vient prévenir Mme Esselin: Marcès est l’indignité même,

séduisante, irrésistible; il a fait un pacte avec Patrice pour réduire

Lucienne au rôle de jouet: qu’on prenne garde! Et c’est la propre mère

de Marcès! Horreur! On chasse l’infâme. Mais il a tout entendu et, sans

hésiter, il s’empare de la vierge-fée, étouffe ses cris, l’entraîne, la

prend de force--et comment!

Oui, comment! Car Lucienne a pris goût à son tourment et à sa honte.

Ses sens se sont éveillés, tout-puissants; elle est l’esclave ravie,

l’épouse-maîtresse de Marcès. Elle reçoit ses amis tarés, ses anciennes

maîtresses, sourit à tous et à toutes, et, la nuit, se livre à tous les

caprices, à tous les raffinements de son bourreau dépravé. Elle est la

proie humide et froissée, la bête pantelante, un réceptacle de volupté

charmé, grouillant et goulu. Son cousin Guillaume, devenu grand homme

et--enfin!--amoureux d’elle, tâche à retrouver dans ce gouffre un peu

de la fée-vierge d’hier, d’il y a deux ans: il y parvient et Lucienne

se secoue, crie son dégoût et sa lassitude; mais le monstre, Pierre

Marcès, revient dompter sa femelle: elle s’abandonne et son sexe lui

remonte au cerveau. Heureusement, Marcès n’a pas son compte de délices:

il lui manque le piment de la jalousie. Il lance son Claude Patrice,

retour de l’Inde, comme M. Brieux, sur sa femme, oblige Lucienne à lui

faire bon visage, à se laisser émouvoir par lui, écoute, caché, tel

Néron, leur discours, et ne paraît que lorsque le peintre va étreindre

la pauvre bête: c’est bien, très bien: il a vibré!

Et le bon Guillaume, qui ramène la mère de Lucienne, qui ramène à la

misérable et passive brute sa pureté première, sa famille irritée, le

calme saint du village enchanté, se brise ou se briserait au pouvoir

cynique et malsain du démon Marcès, à son priapisme incisif, à ses

évocations de stupre, à son argument--dirai-je _ad hominem_?--du lit

soudain étalé, du lit glorieusement crevassé, éventré et souillé,

si lui-même, le bon Guillaume, n’entraînait pas, n’emportait pas

brutalement sa cousine écartelée entre le vice et la vertu! Et Marcès

ricane: la fugitive restera sa chose: elle a sa marque, son sceau, ses

morsures: elle aura faim et soif de lui.

Et il en est ainsi, malgré tout. A Boischarmant, redevenue fée

enseignante et jeune fille, Lucienne repousse la mère de Marcès, mais

n’ose se donner à Guillaume, dans la crainte que le geste ne lui

rappelle, ne lui rapporte son être de bestialité passive dans le même

temps que le souvenir, l’empreinte, l’étreinte de son triste époux. Il

faut que Marcès vienne lui-même, qu’elle se dépouille de sa terreur,

qu’elle puisse le recevoir, l’entendre sans l’écouter, pour qu’elle

s’aperçoive qu’elle ne subit plus son ascendant, que la bête est morte

en elle, qu’elle recouvre sa virginité d’âme et--presque--de corps et

qu’elle peut se donner, en bon ange, à l’angélique Guillaume. Et le

mauvais ange Marcès s’en va, foudroyé, en proférant de vagues et vaines

malédictions.

Telle est cette pièce symbolique et biblique où les luttes du mal et

du bien revêtent un costume moderne, où l’on dit des _mots_ parisiens

et où l’on vante même telle ou telle marque bien moderne, telle ou

telle maison consacrée. Il y a eu, de-ci, de-là, un peu de flottement

et d’hésitation, des inexpériences et des morceaux de bravoure un peu

préparés et presque inutiles, une distinction d’esprit trop constante

et assez maniérée et comme une certaine naïveté dans le profil perdu

du vice et l’ombre portée de ses manifestations, mais il y a du

pathétique, de la subtilité, de la sincérité, de la flamme et jusqu’à

une atmosphère de lubricité coupable et, d’ailleurs, condamnée.

Mais qu’importe en une parabole? Dans la réalité, un être aussi méchant

que Pierre Marcès tuerait et ne s’effacerait pas; mais n’est-ce pas

l’ange déchu de la Bible qui se laisse accabler? Et Lucienne, sous

la caresse de Guillaume, ne se souviendra-t-elle pas de Pierre?

Revoyez _l’Empreinte_, de M. Abel Hermant! Mais nous assistons à une

_moralité_, à un drame symbolique et éternel où la chair, la chair

serve est un véhicule de l’esprit de Dieu, de l’âme éparse, et qui

triomphe à son heure, en famille.

M. Edmond Fleg a eu des interprètes ondoyants: si, dans le personnage

de Pierre Marcès, M. Gémier a été implacable, câlin, sournois, félin,

formidable et lâche, un Karagheuz-Tartufe, un Don Juan-vampire, un

Satan-Taupin, M. Rouyer, un Claude Patrice pleurard, pitoyable et d’une

audace tactile un peu brusque, Henry Roussell est un Guillaume d’abord

riant, puis bouillant, et d’une ardeur assez monotone; M. Clasis fait

une jolie figure d’entomologiste; MM. Flateau et Saillard passent trop

vite, excellemment.

Mmes Jeanne Éven (Mme Esselin), Léontine Massart (Mme Marcès) sont

dignes, pathétiques et charmantes; Mmes Mirval et Lécuyer passent,

délicieusement; Mlle Jeanne Fusier est une gamine qui saute, danse,

pépie et palpite, et Mme Andrée Mégard (Lucienne) est tout esprit

et tout chair: elle a des yeux de martyre, des bras d’étreinte, une

chair où il reste de la volupté, de la crainte où stagne du désir, de

l’inconscience qui se repent: c’est moderne, antique, réel.

_4 avril 1910._

[Bandeau]

THÉATRE DES NOUVEAUTÉS.--_Le Phénix_, pièce en trois actes, de

M. Raphaël VALABRÈGUE: _On purge Bébé_, pièce en un acte, de M.

Georges FEYDEAU.

Non content de devoir, comme ses mythiques congénères, renaître un jour

de ses cendres, _le Phénix_ de M. Raphaël Valabrègue a mis vingt-quatre

années à se produire à la rampe. Mais depuis que la race maudite et

sacrilège des critiques dramatiques ne fait qu’une bouchée des plus

larges efforts et ne bénit pas les auteurs qui ont œuvré des siècles

pour la faire bâiller quelques heures à peine, qu’importe le temps,

hélas!

Donc, le phénix en question, c’est ce brave docteur Delamarre qui,

chaque été, se donne un mois de congé, va le passer dans les Alpes

ou les Pyrénées, présente un faux docteur Delamarre (son fidèle ami

Ducastel), se présente lui-même sous des pseudonymes variés, fait un

doigt ou une main de cour à des dames diverses, se les _envoie_, si

j’ose dire, quitte à les épouser plus tard; se permet des différences

au jeu qu’il paiera le lendemain et, crac! fait disparaître au bon

moment son personnage d’emprunt au fond d’une crevasse complaisante!

Plus de fiancé! plus de débiteur! Et il n’y a plus que l’honorable et

grave docteur Delamarre!

Le malheur est qu’il est tombé, cette fois, à Allevard, sur la fille

d’une tireuse au pistolet qui fait mouche à tout coup, que cette

tireuse, Mme Prune--rien de l’héroïne de Loti--est une ancienne

maîtresse de son beau-père, M. d’Outreval, que tout le monde se

retrouve à Paris, que d’Outreval doit épouser Mme Prune, que le fidèle

Ducastel, arrêté pour avoir assassiné les fausses incarnations de

Delamarre, ne peut épouser la belle sœur de Delamarre, en l’honneur

de laquelle il a été héroïque, parce qu’il est un fils naturel de

d’Outreval; que la terrible Prune joue de son revolver à tout bout

de champ et qu’il faut trois actes--trois grands actes--pour que

Ducastel ne soit plus le frère de sa fiancée et qu’il l’épouse; pour

que d’Outreval n’épouse plus Mme Prune et pour que le docteur Delamarre

revienne totalement à ses malades, à sa charmante épouse Cécile, et

renonce à ses déguisements, à ses frasques et à sa phénicité.

Louons Mme Caumont (Mme Prune), exubérante et à répétition; la

charmante Carlix, l’exquise Louise Bignon, Mlles Parys, Jenny Rose

et Delys, MM. Coquet (Delamare), Gorby (Ducastel), Landrin, Minard,

Choisy, Lauret et Grelé, et Germain, qui reste lui-même--et c’est tout

un orchestre, à lui seul, de fantaisie et de gaieté.

