La blanchisseuse Gervaise, abandonnée par son amant Lantier, fessant
à coups de battoir, au lavoir, sa trop heureuse rivale Virginie;
l’idylle mélancolique de Gervaise et du couvreur Coupeau, les noces
pittoresques au sommet de Montmartre, l’accident de Coupeau, précipité
d’un toit, par la rancune de la grande Virginie, qui ne le prévient pas
d’un danger trop réel; l’affreuse emprise de l’ivrognerie sur Coupeau
convalescent et en jachère, l’ivrognerie croissante et triomphale
mangeant la boutique de Gervaise, mangeant le corps, la force, la
dignité, l’âme si j’ose dire, de Coupeau, jetant les Coupeau à la
ruine, au déshonneur, emportant, grâce à la traîtresse Virginie,
Coupeau dans une attaque titanesque de _delirium tremens_; la mort
lamentable et charmante de Gervaise, qui mendie son pain et le repos
éternel dans les bras d’un brave garçon barbu qu’elle a toujours aimé
sans l’avouer, toute cette épopée de honte, de misère et de vérité
trop crue et outrée est universellement connue. D’autant que la pièce,
au moins, est très morale: la traîtresse Virginie, le hideux et
séduisant Lantier sont tués tous deux d’_un_ coup de revolver (ainsi
que le dit le programme) par le tardif mari, le vieux militaire,
l’aspirant-sergent de ville Poisson.
Et ce mélodrame a les décors les plus variés, la figuration la plus
grouillante, les agréments les plus en relief: on y boit, hélas!
mais on y mange; on y crève de faim, mais on y chante; il y a des
convulsions, mais on y pince des entrechats. On n’a pas le temps de
souffler, mais on rit, on pleure, on frémit; c’est admirable.
Pour fêter leur prise de possession de l’Ambigu, Jean Coquelin et Hertz
ont pris à droite et à gauche et dans les plus hautes sphères de l’art
des vedettes, des vedettes et des vedettes.
Le trio de joie, de _rigolade_ qui fait fuser la salle, Mes-Bottes,
Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, c’est Paul Fugère, Félix Galipaux.
Déan: c’est énorme, aigu, ahuri, hilare; ce sont tous les appétits,
toutes les farces, toutes les stupeurs; ils sont trois et ils sont
un; c’est la fantaisie et la vie. L’éternel et excellent Dieudonné
fait un Poisson solennel, terrible, d’un comique inconscient; il
n’a pas vieilli d’un poil depuis 1900. M. André Hall est un Lantier
très congrûment élégant et crapuleux. M. Blanchard (Bazouge) est un
croque-mort aimable, sinistre malgré soi et zigzaguant à souhait. M.
Mortimer est un propriétaire qui s’écoute parler. Mme Alice Berton
est une Virginie humiliée, mielleuse, perverse, perfide comme il
convient. Mme Marie Roger est une Nana coquette et insouciante qui fait
prévoir sa vie future. Mme Desclauzas, qui reparaît après une longue
absence, incarne une concierge épique et gaillarde, vénérable avec des
souvenirs et des regrets, le cœur sur la main et la main au balai.
La petite Fromet est une gosse toute menue et délurée qui lâche: «Ta
gueule!» comme père et mère. C’est Léonie Yahne qui joue Gervaise. Cela
pouvait ressembler à une gageure. Cette petite princesse, cette petite
impératrice, toute distinction, toute grâce menue, de suavité et de je
ne sais quoi, portant le seau et le battoir, allant chercher son homme
chez le bistro, crevant de détresse sans gloire, c’était à trembler. Eh
bien! Mme Yahne n’a pas su être _peuple_,--c’était impossible,--mais
elle su, de sa fatalité sans apprêt, de sa douleur vraie, de sa
déchéance, être très vraie, très touchante, très écroulée. On a fort
applaudi son effort et son âpre succès. Coupeau, c’est Louis Decori.
Dans _la Route d’Emeraude_, il figurait un bon et héroïque ivrogne.
Dans _l’Assommoir_, il monte en grade et arrive au _delirium tremens_,
qui est, comme on sait, le bâton de maréchal de l’alcoolique,--bâton
un peu flottant. Tendre, décidé, pâteux, se ressaisissant vainement,
retombant plus bas, hébété, tremblant de tous ses membres, hideux,
pathétique jusque dans la plus hurlante et la plus dolente animalité,
il donne un spectacle d’art et de vérité, et de l’exemple le plus
salutaire. C’est un enseignement d’une grande et belle horreur.
Et cette pièce, magnifiquement habillée et dénudée, grouillante,
amusante, effroyable, fera rire et frissonner Paris une fois encore et
longtemps: tout le monde, bientôt, aura vu la ferme.
[Vignette]
THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_La Révolution française_, pièce en
quatre actes et treize tableaux, de MM. Arthur BERNÈDE et Henri
CAIN.
La Révolution française! Titre immense, prestigieux, terrible,
écrasant! Tant de lumière et de mystère! Tant de gloire et tant de
sang! Derrière le tréteau de victoires et de supplices, derrière les
plus belles paroles, les plus grandes apostrophes et les gestes les
plus magnifiques, grouillent encore tant de secrets, de troubles
desseins et de si insaisissables influences! Après Thomas Carlyle,
Michelet, Louis Blanc, Lenôtre et Gustave Bord,--j’en passe, et
combien!--que pouvaient nous vouloir le bon Henri Cain et l’excellent
Arthur Bernède?
Nous étions un peu rassurés par le qualificatif de leur ouvrage; la
Révolution est tout excepté une pièce: rien de moins composé, rien
de plus imprévu, rien de plus mal fait, pour parler théâtre, rien
de plus grand, de plus fou, de moins humain dans un désir incessant
d’humanité, rien de plus sublime et de plus déconcertant. Ah! l’art des
préparations n’a rien à faire avec les événements--et le métier non
plus! Une force aveugle qui entraîne et qui balaie, une fatalité aux
mille têtes qui tourbillonne du ciel à la fange, secouant la tragédie,
l’épopée, la rafale, la farce et le lyrisme fécond du désespoir, un
long instant qui n’est pas encore, qui ne sera jamais déterminé et qui
ne revivra plus, ce n’est pas une pièce.
Et c’est pour cela que le spectacle de MM. Bernède et Cain est agréable
et émouvant: il est sans prétention et non sans éloquence; des foules
s’y meuvent avec une sorte d’émotion; on y chante, on y rit, on y
meurt: il y a de l’héroïsme souriant et de l’héroïsme presque grave,
de la musique, de la poudre, des tambours, le plus solide patriotisme
et pas de traîtres du tout: ce n’est que braves gens et exaltés.
Imagerie brillante, pathétique, de tout repos! On voit défiler M. de
Robespierre et des femmes affamées; la débandade et l’effroi des gens
de Versailles, de Louis XVI et de la reine, les 5 et 6 octobre 1789,
à l’arrivée des dames de la Halle et de la populace réclamant «le roi,
la reine et le petit mitron»; Jean-Paul Marat, dans sa cave, suant
la peur, distillant la haine, imprimant l’infamie; Danton prêchant
l’audace, enrôlant les braves et les tièdes; Bonaparte se cherchant;
le futur Louis-Philippe servant la République et préparant la bataille
de Valmy; le duc de Brunswick voulant écraser la liberté et raser
Paris; la Convention nationale dévorée d’incertitude et se dévorant
d’avance avant de recevoir l’annonce de la victoire et les drapeaux
ennemis capturés; Marat et Robespierre extorquant laborieusement
l’adhésion de Danton à la condamnation de Louis XVI; les Vendéens
et les Bleus aux prises; William Pitt en action; Robespierre, un
instant avant sa chute, aux prises avec le cul-de-jatte Couthon et le
beau Saint-Just; enfin,--épilogue philosophique et apothéotique,--le
général Bonaparte, campé dans les plaines de la Lombardie, au milieu
de ses troupes ivres de gloire, dans un soleil qui est à la fois le
soleil de Marengo, d’Austerlitz et du retour des cendres, tout doré
et tricolore: c’est la conclusion, mesdames et messieurs, pardon!
citoyennes et citoyens, de _la Révolution française_; minuit sonne,
et vous en avez jusque-là, d’émotion, de civisme guerrier, d’épopée
idyllique: ça vous a fait digérer et ne vous empêchera pas de dormir.
Et l’on applaudit gentiment. L’action? Ah! oui, j’allais oublier
l’action dans cette pièce à tiroirs. La chaîne qui unit quelques-uns
de ces tableaux, pas tous, c’est l’histoire de la famille Laurier.
Le père Laurier, encadreur, a un fils émigré: il s’engage pour le
remplacer, avec son autre fils, qui devient représentant du peuple aux
armées, sa fille qui se fait vivandière et son promis, Jean Michon,
qui est chansonnier en civil et en tenue: l’émigré Laurier, qui a pris
l’écharpe blanche par amour pour la marquise de Lusignan, redevient
Français et devient républicain en voyant les prouesses de Valmy; la
marquise elle-même, après avoir été sauvée de la guillotine, en Vendée,
par sa quasi-belle-sœur et Michon, redevient Française en s’apercevant
que Pitt et Cobourg se moquent du roi, de la royauté et ne veulent que
l’abaissement de la France! Tout finit bien--ou presque.
Il y a des souvenirs de _Charlotte Corday_, du _Lion amoureux_, de
Ponsard, d’_Une Famille au temps de Luther_, de Casimir Delavigne,
de la _Vivandière_, d’Henri Cain (mais ça lui est permis, n’est-ce
pas?), de répliques de manuels d’histoire déjà anciens, de la naïveté
cordiale et généreuse--et c’est panoramique, pittoresque et meublant.
Vous verrez qu’Arthur Bernède, après avoir épuisé son sincère succès
avec son collaborateur, fera de _la Révolution française_ un de ces
romans plus que populaires dont il a le secret. Distribuons des fusils
d’honneur à M. Charlier, un Marat sulfureux; à M. Jean Kemm, un
éclatant, débordant, tonnant et sensible Danton; à M. Krauss, un Pitt
perfide et majestueux; à M. Ferréal, harmonieux, chaleureux et ironique
Michon; à M. Decœur, encadreur paternel et soldat modèle; à MM. Jean
Worms, Duard, Chevillot, Coquelet--ils sont mille! Mlle Pascal est
touchante, enjouée et héroïque; Mlle Van Doren est une héroïne élégante
et forcenée; Mme Jeanne Méa une Marie-Antoinette dédaigneuse. Et elles
sont cent qui, en couleur, en émoi, en nuance, font le plus joli
bouquet... aux trois couleurs!
[Vignette]
PORTE-SAINT-MARTIN.--_Le Roy sans royaume_, énigme historique
en trois parties, cinq actes et sept tableaux, de M. Pierre
DECOURCELLE.
Enigme historique! Depuis que M. Capo de Feuillide publia, en 1835,
_Sémiramis la Grande_, «Journée en Dieu en cinq coupes d’amertume et en
vers», nous avions pris l’habitude de voir un drame s’appeler drame,
une comédie, comédie, et un mélodrame, pièce. En outre, qu’est-ce qui
n’est pas énigme dans l’histoire et dans la vie?
Il est vrai que rien n’est plus énigmatique que la question de la
survivance de Louis XVII; cela tient de la tragédie, de l’élégie et
de la farce; ce ne sont que coups de théâtre, évasion, substitution,
embûches, pièges, assassinats, prisons, ubiquité, reconnaissances et
reniements. Les vrais ou faux dauphins naissent comme à plaisir de
tous les coins du monde, à la fois: condamnés ici, acclamés là, ils
traînent une passion qui n’est pas sans comédie. Qu’ils s’appellent
Mathurin Bruneau, Hervagault ou Richemond, sabotiers ou commis, ils
ont des fidèles irréductibles; je ne parle pas de Naundorff, à qui
une ressemblance criarde avec Louis XVI, une obstination héroïque
des dévouements aveugles et la complaisance des Etats de Hollande
assurèrent le nom de Bourbon, pour les Pays-Bas et sur sa tombe.
Déjà, après les historiens Otto Friedrichs, Lenôtre, Laguerre, etc.,
etc., M. Alban de Polhes nous avait présenté _l’Orphelin du Temple_ à
l’Ambigu, il y a deux ou trois ans; demain, Henri Lavedan nous fera
sourire à _Sire_, qui est des innombrables contrefaçons de Louis XVII.
Le bon Coppée, le pauvre grand Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam aussi
avaient été tentés par ce sujet poignant et de droit plus que divin,
par cette figure irréelle et lointaine, couronnée et auréolée, qui se
prête à toute poésie et à toute fantaisie.
Pierre Decourcelle n’a pas hésité. Homme de théâtre habile et émouvant,
il a voulu faire une pièce, sans plus, théorique et mouvementée: son
Louis XVII n’est ni Bruneau ni Naundorff; il disparaît au moment où les
faux dauphins vont pulluler: c’est donc le vrai.
Mais contons l’aventure.
Le tout petit marquis de Montvallon est très malheureux d’être
poitrinaire. Fils d’un héros vendéen, neveu d’une héroïne, fils d’une
mère sublime jusqu’à se donner à Fouché pour délivrer son époux, le
pauvre enfant qui ne peut rien faire de ses dix doigts, de son grand
cœur et de ses tristes bronches, après avoir entendu que l’infortuné
Louis XVII, captif au Temple, va être empoisonné, prend la sublime
résolution de le remplacer dans la réclusion et dans la mort, par
respect pour la devise de sa maison: «Tout pour le Roi, notre sire!»
Et il le fait comme il le dit. Ce n’est pas aisé d’entrer dans un
cachot royal et putride où le fils de Marie-Antoinette souffre mille
morts, où un commissaire inhumain lui fait manger le sansonnet qui
était son plus cher et plus chantant compagnon. Mais le duc de
Montvallon, déguisé en blanchisseur, sait introduire son rejeton qui
injurie l’enfant royal, quitte à tomber à ses genoux et dans ses bras
quand il n’y a plus personne. C’est--ou ce sont--«les deux gosses». Et
le Roy--pourquoi cet y archaïque?--le roi troque ses guenilles contre
les loques du Montvallon, franchit les diverses lignes de sentinelles,
sort de la prison, tandis que le noble phtisique laisse empoisonner ses
derniers jours.
