Le secrétaire Chartrin fait une scène à Louisette, qui adore

Marcel Bauquet; Marcel résiste aux représentations du philosophe

Thury--et Marcel enlèvera Louisette: attraction criminelle, presque

incestueuse--maman!--naturelle et aveugle, fatalité, fatalité!

Et lorsque, revenue trop tôt, la triste Edmée sera mise au courant

par le lamentable Chartrin, lorsque Louisette reviendra un instant

pour embrasser sa mère,--sa mère, pas sa maman!--la tante, la _maman_

rivale ne pourra rien, ne voudra rien tenter; c’est en vain qu’elle

affectera de reprendre, de réduire l’enfant voleuse d’amour, qu’elle

fera semblant de la vouloir emmener tout de suite, très loin; elle

lui laissera un instant, le temps de fuir, de rejoindre l’amant

adoré qu’elle n’a pas daigné forcer elle-même: _Mektoub!_ Adieu, va!

Elle restera brisée dans son orgueil intact, ruinée dans sa fierté,

mêlant ses pleurs de reine un instant déchue aux larmes de son grand

serviteur Chartrin.

Et voilà!

C’est _l’Autre Danger_ et c’est _le Refuge_. Mais non! Ce n’est rien

de cela! Il ne s’agit ni de duel d’âges, ni de lassitude. Ce n’est

même pas le proverbe «qui va à la chasse perd sa place», ce n’est

pas le triomphe de la simplicité sur la recherche, de la médiocrité

sur la perfection, ce n’est pas la proclamation de l’exclusivisme de

l’intelligence et de la misère des sens, ce n’est pas le génie qui

prononce ses vœux de chasteté, c’est une aventure menue et douloureuse,

ornée, chantournée, d’un style précieux, élégant, capricant, bosselé

et ciselé, d’un dialogue rebondissant, inextinguible. Pour laisser

toute sa force à son drame, M. Coolus a même, à l’avant-dernier

moment, supprimé un quatrième acte qui lui semblait faire longueur.

C’est héroïque: l’exquis et admirable Maurice Donnay n’avait condamné

à mort «le quatrième acte» en général, qu’avec sursis. L’action,

volontairement dépouillée, en est-elle plus puissante et plus rapide?

Et un peu aux acteurs. Si M. Chautard est excellent, parfait de

dignité légère, de cordialité grave, de dévouement sautillant dans

le personnage d’un médecin ami, le docteur Horvois; si M. Garry est

merveilleux de tenue, de passion bridée, de sobre colère, de douleur

infinie dans le rôle du secrétaire Chartrin; si M. Signoret est aussi

parfait qu’à son ordinaire sous le masque d’un philosophe dramatique

qui devrait être académicien, M. Barré est assez falot dans la peau

d’un vieux satyre sommeillant et M. Castillan, gêné peut-être d’une

barbe sans grâce, n’a ni l’ardeur ni le prestige ni le remords d’un

amant très recherché sur la place et génial par surcroît. Mme Suzanne

Avril est un peu trop en dehors dans le rôle en dehors de la futile

Laure; Mlle Dermoz est un peu trop roide et tragique, trop décidée,

trop cruelle sous les traits juvéniles de Louisette, et Mlle Carène

outre l’exotisme, la sensibilité et les cris de l’inutile esclave Traki.

Il est inutile de faire l’éloge de Réjane: elle s’est prodiguée comme

directrice, comme critique, comme metteuse en scène dans les clairs

décors de Lucien Jusseaume; elle a mené la bataille à fond. De tout son

cœur, de toute sa voix, de toutes ses nuances, de son geste varié, de

son autorité caressante, dolente et rauque, de sa volonté raidie, de

sa tristesse contenue, de son désespoir debout, elle a empli, dressé,

humanisé la conception de la surfemme mère sans enfant, maîtresse sans

amant qui _crâne_ en pleurant, qui règne en craignant et qui n’est

qu’une pauvre chose, un mélancolique défi--et rien qu’un défi. Dans ce

drame d’idées, à peine de cœur, sans péripéties, sans deuils physiques,

elle porte l’angoisse sentimentale, le désarroi intime jusqu’aux larmes

de sang.

[Bandeau]

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Comme les Feuilles..._, pièce en

quatre actes, en prose, de Giuseppe GIACOSA (traduction de Mlle

Darsenne); _Moralité nouvelle d’un Empereur_ (adaptation, en

vers, de M. G. Rial-Faber).

C’est un succès d’émotion, de délicatesse, de simplicité, de grâce un

peu mélancolique et douloureuse, mais qui sonne si bien à l’âme et au

cœur! Du haut du ciel, ce distingué et sympathique Giacosa doit sourire

de toute sa cordialité, de toute sa bonté: celui qui a été le Coppée,

l’Augier, le Feuillet et le Scribe de l’Italie doit être heureux de

dorer d’un rayon céleste et humain cet Odéon perdu en plein quartier

Latin.

_Comme les feuilles..._ est une des dernières productions de l’auteur

d’_Une partie d’échecs_. Il n’a plus ni son goût archaïque de la

chevalerie, ni son réalisme appuyé. Il garde sa jeunesse de cœur, son

observation et son amertume, mais il laisse chanter en soi le soleil

natal: il a, dans la maturité, juste assez de tristesse, juste assez

d’indulgence pour entrevoir la radieuse espérance. Il sait voir,

peindre, faire toucher du doigt l’abîme sans désoler tout à fait,

être exact et vrai sans être navrant, et c’était tout nouveau pour

les spectateurs du second Théâtre-Français, séduits par un texte orné

et simple, strictement traduit par Mlle Darsenne: ils ont fait fête

à cette tranche de vie crue mais non faisandée; ils en ont aimé la

cruauté involontaire et la tacite poésie, la grandeur bourgeoise et la

gentillesse pathétique--et c’est un soir qui aura les plus chaleureux

lendemains.

_Comme les feuilles!..._ Vous vous rappelez la feuille de ce pauvre et

grand Arnault:

_L’orage a brisé le chêne

Qui faisait mon seul soutien...

Où va la feuille de rose...

Et la feuille de laurier..._

Il ne s’agit pas d’un poète exilé pour sa fidélité à Napoléon: c’est

plus moderne. Il ne s’ensuit pas que cette feuille sache plus où elle

va. C’est, d’ailleurs, une feuille à quatre têtes--et non un trèfle à

quatre feuilles: le bonheur ne souffle pas dessus. Voici.

Le brave industriel Jean Roselle s’est ruiné en travaillant. Ne levant

pas la tête de dessus ses livres et ses machines, se tuant à la besogne

en sublime bête de somme, il ne s’est jamais soucié de son intérieur.

Resté seul avec deux grands enfants, il

_Leur fit cadeau d’un’ bell’ mère_

_Vu qu’il s’ trouvait par trop veuf_

comme dans la chanson, et ne s’est pas aperçu que ces trois jeunes

cervelles dilapidaient son or laborieux à qui mieux mieux. C’est de

l’américanisme outrancier, les modes d’après-demain, des jeux, du jeu.

C’est la faillite, presque la banqueroute. Sans un cousin, méprisé

jusque-là, Maxime, ce serait la honte. Jean Roselle a donné tout ce

qu’il avait; sa femme Julie a garé son argent mignon, après avoir

conseillé de dissimuler l’actif, ce dont se serait fort bien accommodé

le jeune Tommy, fêtard et snob: seule, Nénelle a encore des sentiments.

Abandonnés de tous, parents et amis, les Roselle vont cacher leur

misère chez le cousin Maxime, en Suisse.

Dans la médiocrité, les défauts se précisent: Nénelle est toute

éberluée d’avoir eu à donner des leçons chez des croquants mal logés.

Tommy a continué à jouer et a perdu; la belle-mère Julie, plus légère

que jamais, fait avec des peintres suédois des tableaux qu’elle

vendra très cher, pour sûr: il faut que le cousin Maxime, philosophe

pratique, aimant, sage antique et moderne, remette les choses au

point: il réussit auprès de Nénelle, semble réussir sur Tommy, échoue

devant Jules. Pendant ce temps, le chef de la famille, Jean, fait des

écritures très humbles comme il dirigeait ses usines,--très loin.

La rafale souffle plus fort et disperse un peu plus les feuilles. Mal

préparés, pas préparés du tout au combat de la vie, les pauvres gens

s’abandonnent de plus en plus. Julie est pressée de fort près par un de

ses peintres suédois et vole les maigres ressources de la maisonnée.

Tommy joue de plus en plus chez une femme vieille et interlope: quant à

Nénelle, elle est désemparée. Elle voit l’ignominie de sa belle-mère,

la vilenie de son frère, l’aveuglement de son père. Elle est à présent

sérieuse et grave: Maxime demande sa main, mais comment consentir à

cette pitié? Elle ne se sent pas digne de cette union: elle ne veut

plus que mourir.

Elle ne mourra pas. La belle nuit que, tout à fait désespérée, anéantie

à l’idée que son frère sombre dans la honte en épousant la catin de

cagnotte hors d’âge, que sa belle-mère fuit avec son peintre, elle

courra au lac ou au glacier. Mais elle tombe sur son vieux père, qui

veille pour gagner quelques sous, comprend son servage, son abnégation,

sa grandeur--et il suffira d’un soupir, du soupçon, de la certitude

que Maxime veille, lui aussi, dehors, dans le froid et la nuit, pour

qu’elle comprenne qu’elle est aimée, qu’elle doit aimer, qu’elle se

doit au bonheur de son père, de son mari, au sien propre--sur les

ruines.

Cette pièce a beaucoup plu. Elle est entre Becque et Brieux, avec du

liant, de la _morbidezza_, de la santé morale et de la _gemütlichkeit_

à l’allemande, du cœur, pour tout dire. C’est vivant et prenant.

M. Desjardins, qui a fait effort pour n’avoir pas de volonté, est un

très noble Jean Roselle; M. Vargas est un très généreux, vibrant et

sobre Maxime; M. Maupré, un Tommy douloureux dans son insouciance

élégante; MM. Desfontaines et Fabre, fort exotiques dans leurs

tignasses blondes de Norvège. Mme Lucienne Guett a été charmante,

parfaite, très à son aise dans le rôle de cette évaporée de Julie;

on ne voit pas assez le flamboiement intelligent de Mlle Devilliers,

l’assurance de Mlle Barsane, l’indifférence de Mme Juliette Boyer, les

larmes de Mme Kerwich.

Nénelle, c’est Mme Sylvie, qui faisait sa rentrée à l’Odéon: elle y a

ramené son charme un peu plus étoffé, son sourire un peu plus grave,

son émotion un peu plus marquée et grandissant à mesure. Elle a été

toutes nuances et toute progression et s’est attendrie elle-même:

est-il de plus folle louange?

A cette tragédie domestique, M. André Antoine joignait une vieille

pièce de famille: _la Moralité nouvelle d’un empereur_, qu’on a déjà

applaudie, il y a quatre siècles, et voici quelques jeudis et lundis.

Un empereur centenaire qui a laissé son pouvoir à son neveu sort de son

agonie et comme de son tombeau pour tuer de sa main le successeur qui

a trahi l’honneur et déshonoré une vierge. Ses grands feudataires et

son chapelain le morigènent, mais le Saint-Sacrement s’illumine, donne

raison au vieux souverain qui clame: «J’ai fait justice, chevaliers!»

Cet acte, joliment et pieusement exhumé, écrit en vers de huit pieds

plus que naïfs et agréables, figure une délicieuse imagerie où

l’énergique caducité de Joubé, le cynisme acrobatique de Grétillat, la

simplesse éloquente et farce de Bacqué, Coste, Renoir, Chambreuil et

Desfontaines, la désolation pathétique de Mme Grumbach, les cris noirs

de Colonna Romano tissent comme de grandes figures, de grandes fleurs

et des larmes héraldiques.

C’est une belle et bonne journée.

[Bandeau]

THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Un Ange!_ comédie en trois actes de M.

Alfred CAPUS.

Après avoir été l’_Oiseau blessé_ de la Renaissance, Mlle Ève

Lavallière est, aux Variétés, «l’enfant malade et douze fois impur» que

maudit jadis, magnifiquement, le comte Alfred de Vigny.

Mais que dis-je? Malade! impur! Voilà de bien grands mots pour les

Variétés, Lavallière et l’autre Alfred, notre Capus national, si

doux aux choses et aux gens, qui prête--pour rien--à la vie, de la

gentillesse, je ne sais quelle logique cascadante et une sorte de

géométrie hilare, qui a fondu son amertume en réalisme fantaisiste, qui

a cassé les ailes à son ironie pour en faire de l’observation précieuse

et rare, et qui s’est donné les gants du Démiurge lui-même pour tout

refaire dans le plus plan des mondes possibles, à la satisfaction

générale.

J’erre encore: Capus a laissé ses ailes à Lavallière en l’élevant au

grade d’ange; oh! ce n’est pas Eloa, Azraël, Gabriel ou Lucifer: pas

de ciel, un tout petit enfer intérieur, une moyenne hauteur, un tout

modeste envol d’aéroplane au-dessus des misères, des préjugés, de la

raison, des coutumières et pâles vertus de notre planète, la fidélité,

l’économie, que sais-je? Vous lui voudriez un peu de jugement et de

tête? Vous êtes sévère: les ailes ne vous suffisent-elles point? Et

quelles ailes! On en mangerait.

Nous sommes donc dans un casino de Bretagne: l’auteur de _Qui perd

gagne_ et de _Monsieur Piégois_ ne déteste pas le jeu. Mais Antoinette

Lebelloy, née Ramier--les ailes!--l’aime à la folie, le jeu! Et elle

perd, perd--à mériter les plus folles amours. Le malheur, c’est qu’elle

n’avoue ses pertes qu’à la longue et à moitié, qu’elle accepte une

avance d’argent du tenancier Lambrède, des avances d’amour de M. de

Saintfol, que son clerc d’huissier mondain de mari y trouve un cheveu,

et qu’il n’y a guère que la bonne Mme Ramier mère, et son mystérieux

et cordial chevalier-servant de Léopold, sorte de factotum et ancien

conseiller d’Etat, pour déclarer encore que la joueuse impénitente, la

flirteuse effrénée est un ange. Mais voici la catastrophe: Antoinette,

qui a juré de ne plus toucher une carte, rejoue et reperd: Saintfol

répond pour elle, renonce à la main de la fille du brave baron de

Sauterre: scandale, provocation, tumulte. Tout s’arrange sur le champ:

c’est du Capus.

Mais voilà Saintfol empêtré dans les ailes de l’ange Antoinette!