Si le personnage principal de l’_Iphigénie à Aulis_, d’Euripide, n’est

autre que le vent, l’âme de la pièce de M. Feydeau est, si j’ose dire,

un seau de toilette, sans parler de deux pots de chambre qui meurent

à la cantonade, à la fleur de l’âge. Cette farce est effroyablement

comique. Il s’agit, au propre, d’un bébé qu’on purge, que l’on purge

pour de vrai. Et tout disparaît devant cette opération qui tarde à

être miraculeuse. Mme Follavoine ne s’habille pas pour rester plus

servilement mère, met son seau sur les fauteuils et le bureau de

son époux, traîne son peignoir sale et lâche, ses sandales, ses bas

tombants, ne parle que de la matière et de son angoisse d’une noblesse

intime, néglige ses cheveux et ses invités. C’est à mourir de rire.

Et ça devient tragique: l’invité de marque, directeur au ministère

de la guerre, doit boire l’eau dépurative pour mettre l’enfant en

confiance, l’enfant tonne, rue, ne boit rien, et l’invité apprend, pour

rien, qu’il est cocu: sa femme s’évanouit, l’amant éclate et bat! Mais

comment conter cette pantomime, pour ainsi parler, farcie de _mots_, de

gestes, et qui n’est pesante que pour s’affirmer moliéresque?

Cassive est épique et inoubliable de naturel, de justesse à peine

appuyée dans le rôle de la mère; Marcel Simon est parfait en père

martyr; la petite Lesseigne est un gosse très rigolo et M. Germain

est la plus délicieuse et la plus majestueuse des ganaches. Georges

Feydeau, grand maître du Rire, a triomphé, une fois de plus, _in

materialibus_. Ajoutons que, officier d’administration de territoriale,

il a fort spirituellement blagué le sous-secrétariat d’Etat à la

guerre. Si on lui donnait le troisième galon? Il a bien mérité de la

joie nationale!

_13 avril 1910._

[Bandeau]

THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_Le Costaud des Epinettes_, comédie en

trois actes, de MM. Tristan BERNARD et Alfred ATHIS.

C’est le _Soupeur inconnu_.

Ou plutôt, c’est l’éternel héros de Tristan Bernard, se déhanchant

entre le vice et la vertu, entre la fatalité et la veine, veule,

gentil et _gnangnan_, loupeur, gouape et pis, au demeurant le meilleur

fils du monde. De son observation et de sa fantaisie, de petits faits

pittoresques et parfois inutiles, recueillis avec amour, l’auteur

d’_Amants et voleurs_ orne, sertit, soutache et charge sa philosophie

optimiste et ironique: le Hasard mi-partie, mauvais et bon, s’offre

et dispose; les événements se coalisent et se neutralisent--et tout

finit bien, à cause de l’adorable et merveilleuse paresse du fécond

Tristan qui ne peut rester trop longtemps sur un sujet, à cause de

sa tendresse incurable qui ne peut imaginer des êtres trop ignobles

ou trop malheureux--et voilà la raison d’une délicieuse mollesse,

d’un arbitraire exquis, d’un mouvement sans rigueur dans la technique

dramatique et la psychologie de M. Bernard. (Alfred Athis me pardonnera

de ne pas parler de lui: le collaborateur profond, savant et délicat de

Tristan Bernard est pour lui un autre lui-même et je l’en félicite de

tout cœur.)

Et _le Costaud des Epinettes_, qui a ému et charmé, aurait pu, pour

son triomphe, se restreindre à son troisième acte, plein, varié,

tragique et alangui, très Grand-Guignol en ce temps où le Grand-Guignol

s’installe partout--et au Théâtre-Français. Mais MM. Bernard et Athis

ont tenu gentiment à préparer ce drame intime, à éclairer leur lanterne

sourde, à détailler leur horreur et leur délice. Merci.

Nous passons donc le premier acte dans un brave caboulot de chevaux

de retour, apprentis-repris de justice, chevaux de retour et autres

poulains: c’est du bon monde. Or, tandis qu’on fête l’ami La Tanche,

frais revenu de la prison de Fresnes, un monsieur élégant vient

demander M. Doizeau, qui sert de comptable, de temps en temps, au

patron du lieu, l’oncle Tabac. Il s’agit d’un _coup_--et le type est

là: c’est Gabriel, un dur et un solitaire. Et comme c’est simple!

Il ne faut que buter une grue qui ne veut pas se séparer de lettres

compromettantes pour un député qui fut jadis son amant! Rien du tout,

quoi! Mais, quand il apprend qu’il faut lier conversation avec la

personne et l’empaumer avant, le Gabriel s’excuse: il n’est pas

causant! Le _turbin_, soit! Le _pallas_, nib de nib! Gomez, le monsieur

élégant, en resterait comme deux ronds de frites, et l’entremetteur

Doizeau serait chocolat s’ils ne s’avisaient pas de recourir à l’oncle

Tabac: justement, ce bistro a quelqu’un dans son garde-manger, un

ancien riche, Claude Brévin, qui lui doit deux mille francs et qui,

après quatre cent dix-neuf métiers et trente mille malheurs, est

_sec_ et _sans un_, prêt à tout. Il est moins prêt depuis qu’il s’est

restauré, grâce à la générosité de Tabac: il a des bouffées d’honneur

et d’héroïsme. Mais tant pis! il consent au crime pour payer ses

dettes. Et il ira au souper de centième où il trouvera sa victime.

Nous y voici. Défilé de courtisanes huppées, décolletées, endiamantées,

d’auteurs plus ou moins grotesques, d’acteurs paonnant, de _mots_,

d’à-propos, de _chichis_: hors-d’œuvre et entremets. Voici surtout

Claude Brévin, le costaud des Epinettes, en habit loué, surveillé

étroitement par son sanglant _manager_ Doizeau. Il rencontre un ancien

ami, Valtier, qui le réconforte un peu et rassure son honnêteté plus

qu’hésitante. Mais Claude, entre sa vie d’avant-hier, son néant d’hier,

son horreur d’aujourd’hui, frémit atrocement à la vue de chaque femme

qui entre: est-ce celle-là qu’il doit tuer tout à l’heure? Un moment,

il saute de joie: sa victime présomptive, Irma Lurette, a la fièvre:

elle ne viendra pas! La voilà: une toilette--et quelle toilette!--a

eu raison de son malaise! Déjà Claude est touché: le bongarçonnisme

faubourien et un tantinet mélancolique d’Irma va l’achever. Mais,

hélas! la courtisane l’agonit d’injures parce qu’il éloigne d’elle,

en une colère nerveuse, un banquier bien intentionné. Tant pis pour

elle! Elle n’est qu’une fille vénale et malapprise! Elle ne le suit (ou

l’emmène) que pour un rubis offert! Tant pis! Tant pis! Tant pis!

Nous voilà chez la pauvre Irma. Les domestiques ont été savamment

éloignés. La malheureuse est un peu embarrassée, un peu charmée de

ce drôle de type qu’elle a emmené. Elle ne le connaît pas; il lui a

donné une bague, il dit qu’il est riche, mais sans conviction. Elle

ne l’aime pas et ne se donnera pas à lui. De fil en aiguille, par

besoin de parler, elle se confesse à ce passant: elle n’a pas de chance

et n’en aura jamais, elle est une bonne fille méconnue et qui se

défend--d’avance. L’infortuné Claude avoue à son tour, avec rage, qu’il

est pauvre. Qu’importe? Ah! la vie n’est pas drôle! La mort non plus!

Tandis qu’Irma est dans sa chambre à coucher et revêt un peignoir,

le sieur Brévin redevient (ou devient) le Costaud des Epinettes: il

éteint l’électricité et prépare ses instruments. Mais qu’est-ce? Une

ombre! Claude l’étreint, la renverse: un cambrioleur, peut-être un

assassin! Le meurtrier officiel a sauvé sa victime d’un surineur de

hasard! Et la triste Irma est tellement saisie d’épouvante, après

avoir renvoyé l’intrus, qu’elle s’évanouit, qu’elle a besoin des soins

de Claude, qu’elle est une toute petite fille de rien. Alors le Costaud

n’en peut plus: il crache et pleure sa honte, dit ce qu’il était venu

faire. Horreur! horreur! Mais vous voyez que tout se termine--si c’est

finir--en attendrissement, en douce: pardon général! amour partagé! Le

hideux et tremblant Doizeau, qui habite au-dessus, a entendu la chute

d’un corps: il reçoit les lettres compromettantes, donne les dix mille

francs, prix du sang, et le billet pour Bruxelles qui doit éloigner

l’assassin de l’échafaud: ai-je besoin d’ajouter que c’est précisément

à Bruxelles que se rend la tournée dont fait partie Irma et à laquelle

Claude va s’adjoindre? N’empêche que Doizeau a frémi du cynisme du

Costaud: tout est bien!

Et tous ces gens-là sont très gentils: il n’y a pas un seul vrai

coupable: les voleurs aiment bien leurs pères, le bistro ne refuse pas

un verre de vin ou un «ordinaire» et le cambrioleur a peur de sortir

seul la nuit! Ah! mon vieux Tristan! et vous, mon cher Athis, faites

des apaches et des honnêtes gens à votre image! Mais c’est de la

littérature!