Quatorze ans ont passé. L’épopée napoléonienne bat son plein. La
famille Montvallon, émigrée, vit en Autriche et Louis XVII a quelque
vingt-quatre ans. Joséphine de Beauharnais lui ayant été secourable
dans sa géhenne, il ne peut la chasser du trône. Mais que vient lui
apprendre ce damné Fouché qui allait l’appréhender comme un simple duc
d’Enghien et qui est retourné, tel un gant, en apprenant qu’il aime
Marie de Montvallon, l’enfant de son crime à lui Fouché, la rançon
de la liberté du duc? Devant la possibilité de devenir beau-père de
la main gauche du roi sans royaume, Fouché, donc, veut lui donner
le royaume et l’empire: Joséphine va être débarquée, le divorce est
décidé! Louis-Charles de France ne doit plus rien à Napoléon! En vain
la duchesse de Montvallon prouve à Fouché qu’il n’est pas le père de
Marie: le ministre de la police générale ne peut pas trahir une fois de
plus: le pistolet de Solange de Montvallon l’arrête, l’immobilise sur
une chaise.
Et, quelques minutes avant Wagram, Napoléon le Grand est capturé dans
l’île de Lobau par les quelques fidèles de Louis XVII. Prisonnier,
impuissant! dans la ratière! à quelques pas de ses troupes et de
l’ennemi! Le jeune Roy triomphe. Mais, se contenant, digne, à peine
_commediante et tragediante_, Napoléon invoque la bataille, le génie,
la grandeur de la France! Pour un peu, il dirait: «Le temps de vaincre
et je reviens!» Mais il n’est pas besoin de cette gasconnade à la
Régulus: Louis XVII veut décidément être sans royaume; il ne règne
qu’un instant, le temps de rendre le conquérant à la gloire et à
l’Histoire qui, au reste, allait le lui réclamer.
Et, dès lors, c’est la fin. En 1815, les Montvallon sont dans les
environs de Paris avec leur gendre royal. Il faut fuir: après Waterloo,
le gouvernement provisoire, à la tête duquel est Fouché, veut la
peau de Louis XVII. Et Fouché lui-même arrive avec des policiers et
des grenadiers. Si Marie qui n’est pas sa fille, ne révèle pas la
retraite de Louis-Charles, on fusille son père, son vrai père, devant
elle. Cris, épouvante, supplications. Et, pour échapper au peloton
d’exécution, le duc de Montvallon se brûle la cervelle en lâchant son
cri «Vive le Roi, notre sire!»
Louis XVII lui-même va être fusillé. Le brave commandant Hurlevent
en est désespéré: c’est lui qui commande les dragons à Rambouillet!
Mais, sur le chemin de l’exil, Napoléon passe par là: il sauve celui
qui l’a sauvé; il sauve Louis XVII du pouvoir, de la France et même de
l’Europe et lui fait engager sa parole royale de se retirer à jamais à
la Martinique, dans la maison de Joséphine.
Voilà l’énigme de M. Decourcelle. Elle est claire et n’est pas
historique. Alexandre Dumas a fait capturer Louis XIV par les
mousquetaires; M. Decourcelle a le droit, au théâtre, de livrer
Napoléon à Louis XVII: ça ne dure pas et ça n’a pas d’importance.
Telle quelle, sa pièce intéresse, touche et dure.
Elle est jouée avec chaleur et conviction. Flore Mignot et Castry
sont «les deux gosses», dolents et racés, pathétiques, déjà mûris par
le malheur, un dauphin très loyal, un martyr plus royal encore; Mlle
Franquet est une duchesse de Montvallon qui commande le respect et
qui a des indignations sublimes; Mme Bouchetal est un Jean-Bart en
jupon à qui il ne manque qu’une pipe et qui est très pittoresquement
héroïque. Mlle Bérangère est une jeune fille très dignement amoureuse,
une jeune épouse, une fille déchirante d’émotion; M. Mosnier est un
Fouché plus traître que nature--et c’est difficile--un monstre à face
pis qu’humaine, parfait de cynisme et de férocité; M. Dorival est un
duc de Montvallon qui a la plus belle âme, la plus belle épée, le plus
mâle courage et les plus beaux bras du monde; M. Fabre est un prêtre de
volonté, d’onction et de force; M. Lamothe (Louis XVII) a l’ironie, la
jeune majesté, la résignation, la fierté triste, la chaleur nostalgique
de son personnage; M. Gravier est un grognard cordial et désespéré.
Enfin, après avoir cité MM. Gouget, Angély, Chabert, Liabel, Harmant,
Adam, etc., notons sans phrase que Napoléon, c’est le seul, l’unique
Napoléon de nos jours, Duquesne lui-même, Duquesne qui a été créé et
mis au monde pour incarner le Petit Caporal et pour faire passer sur
des salles pleines le frisson de cette grande ombre vivante.
[Vignette]
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Robe rouge_, pièce en quatre actes, en
prose, de M. BRIEUX. (_Première représentation à ce théâtre._)
Moins de dix ans après son apparition, _la Robe rouge_ est presque
une œuvre classique: sa fougue, sa force, son âpreté et sa précision,
son amère et généreuse humanité, sa tragique équité, se sont imposées
à tous et, à en croire l’auteur, jusques aux pouvoirs publics. Des
réformes et des garanties sont intervenues qui semblent, selon M.
Brieux, ne pas être efficaces mais dont il ne désavoue pas, si j’ose
dire, la paternité sentimentale.
Quoi qu’il en soit, cette pièce de bonne volonté et d’éloquence a
été acclamée au moins autant au Théâtre-Français qu’au boulevard et
l’émotion dure et durera. On sait que le sujet est simple et grand, le
drame un et triple, et qu’il n’est rien de plus habile, comme à regret,
et de plus pathétique: c’est trop vrai et trop criant: nous ne pouvons
pas songer à l’outrance et à la charge, nous sommes emportés. Et c’est
bien là la leçon de l’ouvrage: ce n’est pas une satire générale, c’est
une exception, un fait divers, une terrible tragédie, humble et locale.
La magistrature reste debout--et assise: nous n’avons vu que des
individus très déterminés, pas des types universels--et de pauvres gens!
Je n’ai pas à rappeler le sujet: il s’agit du double martyre
d’Etchepare et de sa femme Yanetta. Le mari est accusé de l’assassinat
d’un vieillard de quatre-vingt-sept ans, est _cuisiné_, torturé,
atrocement câliné, démenti, retourné par le juge Mouzon, joyeux drille
et affreux drôle qui, ambitieux, vaniteux et sadique, joue de son
trouble, de sa peur, de sa brutalité impuissante, avant de jouer
avec sa tête, le mate et l’accule. La femme, épouse irréprochable,
mère admirable, a eu, dix ans auparavant, une aventure ignorée, une
condamnation injuste dont le juge la soufflette et l’étrangle, dont
il ravale ses protestations, sa franchise et sa dignité; il finit par
arrêter la malheureuse, d’un arbitraire insensé, lorsqu’elle se rebiffe
et se relève. Qu’importe, dès lors, que, au grand jour de l’audience,
le ministère public sûr du triomphe, n’ayant plus qu’à tendre sa robe
pour y voir tomber deux têtes innocentes, qu’importe que le procureur
ait une hésitation sublime, une rétractation divine et humaine? Le
président a appris à l’accusé la faute de sa femme. Acquitté, ruiné,
détruit, le paysan basque ne peut supporter une tache de boue sur une
veste brune: il s’en ira avec sa vieille mère dans les Amériques,
en emmenant ses enfants. Yanetta n’a plus qu’à tuer le juge infâme,
l’auteur de son anéantissement de femme et de mère, ce qu’elle fait
avec emportement. «Juge, qui te jugera?» dit l’Ecriture.
--Personne, répond Brieux, frappe, plaideur!
J’ai dit la fortune, le triomphe, même, de cette reprise. Le public,
en sa chaleur, s’intéresse beaucoup moins à la robe rouge, au siège de
conseiller, objet des désirs de tout le parquet, de tout le tribunal de
Mauléon. Et les robes mêmes, noires ou rouges, les ceintures d’un bleu
cru, les toques trop galonnées ne font pas d’effet.
G. Grand, buté, obtus, accablé, simple, fier, tâtonnant et esclave
d’un honneur aveugle; Huguenet, avantageux, faussement subtil,
ahanant, tenaillant, caressant, comme avec un fer rouge, insinuant
et majestueusement crapuleux ont retrouvé, décuplé leur succès du
boulevard. André Brunot est un député conventionnel, familier,
astucieux et d’une philosophie intéressée qui a vieilli. Numa est un
président d’assises un peu chargé, timoré et caricatural. Truffier est
parfait dans un rôle facile de vieux juge sacrifié et frondeur. Lafon
est excellent en témoin ahuri, Croué délicieux en greffier, et M. Garay
a une invraisemblable dragonne d’officier de gendarmerie.
Mme Thérèse Kolb a la plus grande et la plus simple autorité dans le
rôle de la mère d’Etchepare; Mlle Dussanne est charmante en petite
fille de magistrat besogneux; Mlle Bovy, qui paraît une seconde, est
mignonne en montagnarde.
M. Silvain, souffrant encore peut-être, a été un bon procureur déplacé
dans un parquet de province. Suant, soufflant, criant, tragique à vide,
il a haussé et dépassé son personnage, portant la robe en hiérophante
et en grand-prêtre, alentissant l’action et prêtant de la majesté, du
mystère et de la sonorité aux silences mêmes: ce sont les défauts de
ses immenses qualités: il se mettra au point et amenuisera son génie.
Mme Persoons a toutes les grâces neutres de son rôle d’épouse trop
dévouée.
M. Alexandre est un procureur général jupitérien et apeuré; M. Georges
Le Roy un substitut ardent.
Quant à Mlle Delvair (Yanetta), elle est toute franche, toute violente,
tout amour, tout désespoir. Sa vigueur tragique est admirable. Je ne
me livrerai pas au jeu dangereux des comparaisons: mettons que je n’ai
pas vu Réjane dans ce rôle. Mlle Delvair n’a pas ces brisements de
voix, ces brisements de corps, ces agonies de bouche et d’yeux, ces
mille riens de sublime sensibilité... Mais quelle puissance! quelle
involontaire gradation de l’horreur, de la honte à la haine et au
meurtre lorsqu’elle sacrifie le magistrat sacrilège sur les ruines de
son amour à elle et de son foyer!
_La Robe rouge_ donnera des lauriers d’or à la Comédie-Française:
elle y a fait entrer déjà Huguenet et Grand, sans parler de l’habit
vert--couleur complémentaire--qu’elle a donné à Eugène Brieux.
[Vignette]
VAUDEVILLE.--_Suzette_, pièce en trois actes de M. BRIEUX.
Suzette, c’est l’enfant-roi. Adorée par son père, adulée par sa mère,
elle est _idolée_ par ses grands-parents. Le malheur, c’est que tout ce
monde-là n’est pas d’accord. Et quand je dis ce monde-là, je m’abuse:
ce sont des mondes.
L’ancien magistrat Chambert et sa digne et rigide épouse n’ont pu,
après plus de dix ans, encaisser, si j’ose ainsi parler, leur bru,
Régine Chambert. Fille d’un capitaine au long cours, élevée à la
diable, coquette, étrange, artiste--horreur!--elle dérange leurs
idées glaciales, leur cadre étroit et n’est pas à sa place dans leurs
portraits, pardon! leurs photographies de famille. Elle doit venir dans
leur _mas_ méridional: quel ennui! Un coup de sonnette: c’est le fils
avec sa chère bambine Suzette. Et Régine? Pas de Régine, Henri Chambert
l’a trouvée en train d’embrasser un monsieur. Il l’a rossée: elle a
crié et proclamé qu’elle avait un amant. Joie! Le divorce est là pour
un coup! Et les vieux auront leur Suzette à bouche que veux-tu! Aussi,
lorsque la mère éplorée et repentante vient demander sa fille, lorsque
l’épouse veut s’expliquer avec son mari, je vous laisse à penser de
quelle façon elle est éconduite, expédiée, expulsée par son magistrat
de beau-père: la guillotine sèche, sans plus.
Le second acte nous fait gravir les hauteurs de Montmartre. Le
capitaine au long cours est en train de donner les plus pernicieuses
intonations tragiques à sa fille Myriam, auditrice au Conservatoire,
en train de reconduire poliment un pignouf qui s’est fourvoyé dans
les jupes de sa fille Solange, élève sage-femme et vierge forte au
verbe pittoresque et à la vertu virile, lorsque son autre fille,
l’aînée,--celle qui a mal tourné, car elle est mariée!--Régine, enfin,
vient avec l’éternelle Suzette qu’elle a subrepticement enlevée à
la pension. Elle divorce! Tant mieux! Son paltoquet de mari, peuh!
Mais voici le paltoquet. Les deux époux échangent leurs torts à bout
portant: ça va s’arranger quand les parents Chambert font irruption.
Gabegie sur toute la ligne: le loup de mer et le chat-fourré se mangent
ou presque; les hommes de loi--le divorce est en instance--font
irruption et emportent Suzette tandis que, impuissante et éplorée,
Régine clame sa douleur et son désespoir.
Suzette est aux mains des Chambert. Sa grand’mère lui fait écrire à
Régine les lettres les plus arides. A peine si la malheureuse enfant
a un instant bien à soi pour faire savoir à sa petite maman qu’elle
l’aime toujours. Et le divorce bat son plein. Avoué, avocat blaguent et
triomphent d’avance.
Mais déjà Henri Chambert est touché à vif. Sa femme, dans ses
articulations, ne souffle mot d’une vilaine histoire de fraudes et de
faux poinçons. D’autre part, son prétendu complice est au Japon. Alors,
n’est-ce pas, il suffit que Régine, pantelante, dolente, héroïque,
vienne renoncer à Suzette, pour n’avoir pas à la partager, pour que son
martyre prenne fin, pour que, éperdu de son sacrifice, sûr, d’ailleurs,
de son innocence, le triste époux la retienne, lui tende les bras et
le cœur, pour que le vieux magistrat abandonne la prévention et ses
préventions, un peu honteux de la cruauté de sa femme. Ainsi est fait.
C’est long, et Régine, vraiment, n’est pas fière. Mais que voulez-vous?
Il y a Suzette!
Voilà la pièce. Elle a des flottements et des digressions. Il faut
que M. Brieux parle. Et il parle. Il a des couplets en prose et des
opinions qu’on ne lui demande pas. Mais il ne manque ni de force, ni
de virtuosité. A-t-il voulu s’insurger contre le divorce? Peu importe.
La croisade dure, dure... Et la question de la garde de l’enfant n’est
pas résolue. Ah! que j’aime mieux la délicieuse _Victime_ de Fernand
Vandérem! Notons que les bravos ont salué en trombe la fin du deuxième
acte et presque tout le _trois_: c’est un succès fort honorable.