Et comment! Divorcée, compagne libre du seigneur de Saintfol, mais

à la veille de convoler avec lui le plus légitimement du monde,

elle l’a déjà radicalement ruiné. Le papier timbré s’accumule chez

le gentilhomme avec les bibelots impayés: de vagues individualités

viennent jouer; c’est un tripot et un boudoir, un salon et même une

salle à manger, car la maman Ramier, l’inévitable Léopold viennent

y manger sans joie et en silence, car Mme Ramier n’aime pas son

futur gendre. Lorsque les choses semblent amenuisées, explosion! Les

papiers timbrés font balle et boulet: l’huissier fait sa sinistre et

triomphale entrée! Vous l’avez deviné, n’est-ce pas? l’huissier est

l’ex-clerc d’huissier, l’ex-mari d’Antoinette! La scène entre les

deux hommes est exquise et simple, mais pendant que Saintfol est allé

chercher de l’argent, Antoinette arrive, Antoinette un peu aguichée du

prochain mariage de son conjoint d’hier avec une cousine de son amant,

Antoinette montée en ton, ayant réponse à tout, parlant du haut de sa

tête: elle apprend que son époux de demain est radicalement ruiné.

Va-t-elle l’abandonner dans ces conjonctures pour suivre l’huissier

Lebelloy, qui la presse et l’aime toujours? Non! non! Elle se laissera

embrasser pour avoir la paix et rester à Saintfol. Elle est surprise,

vous n’en doutez pas, par son amant, par son mari de demain, et le

retourne comme une crêpe en lui prouvant que si elle a embrassé son

ci-devant époux, c’est par amour pour son amant et pour pouvoir lui

rester fidèle dans sa détresse. Mais quoi? Saint-Fol n’est plus ruiné:

son oncle de quatre-vingt-dix-sept ans est mort et lui laisse une

fortune énorme! Adieu! adieu! Il ne s’agit plus de dévouement! Elle

va retrouver son huissier, à la grande horreur de Léopold, qui se

dévoile, qui n’a jamais adoré qu’elle, qui n’a que quarante-deux ans en

en paraissant cinquante-cinq, qui n’a que quarante-deux mille francs

de rente, mais qui les a pour elle et qui se désole, se désole, se

désole!...

Il ne se désolera pas toujours. Retiré en Bretagne dans le château

de Saintfol, le brave Léopold finira par retrouver, par prendre, par

garder l’ange Antoinette. Saintfol et Lebelloy s’entendent pour n’en

plus vouloir et pour épouser chacun de son côté. Antoinette, survenue

par miracle, après une nouvelle _culotte_ à Biarritz, avant une

nouvelle aventure avec un Anglais, se contente de son vieil amoureux.

Et après? Vous m’en demandez trop; il y a peut-être une autre pièce--ou

deux ou trois.

L’inconscience et le démon du jeu, l’audace calme, l’autorité

caressante et froide à la fois de «l’Ange» peuvent durer encore des

milliers d’années ou, du moins, des centaines d’actes. Arrêtons-nous

ici, avec le délicieux auteur, en acceptant, comme lui, un semblant de

conversion. A vingt-deux ans, avec un mari de quarante-trois hivers, on

peut devenir chaste et rangée... Hum! hum!... vous doutez? Essayez!

Le vrai, c’est que la pièce d’Alfred Capus est toute en cliquetis

de formules magiques et vivantes, en facettes d’humanité cynique,

en hachis de sentiment, en sincérité contenue, en mélancolie

facétieuse, en milliers de larmes retournées en sourires: philosophie,

attendrissement en gelée, émotion qui cabriole: c’est la vie. Et c’est

tout plaisir, toute joie, toute finesse.

J’ai dit la simplicité triomphale, la tranquille férocité de Mlle

Ève Lavallière, qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui

reconquiert avec des yeux larges comme des chapeaux et une voix

sereine comme un mensonge. Mme Marie Magnier est admirable de dignité

comique, de naïveté despotique, de tact outrancier dans le rôle de la

mère Ramier. Mme Jeanne Saulier est une cousine fort élégante, fort

séduisante, fort bien disante. Mlle Jeanne Ugalde est une jeune fille

charmante et très joliment ingénue, et Mmes Marcelle Prince, Chapelas,

Delyane, Fraixe, etc., ont droit à toutes les louanges.

M. Guy a été, mieux que toujours, parfait de tenue, de vérité,

d’émotion voilée, de demi-comique dans le très difficile personnage

de Léopold. M. Max Dearly s’est fait violence pour s’interdire toute

fantaisie, pour être presque grave sans cesser d’être plaisant et

parfait dans la peau de l’huissier Lebelloy. Dieudonné est inouï de

rondeur et de verdeur sous sa pelure de baron breton. Moricey est un

tenancier de cercle tout craché et MM. André Simon, Petit, Rocher,

Avelot, sont exquis.

J’arrive au drame de cette comédie. Contre les médecins, envers et

contre tous, M. Albert Brasseur a interprété jeudi, à la répétition

générale, le rôle de Saintfol: c’était de l’héroïsme. Avec un souffle

de voix, un chuchotement à peine perceptible, une articulation

désespérée, un geste impeccable, une volonté tragique, il a rendu

toute la gentille mièvrerie, tout le néant galant et élégant, toute la

lassitude involontaire de son personnage de luxe. Il en est resté sur

le flanc: honneur à lui!

Après cinq jours de remise--tragédie sans exemple boulevard

Montmartre--Prince a donné à Saintfol sa physionomie mobile, son

sourire disloqué, sa voix changeante, toute sa grâce comique, toute

sa fougue hésitante, toute son autorité comme bégayante, classique,

fantaisiste, irrésistible, qui tient de l’Odéon et des Clodoches. Il a

été acclamé--avec la pièce.

[Bandeau]

THÉATRE DU GYMNASE.--_Pierre et Thérèse_, pièce en quatre actes,

de M. Marcel PRÉVOST.

Le titre même de la nouvelle pièce de M. Marcel Prévost,--ces deux

prénoms accolés et comme fondus,--indique le dessein d’une œuvre

intime, intense et brûlante: il s’agit d’une anecdote dramatique et

non d’une thèse générale, plus ou moins philosophique et sociale. Les

questions si graves qui se posent dans ces quatre actes, celle de la

confiance immense et hermétique entre époux, celle de l’estime dans

l’amour ne reçoivent qu’une solution provisoire et particulière. Et

pourrait-il en être autrement? Une des femmes les plus éminentes de ce

temps me disait, un jour de crise: «Le mépris, passe encore! Mais le

dégoût!...» Et le dégoût n’y a rien fait.

L’auteur des _Demi-Vierges_ n’a pas poussé jusqu’à ce cercle de l’enfer

sentimental et sensuel. Son drame consciencieux, intéressant, émouvant,

ne dépasse guère le purgatoire. Voyons:

Thérèse Dautremont a vingt-cinq ans. Fille d’un gros banquier,

sénateur, dignitaire et bien pensant, elle s’est décidée, d’un grand

coup de cœur, après avoir refusé les plus brillants partis de tout

repos, à épouser un Gascon de trente-six ans, nouveau venu dans

le Gotha de la finance, surhomme d’affaires, un peu aventurier et

suffisamment mystérieux, moitié Antony, moitié Robert Macaire (en

plus pâle), Pierre Hountacque. C’est un ami de la femme de confiance

qui a élevé Thérèse, Mme Chrétien, et il a pourvu à l’éducation du

fils Chrétien, ciseleur d’art, le jeune Maxence, vingt et un ans, qui

a conçu pour Thérèse un amour désespéré. La maison inondée, en même

temps que de cadeaux de noces, de lettres anonymes sur le fiancé,

et le frivole babil de la jeune Suze Dautremont, son gentil flirt

avec le baron Moulier ne distraient pas le banquier et sa fille

aînée de l’énigme charmante, puissante et redoutable qu’incarne le

néo-millionnaire Hountacque. Une lettre plus précise, signée, arrive:

une comtesse de Luzeray accuse la mère de Pierre d’avoir volé son époux

et Pierre d’avoir été élevé par lui. Mais voici Pierre, très d’attaque

et très câlin. Il avoue: il a menti. Mais pouvait-il accuser sa mère et

confesser sa honte? Il a fui, dès qu’il a pu. Alors? Et, plus aimante

que jamais, éprise jusqu’à la pâmoison, Thérèse se donne à Pierre qui

n’a plus de secrets, et qui est tout neuf, tout frais--et tout chaud.

L’étreinte dure. C’est la lune de miel, dans un château de Gascogne

où un pavillon de chasse a été réservé à la bonne Mme Chrétien, à son

fils Maxence et au parrain de ce dernier, le bohème ivrogne Coudercq,

ancien employé de banque à Bizerte, que nous avons déjà entrevu et

qui est un vieux camarade d’Hountacque, tombé dans la mendicité.

Absorbé par l’amour, Pierre néglige son vieux collègue qui, malgré les

gentillesses de Thérèse et laissé seul avec son filleul en compagnie

d’une fiole d’armagnac, se laisse arracher l’atroce vérité: il y a neuf

ans, à Bizerte, Pierre a fait ou s’est fait faire des faux pour 170

000 francs; bien plus! il a blessé à peu près mortellement Chrétien,

son autre collègue, le père de Maxence! Et Maxence bout de colère

et d’espérance: en dépit de sa mère, il agira contre ce Pierre qui

embrasse encore Thérèse, il les aura, l’un et l’autre!

Il va, au moins, avoir Pierre. Le soir même de l’inauguration

solennelle et mondaine, en musique et en costumes, de son hôtel, au

moment où Suze et le baron Moulier s’accordent définitivement, en

poudre et en talon rouge, en fantaisie et en pratique, Hountacque est

menacé, directement, du bagne--sans plus! En plein triomphe, il voit

son vieux péché se lever contre lui! Les faux sont là, photographiés.

Et Thérèse sait! Défaillante, elle doit sourire à ses invités et

invitées qui savent aussi et s’en vont, à l’anglaise. C’est la scène,

la scène entre ces époux passionnés, plus amants qu’époux et si unis,

si fiers l’un de l’autre! La fatalité souffle: Pierre avoue. Thérèse

pleure, reproche, s’effondre. Pierre se redresse: il avait le droit

d’accepter les faux qu’on fit pour lui; il s’agissait d’échafauder sa

fortune, sa fortune dont il a fait bon usage, dont il a fait du bien

pour tant de gens qui vivent de lui! Et toutes les fortunes n’ont-elles

pas des hontes et du sang à l’origine? La famille de Thérèse, si

bourgeoise, si sévère, si collet monté, ne s’est-elle pas enrichie par

les exactions de la gabelle, et le sénateur Dautremont n’a-t-il pas

des suicides à son actif? Thérèse n’est pas convaincue: elle luttera

pour son mari, mais elle se refuse à lui, en attendant: le pauvre homme

reste seul, avec ses pensées.

Et quand tout sera arrangé, quand le pauvre Coudercq aura clamé son

innocence, son honnêteté de miséreux tenu par sa drôlesse de femme,

quand Maxence, éperdu et chancelant, aura déchiré les photos des faux

en apprenant que le véritable faussaire était son propre père, Thérèse,

dans le triomphe, demandera à Pierre d’attendre un jour encore avant

de reprendre, au lit, la raison sociale et conjugale.

Ce dénouement en nuance est plus psychologique que dramatique. Il

touche profondément et fait penser. Après ses réflexions. Thérèse ne

sera pas meilleure. Elle se prêtera à une sorte d’adultère légitime;

ce qu’elle retrouvera, ce qu’elle trouvera dans son mari, c’est le

Pierre de ses cauchemars, le Pierre qu’elle ne voulait pas deviner,

le bandit de jadis, le faussaire, le forçat plus ou moins honoraire;

elle humera sur lui son odeur d’aventure, le trouble de son âme, sa

violence, sa fureur de vivre; ce ne sera plus le _self made man_, ce

sera l’_outlaw_--et il y aura je ne sais quel vice dans cette étreinte

renouvelée et passionnée, dans cet amour dans les ruines, dans ce

baiser de pardon sans oubli. Voilà le drame à écrire!

Tenons-nous-en à l’œuvre d’hier qui est sympathique et chaleureuse, qui

a des nerfs et du cœur, qui est réaliste et romanesque, sait sourire à

l’occasion et ne recherche pas un style trop rare.

Marthe Brandès, un peu froide au début, s’abandonne tout à fait dès

que Thérèse se donne: elle met de l’âme dans ses sens et de la fierté

dans sa douleur; elle est très vraie, très haute, très pathétiquement

harmonieuse. Monna Delza est une Suze délicieusement mutine et enjouée,

sérieuse dans son rire et infatigablement exquise; Mme Henriot est

parfaite de tenue et d’émotion dans le personnage de Mme Chrétien;

Mme Claudia est très amusante en institutrice anglaise; Mmes Darmody,

Copernic, Buck, Démétier, etc., tiennent avec distinction ou fantaisie

des rôles épisodiques.

Pierre, c’est M. Dumény, avec son autorité, son aisance ordinaire

et extraordinaire, sa grâce forte, sa déchéance qui se reprend, qui

gronde et qui caresse; Paul Plan est parfait de rondeur, de tenue, de

grandeur bourgeoise et tendre sous la redingote du sénateur Dautremont;

M. Jean Laurent (Maxence) a toute la fièvre, toute la furie, toute la

haine, toute la passion, tout l’écroulement qui conviennent; M. Charles

Deschamps, en baron Moulier d’aujourd’hui, en marquis d’avant-hier,

a toute l’élégance froide de ses rôles et je ne sais quel parfum de

pavane; MM. Arvel, Bouchez, Henry Dieudonné sont excellents; Tervil

est ahurissant sous sa livrée. Enfin Janvier est la joie amère, la

vérité bégayante, criante de la soirée: il a fait du bonhomme Coudercq

une création inoubliable. Ses moustaches tombantes, son honnêteté

ânonnante, éloquente et pâteuse, son désir de faire le bien en laissant

faire le mal, sa misère de pauvre être saisi, ballotté, aimant et

pleurant, tout a été justement acclamé. C’est atrocement grand: c’est

le drame de ce drame.

[Bandeau]

PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Massière_, comédie en quatre actes, de

M. Jules LEMAITRE. (_Première représentation à ce théâtre_)

Le joli triomphe clair, ému et charmé, le délice à peine douloureux

et profond, le sourire mi-partie de la Massière, son expérience, son

enseignement et sa résignation, tout cela est d’hier--mais hier, c’est

si loin! Lucien Guitry a donc eu raison, cependant qu’il salue ses

drapeaux et étendards d’à côté, de vouloir être acclamé, justement,

dans son rôle de Marèze.