Claude Brévin, c’est Louis Gauthier, parfait de colère, de tendresse,

d’angoisse, pathétique et simple; Lérand est merveilleux dans sa

silhouette aiguë du sinistre Doizeau, et Joffre magistral dans son

personnage d’oncle Tabac. Jean Dax est un cambrioleur discret, poli et

pittoresque; MM. Levesque, Baron fils, Luguet, Léry sont très amusants

dans des figures épisodiques; Larmandie (Gomez) est coquettement

sinistre, Pierre Juvenet est joliment honnête, spirituel et courageux;

Lecomte est un Fresnard effréné, Ferré un lutteur qui a le sourire et

le mot, MM. Keller, Faivre, Duperré, Lacroix et Vertin sont excellents.

Il faut louer les charmantes Carèze, Dharblay, Farna, Fusier, Lyanne et

Gipsay, la parfaite Cécile Caron, l’inénarrable Ellen-Andrée. Mais--il

faut être juste pour tout le monde--Mlle Lantelme vient de gagner--pour

de bon--ses éperons. Gamine, populacière, outrancière, argotique,

rosse, cavale qui secoue ses glands d’or comme d’incommodes liens

ou brave petite âme qui s’évade de son passé et de son métier, qui

retrouve et reconquiert sa tendresse et son sentiment, à la fatigue,

elle a eu des mines, des gestes, des rires, de la fièvre, de la peur et

de la joie, à nouveau, qui sont, en détail et en bloc, une révélation.

Grâce à elle, Irma Lurette est un peu là! Et l’on ne peut imaginer une

seconde qu’on la tue! Lantelme est une grande artiste et--ce qui est

plus rare--une grande artiste en pleine jeunesse, en pleine vie, en

pleine action.

[Bandeau]

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Le Bois sacré_, pantomime en deux

tableaux, sur un poème rythmé de M. Edmond ROSTAND, musique de M.

Reynaldo Hahn.

Ah! la radieuse antiquité! Le parfum de pureté, de charme et d’harmonie

qui enveloppe les pires tumultes de la Grèce, le sentiment--sentiment

aussi parfait que la pensée--qui voile et glorifie les œuvres de chair

et les sourires, la grâce aisée et ailée qui drape les attitudes, les

sommeils et les réveils!

_Là tout est ordre et beauté_...

Lorsque le fervent et lointain Pierre Louys, qui sut retrouver si

magnifiquement l’âme d’Alexandrie, de Corinthe et d’Athènes, se

demanda s’il pouvait exister, en notre temps de progrès ouvrier et

de civilisation bourgeoise, _une volupté nouvelle_, il imagina des

poètes et des courtisanes--et c’est tout un, n’est-ce pas, Claude

Farrère?--qui ne _s’épatent_ de rien en notre confort vertigineux

et notre vitesse démoniaque, qui regrettent de luxueuses recherches

et, finalement, ne goûtent qu’une découverte, qu’une conquête: la

cigarette!...

Mais ce ne sont que des hommes et des femmes. Restent les dieux,

les dieux de l’Olympe et du Taygète, les dieux tout-puissants sous

le contrôle de la Fatalité, les dieux tout aimables, formidables de

suavité et d’enchantement, passionnés d’aventures, de miracles et

de sérénité, de métamorphoses terribles et souriantes, les dieux au

caducée, les déesses aux yeux de violette, au croissant d’or, au casque

d’argent, troupe toute armée, toute aimante, souveraine et farce, élite

de délice enivrée d’ambroisie, d’hymnes et de sacrifices, les déesses

et les dieux qui avaient besoin, pour vivre, des chants d’Hésiode, de

Sophocle et de Virgile et qui sont morts avec le grand Pan, en un jour

de brume inélégante et obscurantiste.

Eh! non! ils ne sont pas morts! Un peu traqués, un peu dédaigneux, ils

voguent sur la terre comme aux temps où ils émigrèrent en Egypte. Ils

hantent le bois sacré que nous peignit l’immortel Puvis de Chavannes

et que, après lui, Lucien Jusseaume, qui sera immortel, nous orna,

nous noua féeriquement et divinement. Dieux en exil, ils devisent

des grandeurs passées; le bon Louis Ménard n’est même plus là pour

leur tresser des couronnes: ils sont abandonnés, invisibles comme un

simple Gygès, et, s’ils ont de l’esprit et de la gaieté, c’est que

M. Edmond Rostand est là, dans un joli élan de piété et de pitié,

dans un beau mouvement de fantaisie amusée et profonde, dans un geste

exquis de raccommodeur de siècles, de civilisations, d’ères et de

cycles, d’Empyrées et de ciels. Vous pensez bien, mortels, que, dans

nos jours disgracieux, ces habitants de l’Olympe en non-activité par

retrait d’emploi ne peuvent se contenter d’une simple cigarette pour se

réconcilier avec notre engeance: il leur faut plus gros gibier et plus

gros feu.

C’est une automobile, une brave _auto_ qui les ravit et les ranime, une

auto en panne, montée par deux amoureux: les amoureux ont avivé les

cœurs des dieux et l’auto, remise en action par cet excellent Vulcain,

les emmène en voyage...

Mais comment détailler la gaminerie pensante et rêveuse, la légèreté

élégiaque, la joliesse majestueuse de ce poème? Comment louer la

diction superbe et attendrie de ce magnifique Brémond qui est le

récitant, l’évocateur, et qui, lui-même, sort, un instant, de l’Olympe?

Et si les deux amants, M. Guidé et Mlle Marcelle Péri, sont divinement

en chairs et en os, M. Decœur (Vulcain), M. Krauss (Mercure), M.

Maxudian (Pan), M. Cauroy (Morphée), MM. Duard, Worms, Luitz; Mmes Jane

Méa (Vénus), Marie-Louise Derval (Hébé exquise); Mlle Pascal (Junon);

Mmes Desroches, Ringer et Lysia, les jeunes Debray et Schiffner sont

une couronne scintillante de dieux et de déesses païens à damner tous

les saint Antoine et c’est un spectacle charmant, lointain, rare, d’une

beauté sonore, discrète et voilée à laquelle une musique savante de

Reynaldo Hahn apporte un bruissement éolien, d’une volupté en sourdine,

d’une demi-ironie teintée, d’une saveur pieuse et proche qui touche,

pâme et dure...

Et pour que ce soit, tout à fait, un soir de poésie, la grande Sarah

Bernhardt reprend ce rôle de Jacasse, si jeune, si joli, multiple et

ému, dans ces adorables _Bouffons_ de Miguel Zamacoïs: vous avez encore

dans l’oreille la chanson du vent, vous avez dans l’esprit, lecteurs,

l’article vibrant que Catulle Mendès consacra, d’enthousiasme, à cette

fantaisie parfaite et parfaitement enjouée qui a retrouvé son premier

triomphe.

Voilà une belle journée d’art qui aura les plus délicieux lendemains:

les vers vont refleurir sur les lèvres des hommes, les femmes vont

redire un poème d’amour: Mme Sarah Bernhardt a bien mérité d’Apollon,

de Cupidon et d’Hébé!

[Bandeau]

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Coriolan_, drame en trois parties,

de William SHAKESPEARE. (traduction de M. Paul SONNIÈS.)

Parmi les hommes de guerre qui portent les armes contre leur patrie,

Coriolan a toujours eu une moins mauvaise presse que le connétable de

Bourbon ou cet étourneau d’Alcibiade: c’est qu’il n’est presque pas

traître. S’il accepte, si, même, il propose de marcher sur Rome à la

tête des armées volsques qu’il écrasa jadis, c’est que ses ingrats

compatriotes l’ont banni et ruiné, que, de son métier, il est général

et général vainqueur, et qu’il ne sait pas faire autre chose. Sont-ce,

d’ailleurs, des compatriotes qu’il vient réduire à _quia_? Qu’y a-t-il

de commun entre sa grande âme patricienne, son génie de bravoure et son

cœur de lion et cette plèbe lépreuse, pleine de fiel et de vermine,

baveuse et lâche, vile et méchante? Au reste, dire que, avant ou après

sa victoire de Corioles, Caius Marcius traite le peuple comme poisson

pourri serait singulièrement affaiblir sa pensée. Voici comment il

parle aux électeurs: «Que demandez-vous, chiens?... Quiconque se fie

à vous trouve des lièvres quand il voudrait trouver des lions, et des

oies quand il voudrait des renards; vous n’êtes pas plus sûrs, non,

que le charbon de feu placé sur la glace, ou les grêlons exposés au

soleil.» Par une coïncidence curieuse, mais pas très rare en ce moment,

les abords de l’Odéon étaient occupés par des foules que haranguait

l’illustre citoyen Renaudin et, par les bribes de discours qui

traversèrent les murailles, je dois avouer qu’il était bien plus poli

que le Romain Caius Marcius.