Est-il besoin de faire l’éloge de l’interprétation? Lérand est parfait
et sobre, à son ordinaire; Levesque, fort drôle un tout petit instant;
Baron fils, Vial, Maxime Léry, Leconte et Chanot, aussi excellents
qu’épisodiques. M. Georges Baud est un domestique déjà vu; M. Jean Dax
(Henri Chambert) est aussi hésitant, dominé, torturé, odieux malgré lui
et repentant qu’il convient. Il faut mettre hors de pair Joffre, qui
interprète largement le capitaine Gadagne et qui en fait une figure
presque historique.
La petite Monna Gondré (Suzette) est un prodige déjà vieux: parfaite
en enfant, exquise, inquiétante de métier! Saluons! Yvonne de Bray
est une délicieuse et souriante virago; Christiane Mancini plie sa
voix harmonieuse et tragique à des effets comiques inattendus et
qui portent; Cécile Caron est une mère dévouée jusqu’au crime, une
belle-mère légendaire, une grand’mère terrible d’affection. Ellen
Andrée touche au génie du grotesque; Renée Bussy a de l’humour et du
cœur. Enfin, Mme Andrée Mégard a animé le personnage de Régine de tout
son tempérament et de son âme: elle vibre, se rebelle, s’abandonne à
souhait. Elle a suscité l’applaudissement, la clameur--et les larmes.
[Vignette]
THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_Le Roi s’ennuie_, pièce en un acte,
de MM. Gaston SORBETS et Albéric CAHUET.--_Papillon, dit
Lyonnais-le-Juste_, pièce en trois actes, de M. Louis BÉNIÈRE.
Où sont les beaux temps du compagnonnage, du tour de France laborieux,
musard et batailleur chanté jadis par Agricol Perdriguier, dit
Avignonnais-la-Vertu? Le bon Louis Bénière nous affirme qu’on rencontre
encore des fils de Soubise et des fils de Salomon, des mères des
compagnons, des Langevin modèles de l’honneur et, pour faire plaisir à
feu Léon Cladel, des Montauban-tu-ne-le-sauras-pas! Grâces lui soient
rendues!
C’est une très agréable nouvelle pour les profanes dont nous sommes,
et le patron, le camarade Bénière, doit s’y connaître, au jour, à
l’heure et au point! Son esprit pointilleux, méticuleux, d’observation
précise et courte, son réalisme malicieux et gris-noir des _Tabliers
blancs_, des _Experts_ et des _Goujons_, le long travail de silence et
d’accumulation auquel il s’est livré avant de lâcher la truelle pour la
plume, nous sont garants de sa sincérité.
Sa fantaisie est comme involontaire et d’autant plus savoureuse, sa
naïveté fait balle avec ses rancunes; sa grandiloquence, de-ci de-là,
sert au comique, l’inconséquence même du philanthrope qui protège et
adore les domestiques femelles et qui _abomine_ les serviteurs mâles,
qui vilipende les magistrats pour couvrir les braconniers sert de
piment au ragoût d’ironie et de jovialité que présentent M. Gémier et
son excellente troupe.
M. Bénière a voulu faire, comme son vieux copain Sedaine, un
_Philosophe sans le savoir_. C’est joué--et comment!--en farce: ce n’en
est pas une plus mauvaise affaire.
Les Vérillac sont installés dans un domaine royal dont ils sont maîtres
et souverains: le père, président de tribunal, tranche du grand
seigneur; sa fille va épouser le jeune marquis de Sandray--et la mère
Vérillac mène la barque. Au moment où l’on s’y attend le moins, une
canaille de notaire amène par la main l’héritier naturel du légitime
propriétaire du domaine et de la fortune, un bâtard ignoré que son
père s’est avisé de rencontrer, de reconnaître légalement et de nantir
tout ensemble, trois jours avant d’être victime, comme tout le monde,
d’un accident d’automobile, car, vous le savez, une bonne action porte
en soi sa récompense. Tandis que les siens jurent et se lamentent,
l’avisée Mme Vérillac fait bonne mine au gauche intrus, un tailleur de
pierre rustre et timide, et mijote d’arranger les choses en lui faisant
épouser sa fille: rien ne sortira de la famille.
Et c’est l’_Ouvrier gentilhomme_! Le compagnon Papillon, dit
Lyonnais-le-Juste, revêtira le smoking, chassera à courre (il tue le
cerf à plomb--un fusil dans une chasse à courre, où le trouvera-t-on?)
entassera gaffes sur boulettes et sera outrageusement choyé et adulé,
rapport à son argent: il forcera le président à fumer sa pipe, forcera,
sans plus, la sœur du marquis qui lui fait la cour et apprend, pour
le conquérir, des pages entières du manuel Roret, embrassera la
fille des Vérillac et semblera être engagé à elle quand un tardif
éclair de raison et de cœur rappelle à Papillon sa maîtresse, la
repasseuse Balbine, et leur fils Riri, les lui fait rappeler et, dès
lors, n’est-ce pas? les manigances du notaire, les violences de la
Vérillac ne pourront pas séparer ces trois êtres unis par la faim,
par l’abnégation et par l’amour! On donnera un os doré aux chiens,
Vérillac, marquis, marquise et notaire, on s’épousera et à Dieu vat!
Voilà.
On a beaucoup ri au deuxième acte, et on a applaudi. C’est _de la brave
ouvrage_, avec un style adéquat. Papillon n’est pas syndicaliste,
oh! non! n’enverra pas un _pélot_ à la C. G. T. et habille son gosse
en troupier. Alors! C’est sans assise et sans portée: donc ça porte.
Et c’est admirablement joué. Sans étude, d’instinct. Mlle Suzanne
Munte a campé, en un jour, une Balbine Birette avenante, émue, brave
et délicieuse; Rafaële Osborne est une très grande dame excitante
et excitée; Germaine Lécuyer est une petite jeune fille énamourée
et charmante, et la petite Fromet, un petit Riri, bâtard en képi
qui fait l’exercice comme père et mère. M. Clasis est un magistrat
fangeux à souhait, trouble, rageur, à tout faire; M. Lluis, un notaire
effroyable, caressant, avide, admirable; M. Marchal, un braconnier
mieux qu’honorable; M. Pierre Laurent, un valet dont la culotte
framboise est digne de l’Elysée; M. Georges Flateau, un marquis nouveau
jeu et fort sympathique.
M. Gémier aime d’amour son rôle de Papillon: il y est merveilleux.
Ses qualités d’inélégance et de lourde maîtrise y brillent d’un feu
sourd et continu: il patoise, il digère, il se méfie, il se brûle, se
reprend, lance le couplet et bégaie en grand artiste.
Quant à l’admirable nature qu’est Jeanne Cheirel, elle se donne toute
dans Mme Vérillac: son âme et son comique, son intelligence et son
autorité prennent le spectateur: c’est de la vie, c’est de la grâce
sans le vouloir--et du génie.
Le spectacle commence par une historiette assez plaisante: un monarque,
embarrassé de son incognito et de son accent, de ses balourdises et de
la froideur d’une petite femme froissée, la fait marcher sous peine de
mort, grâce à la bombe d’un anarchiste. C’est gentiment joué par M.
Henry Houry et Mlle Lambell. Ça s’appelle _le Roi s’ennuie_. Moi, je ne
suis pas roi. Et vous?
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Les Emigrants_, pièce en trois
actes, de M. Charles-Henry HIRSCH; _la Bigote_, comédie en deux
actes, de M. Jules RENARD.
Les beaux décors!
De la pitié, de l’émotion, de la curiosité et de l’habileté de
M. Charles-Henry Hirsch et d’André Antoine sont nées des images
inoubliables et criantes.
C’est un cabaret de Venise, misérable et bariolé, avec ses ivrognes
et ses amoureux, ses filles, ses ruffians et les snobs inutiles qui
cherchent indiscrètement une couleur locale qui n’existe pas.
C’est, surtout, un lamentable et grouillant entrepont de paquebot
d’émigrants, tout chargé de détresse, de faiblesse et de fièvre, de
crainte et d’espoirs falots, où des familles entières, des enfants
vagissants, des vieillards ballottés d’un continent à l’autre dans
une morne attente, des folles hantées du souvenir des tremblements
de terre, des amants traqués et toute une houle de pauvres tâchent à
se caser et à dormir, dans un bercement de douleur, des grincements
d’accordéon, des sifflets de bord, des bruits de manœuvre, des
mouvements d’eau et de ciel dans les hublots.
C’est--magie de l’horreur--la chambre de chauffe du bateau, toute rouge
et toute noire avec son charbon, sa tuyauterie géante, ses soutes, ses
échelles, ses démons humains plus qu’à demi nus colorés par la flamme
et la suie, dans des larmes du rut, de la colère et du sang. Cela est
prodigieux de vérité et de puissance: M. André Antoine, une fois de
plus, a été justement acclamé pour son effort et son résultat.
On a applaudi l’idylle violente de M. Charles-Henry Hirsch. Elle a
une belle simplicité antique: Antonio, un bellâtre vénitien, enivre
Tullio pour lui enlever sa femme Bianca. Quand Tullio est dégrisé,
les deux tourtereaux se sont envolés et vont cacher leurs caresses
dans les Amériques. Mais une chanson, une voix qu’ils reconnaissent
et qui sortent des entrailles du navire les glacent soudainement:
c’est Tullio qui est dans la chaufferie, Tullio qui apporte sa haine
et sa vengeance, Tullio plus épris et plus formidable que jamais: il
ne boit plus. Alors Bianca, qui vient le retrouver dans son trou,
l’étreint, l’enjôle et le paralyse cependant qu’Antonio descend par
une corde, poignarde dans le dos l’infortuné mari, le traîne, le jette
dans le brasier. Et les amants se tordent de frayeur, les officiers
s’affolent, accusent un chauffeur saoul, hilare et gesticulant, et tout
s’achève--sans finir--dans un chaos d’épouvantement pourpre et fumeux.
Ce n’est pas à nos lecteurs qu’il faut vanter les mérites de
Charles-Henry Hirsch: ils connaissent la verve, le relief, la fantaisie
réaliste et nuancée de l’auteur du _Tigre et Coquelicot_ et d’_Eva
Tumarche_. Sa pièce brève, âpre, d’un lyrisme désespéré et court, à la
fois très russe et très italienne, est un peu écrasée par ses masses
accessoires, par le décor, par l’immensité de misère qu’elle remue:
c’est très poignant.
Il faut louer Desjardins, toujours admirable, aussi à l’aise sous la
cotte de Tullio, et avec ses bras nus et noirs, que sous la perruque de
Beethoven, pâteux et net, ardent, pathétique et sobre; Bernard, géante
et fantasque armature de chauffeur ivrogne, philosophe, falot et bon;
Grétillat, amoureux fatal, etc., etc.: ils sont mille. Mme Ventura est
une Bianca à la fois ardente, dolente et traîtresse; Mme Barjac et
Mlle Véniat, pitoyables et charmantes; Mme Barbieri est éloquente et
touchante en vieille émigrante, et Mlle Céliat, qui n’a qu’un cri à
pousser, est déchirante. Il ne faut pas oublier M. Bacqué, juif errant
d’entrepont qui porte en lui toute la douleur des deux mondes.
_La Bigote_, la comédie de M. Jules Renard, nous ramène nos vieux
amis, M. Lepic, Mme Lepic et grand frère Félix. Mais ce ne sont pas
les mêmes. Pourquoi nous tromper, Jules Renard? Déjà, vous subtilisez
à la muette votre éternel Poil-de-Carotte. Vous ajoutez, en douce, une
fille à la famille Lepic, une fille dont nous n’avions jamais entendu
parler! Dans une famille nationale! En outre, Mme Lepic a été jolie et
désirable. Quelle nouvelle! Nous n’en savions rien! Ah! les cheveux
blonds, mousseux et ondulés de Mme Lepic à dix-huit ans ont été pour
nous une bien cruelle révélation! Allons! Avouez que vous avez donné
des noms historiques à des nouveaux venus, à des aventuriers! Ceci
posé, contons.
Gros propriétaire et maire de son village--c’est effrayant comme
nous voyons des maires au théâtre--M. Lepic est époux et père plutôt
taciturne: il ne parle ni à sa femme ni à sa fille, se laisse arracher
de judicieux et amicaux monosyllabes par son seul fils Félix et, sur le
moment d’une demande en mariage, se guêtre et file à la chasse, parce
que Mme Lepic va à vêpres. Chacun ses dieux!
Et lorsque Mme Bache vient avec son neveu, Paul Roland, le futur
présumé, elle en est pour ses frais et pour sa peur.
M. Lepic revient cependant, accepte maussadement le compliment pour
sa fête, s’aperçoit qu’on lui a donné en cadeau une Vierge au lieu
de la République annoncée: le drame commence. Il éclate. C’est une
conversation, une simple conversation entre M. Lepic et Paul Roland.
M. Roland, directeur d’école primaire supérieure, demande la main de
Mlle Lepic. Elle lui est accordée. Mais... il y a un mais... La jeune
fille l’aime-t-elle? Oui... oui... c’est entendu... Très honnête...
si pure!... Exquise! Mais Mme Lepic aussi était exquise, toute
blonde, toute blanche. Trop. Elle n’a jamais trompé M. Lepic. Non!
Mais le curé! Ah! le curé! Et n’importe quel curé! La foi! la figure
du curé dans tous les actes du ménage! dans l’acte même! Obsession,
empoisonnement!... Le jeune Roland ne s’enfuit pas, comme un prétendant
précédent, les accordailles se font--et le curé apporte son onction et
son emprise.
Je ne saurais rendre par ce résumé la force amère, la bonhomie pointue,
la vérité souffrante et méchante du dialogue: ce sont des mots tout
simples, tout éloquents, qui sortent avec de la fumée de pipe et qui
sont de l’atmosphère comme les vieilles assiettes du mur; c’est de la
vie grise et noire qui sort en poussière des housses de meubles, c’est
de la poudre de chasse. Car le poète en prose des _Bucoliques_ et de
_Ragote_ est un convaincu et un lutteur: il a été héroïque, il reste
sur la brèche.
Sa pièce est une pièce de combat--et je le regrette. L’observation, la
malice mélancolique, la rancune même pointue et large de Jules Renard
sont au-dessus des questions du jour, même éternelles.