Il s’agit--je n’ai pas à raconter la pièce--de la dernière flambée

d’un cœur quinquagénaire, à la fois tendre, paternel, apitoyé et

artiste: un peintre qui vieillit a une affection trouble et intense

pour la massière de son atelier d’élèves-femmes. Elle est pauvre,

fière, touchante, charmante, jolie, et a beaucoup de talent: le Maître

s’émeut, admire, glisse à un sentiment où entre du désir; la jeune

fille est reconnaissante, flattée, prise dans son âme droite et ferme,

dans son cœur de vierge qui n’a pas connu un père mort trop tôt--et la

femme du peintre, aimante, dévouée, quadragénaire, se désole, se laisse

être jalouse, menace la massière Juliette Dupuis, la chasse même de la

maison, où elle est revenue malgré sa défense.

Mais le fils Marèze, qui a vingt et un ans, qui est toute liberté,

toute fièvre et toute droiture, prend la défense de la pauvre enfant.

Il lui servira de chaperon et de chevalier, quitte à pousser au

désespoir et à une colère quasi meurtrière l’ardent auteur de ses jours.

Et la jeunesse, hélas! triomphant de la maturité, Jacques Marèze

épousera Juliette, qui a touché la brave femme de mère Marèze, qui

désarme le brave homme de père Marèze, qui se contentera de l’épée de

l’Académie des Beaux-Arts, où il vient d’être élu, et qui, en guise de

flamme, s’en tiendra à un coin de feu en compagnie de sa femme exquise

et vieillissant avec lui.

Catulle Mendès a dit naguère, je crois, la grâce diverse, ouatée,

mouillée, rebondissante, naturelle, savante, précise et large,

l’humanité précieuse et exacte, l’angoisse immense et menue de ces

quatre actes en relief et en nuances, le pépiement gentil des élèves,

le malaise inquiet et touchant des époux Marèze à table, en face de

la place vide du grand fils, la bonhomie maternelle de Mme Marèze,

la grandeur simple du renoncement de Marèze, toutes les phrases comme

sans apprêt, mais non sans délice, tous les _mots_ où l’esprit infini,

l’intelligence inégalable, la rare sensibilité de Jules Lemaître

s’éjouaient avec un soupçon de larmes...

Guitry et Judic--les Marèze--ont gardé leur charme et leur autorité.

Anna Judic, bonne et jalouse, irascible et facile à toucher,

est admirable de naturel et tout cœur; Guitry, lourd, avec ses

cinquante-cinq ans bien tassés, un peu trop arrivé, un peu trop

bohème, qui a des ailes à l’âme et des rhumatismes, qui appuie sur ses

phrases et a des «hein! hein!» à démolir l’atelier, qui a des yeux de

dix-huit printemps et des jambes de podagre, des élans, des désespoirs,

de l’enthousiasme, de la fleur bleue, est merveilleux de geste,

d’hésitation, de brusquerie, de silence et d’accent. M. Lamothe est un

jeune Jacques très fanatique, M. Mosnier est un académicien gâteux et

sournois fort hilarant et M. Fabre est un modèle terrible.

Il faut louer Mmes Deréval, Lorey, Fleury, Leduc, qui sont espiègles

et délicieuses; Mme Bouchetal, qui a de la dignité. Enfin, Mlle Jeanne

Desclos, qui représentait Juliette Dupuis, a eu les plus jolies

qualités de fraîcheur, de joliesse et d’ingénuité. C’est Brandès

qui avait créé le rôle. Nous ne nous amuserons pas au jeu facile et

cruel des comparaisons. La nouvelle massière--M. Guitry nous l’avait

cavalièrement confié--n’était pas en possession de tous ses moyens:

émotion, aphonie, maladie. Son filet de voix, son rien de geste a suffi

aux spectateurs, tout heureux de se réchauffer dans une atmosphère

humaine et divine de bonne volonté, d’honnêteté, de bonté, de vertu et

d’esprit.

_21 décembre 1909._

[Bandeau]

THÉATRE RÉJANE.--_Madame Margot_, pièce en cinq actes, dont un

prologue, de MM. Emile MOREAU et CLAIRVILLE.

Avec ou sans M. Clairville, M. Emile Moreau devient une sorte de Cour

de cassation: il évoque par devers lui le procès de Jeanne d’Arc et

la cause de Marguerite de Valois, reine de Navarre. On sait que cette

sainte et cette femme n’ont aucune ressemblance; les dramaturges

veulent rendre au moins à l’épouse divorcée d’Henri IV le mérite et la

vertu d’une inépuisable bonté, d’un dévouement gracieux et gai, sans

parler de son esprit qu’ils n’ont pas rendu tout entier: il y en avait

trop.

En tout cas, _Madame Margot_ est un admirable spectacle, d’une

richesse, d’un pittoresque, d’un agrément pathétiques et spirituels;

on respire l’Histoire à pleins yeux, si j’ose dire, et à plein cœur:

ce ne sont que brocards gaufrés, casques, cuirasses, plumes, salles

merveilleuses de palais, jouets du temps, toques et toquets, fraises et

hauts-de-chausses, musiques d’époques et danses authentiques; c’est un

musée, mais un musée singulièrement vivant et émouvant, changeant et

grand jusque dans l’angoisse.

Et comment pourrait-il en être autrement lorsque le maître du jeu c’est

Réjane, Réjane aussi à l’aise sous le vertugadin empesé de Mme Margot

que sous les atours à la grecque de la maréchale Lefebvre, plus Madame

Sans-Gêne que jamais, dans une action plus ramassée et plus dramatique.

Elle n’est plus la Margot avide d’amour, facile et fatale de la Môle,

celle qui se donne au hasard et par amour du plaisir, frénétique,

italienne, diabolique et charmante quintessence des damnés Valois,

collectionnant les cœurs et les têtes de ses amants, sauvant, par jeu,

Henri de Navarre, son mari, lors de la Saint-Barthélemy, et faisant,

à la veille de sa mort, couper le cou à celui de ses pages qui a

tué l’autre--et ils avaient seize ans et aimaient--comment!--cette

sexagénaire!

Alexandre Dumas prétendait qu’on a le droit de violer l’Histoire

quitte à lui faire des enfants; MM. Moreau et Clairville prétendent

suivre l’Histoire, et ils se contentent de la peupler d’enfants. Mais

n’anticipons pas.

Donc le prologue nous montre Margot à peu près prisonnière, exilée

à Usson: elle s’amuse et gouaille parmi ses regrets et sa ruine,

plaisante avec Bellegarde qui passe. Mais il n’y a pas de quoi rire. La

nouvelle maîtresse du roi Henri, Henriette d’Entragues, est grosse et

le roi veut l’épouser. Tous les d’Entragues et les d’Auvergne viennent

demander à Margot de consentir à la répudiation. Elle refuse. C’est sa

mort: on n’hésite pas, à ce moment, à supprimer les enragées et les

obstinées. Mais voici une visite inattendue: le roi. Il plastronne,

gasconne, hâble, rit: il vient bien se démarier, mais ce n’est pas pour

épouser la d’Entragues, c’est pour s’unir à la propre nièce de Margot,

Marie de Médicis, pour son argent. Et c’est très mélancolique: il est

sans illusion et sans amour. Margot accepte. Elle reviendra à Paris et

veillera sur le nouveau couple.

Comme elle a raison! Quelle pétaudière que le Louvre! Ce ne sont que

favorites et favoris, suceurs de pécune et de peuple: Marie de Médicis

traîne son favori Concino Concini, la d’Entragues a amené sa jolie

famille, le roi est empêtré dans sa marmaille bâtarde et légitime et

joue avec elle devant l’ambassadeur d’Espagne; ce ne sont qu’ennemis

intérieurs, extérieurs, à la ville, à la cour, au lit! C’est Margot,

qui vient en voisine, qui débrouille l’écheveau des trahisons, avec

le fidèle Sully, qui fait arrêter d’Epernon, au moment où toute la

nouvelle cour la raille et l’insulte, Margot qui sauvera la vie du roi.

Car les d’Entragues et les d’Auvergne, de complicité avec le jésuite

Cotton, confesseur d’Henri IV, ont décrété la mort du Béarnais. Un mot

d’enfant,--les enfants jouaient autour des conspirateurs--apprend le

hideux projet à Margot qui, pour empêcher son ancien époux de voler à

la mort, lui rappelle qu’elle a été sa femme et la redevient, peu ou

prou, pour une nuit.

Bellegarde, blessé dans le carrosse royal, prouve à Henri le danger

qu’il a couru: les d’Entragues sont emprisonnés, Margot triomphe et

le Vert-Galant, un peu mélancolique et très attendri, rend grâce à sa

fidèle mie, en attendant la fatalité.

Mais que signifie un résumé? Je n’ai même pas pu mettre à leur place

les colloques, les grâces, les ris, les manières, les danses, le

sérieux précoce, les naïvetés savantes des infants, la pavane dansée

par la toute petite Marie Schiffner, les gentillesses et les singeries

royales des jeunes Andrée Sauterre, Maria Fromet, Madeleine Fromet et

Jane Jantès! Je n’ai pas dit le charme de haulte gresse, l’archaïsme

tout nu et tout coloré du parler, des dialogues, des scènes, leur

brutalité amignotée, leur verdeur à la volée et comique et ravigotante.

J’ai fait deviner, j’espère, la bonne humeur tutélaire, délicieuse,

hautaine et fine, les infinies nuances de l’autorité et du charme

de Réjane; Suzanne Munte est une Henriette d’Entragues suffisamment

séduisante et vipérine, Suzanne Avril jargonne très joliment en Marie

de Médicis, Mme Guertet, Dermoz, Rapp, Renhardt, etc., épandent des

splendeurs et des grâces diverses; M. Garry est un Henri IV un peu

maigre, mais bien disant, fort congru, éloquent et digne, à la fin;

Signoret dessine avec sa maîtrise ordinaire la silhouette sinistre

du père Cotton, Chautard est un Bellegarde chaleureux, spirituel,

parfait; Castillan est inquiétant en Concini, Barré baragouine très

intelligemment en Zamet, Garrigues est un traître convaincu et hérissé

ainsi que Monteaux; enfin, dans le personnage de Vitry, M. Marquet

porte le plus admirable casque du monde.

Et voilà une pièce qui a toutes les magnificences de la féerie, toutes

les richesses de l’histoire--en mieux, puisque c’est une pièce qui

finit bien.

_24 décembre 1909._

[Bandeau]

VAUDEVILLE.--_La Barricade_, pièce en quatre actes, de M. Paul

BOURGET.

M. Paul Bourget a bien mérité de la République. Si sa pièce âpre,

douloureuse et résolue, a eu le triomphe angoissé et tragique, s’il

y a eu dans la salle un peu du frisson des bourgeois de la Décadence

regardant monter les grands Barbares rouges, et si le Moloch avide

et formidable du syndicalisme a semblé apparaître au Vaudeville et

ouvrir sa gueule géante au-dessus d’une rivalité amoureuse, c’est que

le conflit sentimental, l’anecdote, n’étaient que symbole, et que

l’auteur de _Mensonges_ a posé le problème social avec une rigueur

presque atroce, qu’il a peint la guerre de classes férocement en

indiquant, comme d’un coup de sabre, les déchirements intimes qu’elle

provoque et qu’elle provoquera: c’est une large et profonde tragédie.

Les convictions de M. Paul Bourget pouvaient, devaient faire intervenir

dans la lutte la loi d’amour, l’idée chrétienne que la vie est une

épreuve, qu’il faut souffrir pour mériter, qu’il faut obéir; par un

scrupule admirable, il n’a pas voulu de ce secours sublime et commode:

les patrons et les ouvriers n’ont que leurs armes terrestres, leurs

appétits, leur volonté, leur besoin de manger, leur désir de n’être

pas mangés; c’est l’assaut du capital et la défense du coffre-fort:

ce sont, de part et d’autre, des hommes abandonnés à eux-mêmes, à la

condition que ce soient des hommes.

C’est dans une catégorie assez rare du monde du travail que l’auteur

de _l’Etape_ est allé chercher ses personnages: les ébénistes d’art.

Il n’a pas osé manier les masses énormes des terrassiers, des maçons,

des boulangers: sa grève est une grève de luxe: elle n’en est pas moins

violente, et ces ouvriers, plus qu’à demi artistes, n’en sont pas plus

commodes. Mais arrivons à l’action, j’allais dire, un peu trop tôt, à

l’action directe.

M. Breschard a quarante-neuf ans. Il est à la tête d’une grande

fabrique de faux meubles anciens, très loyalement au reste: il

reconstitue, copie, ne truque pas et laisse ses clients titrés faire

de la brocante et vendre ses produits comme du Boule ou du Leroy. Il

a une fille mariée à un riche architecte et un fils de vingt-cinq

ans, Philippe, socialiste de salon et de revue, charmant garçon au

reste, et vertueux, fort épris de Mlle Cécile Tardieu, fille d’un

riche bijoutier. Mais Tardieu ne consent pas au mariage ou n’y

consentira qu’à une condition: si Breschard s’engage à ne pas se

remarier, tout au moins à n’épouser point sa maîtresse--car il a une

maîtresse, irréprochable d’ailleurs, une de ses ouvrières, Louise

Mairet. Le jeune homme est atterré, mais quand son père lui a conté

ses pathétiques et nobles amours, un roman de pitié, de tendresse et

de gratitude commencé au chevet d’une mère mourante, continué dans le

plus grand désintéressement et la plus tendre dignité, Philippe se

sacrifie: que Breschard épouse! Mais en voilà bien d’une autre! Le

comte de Bonneville a fait rapporter un meuble abominablement _saboté_,

empli de tiroirs en tulipier--une hérésie pour du Louis XVI--et quel

tulipier! Ce ne sont qu’inscriptions injurieuses et abjectes! Le patron

interroge son contremaître, le fatal Langouët, qui est comme un frère

pour Philippe et qui a partagé ses jeux, ses rêves, son idéal. Langouët

répond sournoisement: il a son secret. Le vieil ouvrier qui a fait

le meuble, Gaucheron, arrive: il a été mandé d’urgence. Il n’y a pas

d’erreur: c’est du sabotage et du sabotage fait sur place. Mais pas

d’histoires! Il réparera chez lui. Il ne faut rien dire: les ouvriers

s’agitent, la grève couve--et ce n’est pas le moment!

Non certes, ce n’est pas le moment! Breschard doit exécuter, dans un

délai déterminé, une formidable commande pour Londres: il s’agit de

quatre cent mille francs, et il a engagé tous ses fonds. C’est la

ruine, le déshonneur peut-être--et Langouët le sait. La grève couve

de plus en plus: on exige l’unification des salaires. Eh! le patron

cédera! Mais l’homme est soumis à une rude épreuve: sa fille lui dit

que sa maîtresse Louise Mairet aime l’odieux Langouët, et cette Louise

ne veut pas l’épouser parce qu’elle est ouvrière, qu’elle entend

rester ouvrière, «rester de sa classe», et qu’elle fera grève si on

fait grève, qu’elle épousera cette grève qu’elle a tout fait pour

éviter: c’est la fatalité de la Bourse du travail, divinité du jour!