La lutte éternelle entre le génie et la sottise, les excitations

sournoises des tribuns Silanus Velutus et Junius Brutus, la grasse

et joviale sagesse du sénateur Menenius Agrippa, la tendresse, et

l’éloquence de la mère de Coriolan, Volumnia, et de son épouse

Virgilia, les scènes populaires de faim, d’émeute, de vote et de

révolte, les scènes militaires de luttes, de sièges, de mort et de

triomphe, les festins et les conspirations ont été admirablement

comprises et rendues par le délicat et profond poète qu’est Paul

Sonniès: il a découpé, avec une habileté précise, l’intégral

chef-d’œuvre de Shakespeare en vingt-six scènes poignantes, ironiques,

sarcastiques et cruelles: son éloquence personnelle a pris l’éloquence

shakespearienne par la gorge et lui a fait rendre tous ses sons, tous

ses mots: c’est de la lave frémissante où l’invective, le dégoût, la

rage galopent, crachent, foudroient: c’est terrible!

Et André Antoine, incomparable metteur en scène, a su enfermer et

encadrer, en un décor unique, et presque sans entr’acte, les vingt-six

décors changeants et renaissants de _Coriolan_, les rues de Rome,

la maison de Coriolan, la maison d’Aufidius à Antium, la tente du

général, le Sénat de Corioles, etc. Et rien n’est plus grand que la

colère de Coriolan et son lent attendrissement devant les supplications

de sa mère, de sa femme et de son enfant qui emportent sa rancune

mortelle contre son autre mère, l’ingrate Rome. C’est très bien joué.

Romuald Joubé est un Coriolan sauvage, passionné, pathétique; M. Lou

Tellegen est un vibrant et généreux Cominius; M. Bernard est un ample,

merveilleux, délicieux et tendre Menenius Agrippa; MM. Chambreuil,

Desfontaines, Denis d’Inès, Grétillat, Coste, etc., etc.--ils sont

cent--sont excellents; Mme Grumbach est une mère d’une sincérité

criante et d’une puissance dramatique fort touchante; harmonieusement

pitoyables et douces, Colonna, Romano et Véniat, etc.

Et cette pièce peuplée et tumultueuse, héroïque et fière, hérissée de

piques, de triques, de trompettes et de tambours, veut le succès le

plus antique, le plus moderne, le plus pittoresque et le plus édifiant.

[Vignette]

COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Le Songe d’un soir d’amour_, poème théâtral

en un acte en vers, de M. Henry BATAILLE.

On n’aime qu’une fois. Que les sens, la chair, le démon de la vie, le

vain désir d’échapper à tous les jeux du désespoir nous secouent et

nous semblent revêtir d’une nouvelle casaque de forçat sentimental,

nous retrouvons sous ces couleurs notre vieux cœur troué, notre pauvre

âme morte: tout est souvenir et comparaison; nous nous retrouvons

lorsque nous voulons nous oublier, et la plus profonde apparence de

volupté fond à la mélancolie irrésistible et persistante du délice

passé: il n’y a ni deux baisers ni deux étreintes!

Voilà le poème d’Henry Bataille. Poème dramatique? Non, heureusement,

non! Qu’il y ait deux messieurs en habit noir dans cette tragédie

élégiaque et un salon cossu et chargé, qu’une dame--c’est Cécile

Sorel--soit la plus réelle, la plus élégante, la plus vivante des

femmes adorables en activité de séduction, qu’il y ait là des vases

massifs et des lampes pesantes, ce n’est que rêve, évocation, désespoir

armé, ce n’est que vapeur de tristesse et d’éternité, ce n’est que

nuance de larmes...

Qu’un M. Henri, célèbre par ses vers, plus célèbre par l’éclat d’une

liaison notoire et par la rupture de cette union libre, soit appelé,

cajolé et pressé par une citoyenne éprise de ce roman, en mal de

passion littéraire et qui veut surtout entendre parler de _l’autre_

sur l’oreiller et faire faire le parallèle, si j’ose dire, des

caresses; qu’un fantôme trop vrai, qu’un fantôme agissant s’en vienne

traverser cette idylle faisandée, que ce fantôme féminin--et plus que

féminin--empêche le susdit Henri de parler et d’écrire, qu’il lui

coupe toutes déclarations et toute inspiration, qu’il effeuille des

roses, avance des pendules, baisse des abat-jour, raille, soupire,

défie, qu’il--ou elle--finisse par emmener son amant défaillant et

accablé, ce n’est pas étonnant, ce n’est pas effrayant. Mais, dans le

drame si court, dans la quasi-pantomime, dans la récitation à la fois

gamine et lyrique, il y a la poésie tourmentée, rare et familière de

l’auteur de la _Chambre blanche_ et du _Beau Voyage_; il y a sa terreur

secrète et son infini et le frisson d’ici et d’au-delà qu’il adapte

ou veut adapter à la scène, avec ses ailes et son cri... L’apparition

est-elle morte? Est-elle vivante? Cette pure image est-elle celle d’une

traîtresse? Nous ne le saurons jamais, comme nous ne pouvons savoir,

dans la fluidité et la souplesse des vers, si c’est du vers ou de la

prose: Lamartine, Musset, Poe, Baudelaire, Mallarmé, Jules Renard

même, peuvent se retrouver en ce trouble harmonieux, en cette cascade

mélancolique, fine, auguste et ironique au plus creux de la douleur.

C’est divinement joué. M. George Grand, poète un peu étoffé, a une

jolie tristesse, fait un bel effort pour se ressaisir et pour échapper

à l’obsession, est éloquemment possédé et repris; M. Alexandre ne

fait que passer, excellemment; j’ai dit le _los_ de Cécile Sorel, fée

mondaine et désolée, admirable de noblesse câline et de gentillesse

impériale et royale.

Quant à Julia Bartet, blanche, hiératique et molle de tendresse, voilée

de lumière, de fleurs, de gaze, impondérable, errante, elle est le

mystère et le miracle: de sa voix d’ailleurs, de son geste de rêve, de

ses attitudes de tendresse et de sommeil, elle a replacé ce _songe_

dans les nuages les plus émouvants: ange gardien, femme attachée à la

chair, Muse et maîtresse--mais comment put-elle être infidèle?--elle a

atteint la plus humaine et la plus inhumaine beauté et comme un sublime

de sensualité ailée.

Et cette parabole en habit noir et en robe rose nous donne les mots de

passe du paradis: Éternité, Fidélité!

_26 avril 1910._

[Bandeau]

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Mon ami Teddy_, comédie en trois

actes, de MM. André RIVOIRE et Lucien BESNARD.

C’est tout plein gentil. MM. Rivoire et Besnard viennent de découvrir

l’Amérique. Et quelle Amérique brillante, lettrée, artiste, armée

de goût et de volonté, tacticienne et triomphatrice, charmante et

irrésistible! Ce n’est pas seulement pour n’avoir pas à saluer son

prénom que l’ex-président Roosevelt a fui, en même temps que Paris,

cette pièce patriotique et yankee: il en serait mort d’émotion,

d’orgueil et de reconnaissance.

Touchant rectificateur de légendes, André Rivoire, auteur de _Il était

une Bergère_ et du _Bon roi Dagobert_, s’est attaqué à la légende de

l’oncle Sam, brutal et grossier, et le réaliste attendri qu’est Lucien

Besnard lui a emboîté le pas. Ils nous ont donc présenté leur ami Teddy

Kimberley, lauréat de l’Université d’Harvard, presque aussi érudit que

M. Morton Fullerton et ayant à peine un peu plus d’accent que lui--pour

la convention théâtrale. Introduit par le dessinateur humoriste

d’Allonne dans le salon de sa cousine Madeleine, mariée au député

influent Paul Didier-Morel, il condamne d’un seul coup d’œil et de peu

de mots les jeunes filles, plus ou moins divorcées, qui y pépient, et

une pendule faussement attribuée à Falconnet ou à Le Roy: cet oiseau

rare, cet aigle étoilé, ce lynx d’_Union-Jack_ sait tout et voit tout:

l’empire de la torrentielle et tumultueuse Mme Roucher, présidente de

la République de la veille et perpétuelle Egérie en disponibilité sur

le barbu et nul Didier-Morel, la déplaisante assiduité du bellâtre

secrétaire d’ambassade Bertin auprès de Madeleine Didier-Morel, enfin

et surtout la grâce, la dignité, la perfection de ladite Madeleine.

Il écarte le Bertin, cause tout son saoul avec Madeleine et déclare

sereinement à son ami d’Allonne qu’elle est la seule jeune fille de

céans et qu’il l’épousera. Il a été un peu odieux envers tout le monde

et personne ne répondra à l’invitation qu’il a faite à la ronde, mais

voici qu’il donne aux protecteurs du Louvre (dont Didier-Morel est

président) un tableau de Rubens, _la Vierge aux Orties_, qu’il leur

a enlevé moyennant 80 000 francs. C’est beau, la fortune! On ira, en

troupe, dans sa villa de Deauville. Quel bon garçon!