Je n’aime pas l’anticléricalisme: je sais bien, Jules Renard, que vous
ne visez que l’influence de clocher, mais que voulez-vous?
C’est merveilleusement joué. Marthe Mellot est une Henriette Lepic
avide de se marier, ardente dans son gnangnantisme, menteuse sans
le vouloir, trouble de toute sa jeunesse rentrée, admirable; Mme
Kerwich, blonde comme une Madeleine, est une bigote fort savoureuse
et toute confite; Marley est une fort plaisante caricature; Barbieri,
une paysanne noire taillée à coups de serpe, très en relief, et Mlles
Barsange et du Eyner sont charmantes.
M. Desfontaines est parfait de tenue dans le personnage de Paul
Roland; M. Denis d’Inès est malicieux et juvénile sous l’uniforme du
collégien Félix; M. Bacqué est un curé classique, et M. Stéphen, dans
un rôle trop court, ouvre la bouche le plus joliment du monde, patoise
à merveille et porte le pic avec la plus savante gaucherie. Quant à
Bernard, qui joue M. Lepic, il est au-dessus de tout éloge: le _patron_
a passé par là. De fait, Bernard fait tout ce qu’eût fait Antoine, avec
des moyens en plus. C’est du plus grand art--et du plus simple.
Tout de même, Jules Renard, élevez-vous, comme de coutume, au-dessus
de la politique et de la polémique: faites de l’humanité à fleur
de cerveau, à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de pleurs.
Rendez-nous Poil-de-Carotte, même en culottes longues, en écharpe, en
poils gris...
[Vignette]
PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Griffe_, pièce en quatre actes, de M.
Henry BERNSTEIN. (_Première représentation à ce théâtre._)
En attendant le triomphal et messianique _Chantecler_, Lucien Guitry
fait au public de la Porte-Saint-Martin le don traditionnel de joyeux
avènement: il se produit, s’offre tout entier et se surpasse dans ce
drame plein, simple, sincère et terrible de M. Bernstein, dans cette
_Griffe_ que personne n’a oubliée et que tout le monde ira revoir.
Je n’ai pas à revenir sur l’enthousiasme que, voici quelques
années--c’était hier--Catulle Mendès témoignait pour la trouvaille
constante et amère, la force affreuse et sûre, la cruauté fatale du
jeune dramaturge, sur ce sujet éternel, rénové et aggravé en noir: _A
combien l’amour revient aux vieillards?_ sur cette eau-forte humaine
et démoniaque, rehaussée de sanie et de honte, souriante, grimaçante,
hagarde.
Le martyre d’Achille Cortelon, naïf directeur de journal, aveugle
leader socialiste tombé dans un guêpier de coquins, épousant une
ingénue rouée, mené par elle aux trahisons, trahison envers sa fille,
trahison envers son passé, trahison envers son parti; précipité par
elle aux grandeurs bourgeoises et aux abîmes, dégradé de ses espoirs
sociaux, de sa pureté, de sa dignité d’homme, de tous ses orgueils;
ravalé au rôle de la bête, au pauvre rut sans jalousie et coulant,
croulant aux compromissions, aux pires bassesses, au seul besoin; la
fuite, grâce aux sens, de l’idéal vers l’ambition, de la pensée vers
l’action, de la générosité dans l’intérêt, de la fierté dans la vanité,
de l’amour dans la bestialité; l’absorption, si j’ose dire, du génie
et de l’éloquence, de l’honneur et de l’honnêteté, du sens moral et du
sens pratique par la plus abjecte sensualité; le renoncement excité,
l’abdication hystérique, la sénilité exigeante, suppliante, qui glousse
et bave dans son désir; la ruine géante et furieuse, voilà ce qu’a
incarné Lucien Guitry, sans effort apparent, naturellement, presque
à son aise; voilà avec quoi il a tenu la plus difficile des salles,
sous un frisson qui n’était pas sans larmes; voilà la crise infinie, la
déchéance croissante, crissante, honteuse, lamentable, formidable, dont
il a secoué toute la sensibilité d’un public ancien et nouveau.
Il a fait peur. Il nous touche dans notre plus trouble moral et dans
notre pire physique. D’instant en instant, malgré des révoltes, il
se ravale, fripe sa bouche, tremble, balbutie, s’écroule: c’est
effroyable, c’est puissant comme un émiettement de foudre, c’est
admirable.
Autour de Guitry, Jean Coquelin fait un Doulers crapuleux et serein,
beau-père affreux et père complice, une figure de crime et de bonhomie
très haute, très fine, très ronde; Pierre Magnier a les accents de
probité les plus sonores; Mosnier et Saint-Bonnet sont excellents;
Henry Lamothe est un jeune godelureau fort gentiment enamouré, et M.
Arthus a un monocle qui n’est pas toléré à l’Ecole polytechnique.
C’est Mlle Gabrielle Dorziat qui est l’ensorceleuse, la jolie bête à
griffe, la videuse: elle est terrible de séduction, d’hypocrisie, de
tyrannie, à la fois câline et avide, hyène et serpent. Mlle Léonie
Yahne est aussi rêche, indépendante, émancipée, bizarre et touchante
qu’il convient, et Mme Delys est fort plaisante en souillon familier.
Voilà une soirée triomphale qui vous prend à la gorge et vous garde.
Après des œuvres plus difficiles d’accès et de succès moins
incontestés, Henry Bernstein fait, de haute lutte, un nouveau bail avec
la gloire la plus humaine et la plus rare. Et Lucien Guitry met sur le
théâtre de la Porte-Saint-Martin sa griffe bienfaisante et tutélaire,
sa griffe d’ange, d’homme et de lion.
[Vignette]
THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_La Petite Chocolatière_, comédie en
quatre actes, de M. Paul GAVAULT.
C’est une jolie et claire soirée, un conte bleu et rose, facile et gai,
une comédie fantaisiste, à la fois endiablée et retenue, un vaudeville
sans grossièreté et d’un multiple et constant agrément.
En descendant d’un ou plusieurs crans dans l’étiage des genres, en
renonçant peu ou prou aux grandes journées, aux journées historiques
de France, Lemaître, Donnay, Capus et Bernstein, la Renaissance nous
offre un succès sûr et sain, de tout repos, sans prétention et non sans
élégance, voire non sans philosophie.
On est dans une minuscule villa normande de Suzy. L’heure du couvre-feu
sonne: le maître de céans, Paul Normand, petit employé au ministère de
la Mutualité, va se coucher tout seul en faisant des rêves exquis: il
attend sa fiancée et son futur beau-père, son propre chef de bureau.
Son hôte, le bohème méridional Félicien Bédarride, n’attend rien du
tout: riche de son bagout, de sa bonne humeur, de son rire sonore,
de son inépuisable esprit d’invention, il dormira avec sa jeune amie
Rosette, simplement. Mais un bruit affreux, dans la nuit. C’est un
pneu qui vient d’éclater, un chauffeur qui s’amène, une chauffeuse
qui survient, Benjamine Lapistolle, fille du grand chocolatier
multimillionnaire. Elle est reçue par Paul comme une chienne dans un
jeu de boules. Timide et quelconque, le jeune rond-de-cuir devient un
mouton enragé lorsque la petite chocolatière déploie ses grâces et
autres séductions: élevée à l’américaine et même à l’apache, enfant
terrible à qui on passe tout, Benjamine s’installe comme chez elle,
en dépit de toutes les protestations et de toutes les rebuffades.
Elle couchera là, puisque le pneu de rechange a éclaté aussi, et M.
Normand n’aura qu’une couverture et une chaise, sans secours aucun: le
chauffeur a emmené la bonne en tandem.
Vous voyez le second acte: l’exaspération de l’employé qui ne fait que
grandir, la surprise, l’émoi, la stupeur de Benjamine en face d’un
homme qui lui tient tête, ne fait pas ses quatre volontés et va jusqu’à
l’_agonir_ d’injures: c’est nouveau pour une enfant délicieusement mal
élevée qui n’a jamais eu que des adulateurs. Elle se pique et s’éprend
de ce porc-épic, encouragée par la verve truculente du Toulousain
Bédarride qui flaire une bonne affaire pour son ami,--et pour lui. Elle
rembarre--et comment!--le futur beau-père et chef de bureau Mingasson,
prudhommesque et prude qui vient avec sa demoiselle, gâte les affaires
de son hôte et déclare à son papa Lapistolle, qui arrive enfin avec son
fiancé Hector de Pavesac, que le citoyen Paul Normand n’est pas comme
tout le monde et qu’elle n’épousera que lui. Le grand chocolatier,
Parisien XXIe siècle, trouve cela très bien: nous sommes dans le bleu,
je vous l’ai dit, dans le bleu le plus bleu!
Mais place au noir! C’est le bureau de l’employé Normand, qui est de
garde. Mélancolique, repoussé par son chef Mingasson, sans espoir de
bonheur et d’avancement, il se voit envahir par le truculent Félicien
et par l’inévitable Benjamine qui lui fait des excuses, lui révèle
qu’il est autoritaire et qu’elle est toute soumise, partage son navarin
aux pommes, injurie le ministre par téléphone, porte le pire désarroi
dans un ministère tranquille. Rejeté définitivement par son beau-père,
révoqué, provoqué par le fiancé Pavesac, Paul nage dans le malheur.
Qu’est-ce qui peut encore lui tomber sur le coin de la tête? Voici: M.
Lapistolle met ses gants et lui demande sa main pour sa fille. Ça non!
Non! Non! Ça passe les bornes! Il n’y a plus qu’à se noyer! En route
pour la rivière de Seine!
Vous savez qu’il ne se noiera pas et qu’il épousera cette brave petite
peste de Benjamine. Mais cela se fait très joliment, dans de la
fantaisie pouffante qui a un grain de mélancolie au milieu de l’atelier
de Bédarride. La petite chocolatière va entrer en religion et le
triste Paul, qui n’a point osé prendre l’eau, va, lui aussi, prendre
le voile, si j’ose dire, mais très loin, très loin de son amoureuse
obstinée. Alors, tout doucement, en se faisant les adieux d’un Titus
d’administration à une Bérénice du haut commerce, en s’appelant «mon
frère» et «ma sœur», ils glissent au plus contagieux attendrissement
et finissent par communier en un baiser qui n’a rien de céleste. Paul
consent à avoir une femme exquise et une immense fortune, Bédarride
épousera Rosette et lâchera ses pinceaux pour le chocolat--et tout le
monde sera heureux. C’est charmant.
Je n’ai pu, je le crains bien, rendre le fondu, la cordialité, la
facilité de cette comédie toute en mots, en sautes, en gaieté, sans
effort. M. Paul Gavault n’a jamais été plus heureux: on ne prend pas
garde aux longueurs de ces quatre actes qui auraient pu n’en être que
deux, il y a des coins de sensibilité qui se perdent dans le comique et
le mouvement.
Gaston Dubosc a composé magistralement le personnage du meneur du jeu,
de ce rapin méridional et picaresque de Félicien; son frère, André
Dubosc, est un délicieux Lapistolle, bonhomme à la fois fantoche et
génial, se fichant de tout, du haut de ses millions, et gentil et fin à
croquer; Bullier est un Mingasson caricatural et hilare; Berthier fait
un vieil employé très farce, très vrai, à peine chargé; Aussand est
un chauffeur à bonnes fortunes d’une lourdeur sympathique, et Pierre
Juvenet, dans le rôle sacrifié du fiancé Pavesac, sait ajouter à son
élégance un humour très distingué et très réjouissant. Mais M. Victor
Boucher s’est révélé grand comédien dans la figure de Paul Normand. Il
joue nature--ou plutôt, ne joue pas: c’est la vie même. Il n’a même
pas de fantaisie et n’en a pas besoin; il est là à s’ennuyer, à se
chercher, à se trouver. Il a été fort applaudi.
Mme Catherine Fonteney a, elle aussi, été une révélation. D’un
personnage de servante rustaude et romanesque, grotesque et pitoyable,
elle a fait de la vie et de la vérité; ce serait un portrait cruel
si le mouvement n’emportait pas tout; c’est parfait de tact dans
la joie. Jane Sabrier a été le modèle gentil et bébête, charmant et
aimant, qui lui convenait; Mlle Dorchèse a à peine paru--et c’est
dommage--et Marthe Régnier--Benjamine--a eu son charme de toujours,
son autorité turbulente et mutine, sa pétulance, sa pudeur sournoise,
sa sentimentalité amusée, sa menue férocité, ses yeux clairs, sa
bouche gourmande, sa petite moue qui commande et demande, sa grâce qui
bouillonne, crépite et mousse.
Et les décors de Lucien Jusseaume sont, comme le texte, jolis, simples,
chatoyants et spirituels.
[Vignette]
THÉATRE DU GYMNASE.--_La Rampe_, pièce en quatre actes, de M.
Henri DE ROTHSCHILD.
«La rampe éblouit et aveugle.» Ajoutons qu’elle brûle. Voilà la
formule et la moralité de la nouvelle pièce du Théâtre de Madame.
Jeunes filles qui rêvez de triomphes éclatants et purs, pailletés d’or
vierge, empennés de plumes d’ailes d’ange, jeunes femmes qui voyez
flamber votre idéal dans les yeux d’un acteur-surhomme qui, d’une voix
profonde et caressante, exprime votre lassitude et votre désir, vous
toutes qui vous sentez revivre et naître à l’écho d’une phrase lyrique
et désabusée, et qui vous dites, pour vous-mêmes: «Moi aussi, j’ai
quelque chose là! J’ai du génie! J’aurai ma part d’applaudissements--et
quelle part!» écoutez, femmes et filles du monde, le rude conseil,
le conseil-exemple, le conseil-remède du bon docteur Henri de
Rothschild qui vous ramène sur terre--et plus vite que ça!--par le plus
long,--quitte à vous mettre dessous!
C’est mieux qu’une leçon: c’est une pièce, une vraie pièce, fort
amusante, bien plus dramatique--et qui a réussi.
Il manque un acte,--le premier. Comment et pourquoi Madeleine Grandier,
mondaine riche, choyée et titrée, a-t-elle abandonné son mari, son
foyer, son honneur et son luxe pour courir le cachet, en tournée avec
le fameux comédien Claude Bourgueil? Voilà ce qui aurait été émouvant
et délicieux, la scène d’abandon et de don où Madeleine se serait
révélée à elle-même, dans un enthousiasme artiste et charnel, où elle
aurait découvert, comme malgré elle, par admiration, la grande actrice,
l’amoureuse éloquente sous la mondaine, le geste de simplicité et de
vie sous l’éventail, où la vocation et la passion unies lui auraient
dicté un nouveau destin!