Et la voilà, la grève! Il est quatre heures: le délégué du syndicat,

le camarade Thubeuf, fait son entrée solennelle, suivi des ouvriers:

Breschard ne veut pas le connaître: il n’est pas des siens. Le patron

se cabre: ce qu’il aurait accordé à ses ouvriers, il ne se le laissera

pas extorquer par un étranger, par un ennemi! C’est la grève: tous les

ouvriers, malgré leur attachement à Breschard, suivront l’ordre du

syndicat. Ils s’en vont. C’est la ruine! Non! Un double réconfort est

permis au patron et à l’amant: le vieil et sublime Gaucheron tâchera

à faire l’ouvrage pressé et y réussira: on travaillera en secret, à

la muette, au diable, avec des ébénistes de hasard et merveilleux. On

réussira! Et--miracle plus cher!--l’atelier des femmes n’a pas fait

grève! Louise Mairet passe à l’ennemi, au patron, à l’être cher qui est

malheureux! Ils s’embrassent! Ils s’épouseront--et Breschard reprend

courage tandis que son fils, atteint dans ses espoirs et ses chimères,

retombe dans son sacrifice incessant.

Gaucheron a tenu sa promesse: dans un vieux couvent désaffecté,

la commande a été exécutée, elle est prête à livrer. Les _jaunes_

sarrasinent de tout cœur et mangent de toutes leurs dents. Mais les

grévistes ont été prévenus et viennent chasser les _renards_, débaucher

les travailleurs. Tous abandonnent le labeur, sauf le vieux Gaucheron.

Mais c’est l’œuvre qui est en péril: on va démolir, détruire les

meubles en délicatesse avec le syndicat. Gaucheron les défend de sa

vieille énergie et de son revolver! Le terrible Langouët propose de

l’enfumer. La responsabilité du crime, il l’assumera seul: c’est lui

qui mettra le feu aux copeaux et aux planches! Une dernière générosité

le fait supplier Gaucheron de partir: c’est son ancien apprenti! Mais

le crime ne sera pas commis: Louise Mairet survient, supplie, se laisse

brûler, puis elle s’abandonne, confesse son amour pour Langouët, le

reprend à deux et trois reprises; la police arrive avec Breschard, qui

ne se plaint pas, qui n’en souffre pas moins, et il faut toute la furie

de l’ancien contremaître pour qu’on l’arrête.

On ne le gardera pas. La grève est terminée, les grévistes affamés.

Les patrons ont formé une ligue: personne n’occupera plus Langouët,

qui est en ménage avec Louise. C’est son ancien ami, son ancien frère,

Philippe Breschard, qui exige de son père, qui obtient de lui signifier

son arrêt, cruellement; ce sont _les Petits Oiseaux_, de feu Labiche;

jamais on n’a vu revirement plus complet. Breschard lui-même rejette

les prières de cette Louise qu’il a aimée et qui l’a sauvé, qui n’a

jamais rien accepté, qui est héroïque et sainte, et il faut le _deus ex

machina_ de cette pièce, le merveilleux Gaucheron, pour que le patron

permette, grâce à vingt mille francs donnés anonymement à Louise, de

s’établir avec Langouët, qui ne sera pas contraint de se livrer à

l’ivrognerie et au syndicalisme ensemble.

Ce serait très cruel et même sans noblesse si ce n’était du symbole.

M. Paul Bourget établit, dans sa pièce très éloquente et très

émouvante, que la fraternité d’idées, que le dévouement et l’amour ne

peuvent exister d’un monde à l’autre: il y a le fossé et, en guise de

passerelle, il y a la barricade.

Ce drame a eu, je l’ai dit, une fortune enthousiaste. Lérand est un

Breschard un peu pleurard, mais excellent à son ordinaire; Louis

Gauthier est un Langouët fier, méchant, passionné, titubant; Joffre

est un admirable Gaucheron, fidèle, malin, sublime, bonhomme et qui

serait plus admirable encore s’il ne faisait pas un sort à tous ses

mots; Baron fils est délicieux de naturel, d’aisance, d’autorité

canaille dans le rôle du gréviculteur Thubeuf; Maurice Luguet est un

industriel important; Larmandie, un comte élégamment ficelle; Lacroix

est un Philippe vibrant, jeune, sincère et terrible; Levesque est un

_jaune_ de Bordeaux, jaune de poil, de tablier et de pantalon, et Ferré

un _jaune_ de Marseille, très noir et très comique,--et il y a un gamin

qui fait les plus belles pirouettes.

Nelly Cormon est fort élégante et véhémente; Ellen Andrée est fort

spirituellement pittoresque; Marguerite Carèze est la plus touchante,

la plus émue des ingénues, et Yvonne de Bray fait tout ce qu’elle peut

pour avoir la force, le charme, le trouble, le cœur, l’âme, le malheur

de Louise Mairet.

Mais il s’agit bien d’incarner des héros et des héroïnes dans cette

démonstration, ce drame d’idées, ce cinématographe vivant et pensant de

combat? Par delà l’applaudissement il fera réfléchir--et comment! De

quel côté de la barricade serons-nous?

«Faut-il choisir? disait La Bruyère, je suis peuple!» Mais depuis!...

Il y a encore à monter sur la barricade, simplement pour y mourir, pour

un idéal ou pour Dieu, comme Delescluze, Baudin et Mgr Affre.

[Vignette]

THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.--_Le Danseur inconnu_, comédie en trois

actes, de M. Tristan BERNARD.

M. Tristan Bernard a tout d’un dieu antique: le tout-puissant mouvement

des sourcils, l’œil impénétrable, le port auguste, la barbe pesante et

sereine: il a beau se donner la plus grande peine, par politesse envers

la terre qu’il habite, pour étudier du plus près les menus détails de

la plus morne existence et pour les rendre avec une atroce exactitude,

crac! il y a du miracle dans son observation--et il ne s’en tient pas

à l’observation! Au moment où vous vous y attendez le moins, d’un coup

de pouce, d’un froncement de front, le dieu Tristan renverse l’ordre

établi des choses, met de la fantaisie--et quelle fantaisie!--dans la

monotonie ambiante, de la gentillesse dans la fatalité.

Et c’est du bonheur à peine un peu ironique, et c’est de la joie

paradoxale, attendrie et profonde. Voilà comment, lecteurs,

spectateurs de demain et d’après-demain, _le Danseur inconnu_ a

triomphé sur la scène de l’Athénée; voilà pourquoi cette jolie pièce

légère et émue, toute frémissante de vie, de gaieté, de sincérité, de

bonhomie et de jeunesse, connaîtra une longue et charmante carrière,

sera la cause efficiente d’unions aussi légitimes qu’inespérées en

assurant la félicité d’une armée de jeunes filles riches et l’opulence

d’une horde de jeunes hommes qui n’ont que du cœur, mais qui en ont

jusque-là!

Oyez donc le conte de fée de cette autre «bonne grosse fée barbue».

Désœuvré, sans plaisir et sans ors, un jeune homme d’une excellente

famille ruinée a emprunté, dans le petit hôtel meublé qu’il fréquente,

son habit à un voisin de chambre et son chapeau de haute forme à un

autre ami. En musant mélancoliquement aux Champs-Élysées, il a vu de

la lumière à un étage quelconque d’un quelconque palace et a suivi des

gens qui montaient. Entré avec eux dans un salon, il a dansé--il est

si triste--avec la première jeune fille venue. Ils se sont plu; ils

se sourient: ils parlent. Quelle importance cela a-t-il puisqu’ils

ne se reverront pas? Ils y vont de toute leur jeunesse et de toute

leur franchise: ils se plaisent de plus en plus. Mais quoi? On va

tirer chacun de son côté: elle est riche, il est pauvre. Il puise

indiscrètement dans les boîtes de cigares, au grand déplaisir des

amphitryons qui, de compte à demi, traitent leurs amis plus ou moins

connus, et boit six ou sept verres de champagne pour imaginer qu’il a

dîné. Mais--hasard! voilà bien de tes coups!--le danseur inconnu n’est

pas un inconnu pour tout le monde! Une honnête crapule qui est là

l’appelle par son nom, Henri Calvel, et lui propose un petit marché: il

a vu son manège avec Berthe Gonthier--c’est la jeune fille--. Henri est

séduisant et charmant; eh bien, il l’épousera s’il lui signe, à lui,

l’honnête Balthazard, deux petits effets de vingt-cinq mille francs! Un

peu ivre, Henri signe tout ce qu’on veut: c’est trop drôle! Et, à sa

grande stupeur, Balthazard le présente au père millionnaire de la jolie

Berthe, lui apprend qu’il gagne soixante mille francs par an, qu’il

représente les plus grandes maisons allemandes de métallurgie et qu’il

devient le fiancé de sa danseuse! Éberlué, engrené, éperdu, Henri doit

suivre le mouvement: le voilà propre!

Et ça va divinement, diaboliquement! Ce diable de Balthazard envoie

pour Henri des bonbons, des bouquets, des pourboires: Henri lui-même

triomphe des _colles_ que lui pose un collègue en métallurgie et semble

un jeune homme très charmant et très fort: il a conquis, en même temps

que la fille, ses amies, le beau-père et les domestiques, mais c’est

trop! Il s’est brûlé à ce jeu; il aimait, de la première heure, et son

cœur se ligue avec sa conscience: mentir, non! non! Il tâche à avouer

qu’il est pauvre, qu’il épouserait sans dot. L’épouserait-on s’il était

dans le dernier dénuement?

--Oui, dit la fiancée.

--Sans doute, acquiesce l’excellent Gonthier. Et Henri va précipiter

sa confession. Mais son beau-père de demain aime mieux qu’il ait de

la fortune. Et le malheureux aime, aime!... Il s’en ira! Il s’en ira

malgré les justes reproches de la bonne fripouille Balthazard, qui

s’est ruiné pour lui, mais qui acceptera immédiatement de servir les

intérêts de l’autre amoureux, Herbert, moyennant finances. Il s’en est

allé, avouant par lettre qu’il est _purée_, qu’il ne connaît rien à la

métallurgie, qu’il gagne cent francs par mois--quand il les gagne--et

qu’il est si malheureux, si malheureux!... Tant pis! Berthe épousera

l’imbécile Herbert: on ne s’obstine pas, dans les œuvres de Tristan

Bernard!

Vous pensez bien que cela s’arrangera: juste le temps de voir le

magasin de meubles où Henri est entré comme vendeur, d’admirer la

stupidité du garçon de magasin, la patience d’un vieux client, la

frénésie désespérée d’Henri, et toute la famille Gonthier arrivera

par petits paquets, et il y aura la scène entre Henri et Berthe,

avec accompagnement de téléphone, échange de tendresses courroucées

et amusées, et le dénouement délicieux et attendu, le mariage de la

tourterelle dorée et du tourtereau désargenté, et tout le monde sera

heureux: le sympathique coquin Balthazard a trouvé une situation

magnifique dans la maison du délaissé Herbert.

J’ai dit la fortune de cette pièce claire, nuancée, rebondissante,

cordiale, narquoise, moderne et éternelle, où il y a le cynisme des

_Pieds nickelés_, la nonchalance de _Triplepatte_, la sentimentalité

d’_Amants et voleurs_, avec la pire honnêteté. Cela tient de Marivaux

et d’Octave Feuillet, des _Fausses Confidences_ et du _Roman d’un

jeune homme pauvre_ de Dickens aussi: c’est tout aimable. Et c’est du

meilleur Tristan Bernard.

Est-il utile d’ajouter que jamais André Brûlé--Henri--n’a été aussi

jeune, aussi brillant, aussi délicat, aussi passionné, et que ses

pudeurs de brave enfant engoncé dans l’escroquerie, de franc garçon

englué dans le mensonge et ses fantaisies de vendeur d’ébénisterie ont

été aux nues et au cœur? Henry Krauss est tout fin et tout rond dans le

personnage du papa Gonthier; André Lefaur est majestueusement stupide

en fiancé évincé; Cazalis est merveilleux de rouerie inconsciente et de

muflerie dévouée en Balthazard; Cousin est un garçon de bureau mieux

que nature; Térof est hilare, et M. Gallet imposant.

Mme Alice Nory est une délicieuse Berthe, farce, enjouée, gamine; Mlle

Goldstein, amusée et réfléchie; Mlle Greuze, très joliment voyou; Mlle

Claudie de Sivry, camérière familière, ont toutes les grâces. Mme Aël

et Mme Bussy, glorieusement appétissantes, sont tout sourire et toute

majesté. Et je suis obligé de ne pas citer tous les soldats et soldates

d’élite qui mènent à la victoire cette comédie parfaite de fond et de

forme.

Et le succès? «Il fallait un calculateur, dit Beaumarchais, ce fut

un danseur qui l’obtint.» Comment dire mieux que le succès est

incalculable?

[Vignette]

THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_L’Ange gardien_, pièce en trois actes,

de M. André PICARD; _le Monsieur au Camélia_, un acte, de M. Jean

PASSIER.

M. André Picard a l’âme la plus tourmentée qui soit et la sensibilité

la plus hérissée: il met du rare dans les conflits les plus simples

et les intrigues les plus vulgaires; il souffre avec ses héros et ses

héroïnes et ne les sacrifie qu’avec des larmes, il a une perpétuelle

émotion et n’ose choisir entre le vaudeville et la tragédie. Son _Ange

gardien_ pouvait être violemment comique ou atrocement douloureux,

affreusement grand, et il y a, dans son agencement et ses péripéties,

de l’hésitation, de la lenteur, du non fini--ce qui n’est pas l’infini.

Contons.

Thérèse Duvigneau est une empêcheuse de danser en rond (je n’ose pas

emprunter à Willette et au général vicomte Cambronne un qualificatif

plus imagé). Veuve après deux ans et demi de mariage avec un ivrogne

brutal et peu aimant, elle est plus vieille fille qu’une vieille

fille toute simple. Héritière, avec un de ses cousins, d’un château

plus ou moins historique, elle n’a jamais voulu vendre sa part et a

voulu rester copropriétaire, histoire d’irriter et d’exaspérer son

cousin Frédéric Trélart, sa cousine Suzanne Trélart et leurs invités,

car les Trélart sont très mondains et extrêmement hospitaliers. Elle

rôde, surveille, contrôle, aussi sévère pour la poussière des meubles

que pour les mœurs de ses hôtes: elle est chez elle. Dédaigneuse et

hargneusement austère, elle passe, en robe grise, auprès des joueurs

de _bridge_, se laisse injurier gratuitement--car ses hôtes ne sont

pas polis--et ne quitte pas des yeux le manège de sa cousine Suzanne

et du beau peintre Georges Charmier: elle assiste aux séances de pose,

survient dans leurs tête-à-tête, les sépare même sur un canapé et

survient au moment même de leur étreinte pour faire jouer l’électricité

et les séparer, ainsi que l’archange armé d’une épée flamboyante dont

il est question dans la Genèse. Entre temps, elle a rabroué de la bonne

façon, devant le monde, un brave garçon, Gounouilhac, qui s’est avisé

de l’aimer: elle n’aime personne, ne veut aimer personne, elle est

méchante, méchante, méchante, méchante!