Mais ce solide, cordial, franc et éloquent garçon est un général

d’armée: à Deauville, il arrange tout, comme innocemment, pour la

réussite de ses affaires: il enferme Didier-Morel avec la présidente

Roucher dans un petit cabaret, leur prouve qu’ils sont faits l’un

pour l’autre, mais, quand la démonstration est faite, quand les

Didier-Morel sont décidés à divorcer, voilà que ce brave et familier

Teddy a travaillé pour un autre, pour ce Jacques Bertin, secrétaire

de pacotille! Que de diplomatie perdue! Que d’efforts naïfs perdus!

Pourquoi le cœur lutte-t-il contre l’esprit? Mais, n’est-ce pas? il

fallait un troisième acte?

N’insistons pas sur les incidents qui le peuplent et dont le détail

est délicieux et émouvant. Vous savez que Teddy mettra à la porte, par

la persuasion et en faisant des effets de poings, l’hésitant et mollet

Bertin, qu’il convaincra de son amour la bonne Madeleine, déjà plus

qu’à moitié conquise, et que la pièce se terminera à souhait, sous la

bénédiction du papa Verdier, père de l’ex-Mme Didier-Morel, du vieux

domestique Dominique et de l’humoriste d’Allonne. _All’s right! Hip

hip! hurrah!_ Et l’on applaudit de tout cœur!

Car, un peu lente, pas très rebondissante et se complaisant assez à des

effets sûrs mais répétés, cette comédie, plaisante, honnête, cordiale

et charmante, plairait à Scribe, à Meilhac et Halévy, aux admirateurs

de leurs plus récents et plus réputés successeurs; gentiment ironique,

elle fait l’éloge de l’amour, de l’énergie et même de l’argent bien

employé, ce qui ne gâte rien. Ce ne sont que braves gens, et tout le

monde est heureux.

L’interprétation est parfaite. Il faut mettre hors de pair Mme Cheirel

(la présidente Roucher), bourdonnante et tourbillonnante, d’une

autorité bonhomme, d’une prétention souriante, si vivante, si gaie, si

vraie: c’est une très grande artiste. Et Abel Tarride est admirable

dans le personnage de Teddy: sympathique, timide, puissant, volontaire,

robuste et fin, ému et gauche, il a composé une silhouette inoubliable

et définitive avec un accent et une âme. M. André Dubosc (Didier-Morel)

est important, imposant et comique; Victor Boucher (d’Allonne)

est amusant et preste; Capellani (Jacques Bertin) est élégant et

spirituellement fat; Berthier (Verdier) est touchant et bonhomme;

Cognet est le plus vénérable des vieux serviteurs et Savin et Jacks

parlent très bien l’anglais (goût _yankee_).

Mme Yvonne de Bray (Madeleine) est très joliment railleuse, vibrante et

attendrie; Mlles Gisèle Gravier, Stylite, Valois, Silvaire rivalisent

de caquet et de joliesse, sans oublier Mlle Irène Bordoni qui, tout

charme et toute séduction, joint à sa grâce physique et morale le plus

rare génie--celui du zézaiement.

[Bandeau]

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Mademoiselle Molière_, pièce en

quatre actes, en vers, de Louis LELOIR et de M. Gabriel NIGOND.

Rien n’est plus respectable, sympathique et touchant que le nouveau

spectacle poétique du second Théâtre-Français: l’un de ses auteurs

n’est que tendresse et l’autre, hélas! le pauvre Louis Leloir, n’a pu

prendre sa part des applaudissements émus et renaissants qui ont salué

son testament artistique, la posthume apologie de sa profession et

sa profession de foi pathétique et dramatique. Une sorte de majesté

douloureuse et cependant sereine entourait l’œuvre et évoquait, sous

l’agonie du Maître des maîtres comiques, le spectre myope, long et

pointu du sociétaire arraché trop tôt à sa chère Comédie-Française et

aux Lettres consolatrices.

Ceci posé (comme on dit à l’École polytechnique qui, paternellement,

_donna_ furieusement dans le succès du drame), feu Leloir et M. Gabriel

Nigond nous offrent, en pied et en âme, Jean-Baptiste Poquelin de

Molière. Tâche héroïque et terrible! Cet homme dont on ne connaît

pas, même à Chantilly, de portrait certain et dont on n’a que trois

ou quatre signatures diverses, cet homme qui déconcerte, en dépit de

Taschereau, les historiens et les exégètes, qui a tout vu, tout dit

et tout prédit, en dix ans de travail précipité, cet homme qui est

le secret et la somme de l’humanité, domine tout le théâtre--et lui

échappe. Il s’enveloppe si bien dans le sac de Scapin qu’on ne peut

démêler l’auteur du _Misanthrope_ et celui de _Mélicerte_, celui du

_Sicilien_ et celui de _Don Garcie de Navarre_. Son œuvre, c’est le

Grand Livre de la Vie, dont parlait son maître, René Descartes: qu’on y

puise la farce, l’amertume, la fantaisie, la liberté, le bon sens, la

résignation et la vertu: c’est un microcosme en relief et à facettes de

joie!

Mais le montrer, lui! Louis Leloir qui l’avait beaucoup joué, qui

avait vu représenter un grand nombre d’à-propos d’anniversaire, n’a

pas hésité: Gabriel Nigond, qui aime l’imagerie pittoresque, attendrie

et dolente, a accordé sa lyre flexible et facile, tressé ses couplets

de bravoure incessants et d’un effet sûr: nous n’avons pas eu, à la

scène, toutes les infamies débitées sur Armande Béjart dans _la Fameuse

comédienne_ et autres pamphlets; par une pudeur trop louable, les deux

collaborateurs ne nous ont pas dit que Molière avait été, à vingt ans

de distance, l’amant de la vieille Madeleine Béjart et le mari de sa

trop jeune sœur Armande et n’ont pas insinué, comme tant d’autres

(et le distingué Serge Basset), qu’il était le père de sa femme. Pas

d’inceste! Merci!

On parle peu d’Armande, au premier acte. Nous sommes à la campagne, aux

environs d’Avignon, et c’est très _Roman comique_ et--déjà!--_Capitaine

Fracasse_. Les comédiens de la troupe de Molière ont faim et n’ont

plus foi en leur chef; en dépit de son amie dévouée et tutélaire,

Catherine Debrie, ils vont déserter. En attendant, ils dépouillent

plaisamment le gâte-sauces Pampelonne de son panier de victuailles.

Molière paraît, dit le _los_ de son art, réduit les rebelles, s’attire

la haine du confident de Mazarin, Roquette, en lui refusant son cheval,

s’attire l’adoration du capitaine La Thorillière, qui aime le théâtre,

et s’endort, au clair de lune, en proférant des vers lyriques qui

l’auraient profondément étonné, car le XVIIe siècle méconnaissait la

nature et la sensibilité descriptive...

Maintenant, nous sommes à Paris. Le temps de voir Roquette demander

la tête (ou le théâtre) de Molière à Mazarin, le temps de voir

Molière demander audit cardinal le paiement d’une note paternelle, le

temps d’entendre Mazarin tousser et défaillir pour ne pas répondre,

le temps d’écouter Molière gourmander et repousser Armande Béjart

qui le harcèle, et, déjà, nous savons qu’Armande veut aimer Molière

malgré lui, que Molière l’aime et, par un sacrifice sublime, la

fidèle Catherine présidera à leur mariage. Le roi aussi, d’ailleurs,

car, entre temps, Louis XIV est entré, a servi de valet de chambre à

l’acteur qui s’habille en Mascarille, dans le bureau même du ministre,

a loué son art et ses productions et lui a donné une salle nouvelle.

Hélas! les années ont passé, l’enthousiasme d’Armande aussi, qui a

abandonné depuis trois ans son époux plus quadragénaire que jamais

et qui n’a plus que son génie et la poupée de sa petite fille

Madeleine! Mais c’est le jour de la Saint-Jean, fête de Molière.

Fête mélancolique. La Thorillière revient des Flandres sans apporter

l’autorisation de jouer _Tartufe_, et si Lulli fait jouer le menuet

du _Bourgeois gentilhomme_, si La Fontaine improvise un facile et

laborieux pastiche sur le sauvetage d’un chien martyr, si l’infatigable

Catherine est là, si la petite Madeleine embrasse gentiment son père,

Armande n’est pas là... Armande! Hé! elle vient, froufroutante,

inconsciente, exquise, ensorcelante, et Molière se laisse aller à

la joie jusqu’au moment où il sent que ce n’est pas l’épouse qui est

retournée à l’époux, que c’est la comédienne à l’assaut d’un rôle et

caressant l’auteur! Ce n’est pas tout! Armande veut chasser Catherine

qui l’a injuriée jadis, et ce pauvre benêt de génie chasserait sa

grande amie si La Thorillière ne surgissait pas à temps pour confondre

l’infidèle, non sans avoir tué ce jésuite de Roquette qui avait pris la

femme de Molière, moins par amour que par haine du mari.