Et comme cela aurait mieux valu que cet acte pâle d’un caravansérail
de Constantinople où, parmi des papotages de revue, Madeleine Grandier
retrouve des amies d’abord gelées, puis domptées, un amoureux transi et
fidèle, un impresario obséquieux et comique--ne faites pas attention
aux adjectifs, M. Henri de Rothschild ne les aime pas--pour finir
par la grande scène au clair de lune, dans la lumière bleue que vous
connaissez depuis _Amants_, par offrir une fois de plus ses lèvres et
son âme à l’irrésistible Claude, en ne regrettant rien, rien, et en
mettant dans leur jeu l’éternité, sans plus.
Mais le malheur veille. Le malheur, c’est que Madeleine a du talent, le
plus rare, le plus soudain, le plus grand talent. Tant qu’il ne s’est
agi que des lauriers turcs, roumains et égyptiens, et des quatorze
rappels serbes chers à Coquelin cadet, ça n’a pas troublé Bourgueil.
Mais le voici à Paris, dans son cabinet directorial, car il est
acteur-directeur, comme tout le monde. Le Théâtre Bourgueil va donner
le lendemain la répétition générale d’une pièce nouvelle du célèbre
auteur Pradel. Et Claude voudrait que ledit Pradel changeât le dernier
acte: il n’y en a que pour Madeleine, rien pour lui: il est mort depuis
quelques scènes. L’amant ne pèse plus une once en face du cabot: la
vanité souffle sur la passion. Et qu’est-ce lorsque l’impresario
Schattmann offre à Madeleine un plus fort cachet qu’à Claude? C’est en
vain que la femme refuse, veut s’effacer, se faire petite, rappelle
qu’elle a puisé dans les yeux, dans le cœur de son amant, de son
maître, sa flamme et son génie: il n’est question que de résultats,
de succès bruyants et monnayés, de gloire brutale: le patron ne peut
pardonner à l’étoile, le cœur--s’il y a eu cœur--est broyé sous le fard.
C’est encore plus atroce à la répétition générale. Il y a duel--et duel
inégal. La sensibilité, l’émotion, le désespoir, la beauté et la bonté
de Madeleine font balle et boulet contre elle avec les hommages, les
applaudissements, les acclamations, l’emballement de toute la salle
en délire: Claude est trahi et n’existe plus: il devient le plus sale
cabot, le pire des mufles. Il est heureux de trouver sous la main une
petite grue de tout repos, la môme Chouquette.
Et lorsque, plus éprise que jamais, Madeleine ne rêve qu’à son amant,
lorsqu’elle l’appelle à son secours quand, dans la griserie et la
communion du triomphe, l’auteur Pradel la serre de près et veut
l’étreindre, c’est le directeur Bourgueil qui vient, très désintéressé
et très froid: cette accolade d’auteur à interprète lui semble fort
naturelle. Grands dieux! s’il lui fallait veiller sur les mœurs de ses
pensionnaires--car Grandier n’est qu’une de ses pensionnaires! Leur
passion? une passade! Madeleine peut supplier, s’offrir, râler: adieu!
adieu! il va souper avec Chouquette!
Dès lors, n’est-ce pas? c’est la catastrophe. Cette admirable
Madeleine, qui est un cœur et une âme sans plus, ne se peut résoudre
à une gloire solitaire, à des apothéoses où le baiser final ne
sera pas celui de Claude. Elle a repoussé Pradel, elle a repoussé
l’obstiné Saint-Clair et, si elle accepte d’aller faire une tournée en
Amérique avec Schattmann, c’est qu’elle médite un plus long voyage.
Mais voici Bourgueil, voici la suprême entrevue, le dernier effort.
Hélas! le comédien est plus maître de soi que jamais: c’est loin,
les giries! Il ne s’agit que de répéter la scène finale de la pièce
de Pradel qui n’est pas au point. Alors, comme par miracle, c’est
un empoisonnement--ça tombe bien!--la triste héroïne, à la fois
géniale et sincère, torturée et pathétique, se suicide sans en trop
faire semblant, écoute, en vacillant, les froids compliments de son
partenaire et s’abat, roide et désespérée, foudroyée par l’aconitine,
tuée par le théâtre, l’illusion, le dégoût!...
Cette fin est émouvante, physiquement et même moralement. Elle
termine brutalement--mais l’auteur n’est-il pas président du Club
du chien de police?--une aventure colorée, brillante, habillée et
vivante, une pièce un peu disparate qui a des longueurs, trop de
_mots_, des personnages et des _utilités_ inutiles, mais qui vit,
rit et vibre, souffre et fait souffrir, qui présente des milieux
curieux, des personnages connus et a une intensité croissante, dans un
papillonnement et des développements attendus. Il y a une thèse, une ou
plusieurs clefs--de si beaux décors et de si somptueuses robes!
Il est inutile, je crois, de dire combien Marthe Brandès a été
admirable dans le personnage de Madeleine qui était fait pour elle.
Elle y a des abandons, des déchirements, une tendresse souriante et
charmante, une foi et une horreur qui espère encore, une harmonie
secrète dans la joie et le sacrifice qui dépassent l’art et la vie
même: c’est à crier. A ses côtés, Mme Frévalles est la plus sympathique
des duchesses, et Mlle Pacitti une Chouquette mal embouchée,
juvénilement sûre de soi, d’une fantaisie délicieuse.
Dieudonné est un vieux cabot un peu chargé mais qu’il rend vénérable
et farce à la fois par son autorité bonhomme; Tervil est un garçon de
bureau inénarrable et montre une fois de plus sa _vis comica_ trop
peu employée; Jean Laurent est parfait de tenue dans son personnage
d’amoureux transi; Arvel est trop criant de ressemblance mais parfait
dans la caricature de l’impresario; Bouchez est très comique; Deschamps
aussi, et Garat a un gâtisme fort seigneurial. Quant à Calmettes et à
Dumény, ils sont dignes de tout éloge. Calmettes, qui faisait l’auteur
Pradel, a su donner sa dignité, sa force, son tact et son charme comme
antidote à la goujaterie de son rôle, et Dumény, par sa tenue, sa
sincérité dans la tristesse et jusque dans le mensonge, son cabotinisme
géant, a prêté des lettres de noblesse à la muflerie meurtrière.
Monsieur le baron est servi!--et comment!
[Vignette]
THÉATRE DES VARIÉTÉS.--_Le Circuit_, pièce en trois actes, de MM.
Georges FEYDEAU et Francis DE CROISSET.
M. Francis de Croisset a un génie zinzolin, musqué, archaïque,
voluptueux et pervers qui raffine sur tout--quand il raffine; M.
Georges Feydeau est le jeune vétéran de la joie-née, de la farce
triomphale, de l’invention comique: à deux, c’est le plus joli, le
plus parfait attelage, grâces et ris, poudre et salpêtre, mouches
et chatouilles. Mais, comme dirait M. de La Palisse, l’automobile
souffre-t-elle un attelage?
Car il s’agit d’auto--et le titre le prouve. Titre un peu lointain
déjà: les circuits ont vécu--ou presque. Souhaitons une survie à la
pièce des Variétés.
Elle commence comme _la Veine_, d’Alfred Capus. Dans un garage
peu achalandé et tenu par une beauté sur le retour, Mme Grosbois
(ex-Irène), la nièce de la patronne, la jeune Gabrielle et le chauffeur
Étienne Chapelain s’aiment d’amour si tendre qu’ils se sont mariés
secrètement. Le jeune et gros fabricant Geoffroy Rudebeuf (de la marque
Rudebeuf) s’est épris de Gabrielle et entasse pannes sur pannes,
commandes sur commandes pour la voir et se déclarer. Ça va aller tout
seul: Mme Grosbois traite l’affaire: cinq cents louis à sa nièce,
une belle voiture pour Étienne qui est ambitieux et veut courir dans
le circuit de Bretagne--et voilà! Mais Chapelain ne mange pas de ce
pain-là--ah! mais non! Et comme un ami et concurrent de Geoffroy, M. Le
Brison (de la marque Le Brison), est là, il est si ravi de la maestria
avec laquelle le citoyen Étienne a cueilli, arrangé et _saqué_ le
hideux rival Rudebeuf, qu’il l’engage immédiatement: c’est lui qui
mènera à la victoire la marque Le Brison: c’est la joie, la gloire, la
fortune. Hourrah!
Nous voici en Bretagne, dans le château du comte Amaury de
Châtel-Tarran, fantoche antédiluvien--il date du second
Empire--ex-brillant capitaine de concours hippique, ci-devant amant
de la belle Irène. Il hospitalise Le Brison et son ensorcelante et
fantasque maîtresse Phèdre, le ménage Chapelain et la matrone Grosbois.
Phèdre a des curiosités à l’endroit du vainqueur de demain, du héros
en cotte bleue, du coureur Étienne, qui est «beau môme». Elle oublie
sa dignité à ses pieds, sa face contre sa face et jusqu’à sa main dans
son dos. Le malheur veut que le monde revienne d’une tragi-comique
excursion en auto, et, dans sa hâte à retirer sa main, Phèdre laisse
un souvenir piquant dans l’épine dorsale de Chapelain, une bague
endiamantée. Vous voyez la suite: la jalouse Gabrielle trouve la
fâcheuse bague, l’accepte de son mari, bonasse et honteux, mais il
s’agit pour lui, après, de la gagner: elle vaut douze mille francs et
il ne les a pas sur lui. La satanique et friande Phèdre l’entraîne dans
un réduit galant, tout à fait ignoré, qu’elle a découvert; un autre
secret permettra à tout le monde d’assister, à travers une glace, à
leurs ébats passionnés, mouvementés, répétés, à des effets de draps,
de chemises de nuit, de baisers et de lassitudes qui se reprennent--et
c’est le drame. Il ne s’agit que de divorces, de revanches, de
vengeances, d’assassinats!
Hélas! voici le circuit: il faut vaincre ou mourir--avant de tuer! La
gloire et l’intérêt passent avant l’honneur des familles! Et c’est
tout le tumulte, l’angoisse, la confusion, le tohu-bohu des grandes
épreuves: coups de sifflet, coups de trompe, fumée, passage foudroyant
des voitures à travers des kilomètres ondoyants, des routes en lacs,
entrelacs, zigzags, virages traîtres et angles obtus; à peine si nous
avons le temps de voir échapper Gabrielle en chemise aux baisers trop
vengeurs de Rudebeuf, d’entendre la querelle homérique de ladite
Gabrielle et de Phèdre se disputant leur homme et se voulant crêper le
chignon. L’émotion du danger, l’émotion de la victoire--car Étienne
gagne, n’est-ce pas?--réunit tout le monde en un embrassement--et c’est
la gloire et la fortune--en famille.
Espérons que ce sera le succès pour la pièce. Un peu de tassement et
de clarté, un peu plus d’air au dernier acte, des effets moins gros
à la fin du _deux_, des entr’actes moins longs et portant moins à
l’impatience et au désespoir, un je ne sais quoi de plus léger et de
plus parisien--ce n’est rien pour les deux sympathiques auteurs--et ce
serait, ce sera une jolie carrière. Il y a tant de _mots_ de situation,
de gaieté et de jeunesse!
Et c’est joué!...
Albert Brasseur, en salopette bleue, déploie une bonne humeur, une
fatuité cordiale, une béatitude naïve de septième ciel: c’est un
Étienne naturel et divin. Guy, à son ordinaire, est exquis de mesure
dans le comique: c’est un Le Brison de cercle et de boulevard mieux
qu’authentique; Moricey, tout noir et tout bouillant, est le premier
des chauffeurs; Prince est tout gentil et tout hilarant dans le
personnage de Rudebeuf, et son chauffeur, le veule et joueur prince
Zohar, est très falotement silhouetté par Carpentier.
Mme Grosbois, c’est Marie Magnier, d’une autorité gracieuse, d’un
comique fin et élégant dans la pire outrance; c’est Mlle Diéterle qui
incarne avec crânerie, désinvolture et sincérité la mutine Gabrielle
et qui, piaffante, aguichante, geignante, est toute honnêteté et tout
amour. Mlle Lantelme est la séduction même, infernale et trépidante:
c’est Phèdre, Vénus tout entière à sa proie attachée--et accrochée,
Phèdre aux Porcherons et au garage, Phédrine et Phédrolette, impérative
et suppliante comme une planche de Rops.
Enfin, Max Dearly, ataxique, déboîté, boitillant, est allé aux nues.
Cet Amaury de Châtel-Terran est la plus cruelle caricature de vieux
beau. Il est à crier et à pleurer. Son chapeau, sa badine, son asthme,
sa vue basse, sa moustache teinte, son dandinement douloureux et
prétentieux, tout est d’une vérité à peine chargée, hélas! C’est du
grand art, c’est de l’histoire, c’est très gai--et effroyablement
mélancolique. Déjà!
[Vignette]
BOUFFES-PARISIENS.--_Lysistrata_, comédie en quatre actes et un
prologue, de M. Maurice DONNAY. (_Première représentation à ce
théâtre._)
C’est une idée délicieuse et savoureuse qu’eut Mme Cora Laparcerie
d’inaugurer sa jeune direction sous les auspices d’Athènes et de
Cypris, de la poésie la plus joyeuse, la plus tendre, la plus diaprée,
sous la lueur et le rayonnement de l’étoile de Maurice Donnay.
Voici dix-sept années que cette étoile brilla autour de l’Opéra, à
l’Eden-Porel, après avoir jeté ses premiers feux dans _Phryné_ et dans
_Ailleurs_, au firmament de Rodolphe Salis, berceau de gloire, pour
connaître bientôt l’apothéose d’humanité et d’immortalité, la flamme
immense et alanguie d’_Amants_; et, après une reprise triomphale avec
la créatrice Réjane, il y a treize ans, _Lysistrata_ revient, toute
neuve, toute vraie, toute éloquence, toute chair et tout cœur, charmer
ses anciens et nouveaux amis, susciter les sourires les plus divers,
émouvoir un peu et faire courir, dans cette claire et jolie salle
des Bouffes, un frisson de plaisir, d’aise, de joie, une jouissance,
si j’ose dire,--et c’est le mot,--d’esprit, de finesse, d’à-propos
et d’à peu près ailés, de grâce attique et parisienne, de santé et
de sérénité, de jeunesse verte et bleue, sans parler d’une teinte de
mélancolie qui jette une ombre mauve sur ces marbres animés.