Si méchante! Charmier et Suzanne s’affolent à l’idée que leur faute

est découverte: ils accusent le sympathique Gounouilhac, mais ce n’est

pas lui qui a tourné le bouton électrique: c’est Thérèse. Elle fait

mieux qu’avouer, elle se vante de son acte, et proclame sa loi: Georges

et Suzanne se sépareront sur l’heure, Georges partira sans délai,

faute de quoi le terrible époux, Frédéric Trélart, saura tout--et

comment! Épouvantée, Suzanne s’enfuit, en excursion. Et restés seuls,

en une explication nuancée, véhémente, passionnée, Georges et Thérèse

s’abordent, s’injurient, se confessent: l’une dit ses peines, ses

rancœurs, ses colères, sa misère sentimentale; l’autre s’attendrit et

s’excite à la fois, séduit, par fatuité ordinaire, par sentiment et

par curiosité: c’est une impossibilité, une gageure, un miracle: il

vole un baiser qui lui est rendu presque automatiquement, s’énerve,

prend Thérèse, qui résiste et veut s’envoler, la retient à terre,

solidement et l’emporte, mi-défaillante et extasiée, aux pires et plus

essentielles réalités.

Et elle ne dénonce pas sa cousine: mieux, elle ne paraît pas au salon.

Suzanne finit par savoir que Georges est resté plus de dix minutes

avec l’austère Thérèse, et, après une conversation nuancée, angoissée,

pathétique, entre le tendre et discret Gounouilhac et Georges Charmier,

enthousiaste, ledit Gounouilhac a le cœur brisé. Georges est plus

enthousiaste que jamais: à Thérèse, accablée à son tour par Suzanne,

il offre son cœur et son nom. Mais l’ange gardien déchu touche au

fond même du désespoir et de la douleur: elle a discerné, dans la

caresse de Georges, une trahison, un piège, le désir d’un gage, une

horrible vanité. Quel dégoût! Et même, lorsque le séducteur s’humilie,

s’offre et supplie, elle ne peut accepter: elle est exigeante, par

timidité, et son effacement si long veut des revanches: elle demande

une fidélité éternelle; mais, loyalement, le peintre ne peut pas la

promettre. Thérèse partira, retournera dans sa province, reviendra,

l’âme diminuée, à sa tâtillonnerie menue, à son amertume désolée; le

bon Gounouilhac ira, le cœur brisé, retrouver sa petite amie du Havre,

et Georges et Suzanne continueront à exercer leur adultère consacré et

sacré.

Le dernier acte de cette pièce est poignant, a de la grandeur et je ne

sais quelle abnégation: il a été fort applaudi.

Le drame qui, pour rien, serait très comique, se passe dans un monde

bizarre, d’une moralité plus que douteuse, et où la blancheur grise

de Thérèse fait tache. Après le péché, elle pourrait rester; mais,

hélas! elle a des remords! Ne cherchons d’ailleurs pas le symbole de

cette anecdote, simple comme un proverbe, subtile comme une charade

dramatique, trouble comme un symbole, fort bien habillée, et d’un style

plus précieux que sûr.

M. Gémier y est charmant de sincérité gauche, d’éloquence involontaire,

d’émotion qui veut sourire, de grandeur dans le renoncement; M.

Pierre Magnier est un Charmier irascible et tendre, avantageux et

passionné; M. Colas est un mari tout rond et MM. Rouyer et Maxence sont

des _bridgeurs_ de ton monté. Mme Madeleine Carlier est une Suzanne

frivole à souhait, joliment apeurée, gloussante et criante; Mmes

Rafaële Osborne et Léontine Massart sont excellentes et délicieuses

en des rôles trop courts, et Mme Dinard prête à une servante la

plus opulente poitrine. Quant à Mme André Mégard, elle a donné au

personnage de Thérèse Duvigneau un éclat discret, sourd, enveloppé,

une magnificence pathétique et sauvage dissimulée sous une chrysalide

poussiéreuse, toute douleur contenue, toute fièvre sous globe: c’est

du très grand art. Quand lui sera-t-il permis de jouer du François de

Curel, _l’Envers d’une sainte_, par exemple, qui a certains points de

ressemblance avec _l’Ange gardien_?

Le spectacle commence par un acte inoffensif de M. Jean Passier, _le

Monsieur au camélia_, qui évoque les fantômes de Marguerite Gautier,

d’Armand Duval, de M. Duval, et où Mlle Lavigne fait, avec sa drôlerie

ordinaire, des imitations un peu outrées de Mme Sarah Bernhardt.

* * *

M. René Lenormand, qui a donné au théâtre des Arts ces _Possédés_,

qu’on n’a pas oubliés encore, fait applaudir et critiquer au petit

théâtre de l’infatigable Durec, un drame africain qui contient un cas

de conscience militaire et qui est âpre, saccadé, rare: _Au désert_.

L’admirable et effarant _Intérieur_, de Maurice Maeterlinck, avec sa

classique fatalité, et _le Drame de Three Corners bar_, de Pierre

Lecomte du Nouy, complètent le spectacle. Cette dernière pièce est

rauque et tragique: on n’y voit que gitanes, assassinats, erreurs

judiciaires et cow-boys, et l’auteur, qui joue en personne, y imite, à

lui seul, une meute entière de chiens sauvages, à la perfection.

[Bandeau]

THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).--_La Sonate à Kreutzer_, pièce

en quatre actes, de MM. Fernand NOZIÈRE et Alfred SAVOIR (d’après

le roman de Léon Tolstoï).

M. Nozière n’aime pas l’Amour. Il lui avait déjà dit son fait,

vertement, à la fin de _Maison de danses_: aujourd’hui, il unit son

ironie dolente, mélancolique et sensuelle, au tempérament véhément et

quasi sauvage de M. Alfred Savoir pour blesser à mort le petit dieu

malin: les deux auteurs, au reste, nous le présentent tout méchant ou

tout bête, sans flèches et sans ailes.

_La Sonate à Kreutzer_ est une pièce âpre, forte, d’une douleur presque

unie, d’une souffrance et d’une dureté volontaires et constantes: c’est

le _knout_ moral et presque physique.

En écrivant sa nouvelle, Tolstoï voyait ses personnages dans la lumière

sainte: il s’agissait de savoir si la Grâce leur manquait ou non.

Ici, les tristes héros sont abandonnés à leurs propres forces,

c’est-à-dire à leurs pires faiblesses: ce ne sont que des créatures

sans Créateur, tout instinct, toute brutalité, toute misère, toutes

larmes; ils ne sont pas intéressants. Et c’est un jeu, un jeu cruel

pour MM. Nozière et Savoir de buter, brouiller, martyriser et écraser

ces fantoches, victimes sans mérites et bourreaux sans éclat.

Qu’est-ce, en effet, que le barine Pozdnycheff? Un gros garçon

qui s’est marié à trente-cinq ans, après l’existence ordinaire et

frénétique des lourdes orgies de Russie: il est obtus et pesant. Il

aime sa jeune femme Laure comme un ours aimerait une colombe, lui passe

la main dans les cheveux avec la légèreté d’un régiment de cosaques

traversant une serre, la meurtrit de ses baisers, l’écrase de sa

présence harcelante, éternelle. Il n’est pas plus tôt dehors qu’il

revient, tant il est dévoré de l’hydre de la jalousie. Et la pauvre

Laure, romanesque et poétique, se meurt de peur et de dégoût: sa mère

ne la réconforte pas. A peine si un jour, un ancien ami de son mari, le

fat et grotesque virtuose Troukhatcherwski, lui apporte, un peu contre

le gré de Pozdnycheff, l’éploi perdu des rêves en jouant _la Sonate à

Kreutzer_ qu’elle écoute fervemment, fiévreusement, de tout son être.

Elle revit, de cette caresse de musique, et n’est plus la blanche

loque veule et lasse que nous avons pleurée d’avance. Hélas! son

affreux époux, plus jaloux que jamais, d’une défiance effrénée, veut

l’emmener au fin fond des pires steppes: elle résiste. La défiance

de l’époux devient plus atroce: il joue comme un chat-tigre avec ce

rat musqué de Troukhatcherswski, le confesse, le vide, le chasse, et

la malheureuse Laure, bafouée, menacée, privée de tout idéal, vide

le flacon de morphine qu’elle a enlevé au virtuose! De la chambre à

coucher à côté, elle prévient son mari qu’elle va mourir empoisonnée:

il ne bouge pas. Elle résiste: il s’obstine. Enfin, à un dernier cri,

il enfonce la porte: hélas! il n’est pas trop tard, Laure respire

encore!

Hélas! oui! La désespérée guérit ou semble guérir, et l’effroyable

Pozdnycheff a l’air de se laisser accabler par sa belle-mère et

sa belle-sœur Véra, qui lui reprochent d’avoir poussé sa femme au

suicide, mais humilié, outragé, il a son idée: il ne croit pas, ne

veut pas croire que Laure a songé sérieusement à mourir: elle voulait

seulement se rendre intéressante! Patience! Patience! Il se réconcilie

avec sa femme, accepte même de rappeler à la maison le pianiste

Troukhatcherwski. Et c’est ici que l’ironie des deux auteurs devient

féroce--en marge de Tolstoï: le porteur d’idéal, le messager d’au-delà,

l’archange harmonieux et passionné est un cuistre, le lâche des

lâches, menteur, phraseur, toute mollesse, tout néant. Il s’installe,

se vautre, se laisse aimer nonchalamment. Le mari le voit, le sert et

part: il reviendra!

Il revient à l’issue d’une soirée donnée par le virtuose dans

l’appartement familial--dans quel monde sommes-nous, Seigneur?--affole

et chasse à nouveau l’amant qui jouait une fois de plus la _Sonate

à Kreutzer_ déjà entendue, terrorise et prête mille agonies à sa

misérable épouse, l’empêche d’appeler du secours en faisant défiler

devant elle des domestiques et des supplices, la réduit aux pires

plaintes et aux plus dégradants mensonges avant de l’appeler à une

suprême étreinte où il la serre d’un peu près sur sa rude poitrine: la

pauvrette tombe étranglée, et le meurtrier essuie quelques larmes.

La férocité voulue de ce drame s’aggrave de la médiocrité des

personnages: le rêve croule sous l’horreur comique de ses

représentants; Laure est une nymphomane, le virtuose est un misérable,

le mari est une bête féroce, les autres sont des bêtes, tout court.

Il faut un peu comprendre autour et au-dessus de l’action: il y a

une profondeur amère, et qui se désintéresse absolument des lois

dramatiques et du public: c’est très curieux et du meilleur temps de

l’Œuvre, des temps héroïques: vous y trouverez le symbole, l’outrance,

le souci du style et la désespérance finale. On frémit, on applaudit,

on pense. On pense peut-être un peu trop. Mais Lugné-Poé, qui joue

le rôle de Troukhatcherwski, déploie une telle fantaisie compassée,

une telle outrance dans la muflerie lyrique, une telle facilité de

frousse et de fuite qu’on est tout réjoui et qu’on admire, en gaieté.

Et c’est si triste puisque c’est la faillite du songe et de l’idéal.

Arquillière--c’est le mari--est admirable de jalousie, d’inquiétude, de

férocité sournoise, de barbarie absolue et meurtrière; Louis Martin et

Shœffer sont excellents, sous des barbes blanches et brunes, et Luxeuil

a les plus beaux favoris du monde.

Mme Favrel joue une mère éloquente, aimante, excitée et un peu naïve;

Mlle Devimeur est une jeune sœur dévouée et vibrante, et Gabrielle

Dorziat--Laure--sait incarner, merveilleusement, le pire ennui, la

pire nostalgie, le plus grand désespoir et le plus impossible espoir:

elle meurt, en plusieurs fois, avec la plus artiste vérité; elle met

du mystère et de l’éternité dans la niaiserie sentimentale: c’est très

beau.

Et ne nous frappons pas: cette _pièce pour marionnettes_, comme dit

Maurice Maeterlinck, si éloquente, si dure qu’elle soit, ne tue ni

l’Amour, ni la jalousie, hélas!

[Vignette]

THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_Chantecler_, six actes en

vers de M. Edmond ROSTAND.

Entendons-nous, tout d’abord: je ne sais rien, je ne veux rien savoir

du bruit qui s’est fait, depuis des années, autour de _Chantecler_,

des millions de trompettes et de buccins qui ont sonné et fait tonner

sa gloire préventive et ses plus disparates échos de sa réputation

préalable d’événement national et mondial. Si l’_Enéide_, de Virgile,

et _l’Africaine_, de Meyerbeer, furent moins impatiemment attendues, si

la vie publique fut bouleversée et suspendue en son honneur, la faute

n’en est pas à l’auteur, au poète.

M. Edmond Rostand s’est toujours fort peu soucié du décor vivant et

mouvant que font les créatures humaines, en totalité, leurs opinions et

leurs désirs: il arrête le monde à son horizon--et c’est beaucoup--et

écoute l’Univers en s’écoutant. C’est toute bonté, toute noblesse,

toute beauté, toute harmonie, toute licence, toute sévérité. Car, pour

les plus petites choses, l’auteur du _Bois sacré_ veut être parfait

et parfaitement content de soi: il est son critique et son juge, et,

en présence de tous les dangers, devant toutes les ruines et tous les

canons, ne livrera ses actes, vers par vers, que lorsque le moindre

hémistiche, la dernière syllabe, auront sonné franc à son oreille

tyrannique, à son cœur obstiné, à son âme en exil.

Il ne convie pas le public: il le laisse venir, comme à regret. Son

rêve, habillé et paré, frémissant, chantant, languissant, acéré,

large, lumineux, léonin et félin, l’a amusé: qu’il vous amuse! Peu

lui chaut! C’est un rêve qu’il eut, au hasard d’une promenade, une

vision de basse-cour qui grandit, grandit, des jours et des années, au

creuset démesuré du lyrisme de Rostand, de son ingéniosité minutieuse,

tourbillonnante, épuisante, de sa richesse verbale infatigable,

acrobatique et déconcertante, un rêve réel et irréel, réaliste et

idéaliste, qui mûrit, mourut, revécut, s’éternisa, sans contrôle, au

gré de la fantaisie du poète, en famille, dans des jardins de songe,

des marbres, des vasques et des lis, au seuil des pays où Don Quichotte

lutta contre d’effroyables géants qui se muèrent méchamment, à la fin,

en ailes de moulin à vent.