Dès lors, il ne s’agit plus pour Molière que de mourir, ce qu’il fait

non sans soubresauts, quintes et autres éloquences, refusant, au prix

d’une sépulture en terre sainte, de renoncer à son art, s’endormant

au son de l’entrée du _Malade imaginaire_ et rendant, enfin, les yeux

obscurcis, justice à la sublime Catherine qu’il prend pour sa seule

femme, cependant qu’il ne reconnaît pas Armande tant réclamée, Armande

venue trop tard et qui pleure un moment.

J’ai dit le succès de cette pièce constamment et ingénument touchante,

parfois pleurarde et anachronique, qui n’a pas de profondeur, mais qui

est si gentiment plane et imagée. Ne nous demandons pas si Molière

a souffert exprès et si sa douleur privée n’était pas la volontaire

rançon et la source de son génie: n’était-ce pas à cette époque qu’on

publiait _l’Art d’être malheureux_? Attendons l’_Armande Béjart_ de

Maurice Donnay.

Louons M. Desjardins, qui est, comme toujours, émouvant, varié et

parfait en Molière: il plaisante, tonne, vibre, étouffe magistralement;

M. Grétillat est un chevaleresque et chaleureux La Thorillière, M.

Vargas un effroyable et cauteleux Roquette, M. Bernard est tout

simplement admirable de bonhomie en La Fontaine; M. Maupré est un

Louis XIV jeune, brillant, souriant, d’une majesté à croquer; M.

Desfontaines est un Mazarin très comique et un peu forcé; M. Stéphen,

le plus burlesque des patronnets, et MM. Coste, Denis d’Inès, Bacqué,

Chambreuil, etc., excellents.

Armande c’est Mlle Ventura, harmonieuse, angélique et démone, fatale

et puérile; Mlle Barjac a de la grandeur, de la grâce mélancolique,

une autorité éloquente et de l’âme dans le personnage de la sublime

Catherine; Mlle Kerwich est délicieuse sous le bonnet de la bonne La

Forêt; la petite Fromet gazouille joliment; Mlle Devilliers est exquise

et Mlles Véniat et Lyrisse aussi. J’allais oublier M. Savry, qui a

eu beaucoup de discrétion et de noblesse dans son interprétation du

curé de Saint-Roch, qui tâche vainement d’arracher Molière au théâtre

tyrannique, au théâtre dont on vit et dont on meurt, au théâtre profane

et créateur, au Théâtre-Dieu!

_14 mai 1910._

[Bandeau]

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Fille Elisa_, pièce en quatre

actes, tirée du roman d’Edmond DE GONCOURT, par M. Jean AJALBERT

(reprise); _Nono_, pièce en trois actes, de M. Sacha GUITRY

(première représentation à ce théâtre).

Lors de sa création et de son interdiction en 1890, lors de sa reprise

en 1900, _la Fille Elisa_ consistait essentiellement en la lecture

d’une lettre d’amour faite d’une voix mouillée par l’inoubliable

Eugénie Nau, en une épuisante plaidoirie nuancée, outrée et mugie par

André Antoine et en une pantomime d’agonie d’Eugénie Nau, déjà nommée,

tant à la cour d’assises qu’à la maison centrale.

Nous avons, aujourd’hui, un tableau de plus, au début, celui de

l’estaminet public, féminin et martial des abords de l’Ecole militaire,

où rien ne manque, ni les filles en peignoir, ni les soldats, ni

les querelles, ni même la négresse traditionnelle, sans parler d’un

inénarrable invalide qui a connu l’empereur un peu jeune, car les

uniformes sont du plus strict 1900 (les fantassins ont le collet et la

soubise rouges). Cette tenue moderne n’empêche pas le fusilier Tanchon

d’être aussi simple et aussi fervent que devant--et Élisa retrouve

pareillement sa lointaine candeur et sa vaine soif de pureté sainte.

Si elle tue son tourlourou pour sauver son âme devant un _bistro_ au

lieu de vagabonder idylliquement et tragiquement parmi les tombes

fleuries du petit cimetière du bois de Boulogne, nous avons le morceau

d’éloquence ampoulé et sincère, creux et vibrant, puissant et monotone

de l’avocat, nous avons un cri de bête nouveau et terrible, au prononcé

de la condamnation à mort, et un très beau mutisme, un bestial effort,

une ruée de sentiment et tout l’afflux du sentiment et du désespoir,

dans la prison perpétuelle, lorsque Élisa se voit abandonnée de tous

et de sa mère, et qu’elle n’a plus que le ressouvenir chevroté de sa

pauvre lettre d’amour.

Élisa, c’est Suzanne Desprès, en bois, en fer, en nerfs, en larmes,

effroyable de tendresse raidie, de pudeur hystérique, de passivité

tragique; Jeanne Éven (la mère d’Élisa) est gentiment crapule; Yvonne

Mirval (Marie-Coup-de-Sabre), est étonnante de vulgarité dramatique

et comique; Jeanne Fusier est très digne en sœur de charité et de

chiourme; Léontine Massart, Vernon, Zerka, Lambell, Greyval et Lécuyer

ont une verve et un brio inouïs, M. Saillard (Tanchon) est très

cordialement naïf et enamouré; M. Marchal (l’invalide) est purement

exquis. MM. Clasis, Rouyer, Colas, sont parfaits, et M. Firmin Gémier,

dans son rôle écrasant d’avocat, est admirable de courage, d’ironie, de

force, de vérité et de lassitude.

Avec _Nono_, nous sortons du noir. Ce petit chef-d’œuvre de cynique

et de sensibilité voilée où tout rebondit, situations et _mots_, où

tout est fantaisie et vérité, où tout est joie, avec une pointe de

mélancolie, a été aux nues. On a ri, à ailes déployées!... Je n’ai pas

à conter cette petite anecdote où un brave homme de poète emprunte sa

maîtresse à un jeune ami et la lui rend après deux mois, en gardant

l’argent de son entretien et en demeurant délivré de son vieux

_collage_, indépendant et riche.

On a ri--inextinguiblement. Il faut dire que Sacha Guitry, l’auteur en

personne, est admirable d’autorité et de comique comme involontaire,

que M. de Guingand est frénétique et irrésistible, que rien n’est

plus amusant que M. Marchal, que Mlle Lambell est plaisante, que Mme

Léontine Massart est pathétique, touchante et déconcertante et que

Mme Charlotte Lysès est d’une fantaisie tourbillonnante, toujours

renouvelée, et d’une distinction telle qu’elle fait joujou avec les

pires horreurs et que lorsqu’elle dit--avec quelle suavité!--«Je

m’emm.....!», elle semble avoir plus de branche, plus de branches de

lauriers que le général vicomte Cambronne!

[Vignette]

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Vidocq_, empereur des policiers, pièce

en cinq actes et sept tableaux, de M. Émile BERGERAT.

Il n’y a pas plus plat coquin que François-Eugène Vidocq. Il commence

par voler son père, par déserter en Autriche et en France: forçat

évasionniste, il trahit ses camarades; sous-mouchard et chef indigne

d’une bande de traîtres, il a juste assez d’imagination pour organiser

un complot contre sa propre existence, et un gigantesque vol pour faire

_pincer_ les menus coupables; industriel en papier et en carton, à

Saint-Mandé, il ne sait pas exercer son métier d’honnête homme, retombe

à la contre-police, aux filatures, aux renseignements faux, au chantage

et, surtout, aux vantardises: sa jactance d’ancien dentiste de grand

chemin alimente un tas de folliculaires en mal de copie sans l’enrichir

lui-même et il meurt à quatre-vingt-deux ans, en 1857, en se décernant

un brevet de vertu civile et militaire et en affirmant que, sans ses

malheurs, il aurait pu être un autre Kléber!

Le poète Émile Bergerat, qui a autant d’indulgence que de fantaisie et

qui se soucie de l’histoire comme le poisson de Pisistrate de la pomme

du berger Pâris, le Bergerat des _Ballades et Sonnets_, a pétri cette

âme de boue et en a fait un composite de Jean Valjean et de Jacques

Collin, de Sherlock Holmes et de M. Claude. Ce n’est, d’ailleurs, qu’un

épisode, une anecdote.

Nous sommes en 1819. Le sieur Vidocq, policier, vivrait fort heureux

en compagnie de sa vaillante femme Annette et de son fils intelligent

et travailleur Gabriel s’il pouvait être légalement le mari de l’une

et le père de l’autre: il lui faut sa réhabilitation. Ah! être, non

plus un instrument méprisé, un outil précieux et piteux, mais un

homme! Justement, il s’agit de retrouver un collier de la duchesse de

Berry, égaré par une de ses dames d’honneur, la marquise de Madiran.

Sera-ce l’occasion de l’apothéose judiciaire? Entre temps, le ci-devant

galérien se déguise en Napoléon pour amuser son gamin qui a été premier

en histoire--ce qui fait fuir un garde du corps (oui, un garde du

corps!) qui est venu le chercher de la part du ministre Decazes.

Vous sentez comme il le met dans sa poche, Decazes, l’ancien galérien!