Nous ne réveillerons pas, n’est-ce pas? l’ombre géniale, lyrique,
indécente, réactionnaire et cruelle d’Aristophane. Nous n’avons même
pas à résumer _Lysistrata_: c’est, on le sait, la grève des femmes
d’Athènes, irritées de la longueur d’une guerre qui, depuis quinze
ans, s’arroge et se réserve à peu près toute la chaleur de leurs époux
et de leurs amants. Et, cependanti c’est une guerre à la papa: il y
a le repos hebdomadaire, ou, tout au moins, la trêve de Zeus, où les
hommes rentrent en ville, musique en tête, et embrassent chacun leur
chacune, martialement. Mais les femmes ne veulent plus partager leur
dieu avec Bellone: la belle Lysistrata réunit la cour plénière, le ban
et l’arrière-ban des épouses et des courtisanes d’Athènes, et leur fait
prêter le rude serment de chasteté. Elles ne se laisseront reprendre
ou prendre que lorsque la paix sera signée. Ah! les mines et les
attitudes des pauvres mâles en non-activité par retrait d’emploi--et
leur exode piteux vers les maisons de joie! Mais Lysistrata, rebelle
aux baisers de son mari Lycon, ne peut résister aux supplications de
son ami, le jeune général Agathos,--et c’est dans le temple même de
la chaste déesse Artémis qu’ils iront consommer leur adultère parjure
et sacrilège. Et c’est une leçon très amère. Autre leçon amère: les
courtisanes respectent plus fervemment et férocement leur serment que
les femmes mariées. Et de toute cette amertume sourd un continu délice,
une joie ironique et douce, une fusée de _mots_, de pensées, d’humour,
une forêt de gestes--et des danses, et des chants, et du désir. Et,
lorsque les gestes amoureux d’Agathos et de Lysistrata ont renversé
et brisé la statue d’Artémis dans son temple, ce sera un miracle tout
naturel de la remplacer par l’image triomphale d’Aphrodite: l’Amour
régnera sur Athènes avec la Paix, sa sœur et sa mère,--et ce sera toute
douceur et toute beauté.
Mais faut-il chercher une trame dans cette tapisserie profonde et
irréelle, dans cette savante cataracte de rires, de titillations, de
splendeur et de joliesse?
C’est une débauche d’harmonie, de rythmes, de fantaisie, de réalisme
ironique et lyrique. Et une mise en scène musicale et parfaite
groupe, derrière un rideau délicieux et pensant de Lucien Jusseaume,
des ensembles en nuances de merveilles, des groupes en voiles, des
nudités vaporeuses dans la vapeur du soir idéal de la cité de Platon:
il y a une danseuse asiate, Mlle Napierkowska, qui incarne le délire,
l’impossible, le martyre et la volupté; il y a Mlle Calvill qui déclame
et chante les vers les plus troublants; il y a une musique constante et
archaïque de M. Dutacq.
M. Karl est un Agathos jeune et ferme, un peu railleur, très passionné,
d’une voix juste et chaude et d’un corps sincère; M. Hasti est un
mari très congruent, bâti en hoplite de premier rang et fort excité;
M. Bouthors est aussi gigantesque que désabusé; MM. Lou-Tellegen,
Arnaudy, Darcy, Sauriac, Savry, Chotard, etc., etc., sont excellents et
divers; M. Gandera a très artistement distillé les vers du prologue.
Mlle Renée Félyne est bien disante, très souple, très hiératique dans
son personnage de la courtisane Salabaccha; Mlles Moriane, Vermell,
Florise, Destrelle sont charmantes; Mlle Clairville est tout à fait
exquise de tact et de vérité dans le plus légitime désir; Mlle Lavigne
est, comme toujours, fantastique en nous rendant--et comment!--Lampito,
femme au tempérament excessif.
Quant à Lysistrata, c’est «la patronne» Cora Laparcerie. Un peu gênée
et émue au premier acte, dans son discours, elle s’est reprise et
donnée, ensuite, de tout son talent et de toute son âme: elle a eu
toute l’hésitation, toute la conviction, toute la résistance, toute
la passion, l’autorité et l’abandon, la faiblesse et la rouerie de
son personnage éternel, féministe, amante, enthousiaste et retorse,
religieuse de cœur, impie malgré soi.
Dans cette soirée, Cora Laparcerie a bien mérité de la République dont
elle parle, de la République athénienne.
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_Maison de Danses_, pièce en cinq actes,
de MM. NOZIÈRE et Charles MULLER (d’après le roman de M. Paul
Reboux).
Mes lecteurs connaissent la conscience et la verve de M. Paul Reboux et
ont pu lire le très vivant et très honorable roman dont MM. Muller et
Nozière ont, l’un après l’autre, tiré la pièce nouvelle du Vaudeville.
M. Muller est fort érudit et se pique de connaître l’Espagne en détail
et à fond; quant à M. Nozière, il est tout esprit critique, toute
sensualité non halante, toute nostalgie sceptique et voluptueuse:
il prête à l’actualité des voiles antiques et fins et trousse sur
n’importe quoi des dialogues platoniciens et aristophanesques, des
fantaisies profondes et parisiennes que Taine et Renan pourraient
signer,--après leur mort.
Le roman de M. Reboux était fort dramatique et terriblement
pittoresque: après cette merveille de Pierre Louys, _la Femme et le
Pantin_, après l’âpre et délicieuse _Marquesita_ du pauvre Jean-Louis
Tallon, il nous faisait goûter du fruit vert, du piment sanglant des
Espagnes. M. Nozière, en transportant sur la scène les _journées_,
de M. Reboux et de M. Muller, y a ajouté du sien, de la grâce, de la
cruauté, de la perversité, de la philosophie, et, dans des décors
somptueux et magnifiques, dans une mise en scène en relief et en chair,
c’est une pièce étrange et composite.
Vous voyez la maison de danses, minable, étique, rutilante au dehors,
affreuse de saleté au dedans; deux servantes pour le patron Ramon et
sa mère Tomasa, pour les artistes mâles et femelles, pour toute la
clientèle de Cadix; la première, Concha, honnête et laborieuse, va
épouser le pêcheur Luisito; l’autre, Estrella, est une moucheronne
bâtarde, toute luisante d’yeux et de cheveux, fainéante, endiablée,
avide déjà de gloire et d’amour, qui joue des prunelles pour tout le
monde, empaume son patron Ramon, enjôle Luisito et son frère Benito, et
veut danser envers et contre tous. Elle a la vocation: elle n’a même
que celle-là; nous verrons trop tôt que c’est dans les jambes, les
jambes seules, que siègent son cœur et son âme.
En affolant l’équivoque Pepillo, en enrageant de jalousie le brutal et
quadragénaire Ramon, avec des refus et des promesses, elle arrive à
prendre ses premières leçons, en fraude; la terrible Tomasa n’aime pas
que ses servantes volent de leur obscurité dans le grand art. Mais la
voilà elle-même la douairière: le sentiment de la perfection l’emporte
sur son autorité jalouse; cette Estrella est douée. C’est elle-même qui
l’éduquera.
Voici le grand soir des débuts: le bouge regorge d’ouvriers, de marins,
de pêcheurs, de soldats; il y a même une ancienne de la maison, une
grande étoile de Paris. La vieille Tomasa chante ses cantilènes les
plus rauques et les plus fiévreuses; les danseuses et les danseurs
font leurs pointes les plus charmantes. Mais place au miracle: c’est
Estrella et Pepillo dansant bouche à bouche et ventre à ventre, c’est
Estrellita mimant la possession et le délice, tous les jeux, tous les
caprices des pires Vénus; le _fandango_, la _sevillana_, le _tango_,
des danses barbares; c’est le triomphe, la quête miraculeuse; c’est la
jalousie plus formidable de Ramon, après l’enthousiasme universel; il
gardera Estrella, l’empêchera de rejoindre le brave père de famille
Benito--et c’est la majestueuse matrone Tomasa qui retiendra la pie au
nid et trompera le malheureux pêcheur.
Les manigances continuent; les ménages frères de Benito et de Luisito
en sont ravagés. La brave Concha et son honnête belle-sœur Amalia,
femme de Benito, sont affolées; la pure Amalia donne des conseils
de courtisane à Conchita pour garder son mari, mais rien n’y fait:
en une visite, l’étoile Estrella, fiancée à Ramon, va emmener toute
la maisonnée, Benito qui doit fuir avec elle, Luisito qui doit la
rejoindre dans le jardin des moines, par la brèche, que sais-je? Le
jaloux Ramon s’est aperçu de la chose: il prouve à ses deux amis qu’ils
sont tout autant bernés que lui: ils tueront la traîtresse. Ou plutôt,
Luisito la tuera tout seul: il le jure sur la croix de la procession du
Vendredi-Saint qui passe sous les fenêtres.
Ils ne tueront rien du tout; dans le jardin rose, mauve et rouille,
Estrella défiera la fureur, la rage, l’enlacement même de ses trois
amants, les excitera, les raillera, les embrassera, les poussera
l’un contre l’autre, et, d’humiliations outrées en caresses mimées,
de supplications en outrages, d’agenouillements en sursauts et en
provocations, susurrante, balbutiante, insolente, diabolique et divine,
finira par s’évader de ce Cadix étroit, de cette conjuration de pauvres
gens, pour rejoindre à Paris son digne compagnon Pepillo, tout vice et
tout infamie, cependant qu’une pauvre gosse de treize ans, qui a soif
de joie et de liberté, clamera, en voyant ce trio de malheureux, de
misérables lassés et meurtris: «Oh! C’est ça les amoureux! Oh! oh!»
Et c’est plus triste que mille morts!
Cette histoire est brodée de mille variations, de mille finesses; il y
a, avant le dénouement, une conversation de trois moines blancs dans
l’horizon rose,--que serait l’Espagne sans moines?--de moines gentils,
idylliques, pacifiques, qui paraîtrait divine dans les colonnes du
_Temps_. Mais dans ce drame ramassé, pourquoi ce hors-d’œuvre à la fin?
Pourquoi le personnage de la vagabonde ne fait-il que traverser les
derniers tableaux? Du symbole? De l’ibsénisme en Espagne? J’aime mieux
Mérimée.
Tenons-nous-en aux réelles qualités de cette action trop riche et
trop simple, trop rapide et trop décousue. Lérand est, naturellement,
admirable d’intensité et de sobriété, de vérité et de chaleur contenue
dans le personnage de Benito; Gauthier est merveilleux de sincérité
et de violence dans le rôle de Luisito; Arquillière campe en pleine
graisse, en pleine colère, en plein cœur, son type difficile de Ramon;
Jean Dax est plus qu’inquiétant en sa trop jolie silhouette du Pepillo
à tout faire--et il danse à ravir; Baron fils est le seul qui fasse
illusion en _sereno_: il est toute l’Espagne.
Mme Tessandier est une admirable Tomasa: patronne et mère, rêche,
dure, affectueuse, elle est rauque et tendre et donne de la majesté
à ses chansons et à tous ses gestes; Cécile Caron et Ellen Andrée
dessinent des caricatures qui doivent retourner Goya dans sa tombe et
qui tenteront Zulaoga, Sancha et Leal da Camara; Suzanne Demay est une
charmante et touchante Concha, Blanche Denège une énergique et dolente
Amalia, Nelly Cormon une fort appétissante danseuse arrivée et Monna
Delza une errante impubère d’un appétit dévorant et de désirs très
définis et infinis.
Pour Mlle Polaire, c’est sa pièce, comme ce serait sa guerre si elle
n’était qu’impératrice. Elle a tout loisir de gaminer, d’allumer, de
terroriser, d’offrir ses lèvres, de mentir, de se courber en deux,
en trois, de se relever en trombe, de jouer de tous ses membres, de
caracoler sur place, d’être très authentiquement saltimbanque et, si
l’on veut, shakespearienne.
Et il y a tant de spectacle, de bruit, de figurants intelligents et
de décors émouvants! Relisez une page de Barrès sur Tolède, après:
vous retrouverez l’Espagne. Le Vaudeville vous donne la violence du
café-concert, de la vie, de l’amour--avec des costumes. Et c’est le
triomphe de Porel.
[Bandeau]
ODÉON.--_Jarnac_, drame historique en cinq actes et en prose, de
MM. Léon HENNIQUE et Johannès GRAVIER.
La nouvelle aventure de ce pauvre Jarnac est touchante: Après avoir
joui, pendant des siècles, de la plus triste réputation, après avoir
donné son nom à des traîtrises authentiques et à des vaudevilles,
voilà qu’on découvre qu’il fut le plus loyal des duellistes heureux
et que son adversaire était un bretteur brutal, vénal, avantageux,
trop sûr de soi et fort justement puni. Et MM. Hennique et Gravier
réhabilitent ce vaincu antipathique, lui prêtent du cœur, de l’âme, une
sensibilité virgilienne, racinienne, de l’abnégation et le plus pur
sacrifice! Jarnac et La Châtaigneraie se tuent comme Titus et Bérénice
se quittent; il n’y a plus de coupables, il n’y a plus que la fatalité,
les rois--et les reines de la main gauche.
C’est là une générosité, une imagination extra-historique qui ne peut
nous surprendre de la part du gentilhomme de lettres qu’est M. Léon
Hennique; il n’est pas d’écrivain plus honorable, plus estimable, plus
haut, et le titre de son chef-d’œuvre, _Un caractère_, est son propre
titre à lui, son programme et sa confession. M. Johannès Gravier est
lui-même un dramaturge historien qui écrivit, je crois, un _Simon
Deutz_, très strict et très émouvant. La collaboration de ces deux
auteurs si sympathiques a prêté aux magnifiques décors de l’Odéon, aux
superbes costumes et à la mise en scène d’André Antoine une action
forte, nombreuse, pleine et simple, écrite avec un soin méticuleux et
digne des plus longs applaudissements.
Contons la pièce. François Ier est en train de s’éteindre patiemment.