Des ailes! Les voyez-vous, dans un mirage? Vous les allez voir--de

près...

Les trois coups viennent d’être frappés: on va lever le rideau! «Pas

encore!» Et Jean Coquelin vient réciter un prologue devant la large

vague rouge drapée par Lucien Jusseaume. Un prologue? Oui! Ce n’est pas

un monologue: derrière chaque vers spirituel et profond du récitant,

on entend, on sent la vie vraie et simple: les cloches sonnent, les

enfants vont à l’église, les gens vont au marché: c’est dimanche; la

ferme--c’est une ferme--est purgée des hommes: il n’y a plus que les

braves bêtes.

Les voici: elles sont gigantesques: vous vous y attendiez, n’est-ce

pas? et cela ne vous trouble point. Un merle se balance et joue de sa

queue dans une cage d’aigle royal; un chien tire sa chaîne dans une

niche qui suffirait à un rhinocéros, et des poules, de la taille d’une

cantinière de «horse-guards», gloussent précieusement. Le merle raille

et le chien gronde et bénit. On s’entretient du maître et seigneur

du lieu (côté volaille), le coq Chantecler, qui a l’œil et la crête,

l’autorité, la puissance et l’esprit de gouvernement. Le voici qui

s’approche, lentement, majestueusement, le grand-maître, sévère, mais

avantageux, impérial, mais se laissant caresser. Un coup de fusil

éclate: un bond--et un merveilleux faisan tombe dans la cour: plus de

peur que de mal! Le bon chien Patou cachera le fugitif, poursuivi par

des chiens braques qui seront trompés et égarés par le merle subtil.

Mais ce n’est pas un faisan, c’est une faisane! Son plumage rouge et or

est usurpé--et le bon pacha Chantecler tique et plastronne, au grand

déplaisir de Patou, chien philosophe et chaste. Le merle, homme du

monde, est allé prévenir la pintade, qui tient un salon académique, de

l’arrivée miraculeuse d’une faisane écarlate et diaprée dans ses murs,

et la snobinette pintade veut avoir à une de ses réceptions du lundi

cette oiselle d’élite. Elle l’invite et, du même coup, invite le coq

dédaigneux et réservé, qui refuse. Et Chantecler couche ses poules,

veille de haut sur le soir qui tombe, sur la paix de son royaume,

empêche les poussins d’aller à l’aventure. Hélas! il est amoureux,

amoureux de la faisane, qui fait sa sucrée, qui veut le faire marcher

et l’entraîner chez la pintade! Il n’ira pas! il n’ira pas! La nuit

tombe tout à fait et le coucou sonne et s’éveille, cependant que des

oiseaux de nuit répondent à sa chanson et se coalisent.

Ils se coalisent tout à fait. Ils sont là, en pleine nuit, répondant à

un appel de mal et de crime, en allumant, à tour de rôle, leurs yeux

d’or fauve, de feu d’enfer, de vert-de-gris, de soufre vert: il y a là

des grands-ducs plus ou moins petits, le petit scrops, le chat-huant:

ils ont admis le merle et la taupe et le chat. Ils conspirent suivant

les règles, échangent leurs chants de guerre et d’extermination, leur

haine frénétique de la lumière, du jour et de la beauté, crachent

des yeux et du bec, exhalent leur férocité et, si j’ose dire, leur

obscurantisme effréné: il leur faut tuer le coq Chantecler qui aime

le soleil, qui est majestueux et aimé--et le petit scrops a un moyen:

il ouvrira la volière où un amateur a enfermé cent espèces de coqs

exotiques--et parmi eux un coq de combat armé d’éperons d’acier: il

s’agit seulement de faire paraître Chantecler au _five o’clock_ de la

pintade.

Un cocorico tout faible trouble le conciliabule: les oiseaux nocturnes

s’égaillent: le jour va venir et aveugler leurs yeux métalliques. Et

Chantecler paraît. Il n’est pas seul: la faisane sautille devant lui,

mutine et rebelle. Le coq reste galant, mais il n’a pas le cœur à la

bagatelle: il est à son devoir. Mais, passionné, il avoue à la faisane

le secret qu’aucune de ses poules n’a pu lui arracher, son secret plus

que royal, mieux que divin: c’est lui--il en est honteux--qui, entrant

fortement ses ongles dans l’_humus_ qu’il s’agit de féconder, dresse sa

tête dans le ciel, chasse d’un cocorico les ténèbres, place par place,

de la plaine et du mont, fait disparaître le rideau d’ombre tissé sur

la métairie et les prés, éloigne--sans les éteindre--les étoiles, fait

lever, ici et là, le soleil joyeux et nourricier, revêt la terre de

labeur et de joie; c’est lui qui éveille le ciel et le sol, c’est lui

la clef sonore de la vie--et il s’y tue puissamment, harmonieusement!

Il donne, au fur et à mesure de ses cris lyriques, la preuve de son

quotidien miracle--et la faisane est transportée d’un enthousiasme de

catéchumène voluptueuse.

Hélas! elle va chez la pintade! Chantecler ne l’y suivra pas!

Si! Le pauvre merle le félicite si maladroitement, l’admire tellement

en baladin, là où il voulut être dieu, qu’il ira chez la péronelle! Il

y a du danger, une conjuration, un assassin, la lutte, enfin, la lutte!

Il y va, de ce pas!

Et nous voici chez la pintade, dans un potager. C’est la grande,

grande réception: les oiseaux les plus huppés, les plus grands--jars

et oies--se rencontrent avec les hôtes les plus illustres, les plus

exotiques, les plus inespérés, coqs d’Inde, d’Astrakan, des Hébrides,

avec des queues immenses ou absentes, des plumages effarants: la

pintade ne se tient pas de joie et exulte d’orgueil. Chantecler

vient, pour la faisane--et le risque de mort. Hautainement modeste,

rudement simple, il dit son fait au paon fort prétentieux, décadent,

allitératif, aigu et péremptoire, défend la rose contre ces coqs en

pâte et artificiels, la France contre tout, entreprend le combat,

au nom de la rose, envers le coq de combat, et au moment où il est

harassé, où il va mourir, défendant toute cette assemblée persifleuse

et lâche contre un épervier qui pointe, il reprend courage et vigueur,

sort vainqueur de la lutte, prouve longuement au merle qu’il n’a ni

parisianisme ni légèreté et, faisant claquer ses plumes, quittant un

monde d’envie, de papotage et de haineuse médiocrité, s’en va, comme

Alceste, au désert--ou plutôt il suit la faisane dans la forêt libre,

dans la forêt immense.

Hélas! c’est une bien étroite forêt! (Vous pensez! avec l’échelle!

des lapins de deux mètres, des champignons d’une toise!) La nuit, la

libre et merveilleuse nuit des bois s’épand sur la Nature. Le coq

et la faisane vaquent à leurs amours. Mais il y a des embûches ici

et là: un filet de braconnier, des pièges. Un lapin dort en rêvant

tout haut; les oiseaux se rappellent leur grand frère saint François

d’Assise,--et une humanité inassoupie veille sur le sommeil des êtres.

Un seul des habitants, le passager Chantecler, se souvient du jour

qu’il doit éveiller, à l’insu de sa compagne la faisane, reçoit le

fidèle Patou, téléphone au merle dans les liserons. On va l’endormir.

La faisane est jalouse: des crapauds viennent choisir le coq pour roi,

lui offrent un banquet contre le rossignol monotone. Mais, dès qu’il

a entendu le chant du rossignol, Chantecler est ravi et indigné. Il

y a dans la forêt la même méchanceté qu’au potager! Les batraciens

conspirent contre la plus suave harmonie! Mais, à écouter le rossignol,

à converser avec lui, à travers le sublime, à laisser tuer l’oiseau

merveilleux par une balle imbécile, il a laissé le soleil se lever

sans l’avoir appelé! La faisane, femelle orgueilleuse et avide,

triomphe. Mais non! Le coq n’abdique pas! Il est resté de son chant

dans les airs. Il retournera à son poulailler, malgré vent et marée;

la faisane se laissera prendre pour le suivre, humble et captive; la

vie, le travail, la lumière vivront, et, si Chantecler n’éveille plus

le soleil, il éveillera les hommes de labeur: une mélancolie active,

aimante et fière régnera sur le monde.

C’est consolant, triste, un peu précipité et confus. Il n’y a pas là

la Mort qu’aime d’amour Edmond Rostand et qui est nécessaire à son

amour fervent de la vie: c’est un peu hésitant, un peu bourgeois. C’est

la conclusion logique d’une pièce qui n’est pas «du théâtre», où le

troisième acte, trop personnel, trop littéraire, tout en facettes, en

allusions, en caricatures, en agressions directes, en jeux de mots,

en coq-à-l’âne, en allitérations, en calembours dignes du marquis

de Bièvre et de Commerson, a semblé bien long et bien lointain, où

la fantaisie règne sans fin, où le caprice et l’inspiration, le

développement, le morceau de bravoure ne souffrent pas de limite, où

tout est pailleté, pointillé, feuilleté, ciselé, haché menu dans un

délice endiablé, dans un délire d’azur!

Il est bien difficile de démêler, en quelques heures, le symbole

d’une pièce qui a été établie, défaite et refaite pendant des années:

nous y pouvons saluer l’amour de la nation, de la clarté, le mépris

du persiflage, l’horreur de la haine et de l’envie en matière de

littérature, la plus belle générosité et le plus gratuit amour de la

simplicité. C’est fort éloquent, séduisant, imprévu, émouvant.

Mille cris, mille bruits, des millions de plumes, du sublime, de la

drôlerie, de la poésie à foison, un entassement de gemmes plaisantes et

vivantes, d’humour ailé et surailé, une invention trop facile et trop

subtile, jaillissante et renaissante, un paradoxe espiègle, profond,

serti de beautés éternelles, de l’Esope-Platon, de l’Aristophane-Byron,

du La Fontaine-Hugo, du Jules Renard-Grandville, voilà le tableau de

cette chasse aux étoiles et au soleil.

C’est de la féerie un peu amère, c’est du travesti, ce n’est pas

«l’ample comédie» de La Fontaine, ce n’est pas le microcosme, ce

n’est pas la goutte d’eau où l’univers est enclos tout entier, passé

et futur, dans un reflet et des microbes, c’est la goutte d’eau de

Cagliostro, un peu truquée, mais si riche et si prophétique!

Quand le public aura secoué un reste de stupeur, il sera charmé,

séduit,--pour longtemps! Il y a de si beaux décors d’Amable, de

Paquereau, de Jusseaume, ce tapissier du Rêve! Il y a des costumes des

Mille et une Nuits! Il y a la conviction touchante et léchante du chien

Patou, Jean Coquelin; il y a le prestige profond, sonore en dedans,

tout en nuances, de Guitry-Chantecler, qui joue en coq du Walhalla;

il y a la malice délicieuse et incessante du parfait merle Galipaux,

la majesté aiguë du paon Dauchy, la cruauté luisante des nocturnes

Dorival, Mosnier, Renoir, les plus bavants crapauds, les coqs les plus

somptueux, un pivert de l’Académie--et quels jars, quels chapons,

quels canards!

Et si Mme Simone, enfiévrée, alliciante, puis dévouée, ne sait pas fort

parfaitement dire le vers, elle est merveilleuse et pathétique d’allure

et de costume; Mmes de Raisy, Frédérique, Lorsy, Henner sont les

poules les plus grassouillettes et les mieux disantes; Mme Leriche est

exquise, hilarante, tout comique et toute finesse dans le personnage de

la Pintade, et Marthe Mellot--le Rossignol--qu’on ne voit pas, qu’on

entend de tout son cœur, qu’on écoute de toute son âme, a une voix de

nuit, de ciel, de futur où il y a toute nostalgie et toute espérance,

toute harmonie et toute pensée: c’est de la plus pure beauté.

[Vignette]

BOUFFES-PARISIENS (Cora Laparcerie).--_Gaby_, comédie en trois

actes de M. Georges THURNER.

Mme Cora Laparcerie a le plus joli esprit et la plus fine fantaisie:

après les éclatantes débauches d’esprit et de chair de cette

triomphale _Lysistrata_, elle nous donne une pièce d’une moralité

mieux qu’exemplaire, d’une tonalité plus que discrète, d’un agrément

janséniste. Mais n’est-ce point un spectacle de saison et ne

sommes-nous pas en carême?

Gaby, c’est Mme Rondet, la jeune, charmante et parfaite épouse d’un

industriel de province un peu lourd. Parisienne, musicienne, instruite,

élégante, elle est un peu étranglée dans ses désirs et ses aspirations:

elle n’a qu’un décor étroit, un entourage de braves gens un peu trop

braves et trop simplets, de bellâtres trop stupides; elle ne s’ennuie

pas, cependant, puisqu’elle est mère de famille. Pourquoi faut-il qu’un

jeune homme séduisant et irrésistible, le jeune docteur Jean Séguin,

revienne, sans le faire exprès, de Paris pour lui rapporter l’air,

l’enivrement, le _je ne sais quoi_ de la capitale? Car il paraît qu’il

y a encore une épidémie de _parisine_ en province, et je l’ignorais!

Pourquoi faut-il que ce Jean ait rendu à Gaby un service signalé en

chemin de fer, dans ces chemins de fer où l’on tue? Pourquoi faut-il

qu’il ait la plus grande élévation d’esprit, le cœur le plus réservé et

le plus sincère, qu’il avoue son amour malgré lui et qu’il ne devienne

pressant que parce qu’il est oppressé du sentiment de l’impossible?

C’est un assaut d’éloquence, de passion qui implore, de tendresse qui

refuse: rien n’est plus honnête, c’est de l’héroïsme de sous-préfecture.

Hélas! L’amour triomphera, un instant, du moins! Dans sa maison

paternelle, Jean se laisse arracher son secret par le vieux médecin

Séguin, son père; par son admirable maman: désolation, objurgations!

Mais voici Gaby elle-même, qui, si bonne mère, si merveilleuse épouse,

inestimable perle de la petite ville, apporte avec elle et en elle

tous les germes de corruption: la vieille Mme Séguin, bouleversée et

maudissante, ne tarde pas à éprouver sa séduction et elle bénirait

peut-être cet adultère!...

Mais le troisième acte est là--et un peu là!--pour tout remettre en

place et pour attester la victoire de la Vertu. Car, au moment où

Gaby va abandonner sa petite fille et chercher, sous d’autres cieux,

en compagnie de Jean, les plus coupables et les plus traditionnelles

délices, voici Rondet, qu’on a déjà vu rôder à l’acte précédent.

Sait-il? ne sait-il pas? Mystère! Mais ce bourgeois brutal et sans

raffinement, ce provincial épais parle si bien au séducteur honteux,

exprime en termes si inspirés, si touchants, si émouvants son amour

pour sa femme, sa croyance en elle, son estime, son besoin d’elle,

que le charme coupable est rompu. Gaby, toute prête à partir, ne se

laissera pas enlever.