Il lui montre une perle du collier, retrouvée d’avance à Saint-Germain,

lui prouve que l’objet a été non perdu mais volé, que le vol est

délicat et intime, confesse la marquise de Madiran et devine sous le

frac d’un de ses danseurs--qui n’est pas le danseur inconnu--la casaque

(sic) d’un de ses camarades de chaîne.

En avant, les travestissements! Sous l’habit de _cockney_, il pénètre

dans l’antre des receleurs; le maître de relais de poste (sans

chevaux), Arigonde, attache le complice, le garde-chasse Utinet;

danse avec la jeune Léocadie qu’on lui a en vain présentée comme

cul-de-jatte, trouve le rosaire dans le court-bouillon; sous l’habit

d’un vénérable prêtre, à l’hôtel Madiran, il convainc la marquise

atterrée que son heureux soupirant, le comte de Casagoras, n’est que

le galérien basque Salvador, et il arrêterait sur l’heure le bandit si

l’infortuné époux, le marquis de Madiran, colonel des gardes du corps

(où avez-vous vu, mon vieux Bergerat, un colonel de gardes du corps?)

si le colonel-marquis, donc, ne survenait pas! Et le Salvador, qui a si

bien coupé le collier avec des cisailles, a une lettre accablante pour

la marquise et il faut que le marquis ne sache rien!

Il ne saura rien. C’est en vain que, arrêté après une lutte terrible,

Salvador aura envoyé son esclave Léocadie porter la lettre-talisman

au colonel, de garde à l’Élysée-Bourbon: le prestidigitateur Vidocq

embobinera le marquis, bonapartiste de la veille et royaliste dévoué;

il lui fera croire que cette missive est un document politique, un

appel aux armes, lui en substituera une autre et tout sera bien: les

Madiran seront heureux, Vidocq réhabilité et le guitariste Salvador

pourrira au bagne.

Cette pièce, honnête et simple, éloquente et malicieuse, pittoresque

et mouvementée, est amusante et reposante: elle permet à l’éclatante

Marie-Louise Derval de révéler ses dons de charme, d’émotion et de

douleur dans le personnage de Charlotte de Madiran et à Andrée Pascal

de dessiner une silhouette exquise, sauvage et passionnée, magnifique.

La parfaite Renée Parny (Annette) est accorte, rieuse, harmonieuse et

héroïque, et, sous ses oripeaux de mégère, Jeanne Méa a l’air d’un Goya.

M. Jean Worms (Salvador) est le plus séduisant, le plus élégant des

bandits; M. Duard (Arigonde) est un forçat chaleureux et touchant;

M. Guidé (Madiran) a de la dignité et de la grandeur; M. Luitz

(Decazes) est très secrétaire d’État; M. Andrieux est un garde-chasse

spirituellement ahuri, et M. Bussières est excellent sous ses

déguisements de police, quoiqu’un peu inattendu, lorsqu’il prête les

intonations de Dumanet, Pitou et autres Polin à un aristocratique

garde du corps (on a rang d’officier, monsieur, et Lamartine fut des

vôtres!). Quant à Jean Kemm (Vidocq), s’il a vingt centimètres de trop

pour chausser la redingote et le chapeau de Napoléon, il est admirable

de force, de tendresse, de rage, d’humilité léonine, d’onction

traîtresse, de volonté et de simplicité. Son masque tragique et mobile,

sa grande voix, son geste puissant et sobre, son autorité sous tous

les déguisements, sa majesté, si j’ose dire, ont fait merveille: il a

prêté une vie réelle et cordiale à une fantaisie, en prose, de poète;

il a fait mieux qu’incarner Vidocq: il l’a régénéré! Et le petit Debray

(Gabriel) est énergique et charmant.

[Bandeau]

THÉATRE FEMINA (Saison d’été, direction Richemond).--_Bigre!_

revue en deux actes et quatre tableaux, de M. RIP.

En ces temps où la charité est si durement persécutée, M. Rip ne

risque pas grand’chose; il est impitoyable avec une outrance joviale

et forcenée, avec des éclats de voix et des éclats de rire énormes et

la plus allègre sérénité. Dans la revue au titre à la fois prometteur,

comme on dit, et modéré, dont il effare les pudiques tréteaux du

théâtre Femina, il commence par sourire de la maison même, ce qui

ne lui permet pas la moindre indulgence pour des immeubles et des

personnages moins limitrophes, si j’ose m’exprimer ainsi.

Il taille en pièce M. Mayol, pour changer, et le _puzzle_, l’innocent

et absorbant _puzzle_, déchire l’opérette viennoise, blesse à mort le

duel, damne Dieu lui-même, assomme du même coup M. Adolphe Brisson et

Mmes Cora Laparcerie, Polaire et Régina Badet, Mlle Lantelme, et le

docteur Doyen, M. Duez et M. Maurice Rostand, les cantatrices mondaines

et les apprenties, l’inévitable Alexandre Duval et le Champ de Mars,

que sais-je encore? Il faut dire tout de suite que celles des victimes

qui étaient dans la salle prenaient le pire plaisir à leur propre

étripement, et je n’ai pas de chance: c’était la première fois que je

voyais une revue de M. Rip, il n’y avait aucun des traits, injustes

au reste, et féroces, dont, paraît-il, il me larda des années durant!

Ça ne m’empêche pas de constater sa fougue, sa verve, son bonheur

d’expressions, d’à-peu-près et autres calembours, la grâce de ses

couplets, la souplesse de son vers, sa grivoiserie à l’eau-forte, et

jusqu’à une certaine profondeur morale et sociale, voire une excellente

critique des conférences, en termes précis, d’une éloquence incisive et

si amusante!

Je n’en jette plus: voilà assez de lauriers pour tant de chicotin

amer et de vitriol à rimes. Je ne sais si _Bigre!!!_... aura place

dans l’_Histoire de la revue de fin d’année_ de M. Robert Dreyfus ou

de ses successeurs: ce n’est pas de l’histoire, même de la petite

histoire en chansons, et M. Rip s’attache moins aux événements

qu’aux personnalités--et c’est très personnel et très littéraire,

de temps en temps. Ça se termine par la moins attendue des parodies

de _Chantecler_, où le coq est remplacé par un clairon d’infanterie

(rien de _Lili_), où le chien permute avec un chien de quartier, où

la pintade devient colonelle, où le rossignol se mue en chanteuse

de café-concert à soldats, et où les crapauds sont figurés par les

_troubades_ en personne, qui psalmodient gravement:

_Depuis qu’ nous somm’s sous les drapeaux,

C’te femm’ là nous porte à la peau!_

On a beaucoup ri et on rira terriblement, un peu longuement tout de

même, car il y a des longueurs et des choses inutiles.

C’est délicieusement joué par Le Gallo, qui charge à peine; par Mlle

Spinelly, qui, en travesti, en _arpète_, est effroyable de malice,

de vérité, d’outrance presque tragique; par Mlle Dyanthis, qui est

harmonieuse et farce; par Mlle Barda, agréable et fine; par l’étonnant

Hasti, brigadier de police qui fait rire par ordre, auteur ahuri et

docile, clairon avantageux; par M. Arnaudy, qui, tout de même, a un

peu _cherré_ dans son personnage d’Adolphe Brisson; par Mlles Léger,

Perret, Franka, Renouardt, Dalbe, Williams, Rossi, Figus, MM. Marius,

Herté, etc., etc. Et gardons des éloges de luxe pour les petits et

petites Livettini, Willem, Walter et Dormel, délurés et savants, et

pour l’incommensurable Koval, qui, entre toutes ses incarnations

hilares et géantes, est hallucinant en cantatrice mondaine, bas

décolleté et girafique à crier, qui a une voix de tête à un kilomètre

de ses épaules. Ah! j’allais oublier: on danse, dans _Bigre!!!_...

comme partout. Et comment! C’est Mlle Spinelly...

[Vignette]

COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Fleur merveilleuse_, pièce en quatre

actes, en vers, de M. Miguel ZAMACOÏS.

Comme nous avons eu peur! Le premier acte de la pièce de M. Zamacoïs

était tout noir, tout noir: ce n’étaient qu’auberge ténébreuse et

sanglante, coups de pistolet, coups de poignards, tentative de viol,

pleurs de mères, plaintes hagardes de fou, sans parler du tonnerre

et des éclairs qui font rage, à la cantonade, et d’une diablesse de

gitane, échappée des œuvres de Jean Richepin et de Xavier de Montépin!

Heureusement, des ténèbres, nous sommes allés à la lumière, de l’âpre

Artois à la grasse et bonne Hollande--et l’exquis Miguel, lâchant

l’asphodèle pour la violette, la violette pour le myrte, le myrte pour

la pensée, est arrivé enfin à la tulipe triomphale et symbolique qui

était le couronnement, pour ainsi parler, de son effort et de son rêve.

Déroulons donc l’imagerie qui a plu et qui a charmé et où les talents

de peintre, de monologuiste et de poète de l’auteur ont jeté des

valeurs un peu faciles mais sûres, des tons savamment pâles, des

grouillements avantageux, des couplets rebondis, la plus roublarde

naïveté, la grâce la plus touchante, une mélancolie de tout repos et la

graine, si j’ose dire, des plus pures et des plus douces larmes.