Il ne meurt pas du mal français et de la belle Ferronnière: il
n’empêche qu’il se meurt. Sa maîtresse, la duchesse d’Étampes, est du
dernier mal avec la maîtresse du dauphin Henri, Diane de Poitiers,
et un peu trop bien avec le jeune gascon Jarnac. Le vieux roi s’en
inquiète et, pour éviter des tourments, la belle affirme que les
assiduités diurnes et nocturnes de Jarnac ne s’adressent qu’à sa jeune
sœur Louise. Vous imaginez avec quel soulagement François apprend cette
nouvelle, donne son consentement, sa signature et une dot énorme. La
délicatesse de Jarnac souffre profondément, d’autant qu’il était chargé
de demander la main de Louise pour son frère d’armes, son frère de
jeu, son frère de toujours, La Châtaigneraie. Mais sa fiancée l’aime
et il s’aperçoit qu’il l’aime aussi, dans sa sœur et en lui-même. Tout
va pour le mieux. Hélas! le dauphin Henri sort avec Diane; Diane et la
duchesse d’Étampes se jettent leurs âges, leurs maris, leurs amants à
la figure. Jarnac, qui est dépensier, prétend faussement qu’il tient
son argent de sa jeune belle-mère, et Henri l’outrage et l’accuse
d’inceste. L’injure est effroyable. La Châtaigneraie l’assume. Les deux
amis, les deux frères, devront se battre. Mais il faut attendre la mort
du roi.
Pour l’instant, Jarnac coule à Rambouillet sa lune de miel, cependant
que l’Italien Caize qu’il s’est attaché grâce à quelques écus, couvre
ses amours. C’est là que l’orage éclate avec la foudre. François,
qui veut une explication, mande La Châtaigneraie: l’outrage est plus
violent: il y aura non duel, mais jugement de Dieu, en champ clos,
solennel, définitif, en cérémonie. Pas tout de suite: Jarnac est
aussi faible que l’autre est fort: il faut qu’il s’entraîne. Le roi a
d’autres chiens à fouetter: son fils et ses courtisans qui complotent,
qui jouent de son cadavre d’avance et de toutes les charges de l’État:
il force les rebelles, les fouaille, les courbe, les agenouille.
Pendant ce temps, Louise a retourné La Châtaigneraie et lui a montré
son erreur; jamais Jarnac n’a abusé d’elle. Et les deux frères se
retrouvent et tombent dans les bras l’un de l’autre; ils ne se haïssent
pas, ils n’ont rien entre eux que l’irréparable, le poids de l’honneur
barbare, de la coutume, deux couronnes et le monde! Mais ils ne se
battront pas tant que le roi vivra.
Hélas! le Roi-chevalier, le Père des Lettres, a été brisé par sa
dernière colère. Il agonise en se faisant lire _les Triomphes_, en se
rappelant Marignan. Il se réconcilie avec son fils, lui recommande la
duchesse d’Étampes, lui fait jurer de ne pas rappeler le connétable de
Montmorency, de ne pas autoriser le duel Jarnac. Henri jure du bout des
lèvres. Et dès que le vaincu de Pavie a fermé les yeux, Henri II, en
vrai Valois, ne songe qu’à faire arrêter Jarnac et Mme d’Étampes, qui
ont fui ensemble.
C’est un jeu pour l’astucieuse et cruelle Diane, devenue
toute-puissante, de torturer Louise de Jarnac qu’elle a gardée en gage.
Mais Jarnac revient la reprendre. Henri II la lui accorde, mais lui
accorde aussi le duel, le jugement de Dieu dont on ne parlait plus.
Hélas! hélas! Mais le divin Châtaigneraie console son adversaire, lui
indique ses points faibles, s’offre en holocauste et a, dans le pire
attendrissement, l’héroïsme le plus bouddhique et le plus moderne.
Et c’est le combat, le fameux combat: la lice, les gardes, les hérauts,
les trompettes, les tentes, les juges, les chevaux, les tenants,
les parrains, les hommes aux couleurs, les oriflammes; ce sont les
serments, les prières des jouteurs, les embrassades assassines de Diane
de Poitiers et de la duchesse d’Étampes; c’est l’assaut, le jarret
tranché de La Châtaigneraie, la supplication de Jarnac pour laisser
la vie au vaincu, pour reprendre son honneur, le silence haineux du
roi, sa réponse glaciale et le long cri de douleur et de reproche du
malheureux La Châtaigneraie qui ne peut traîner une existence ignoble
et un nom aboli et qui meurt, qui mourra.
Tel est ce très vivant et très vibrant spectacle, tout historié,
brodé, archaïque, éternel. Il y manque l’écroulement de Diane de
Poitiers, la figure et l’âme de la reine Catherine de Médicis qui fut
la géniale artisane de cet épisode,--et les effigies d’Henri II et de
Diane sont un peu poussées au noir. Les tableaux, qui sont fort beaux,
ressemblent plus à du Paul Delaroche qu’aux estampes de Tortorel et
Périssin qui eussent été de mise. Enfin, la mort de François Ier, qui
est fort belle, fort grande et est réglée avec majesté, aurait été
plus véridique et plus pittoresque avec les rires des amis du dauphin
et les cris du comte d’Aumale: «Il s’en va, le galant! Il s’en va!»
L’admirable et bourru Maurice Maindron traiterait ce sujet avec un
cynisme plus net et plus en fer.
Si Desjardins a plus la tête de Charles-Quint et d’Henri VIII que le
faciès mince de François Ier, ce n’est pas sa faute; il a au moins
sa grâce souffrante, sa majesté, son autorité: il est au-dessus de
l’éloge. C’est Vargas qui est Jarnac: il est brave, aimant, douloureux.
Joubé a toute l’insolence, tout le navrement, toutes les douleurs de
La Châtaigneraie. Desfontaines est le fou Briandas, fort éloquemment,
et pourra jouer Triboulet de plain-pied; Grétillat est un Henri II
qui ressemble à Philippe II et n’a ni la fougue ni la gentillesse
de son personnage: c’est un traître à l’espagnole, mais toute la
responsabilité en revient aux auteurs; Fabre est délicieux de fantaisie
armée, de courage dansant dans le rôle de l’italien Caize; MM. Coste,
Bacqué, Denis d’Inès, Renoir, Stéphen, Maupré, Dubus, Dujen, Polack,
etc., etc., se prodiguent de tout leur cœur dans des silhouettes
sacrifiées.
Mme Grumbach est une Diane de Poitiers plus méchante que nature (mais
ce n’est pas sa faute) et ne peut déployer son pathétique cordial
et son charme; elle dit bien et juste. Mme Albane est une reine de
vitrail; Mme de Pouzols est une épouse torturée, aimante, révoltée et
pantelante, et Mlle Devilliers éclaire de ses cheveux blonds, de son
sourire, de son regard, l’ombre de la duchesse d’Étampes: elle a une
grâce, une émotion, une dignité royales.
[Bandeau]
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Sire_, pièce en cinq actes, en prose, de M.
Henri LAVEDAN.
Il n’y a pas de fantaisie plus plaisante, de drame plus sobre et plus
profond que la comédie en cinq actes divers que vient de nous offrir
le Théâtre-Français. C’est simple et touffu, gaillard et touchant,
pittoresque, attendu, imprévu, vivant, surtout, d’une vie colorée et
nuancée, reconstituée patiemment et joliment, jusqu’au miracle, qui
va de la gaudriole à l’héroïsme, de la farce au martyre, dans une
progression comme nonchalante, une ordonnance sûre et ornée, un tact et
une science voilés d’une écharpe légère.
Henri Lavedan est tout sourire et toute gravité: il avait vingt ans
lorsqu’il écrivit le joli roman dont il a repris le titre. Il a,
aujourd’hui, un peu plus de cinquante printemps: quelques jours. Ces
quelque trente ans d’intervalle lui ont permis d’écrire, de penser, de
souffrir et d’apprendre à son aise, de collectionner, de butiner parmi
les siècles, les objets et les âmes, de scruter les secrets des gilets
et des sabres, de se hisser aux sommets de l’Histoire par la corde
raide de l’anecdote et de coudre la pourpre de la tragédie aux dessous
roses du vaudeville.
L’intime collaboration de l’auteur du _Nouveau Jeu_ et de l’auteur du
_Duel_, leur philosophie amusée et sévère, leur indulgence érudite,
leur goût de l’argot, de la grandiloquence, de la gaminerie et du
bibelot, leur ombre de respect et de tristesse, leur imagination à
la fois débridée et déférente, tout a fait balle--si j’ose dire--et
ballet, tout a porté, ému, charmé.
C’est sur un dialogue entre une cuisinière et une garde-malade,
dialogue digne d’Henri Monnier--et je ne sais pas de plus bel
éloge--que s’ouvre l’action de _Sire_. En haut langage, en hautes
ellipses, on nous fait savoir que la bonne Mademoiselle de Saint-Salbi,
sexagénaire et convalescente, conserve une illusion, une lésion:
elle croit, dur comme fer et or, à la survivance de Louis XVII: elle
l’attend; elle le veut. Nous sommes au 21 janvier 1848. La servante
Gertrude la garde, la lectrice Léonie, ci-devant grisette, les
fidèles commensaux de la comtesse, le docteur et l’abbé se lamentent
en constatant l’absence de la vieille fille: elle s’en est allée en
prières à la chapelle expiatoire, pour l’anniversaire de l’exécution
du Roi-martyr. Et elle revient, plus croyante que jamais: Louis XVII
existe, il est tout proche! Il faut en finir, pour la sauver, lui
montrer un faux dauphin. Mais elle a de la méfiance: Naundorf--qu’en
pensez-vous, Otto Friedrichs?--Richemond--qu’en dites-vous, Jean de
Bonnefon?--lui ont paru des imposteurs. Qui trouver? D’aventure, un
grand gaillard est là, pour réparer la pendule qui ne joue plus: «Vive
Henri IV», un homme à tout faire, horloger, postillon, acteur, valet,
soldat, à l’en croire, qui sait enjôler les filles--telle la lectrice
Léonie Bouquet, et réparer les fourneaux, un bousingot avantageux et
naïf que la bonne Saint-Salbi a congédié avec horreur, tout à l’heure,
parce qu’il lui rappelait le cordonnier Simon: les deux conjurés,
l’abbé et le docteur, le regardent et lui découvrent une autre
ressemblance: c’est Louis XVI tout craché, par conséquent Louis XVII.
On verra.
L’horloger d’occasion se nomme Denis Roulette. Dans son grenier du quai
de Bourbon, en négligé du matin et en bottes à cœur, il fume la pipette
de l’indépendance. C’est un grenier très Béranger et très Paul de Kock:
Denis n’a plus vingt ans, il en a quarante-huit; il est donc très bien.
Des coups de sonnette furieux ne le tirent pas de sa sérénité. Il se
décide à ouvrir: c’est la lectrice Léonie Bouquet qui a promis de venir
le voir, avec un baiser à la clef. Joie, délice, fraîcheur, jeunesse!
Léonie, charmante, admire le capharnaüm, la vue, la friperie, la cage;
elle adore ce vieil enfant, le cœur sur la main et toute chimère dans
les yeux. Elle pâme encore plus lorsqu’il l’enferme dans une cache: on
a frappé--un peu fort. C’est que Roulette est bonne fille; il s’est
laissé enrôler par un vieillard dans la terrible société secrète de la
Main-Rouge--et les voici, les conspirateurs, grotesques et féroces;
jamais Denis ne s’est tant amusé! Il se lance dans les couplets sur les
complots, promet et jure tout ce qu’on veut: on a le temps d’attendre!
Mais après, nouvel aria: c’est le docteur, c’est l’abbé! Ils viennent
faire la leçon au futur faux dauphin et exultent en apprenant qu’il est
comédien, qu’il fut Dorange, l’_Aveugle de Bagnolet_! Il est ignare,
mais il a le physique. L’ex-Dorange ne se tient pas d’aise: jouer,
jouer encore, jouer sous le toit de Léonie, quel rêve! On lui offre
cent francs, pourquoi? Il jouerait pour rien, pour le plaisir! Quelles
effusions, après le départ des excellents _impresarii_! Et l’on rira,
landerirette! Et l’on rira, landerira!
L’on rit. Quelle entrée que l’apparition de Louis XVII, après un long
retard, au _trois_! Il a exigé les flambeaux. Très lointain, très
majestueux, très nuageux malgré son ventre drapé dans le manteau
d’Ossian, nimbé du prestige mystique du malheur, un peu poudré, un
peu pâli, il vient éclairer d’une réalité quasi divine le rêve de
Mlle de Saint-Salbi! Il parle, grasseye, joue, condescend, ravit! Il
convainc! Il laisse lire, sur un chiffon de papier graisseux, le nom
des graines rares--_colorados gigantea_--que la petite Saint-Salbi
lui donna à l’Orangerie, en 1791, et qu’il ne se rappelle pas: c’est
un mot difficile! Et la comtesse ne peut le laisser parti ainsi: elle
le cachera, l’hébergera dans la chambre toujours vide de son frère le
chevalier, se consacrera à lui, corps et biens. Hélas! hélas! le pauvre
Roulette ne peut refuser: il est si bonne fille!
Il s’est laissé faire. C’est pour lui une stupeur épouvantée lorsque la
brave Léonie lui dit son dégoût et son horreur. C’est par bonté qu’il a
accepté ses trois repas, des cadeaux, des hommages! Il s’est amusé, eh!
oui! mais moqué, non! Une canaille? il est une canaille! Jamais! Mais
voilà que Mademoiselle lui apporte cent mille livres de rentes qu’elle
a héritées du chevalier! Il filera sans toucher à l’argent--et Léonie
est si touchée qu’elle l’embrasse!
La comtesse de Saint-Salbi revient, suffoque, chasse la lectrice.
Hélas! encore! Roulette est obligé de rejouer! Il doit à son personnage
de réduire encore, de séduire, en paroles, la pauvre, chaste et vieille
vierge et d’être plus noble que jamais! Hélas! de plus en plus! c’est
fini de rire: l’insurrection gronde, le tambour bat, on attaque
les Tuileries, en face: la Main-Rouge a retrouvé, repris son Denis
Roulette: il part faire le coup de feu. Et, dans la chambre vide, la
vieille illusionnée furette et se reprend: les accessoires sont de
théâtre, le Saint-Esprit est faux: qu’est-ce? Elle saura!
Elle sait!
C’est le 24 février. Un étrange Louis XVII paraît, en capote de garde
national, fumeux de poudre, ivre: il s’abandonne et se confesse,
s’excuse de ses impostures, proclame son honnêteté, se laisse accabler;
mais épouvanté de la grandeur de sa victime, il ne survivra pas aux
résultats de sa farce: il va se faire tuer, quoiqu’il ne soit pas
brave, dans les rangs du peuple. Non! non! d’avoir touché aux fleurs de
lys, comme au voile de Tânit, il est consacré jusque dans le sacrifice:
c’est pour les lys qu’il doit mourir, même pour l’écusson à lambel,
même pour l’usurpateur! Et, dans le fracas des balles, des boulets, de
_la Marseillaise_ et du _Chant du Départ_, nous apprenons qu’il a été
tué en défendant le trône de Louis-Philippe. Léonie sanglote et Mlle de
Saint-Salbi clame plus fort que jamais sa foi en l’éternel Louis XVII.