_A l’austère devoir pieusement fidèle_,

elle filera la laine et gardera la maison. Son rêve de liberté et de

large amour, Paris et le reste, ce seront d’obscurs souvenirs; elle

fera litière, si j’ose dire, de sa beauté et de la jeunesse; bourgeoise

bourgeoisante, elle ne régnera que sur sa petite ville, sur sa fille et

son époux. Jean se mariera ailleurs. Et voilà!

C’est très gentil et très sympathique, pas très nouveau, un peu trop en

demi-teinte et en nuances, plus fait pour le roman que pour le théâtre,

un peu uni, mais très honorable.

M. Henry Roussel (Jean) a de la fougue, de l’émotion, de la conviction,

une flamme grise et la plus édifiante contrition; M. Gaston Dubosc

(Rondet) est un mari pathétique, énigmatique, rude et sensible; M.

Hasti (le docteur Séguin) a eu la coquetterie de laisser son genre

hilarant et d’interpréter non sans grandeur un rôle de composition; M.

Pierre Achard est élégant; Mme Marie Laure (Mme Séguin) est sincère,

attendrie, apeurée, émouvante, et Mme Cora Laparcerie-Richepin (Gaby)

déploie toute la gamme de son charme, de sa voix harmonieuse dans

toutes les nuances de la majesté, de la gentillesse, de l’inquiétude,

de l’hésitation, de l’abandon, de la reprise, de la résignation.

_11 février 1910._

[Bandeau]

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Antar_, pièce en cinq actes, en

vers, de M. CHEKRI-GANEM, musique de Rimsky-Korsakow.

Il y a du bon, dirait Georges Courteline, pour le lyrisme, l’héroïsme

et la lumière; ce n’est plus, de théâtre en théâtre, que force,

vaillance et chevalerie; au Vaudeville, _la Barricade_, démolie

quelques jours par l’inondation, enseigne plus violemment que jamais

un courage civique et bourgeois; à la Porte-Saint-Martin, _Chantecler_

clame sa foi et son orgueil, et voici que le second Théâtre-Français

fait venir, à grands frais, de l’Orient de mirage et de magie, la

légende la plus brave et la plus claire, la plus claironnante, la plus

fière et la plus dolente, roidie d’enthousiasme et parfumée d’amour,

parée de poésie pensante et guerrière, fleurie de roses et de fer,

enveloppée d’une musique ailée, sonnante, voluptueuse et rauque.

_Antar_ est une épopée élégiaque, un conte d’azur et de pourpre, un

drame profond: M. Chekri-Ganem, par une touchante courtoisie envers

sa seconde ou sa troisième patrie, a écrit sa pièce en vers français,

qui ont de la couleur, de l’énergie, de la grâce, qui ont souvent la

plus classique beauté et sont rarement inférieurs aux vers de comédie

d’Augier, de Pailleron, de Doucet, de Legouvé et du très regretté

Casimir Delavigne.

Il est à peu près inutile de résumer le sujet d’_Antar_, cette rapsodie

éternelle où les Arabes ont condensé leur rêve éclatant et leur action

frénétique, leur sensualité brillante et cavalcadante, leur soif de

chansons et de sang, leur besoin de sentiment berceur et de gloire

équestre; le maître Dinet a, depuis des années, traduit en admirable

peinture bleue les exploits du héros.

Même avec toute l’exaltation de son atavisme, M. Chekri-Ganem ne

pouvait offrir, sur une scène, les combats singuliers et multipliés,

les assauts, les dévouements d’Antar, chevalier errant, pâtre génial,

poète au désert et dans la mêlée, faiseur de miracles, et quelque

peu mythe solaire; il l’a humanisé, a remplacé les batailles par des

récits; c’est un raccourci éloquent, vertigineux, un peu philosophique

et lent, mais d’une radieuse et généreuse beauté.

Nous voyons donc, en des temps très anciens, des hordes d’Arabie,

pâtres à bâtons, pasteurs improvisés soldats, amener un captif:

c’est le chef Zobéir, qui pressurait les peuples et avait enlevé

Abla, la fille de l’émir Malek: Zobéir a été défait et pris par un

étrange sang-mêlé, à la fois parent de l’émir et très plébéien,

Antar, paresseux et musard, qui s’est avisé de faire la guerre et de

vaincre: pourquoi? Son triomphe est agréable à son frère Sheyboub,

à ses frères les bergers, au peuple, dont il est: il est dur au

paresseux émir Malek, au sinistre jeune émir Amarat; lorsqu’il vient,

bondissant, timide et joyeux, très subtil et très ingénu, demander sa

récompense, lorsque, sous les murmures des bergers, le vieux Malek est

obligé de lui accorder la main de celle qu’il a sauvée, on lui impose

d’impossibles épreuves: qu’il apporte une couronne plus introuvable que

la Toison d’or, qu’il s’empare de la Perse invincible. Antar accepte:

le génie n’est-il pas un, poétique et militaire, et, les ailes de

l’Amour et du Désir aidant, n’a-t-il pas à lui la terre et les cieux?

Il va!

Cinq ans ont passé--sans nouvelles. Amarat presse le faible Malek de

lui donner sa fille Abla, restée sans emploi; mais une rumeur approche:

Antar est vivant. Antar a défait les monstres réels et irréels,

accompli tous les prodiges; Amarat ne peut plus que le faire tuer

traîtreusement par Zobéir, aveugle, qui croit avoir eu les yeux crevés

par l’ordre d’Antar. Et le voici, Antar, modeste dans sa gloire quasi

divine, toujours fin poète, amoureux forcené; il rassure sa fidèle

amante qui a peur d’avoir vieilli; souffre impatiemment les fêtes,

fantasias, diffas et danses qu’on lui prodigue à l’occasion de ses

noces qu’on ne peut plus différer: l’amour, bien, très bien, et la

guerre! Il y a des ennemis, tout près, à combattre; il a besoin de sa

femme--et de son monde.

Hélas! il a des ennemis plus proches! Sa première nuit d’amour est

fatale: Zobéir, qui le reconnaît à sa voix, lui décoche une flèche

empoisonnée. Zobéir meurt dans l’impénitence finale du désespoir, en

apprenant que jamais Antar n’aurait consenti à lui ravir la lumière

du jour; mais Antar, le grand et pur Antar, n’en mourra pas moins: il

meurt à cheval, sans faire semblant: il accepte la fatalité, mais il

ne faut pas que sa femme Abla soit triste, il faut que ses soldats

partent sous son ombre vivante pour avoir la confiance qui guide et

la vaillance qui triomphe. Debout sur son cheval de lumière, contenu

par son armure, abaissant insensiblement les yeux sous son casque qui

étincelle, Antar meurt sans mourir. Qu’est-ce qu’un trépas terrestre?

Ses ennemis d’ici et d’ailleurs le croiront, le sauront toujours vivant!

C’est d’une majesté martiale dans la mélancolie. Et, en somme, c’est

très sobre et très haut.

André Antoine a habillé cette _sirvente-cantilène_ de décors simples

et grandioses, de ces foules bigarrées, criantes et souples dont il

a le secret, d’un cheval hiératique, d’un serpent géant et de danses

où Mlle Napierkowska se vêt de pourpre changeante, de rubis pâlissant

et éclatant, d’améthyste fondante, dans des gestes d’une souplesse de

forêt vierge, d’une harmonie d’elfe, d’une science de houri et de péri.

C’est un spectacle de splendeur tragique, d’exotisme sans âge, avec

une musique célèbre que Gabriel Pierné dirige avec feu. Mais le feu

est partout: Mme Ventura (Abla) est embrasée de l’Aurore et du Désir;

Mmes Céliat et Colona Romanno flambent harmonieusement; M. Bernard

(Sheyboub) tonne et fume, même alors qu’il raille; MM. Coste, Denis

d’Inès, Bacqué, Chambreuil, sont autant de tisons, d’étincelles ou

de profonds fumerons sous la cendre; M. Grétillat (Amarat), bout de

haine sournoise et tâche mal à éteindre sa colère orgueilleuse; M.

Desfontaines (l’aveugle Zobéir) est consumé du feu intérieur qui

jaillit--et comment! Enfin, Joubé (Antar) est la flamme même, flamme

de pensée, flamme d’activité, flamme d’amour: il rayonne, consume, est

consumé, irradie en expirant, est toute éloquence, toute sincérité,

toute poésie. Saluons l’éclatante et féconde révélation d’un grand et

sincère artiste tragique et lyrique.

[Vignette]

COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Boubouroche_, pièce en deux actes, en prose,

de M. Georges COURTELINE (première représentation à ce théâtre);

_l’Imprévu_, pièce en deux actes, en prose, de M. Victor

MARGUERITTE; _le Peintre exigeant_, comédie en un acte, en prose,

de M. Tristan BERNARD.

Georges Courteline est chez lui dans la maison de Molière. C’était

son droit et son devoir d’y amener un de ses meilleurs amis, le gros

Boubouroche, avec sa maîtresse Adèle, ses camarades de café, sans

parler du café lui-même. Ce déménagement, périlleux comme tous les

déménagements, a fort bien réussi. Ce drame intime et universel, d’une

saveur si profonde et d’une joie si amère, cette satire débordante

de bonté, de pitié, d’une observation comme mouillée et d’un comique

abondant, classique, humain et gentiment surhumain, cette coupe de

vie et de vérité où tous les mots, toutes les situations, toutes les

secondes de silence portent en plein joie, en plein souvenir, en pleine

réflexion et en plein cœur, ce chef-d’œuvre, donc, a retrouvé sur la

scène du Théâtre-Français son triomphe coutumier, inévitable et fécond.

Je n’ai pas à rappeler l’épisode, l’acte du café où Ernest Boubouroche

étale, entre une manille et un manillon, son cœur généreux et son âme

exquise, et où un vieux monsieur de malheur, délateur et prétentieux,

vient souffler sur sa candeur, sa confiance et sa molle naïveté et

jeter le soupçon en sa sérénité massive et secourable. Tout le monde a

sous les yeux et dans les oreilles le second acte où l’infidèle Adèle

prouve clair comme le jour à Boubouroche qu’elle est innocente, que

le jeune homme trouvé dans une armoire n’est qu’un secret de famille

et qu’on ne peut se mettre martel en tête pour un monsieur qu’on

ne connaît même pas! Triomphe de la rouerie, de la perversité, de

l’inconscience féminine--car Adèle finit par être de bonne foi! Et,

Adèle, c’est Mme Lara, admirable de naturel, de tranquillité presque

gnangnan, de cruauté douce, d’éloquence bourgeoise, de calme au bord

du précipice; Dehelly est un placide gigolo-gentilhomme; Siblot est

un vieux monsieur bien disant, patelin, archaïque et canaille à

souhait; Décard est parfait en garçon de café qui bâille, et Silvain

(Boubouroche) cartonne, bedonne, biberonne, plastronne, crie et pleure

comme un homme: il joue de tout son cœur, au naturel, et est formidable

et pitoyable. Ah! qu’il est triste que Catulle Mendès n’ait pas vu

cette vivante apothéose de Courteline qu’il avait si heureusement sacré

prince des jeunes poètes comiques!

_L’Imprévu_ est un drame plus noir. Dans un château des bords de la

Loire, parmi des snobs mâles et femelles, plus ou moins méchants et

vicieux, vibrent et souffrent deux femmes et deux hommes; le docteur

Vigneul aime Hélène Ravenel, qui l’adore; Mme Vigneul adore Jacques

d’Amblize, qui l’aime. Mais Pierre Vigneul et Hélène ne se sont pas

avoué leur secret, tandis que Jacques et Denise Vigneul sont amant et

maîtresse. Très nobles tous deux, ils sont décidés à partir ensemble, à

ne plus se joindre de nuit, furtivement--leurs châteaux sont voisins--à

être, pour toujours, l’un à l’autre. Pour toujours! Hélas! Dans un

dernier rendez-vous, au moment où elle a engagé l’éternité de son

amour, Denise entre dans l’éternité pour tout de bon: fébrile, énervée,

brisée par sa passion, elle succombe à une embolie, au seuil de la

chambre à coucher.

Et c’est épouvantable, atroce! A peine si Jacques, anéanti, a pu

faire prévenir par sa vieille nourrice la vaillante et admirable

Hélène--et déjà le docteur Vigneul est là, hagard, flairant le malheur

et la honte. Il trouve le cadavre de sa femme, s’abat, se relève,

effroyable! Alors... alors, défaillante et sublime, Hélène Ravenel

a une invention désespérée: elle s’accuse: c’était elle qui était

la maîtresse de Jacques, et si Denise est morte, c’est en venant la

chercher précipitamment, et de l’émotion d’avoir surpris une scène

violente! Pierre touche au fond même de la douleur! Et Hélène, donc!

Ils s’aimaient et il est contraint de la mépriser, de ne plus la voir:

elle incarne l’horreur même, puisque sa faute, son crime ont tué

Denise! C’est l’abîme. Mais Jacques n’y tient plus: il n’accepte pas ce

sacrifice; il salit justement la morte, pour sauver les probes vivants!

Pierre et Hélène seront heureux dans la douleur, puis dans la joie. Et

tous se courbent sous la fatalité. Le rideau tombe.

Les lecteurs de ce journal connaissent assez la générosité, la

délicatesse, la courageuse sentimentalité de Victor Margueritte pour

que je n’insiste pas sur les qualités de cœur et de style, sur la

finesse et la subtilité un peu ténue et rapide de cette pièce, qui,

comme son titre l’indique, surprend un peu--mais veut-elle mieux? Elle

se passe dans un monde un peu étrange, où Mlles Gabrielle Robinne

et Provost, délicieuses, MM. Grandval et Le Roy s’agitent de leur

mieux, et où Mme Lherbay est parfaite de dévouement. M. Raphaël Duflos

(Vigneul) est douloureux et passionné; M. Dessonnes (Jacques) a de la

grâce, de l’accent, de la fatalité, du désespoir et je ne sais quel

morne courage; quant à Mmes Leconte et Berthe Cerny, elles rivalisent

de tact dans la tendresse et l’émotion, de charme dans la vie et

dans la mort; Cerny (Hélène), héroïque et vibrante d’amour contenu,

souveraine dans la honte imméritée et le sacrifice; Leconte (Denise),

tremblante de passion, suivie dans la caresse, touchante, admirable,

et se brisant toute comme une viole précieuse et une harpe éolienne,

harmonieusement!...