L’auberge sanglante n’est pas à Peyrebeilhes: elle jouxte Arras. Nous

n’y rencontrons pas encore M. de Robespierre: nous ne sommes qu’en

1636. Mais un orage diluvien amène dans la société des malandrins qui

y gîtent: un gentilhomme ruiné, M. de Blancourt; son valet Romain, qui

tire bien au pistolet et empêche son maître d’être égorgé; la triste

veuve Régine et son fils Gilbert, qu’un chagrin d’amour a rendu fou et

qui errent de compagnie sur les routes, avec leur cocher Gobelousse, à

la vaine recherche de l’infidèle et l’égyptiaque bohémienne Speranza,

vagabonde aux pieds nus, que l’hôte inhumain Médard voudrait envoyer

aux cinq cents diables! Pour avoir laissé entrer et se chauffer la

romanichelle qui est devineresse, comme toutes les romanichelles, pour

l’avoir empêchée d’être tuée par son ancien soupirant Ziska, pour avoir

fait tuer ledit Ziska par ses camarades, la noble Régine est assurée

du dévouement exaspéré de Speranza, pour avoir cravaché le chevalier

de Blancourt qui, ivre, la pressait un peu, elle peut compter sur la

rancune de ce peu scrupuleux gentilhomme. Et Speranza voit, dans les

cartes, qu’elle guérira Gilbert le taciturne, à son grand dam à elle,

car elle l’aime! Déjà!

Et nous voici dans Haarlem, cité toute blanche et rouge, tintante,

carillonnante, joviale, active et buvante, où tout respire l’aise et

la gaieté. Tout, excepté Gilbert, qui, cependant, est moins fou et

moins sinistre, et qui se laisse interroger par un trio de grâces

hollandaises, la délicieuse Griet Amstel, et ses amies Mietje et

Alida. Il se rappelle une chanson jadis écrite par lui, parle, conte.

Un miracle va peut-être lui rendre la raison. Hélas! il ne s’agit,

en ce pays, que de tulipes! On donne tout son bien pour une tulipe

rare! On s’entre-tue pour la couleur d’une tulipe! Et l’odieux

Blancourt peut venir demander la main de Griet Amstel, le vieil Amstel,

exaspéré d’être vaincu dans un concours de tulipes par l’ignoble Jacob

Teylingen, ne donnera sa fille et sa fortune qu’à celui--connu ou

ignoré--qui lui apportera la plus belle tulipe, la tulipe imbattable,

la fleur merveilleuse.

Vous voyez la suite: la sainte Régine, qui a surpris une lueur dans

l’œil de son gars dément en présence de Griet, veut lui assurer

le prix: c’est la surhumaine Speranza qui lui apporta la fleur

introuvable, germée d’une graine séculaire et mystérieuse, en se

sacrifiant héroïquement. Mais voici une jolie scène: tout Haarlem,

processionnellement, a admiré la merveille: Griet vient à son tour.

Gentiment, elle demande à emporter le trophée, à le donner à un ami

d’enfance. Et, quand elle comprend que la mère veut la prendre en

holocauste, pour tâcher à sauver son fils, elle se rebelle: ça n’est

pas bien! Quoi! disposer d’elle ainsi! L’abandonner à un maniaque!

Horreur! Vous sentez bien que, consulté, le magnanime Gilbert donnera

la fleur à Griet, ne voulant pas d’un amour contraint et forcé! Mais

Griet, déjà touchée, n’est pas loin: elle entend que Gilbert l’aime,

qu’il s’est sacrifié, qu’il est tout près d’être régénéré par elle--et

elle rapporte la fleur. Apothéose!

Que nous importent, dès lors, les manigances de l’épouvantable

Blancourt qui, après avoir cru écraser la fleur sauvée par le

providentiel et divin valet Romain, veut, au dernier moment, à

l’instant du triomphe, prouver que Gilbert est fou et qu’on ne donne

pas sa fille à un aliéné? Nous savons que ça finira bien! Mais il

y avait, au quatrième acte, un si copieux mouvement de foules, des

costumes parfaits et chatoyants, des drapeaux, des tambours, de la

musique, un géant et un admirable décor de Jusseaume! Les kermesses

sont si demandées! Et c’est ainsi que cette pièce de peintre est un

musée présenté en vers faciles, avec du Meissonier, du Roybet, du

Juana Romani, du Terburg, du Joseph Bail, du Rembrandt un peu clair,

du Teniers assagi, du Van Ostade en demi-teinte, et de l’Hobbema. Nous

avons même Franz Hals, en personne, et c’est Roger Alexandre qui lui

prête des couleurs et de l’accent.

L’accent, le véritable et respectable _assent_ est représenté par

M. Georges Berr (Gobelousse), étincelant de verve et de comique; M.

Silvain est un majestueux, éloquent et tutélaire bourgmestre; M.

Raphaël Duflos (Blancourt) a une élégance bravache et fatale; M. Siblot

(Van Amstel) a de la bonhomie railleuse et de l’ivresse puissante;

M. Dessonnes (Gilbert) est mélancolique à souhait et passionné

harmonieusement; M. Ravet est un beau bandit; M. Croué (Romain) un

valet au grand cœur; M. Grandval (Jacob) est un bien faible fourbe

tulipier, etc., etc.: ils sont cent!

Il faut louer hautement Mlle Géniat (Speranza): elle a une sincérité,

une bonté, un courage, une grâce mélancolique et sacrifiée, une

fatalité battue qui sont admirables; il est inutile de dire que Mlle

Leconte (Griet Amstel) est toute jeunesse, tout charme et toute

émotion; que Mme Louise Silvain (Régine) est douloureuse, tragique,

fière et émouvante; que Mlles Lifraud et Provost sont un double délice;

que Mlles Bergé et Bovy sont exquises en travesti; que Mlles Hébert et

Beauval sont des servantes à croquer, etc., etc. Et ce spectacle est

très séduisant, très moral, très reposant, très agréable.

_23 mai 1910._

[Bandeau]

THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_Bagnes d’Enfants_, drame en quatre

actes, de MM. André DE LORDE et Pierre CHAINE (d’après le roman

_En Correction_, de M. Edouard QUET).

Après avoir été instruit devant les cours et tribunaux, le grand

et douloureux procès des colonies pénitentiaires, des prisons de

jeunes détenus, de l’enfance abandonnée ou coupable, de l’autorité

paternelle, répressive et tyrannique, est évoqué--et comment!--par la

Grand’Chambre du Parlement, séant en cet Ambigu qui, jouxte la rue de

Bondy, a réformé tant d’arrêts du Grand et Petit-Châtelet et rendu

l’honneur--avec quels applaudissements!--à tant d’illustres victimes et

autres pauvres condamnés.

Sur un acte d’accusation, précis et noir, de M. Edouard Quet, l’avocat

général Pierre Chaine et le procureur général André de Lorde ont

édifié un réquisitoire si habile, si éloquent, si généreux, que,

dans l’émotion unanime, les prisons de gosses ont été virtuellement

démolies, leurs directeurs et gardiens exécutés à mort et que, pour

un peu, le parricide aurait été déclaré d’utilité publique! Encore

faut-il noter que, par une modération louable, on ne nous a pas montré

les petits prisonniers à la tête à moitié rasée présentés jadis par

Steinlen et Zo d’Axa, à la mode d’Aniane, que nous n’avons pas vu les

joies des soixante jours de cachot en cave, avec la camisole de force

et les fers aux pieds, chantés par M. Quet, et que, si nous avons eu

des râles, nous n’avons pas aperçu les rats des cellules de punition.

Il y a eu assez d’horreur, de compassion, d’émotion, de larmes, pour un

triomphe de première instance, d’appel et de cassation.

Frémissez, enfants d’hier, spectateurs de demain, lecteurs sensibles et

humains! Voici. Pour avoir bu quelques bocks, dépensé quelques louis,

souri à quelques fillettes et cassé une glace dans un bouis-bouis de

Montmartre, le jeune Georges Lamarre, potache de seize ans, en rupture

de _bachot_, est condamné par son implacable bourgeois de père à six

mois de correction paternelle. Naturellement! Ce n’est pas difficile:

il suffit de le demander à un président de tribunal! En dépit de ses

supplications, en dépit de l’indulgence de son oncle, le malheureux

adolescent est _emballé_ en l’absence de sa mère, ligoté, garrotté,

enlevé par deux affreux drôles: c’est pesé! En route pour Montlieu!

Montlieu, ce n’est pas un paradis terrestre! Les gardiens ont des

gourdins, le directeur ne songe qu’à ne pas nourrir ses pensionnaires,

les faire travailler à force, les punir à foison, tromper les

inspecteurs: c’est un chacal tigré, bien secondé par sa digne épouse,

sucrée et carnassière. Les pupilles sont abêtis de persécutions et de

terreurs: Georges est en bonnes mains!

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 10 / 33 题