Assez pleuré! Voici _le Peintre exigeant_, de Tristan Bernard. Et

qu’il est exigeant, le gaillard! Sans plaques, sans croix, sans

médaille d’honneur et sans prestance, cagneux, gibbeux, nain et glabre,

malpropre et inélégant, le sieur Hotzeplotz s’est imposé aux époux

Gomois comme portraitiste officiel parce qu’il a du génie, étant

étrange et surtout étranger, comme dit le divin Rostand. Sous couleur

de mieux étudier philosophiquement la physionomie de ses honnêtes

hôtes, il déboise et saccage leur domaine, démolit les meubles,

fait déshabiller complètement leur femme de chambre, prodigue les

observations les plus désobligeantes et les grossièretés les plus

cruelles. C’est le dernier des tyrans--et les Gomois, terrorisés,

obéissent par snobisme. Est-ce encore _Sire_ du bon Lavedan? Eh! oui!

Car Hotzeplotz n’est pas méchant: ce n’est ni un coquin, ni une

gouape, c’est un fou. Fou d’orgueil, fou de faux art! Mais gentil et

tutélaire! Alors qu’il pourrait épouser la charmante Lucie Gomois, il

la fait donner, la donne à un petit imbécile de cousin pour qu’elle

reprenne le sourire, qu’elle redevienne le sourire qu’elle était, pour

pouvoir l’éterniser sur une toile définitive. Après quoi, il s’émeut

du bras d’un ouvrier qui décloue une tapisserie, et pour pouvoir mieux

rendre ce bras, qui est tout l’effort, toute la peine du prolétariat,

il chasse tout le monde de ses yeux, du jardin, de la propriété, de

l’univers: il est le Rêve et l’Illusion.

C’est extrêmement divertissant. M. Georges Berr est inénarrable:

cet Hotzeplotz qu’il nous présente, narquois, cassant, convaincu,

implacable, est plus qu’une caricature: il règne, plane, voltige,

soigne une toile comme avec une flèche caraïbe: c’est un sauvage

d’art, un Aïssaoua et un Groenlandais. M. Siblot (Gomois) est ahuri et

déférent à pleurer, M. Grandval est pathétiquement insignifiant et MM.

Hamel et Lafon sont très bons. Mme Thérèse Kolb est enthousiaste dans

la résignation, Mlle Yvonne Lifraud pleure exquisement et sourit comme

une rose, Mlle Dussane a deux mots à dire, mélodieusement, et un carré

d’âme à montrer, bien en chair.

Et Tristan Bernard, qui n’a pas voulu faire la satire des

impressionnistes, pointillistes et intentionnistes, qui a été l’ami de

Vuillard, de Bonnard, de Lautrec, de Vallotton, de Rippl Ronaï et de

Peské, nous donne une joyeuse et bonne leçon: c’est--ou ce sera--de

l’histoire et restera, avec _Boubouroche_, au répertoire, au musée de

la Comédie-Française.

_21 février 1910._

[Vignette]

THÉATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE.--_La Vierge folle_, pièce en

quatre actes, de M. Henry BATAILLE.

La belle chose!

Dans l’acclamation unanime, dans le long émoi de cette foule saisie,

conquise, écoutant de toutes ses oreilles et, si j’ose dire, de toutes

ses entrailles, dans le respect d’une salle mal disposée devant une

parole inattendue de vérité et de grandeur, dans le culte soudain de

Parisiennes et de Parisiens en présence d’une révélation de douleur

et de grâce divine, dans l’enthousiasme religieux, un peu étranglé

d’angoisse, d’une quasi-élite sceptique admise en un vivant sanctuaire

de sensibilité et de sublimité, il y avait une sorte de miracle, le

plus rare et le plus haut: c’est que _la Vierge folle_, ce drame si

puissant, si serré, si direct est, avant tout, une pièce de poète;

c’est que, remontant le courant de ses triomphes de théâtre, Henry

Bataille, retrouvant toute sa poésie, fondait ensemble son âme lyrique

et élégiaque, sa mélancolie et sa tendresse secrète, son génie de

l’inconscient et de l’inexprimé, sa pudeur et sa fougue, son horreur et

sa passion, et qu’il nous apparaissait, tout d’un coup, avec tous ses

dons et dans toute sa force, en tragédie, en mélodie, en monodie.

C’est que, en exprimant, en épuisant son cœur tourmenté et harmonieux,

l’incomparable récitante de Baudelaire et de Mallarmé a apporté à son

auteur la suavité et la vérité, et que le drame cruel et terrible a

pris à la poésie quelque chose d’éternel et d’auguste, de nouveau et de

classique, d’humain et de divin, un délice amer et puissant, l’aile de

la fatalité et l’aile de l’obstiné sacrifice.

Les lecteurs de ce livre excuseront ce préambule et cette sorte

d’_ouverture_: j’ai voulu seulement leur donner la physionomie,

le portrait sincère, le _crayon_ d’une représentation historique

et unique qui aura des lendemains, par centaines, d’une émotion,

d’une admiration, d’une fièvre qui, sans parler des vagues

d’applaudissements, mettaient dans tous les yeux les plus nobles larmes.

Au triomphe, maintenant!

Personne n’est plus malheureux que le duc de Charance: il souffre dans

son orgueil et dans sa race; il confie à l’abbé Roux, ancien précepteur

de son fils, sa honte de père: sa fille Diane, si belle et si pure,

a été abominablement souillée, à dix-huit ans, par un quadragénaire,

l’illustre avocat Marcel Armaury: elle a été sa maîtresse, et le

demeure. Des lettres enflammées et précises l’attestent. Que faire?

L’abbé n’hésite pas: il faut éviter le scandale, enfermer l’enfant

coupable dans un _in pace_ lointain, la réduire par les humiliations

et les austérités, lui raser la tête et extirper d’elle toute idée

charnelle et mondaine. La duchesse, qui est frivole, tremble mais

accepte. La jeune Diane accepte un peu moins. Mais, auparavant, il faut

se débarrasser de l’effroyable séducteur: qu’on ne le revoie plus,

plus jamais! Avec une simplicité de caste, le duc suppose que la femme

d’Armaury--car Armaury est marié--a couvert ses amours infâmes. Il l’a

convoquée: la voici. La voici, confiante, souriante, affectueuse. On

la glace d’un accueil outrageant, on lui montre les lettres atroces,

et la malheureuse, blessée dans ce qu’elle a de plus cher et de plus

secret, s’épouvante et s’affaisse, si bien que M. de Charance, tout

à l’outrage fait à sa maison, a une sorte de pitié, sans songer à

l’abominable et mortelle blessure de l’épouse qui s’en va, s’en va!

Non, certes! on n’entendra plus parler d’Armaury! Elle le gardera si

loin, si loin! Et il n’y a plus qu’à s’expliquer avec l’enfant perdue,

cette Diane, hier encore Dianette, qui reste têtue et fière, fin de

race et obstinée dans le crime, femme-enfant et démon-né, qui avoue

gentiment des horreurs et ne veut pas de châtiments, qui, jetée à

genoux par son père qui l’appelle «saleté», ne se rend pas, et à qui il

faut des supplications pour murmurer, d’une voix absente, qu’elle ira

au couvent.

Elle n’ira pas. Nous la retrouvons, au deuxième acte, dans le bureau

de l’avocat, à son cou. Elle s’est enfuie, avec sa femme de chambre et

deux valises. Elle est toute joyeuse, toute en mots d’oiseau, toute en

gentillesses, toute en caresses. On va partir: voilà! Où? Qu’importe?

Elle s’est donnée; elle se sacrifie. Que Marcel sacrifie sa situation,

ses clients, son avenir, son honneur, la dignité du conseil de l’Ordre

dont il fait partie, qu’est cela? Vivre, jouir de la vie, se bécoter

comme des pigeonneaux, n’est-ce pas le rêve? L’auto va venir et ce

sera le voyage au pays du Tendre, le saut dans l’infini! Mais voici

un coup de sonnette: c’est Mme Armaury, Fanny, qui accourt. Elle a

reçu une lettre anonyme: elle sait tout. Sans se laisser prendre aux

mensonges puérils de son époux, elle enferme Diane, confond l’infidèle,

le supplie de renoncer à son projet insensé, le presse, l’implore.

Hélas! voici le danger qui accourt: le frère de Diane, le saint-cyrien

en délire Gaston de Charance a reçu, lui aussi, une lettre anonyme et

accourt. Sublime, Fanny fait croire au visiteur imprévu qu’elle est là

depuis longtemps, qu’elle sert de secrétaire à son mari, le confond

et le raille et lui présente un Armaury plus innocent que le lis le

plus pur. Mais la passion veille et gronde: quand tout est arrangé,

la trompe de l’auto rugit comme le cor de Don Luis de Silva. Marcel

vivant, Marcel sauvé n’a plus qu’une idée: la clef, la clef, dont

Fanny a bouclé Diane, la clef d’aventure et de volupté. Il la demande,

affreusement, à voix basse, tandis que l’épouse rédemptrice amuse

l’ennemi. Et, bouleversée et souriante, hésitante et fataliste, Fanny

ne veut pas entendre: enfin, elle cède et tente l’épreuve. Horreur!

L’auto part à toute vitesse: Armaury a trahi, abandonné son admirable

compagne qui s’abat en gémissant, en avouant sa torture et sa misère et

qui s’alliera aux Charance pour une vengeance éclatante et désespérée.

Et, après ces deux actes de mouvement, de sentiment aigu et dévorant,

voici le troisième acte, l’admirable et surhumain troisième acte.

C’est à Londres, dans un grand hôtel. Marcel est traqué. Insulté par

Gaston de Charance, il a refusé de se battre. Il veut vivre, garder

et défendre sa débile proie. On lui dépêche un ambassadeur, l’abbé

Roux, qui échoue puisqu’il parle d’intérêts là où il s’agit de passion,

qui discute, qui oppose l’idéal divin à la volonté et qui n’est pas

de force, armé d’au-delà, avec un adversaire qui est libéré de toute

croyance. Mais voici Fanny qui veut s’indigner et qui ne trouve pas de

reproche, Fanny qui n’est pas morte du coup terrible que lui a porté

la fuite de son mari et qui est là, toute simple, toute petite, toute

malheureuse.

Mais comment rendre son discours, si simple et d’un lyrisme terre à

terre et éthéré? Comment rendre toute la tristesse, toute l’étreinte

de mots, tout l’éploi, tout l’envol de cette femme qui dit à son mari

qu’il ne l’a jamais aimée, jamais désirée charnellement, qu’elle le

sait, qu’elle en a toujours souffert et que son amour à elle, oh! son

amour, dépasse l’univers et les cieux, qu’elle est sa chose et sa

part de paradis ici-bas, qu’elle ne lui demande que de revenir à elle

un jour, plus tard, n’importe quand, blessé, malade, vieilli, pour

qu’elle ait au moins une espérance, une image de piété, un réconfort,

une illusion, quelque chose qui soit à elle, dans la réalité ou

l’illumination. Et c’est si touchant, si pur dans le vain désir, si

ange gardien et si femme, si humble et si grand qu’il n’y a rien de

plus beau et de plus saint: c’est une élégie et une hymne, un _lamento_

et un cantique; on a envie de crier--et l’on ne peut que pleurer, en

communion. Quand elle évoque ses espoirs de jeunesse taris et son

pauvre espoir vacillant de recueillir un vieillard flétri en restant

la même, elle fait passer par toute la salle et par delà le théâtre,

dans l’infini, le souffle de l’amour malgré tout, indestructible et

invincible. Et de quel cœur, après avoir chassé son mari lourd d’amour

honteux et trouble, pressé de retrouver sa pauvre petite amante, de

quel cœur Fanny pourra fouailler et chasser ces Charance qui ne pensent

pas à sa détresse à elle, qui ne songent qu’à leur souillure à eux, qui

ne conviennent même pas de la perversion et des dispositions spéciales

de la jeune Diane au vice! Et de quel cœur, après le départ des

chasseurs dépités dont elle s’est séparée, elle s’évanouira, anéantie,

après avoir été courageuse, dolente, sublime et furieuse, après avoir

sauvé l’infidèle, heureuse de tomber en son nom, dans son image, pour

lui.

Mais son œuvre n’est pas terminé. La précaire et violente volupté de

Diane et de Marcel se précipite dans les transes: Marcel ne veut pas

avoir peur et Diane ne veut pas laisser son amant aux dangers. Elle

a, en outre, des ressouvenirs de son éducation religieuse, entre deux

baisers en argot, et une veilleuse lui rappelle les vierges folles qui

dissipèrent l’huile de la lampe, n’assisteront pas au festin divin et

ne verront pas la face de l’Époux. Et Fanny surviendra encore pour

apprendre à son triste époux qu’il est guetté dans la maison, dans le

couloir mêmes, pour recevoir le terrible Gaston qui s’est glissé dans

l’appartement et qui clame, qui injurie le séducteur, qui l’appelle,

qui le fait venir. Mais ce n’est pas Marcel qui mourra. Après avoir

affreusement admiré la grandeur de cœur et d’âme de l’épouse trahie,

après avoir arraché son revolver à son frère forcené, Diane n’a

plus rien à connaître sur terre: elle impose une dernière épreuve à

son amant, se fait dire qu’elle est encore la plus aimée et que le

sacrifice de Fanny ne compte pas pour ce quadragénaire affolé: alors,

elle qui, en des mois d’attente et de fraude, en huit jours de caresses

effrénées, a épuisé sa part de joie et sa quotité de vie, elle, qui ne

veut plus exister socialement, moralement, librement, prend le revolver

de famille et se tue gentiment. Le pauvre Marcel ne peut que pleurer

à la lune et crier: «C’est une pauvre petite fille, une pauvre petite

fille de rien du tout!»

Après? Eh! mon Dieu! que vous faut-il? N’avez-vous pas là le drame

le plus violent, le plus plein, le plus magnifique? La pauvre nature

humaine est secouée de tout son long--et l’on n’en peut plus! Vous

avez touché le fond même de la douleur, le paroxysme de la passion

involontaire et presque animale, tout l’orgueil, toute la révolte,

toute l’horreur merveilleuse de l’abnégation. La maîtrise d’Henry

Bataille, affirmée par _l’Enchantement_, _la Femme nue_ et _le

Scandale_, se fixe ici, règne et rayonne: c’est admirable.

Ne nous arrêtons pas à des longueurs et à d’autres inutilités, à des

_mots_, à des subtilités, ne reprochons pas à l’abbé Roux (c’est

l’excellent Armand Bour qui joue le rôle en grand artiste) de porter

indiscrètement l’habit de camérier secret, de se promener à Londres

en _monsignor_ romain et d’être un peu trop dur et trop cruellement

onctueux; ne reprochons pas au duc de Charance (André Calmettes) d’être

un gentilhomme d’avant-hier, insolent, rogue et grossier; à Gaston de

Charance (Monteaux) de manquer de naturel et d’être tout d’une pièce:

ils ont tous de l’émotion, de la fureur, de la tristesse et sont des

entités.

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 9 / 33 题