Ce dévouement tragique a un peu étonné les gens qui tranchent de
tout--et des genres, et qui veulent qu’on soit tout à fait gai ou
terriblement triste.
Et la vie?
Cette délicieuse, laborieuse et joyeuse époque de Louis-Philippe
commence et finit dans le sang. La pièce d’Henri Lavedan pourrait
être plus une et plus gaie: elle est vivante et vraie. Tant pis pour
l’Histoire!
Elle est admirablement jouée. Siblot est un docteur qui sort d’une
miniature de Thévenot et a la plus jolie discrétion et le dévouement
le plus sobre. Louis Delaunay a une silhouette inoubliable d’abbé des
_Mystères de Paris_, le cœur le plus sûr et une éloquence, une onction
aussi involontaires que parfaites; Grandval a toute la sensibilité et
la férocité du citoyen Cherpetit qui aime les pigeons et déteste les
plus doux tyrans; MM. Joliet, Falconnier, Hamel et Lafon sont les plus
ténébreux, les plus comiques des boutiquiers et _carbonari_ de clubs;
M. Garay est un délicieux notaire, et M. Roger Alexandre mime et joue
un peu trop le rôle d’un officier qui devrait être rauque, sans plus,
sans parler d’un bicorne qu’il porte à la main et qui est ridiculement
petit.
Mme Thérèse Kolb est, à son ordinaire, une servante forte en gueule, en
cœur et en âme; Mlle Lynnès, une garde-malade digne de Daumier. Mlle
Marie Leconte a été acclamée: elle a toute la grâce, tout le romantisme
et toute la sagesse de la grisette, la fleur du dévouement et de
l’amour, le sourire de la Grande-Chaumière, la fraîcheur du lilas,
l’éclat des roses de Redouté. Et quelle pureté de voix et de geste!
Elle s’appelle Bouquet: elle est mieux, le délice même.
Blanche Pierson est un miracle de naïveté pensante, de dignité
fiévreuse, d’extase sereine, de colère pure, dans le personnage de Mlle
de Saint-Salbi; elle a un comique aussi sacré que son horreur; c’est
véritablement une sainte et une reine.
Quant à Félix Huguenet, il est lui-même et tout lui-même. Sa
gentillesse, son entrain, sa bonne grâce, sa joie naturelle, sa
facilité, sa rondeur, sa naïveté, tout entraîne, tout plaît, tout
domine. Sa composition du rôle de Denis Roulette est un chef-d’œuvre
sans effort, une création cordiale et profonde qu’on n’oubliera de
sitôt.
Car, dans des décors inouïs et plaisants, dans une mise en scène mieux
qu’historique, avec des bibelots et des accessoires du temps, jusqu’aux
cartons à chapeaux, _Sire_ vivra. On y entend des musiques: le _Chant
du Départ_:
_La Victoire, en chantant,
Nous ouvre la barrière..._
Et _la Parisienne_, de Casimir Delavigne:
_Soudain Paris, dans sa mémoire,
A retrouvé son cri de gloire:
En avant, marchons!..._
Soyez tranquille, Henri Lavedan, tout Paris marchera!
[Vignette]
THÉATRE SARAH-BERNHARDT.--_Le Procès de Jeanne d’Arc_, pièce en
quatre actes, de M. Émile MOREAU.
Jeanne d’Arc est la patronne de la France. Mieux que sainte Geneviève,
patronne de Paris, plus sainte, plus haute, plus près de la terre et
du ciel, angélique et virile, héroïque et simple, miracle réaliste,
souffle d’acier et d’azur, elle prête des ailes immenses à la force de
la France éternelle, donne un corps à l’espoir de la patrie mourante et
jette sur le malheur même l’ombre sacrée de son armure: militante dans
le triomphe et dans le martyre, elle jaillit toute droite des larmes,
du deuil, de l’horreur d’un pays envahi et comme anéanti, accomplit sa
mission de foi et de gloire, hausse le sublime naïf et voulu jusques au
sacrifice involontaire et à la suprême beauté de l’effort interrompu,
de l’apothéose meurtrie, de l’éternité convulsée.
C’est une figure-âme, une bannière-fée, une épée d’idéal: nous n’en
avons, après des siècles, ni un portrait sûr, ni une authentique
effigie. En peinture, en sculpture, en écriture, on a varié et erré.
Et comment en pourrait-il être autrement pour Celle qui est toute
vertu, _virtus_, courage, pureté, excellence de cœur, innocence armée,
puissance de la terre et du ciel? Je ne veux pas l’imaginer, je ne
veux la voir ni dans un livre ni sur la scène: c’est toute pauvreté et
toute grandeur, c’est la flamme de France, sans visage et sans voix:
sa voix de vierge s’en est allée retrouver les voix de ses saintes,
ses cendres se sont perdues dans le firmament; elle est le signe divin
de la Patrie, le gage entre la France et Dieu. Elle déborde, dépasse,
défie toute histoire et tout drame: c’est un étendard subtil et infini
qui atteste notre éternité.
Me voilà bien à mon aise pour dire que Mme Sarah Bernhardt a été
admirable, émouvante jusqu’à faire crier, écrasante de jeunesse, de
pudeur, de misère pathétique et fière dans le drame sobre, coloré,
dépouillé à dessein qu’écrivit M. Émile Moreau.
Ce consciencieux metteur en scène d’anecdotes petites et grandes, ce
collaborateur érudit et prudent de feu Victorien Sardou avait été, avec
son illustre associé, de la longue victoire de _Madame Sans-Gêne_: son
œuvre présente, c’est _la Pucelle géhennée_.
Mais l’auteur compose et ruse: il veut du nouveau. Du nouveau dans
ce _mistère_ vivant du XVe siècle, qui ne comporte que simplesse et
méchanceté, sainteté et diablerie! Il nous montre un duc de Bedford,
régent d’Angleterre, neurasthénique--déjà!--et sentimental, mystique
et possédé, qui a échappé moins que personne au prestige de la petite
pastoure de Donremy! Jeanne est prisonnière dans la Grosse Tour de
Rouen. Le terrible Warwick veut son jugement et sa mort, d’accord avec
le cardinal Winchester, les docteurs de l’Université de Paris et les
évêques bourguignons: c’est un beau tableau, riche en couleurs: du
fer, de la pourpre, du violet, du noir et du brun, des croix rouges,
jaunes et sombres. L’évêque de Beauvais, Cauchon, tremble, malgré la
promesse du trône archiépiscopal de Rouen; les prouesses et la grâce
de la Pucelle pèsent sur tous, en lumière. La reine-mère, Catherine de
France, admire la captive et la voudrait protéger et sauver; le petit
roi Henri VI frémit de terreur dans cette atmosphère d’inquiétude et
de férocité. Mais le cardinal et les prêtres torturent ce fiévreux
Bedford: il est envoûté, maléficié par Jeanne, qui est satanique;
le régent, malgré la reine, fait signer par le roitelet la mise en
accusation de la prisonnière.
Et c’est l’horreur héroïque et pantelante, l’audience ecclésiastique où
la sainte est amenée en confiance: l’envoyée des bienheureuses parle
devant les prêtres. C’est l’interrogatoire, presque exact, si beau, si
grand, si simple, où la sublime paysanne dit sa pauvre naissance, ses
pauvres travaux, son ordination surnaturelle sous l’arbre des fées, sa
marche vers le roi, ses chevauchées, ses triomphes: elle n’a ni orgueil
ni crainte et va, va, par phrases courtes, par mélopées, comme elle
alla sur les routes, en arroi de guerre. Elle ne perçoit ni les pièges
ni les perfidies: elle s’est étonnée de porter de lourdes chaînes, tout
à l’heure: pourquoi devinerait-elle le mal quand elle ne le fit jamais?
On va la soumettre aux plus atroces tortures: elle a à peine le temps
de s’effacer! Bedford s’élance: non! non! Il se reprend, se précipite:
on ne touchera pas à Jeanne!
Elle est dans son cachot, livrée aux sarcasmes, aux outrages, aux
désirs, même, de ses gardiens, quand l’inévitable Bedford fait son
entrée, chasse à coups de fouet les brutes et s’attendrit, pleure,
s’humilie. Sa tristesse est contagieuse: Jeanne s’apitoie et s’apeure
sur le sort de son amie Perrinaïk livrée aux flammes comme sorcière,
sur son propre sort qu’elle pressent et qui fait horreur à sa jeunesse.
Le régent voudrait la sauver, malgré elle, l’emporter. Mais les juges
reviennent--et l’arrêt. Les docteurs d’Université s’acharnent, Cauchon
le pusillanime s’efface et Jeanne a une défaillance: elle se rétracte,
pour Bedford, pour la reine! Elle aura la vie, avec le pain de douleur
et l’eau d’angoisse, dans un perpétuel cachot!... Voici un bruit, un
son argentin, voici les cloches de l’_Angelus_! Elles apportent à la
captive les voix chères de la forêt lorraine, les voix souveraines
et célestes de Madame sainte Marguerite, de Madame sainte Catherine,
de Monsieur saint Michel! Reconquise et délivrée, Jeanne déchire sa
rétractation, broie le parchemin sauveur: elle mourra, mourra, mourra,
pure de tout péché, de tout mensonge, de toute faiblesse!
Et c’est l’instant du supplice: les juges, les princes, les dignitaires
sont réunis pour voir le cortège: l’épouvante et la mort soufflent sur
eux. Ce sont des maudits qui s’injurient, se déchirent et s’affolent,
dans des sons de cloches, des clameurs et un respect qui ne va à
eux: le petit roi ferme les yeux pendant que la reine Catherine lui
détaille, d’une voix défaillante, la lugubre théorie... Un grand cri de
«Jésus!» vient frapper à l’âme tous ces maudits, cependant qu’un jeu de
flamme du bûcher vient les aveugler et que Bedford, fou, clame, clame,
dans ce chaos de remords et de crime.
Il y a, vous l’avez remarqué, un peu trop de roman dans ce
procès-verbal qui se devrait d’être tout digne, tout nu, roulé dans la
légende dorée. N’est-ce pas pousser un peu loin l’_entente cordiale_
que d’imaginer un Bedford chastement amoureux de sa victime? N’est-ce
pas être trop aimable pour Cauchon, en accablant d’autres prêtres, que
de lui prêter de la pitié et de la déférence?
Mais le spectacle est admirable et l’émotion certaine. La gentillesse
de Bedford pourra servir dans une tournée d’Amérique. A Paris, nous
avons des tapisseries, des costumes, des cuirasses, des chaperons, des
paletots d’armes inouïs.
Nous avons des acteurs excellents et convaincus.
MM. Decœur, Chameroy, Maxudian, Charles Krauss, Guidé, Jean Worms,
Duard, Bussières, Weil, Clarens, etc., etc., luttent de sincérité,
de brutalité, de sensibilité, de puissance, de douleur et d’effroi;
le jeune Debray est charmant dans le rôle du pauvre petit roi Henri
VI; Mme Marie-Louise Derval est admirable de dignité, de tristesse
harmonieuse et touchante, de courage douloureux dans le personnage de
la reine Catherine.
M. de Max, avec ses moyens ordinaires et extraordinaires, sa furieuse
science des attitudes, sa voix bramante, est un Bedford excessif
jusqu’à l’hystérie et à l’épilepsie: c’est de la plus déchirante beauté.
Et j’ai dit la séduction, la grâce, le tragique poignant de Sarah
Bernhardt: sans alternatives, toute et toujours dans le noir, dans
la peine, dans les affres, avec l’envers de ses extases et le seul
trésor de sa prédestination, avec cette seule note de faiblesse fière,
héroïque et résignée, elle est délicieuse de rythme, de suavité;
trompette brisée et harpe d’au-delà, elle touche, frappe, plane, règne;
elle est enfant et déesse, chante, épèle, chevrote, clame, plane dans
le ton des séraphins; c’est toute émotion, toute souffrance, tout
réconfort. Aux innombrables et indéfinis applaudissements du public,
j’ajoute mon salut à la dernière idole.
[Vignette]
THÉATRE RÉJANE.--_Le Risque_, pièce en trois actes, de M. Romain
COOLUS.
Poète, philosophe, dramaturge, M. Romain Coolus pousse la subtilité
jusqu’au tourment. Dévoré de la plus noble inquiétude, il cherche
les rimes les plus terribles, les mondes les plus vrais et les moins
probables, les situations les plus inhumaines. Il ne s’agit que de
faire de l’émotion, de la joie ou de la tristesse avec cette algèbre
échevelée et colorée: jeu d’enfant pour l’équilibriste de _4 fois
7, 28_, pour l’humoriste du _Ménage Brézile_, pour le douloureux
scrutateur de _Raphaël_ et de _l’Enfant malade_, pour l’observateur
apitoyé d’_Antoinette Sabrier_, pour le jongleur byzantin d’_Exodes et
Ballades_: il a toujours joué la difficulté.
Une teinte ancienne et persistante de mélancolie amère, ironique et
qui veut s’amuser de soi, une autophagie, si j’ose dire, souriante, se
joignent, chez M. Coolus, à une confiance continue dans ses lecteurs
et ses spectateurs: il est si gentil, si camarade, qu’il imagine
n’avoir de secrets pour personne--et il est tout secret. Il est trop
intelligent. Il croit n’avoir pas besoin d’allumer sa lanterne,
nous imagine aussi au courant que lui de ses relations et de ses
imaginations; c’est nous faire trop d’honneur.
Et, parfois, nous restons en route et en plan.
Comment et pourquoi, entre autres choses, l’héroïne du _Risque_,
Edmée Bernières, est-elle une femme supérieure, une _surfemme_, un
homme de génie? Qu’elle achète des îles, des ruines historiques et
préhistoriques, des marbres et des mers, qu’elle navigue, plane, brasse
des affaires, achète des continents, qu’est-ce que ça nous fait puisque
nous l’apprenons, d’un mot, sans le voir et que ça ne sert de rien?
Donc, Edmée, veuve, je crois, a une certaine et plus que certaine
liberté de vie vagabonde et active. Elle s’est chargée de l’éducation,
si j’ose dire, de sa nièce Louisette, fille de Laure Sourdis, sœur
de ladite Edmée, qui aime mieux faire la grue sur place, à Paris, à
Nice, à Trouville. Louisette nomme Edmée «maman» et n’a pour Laure
qu’un «ma mère» glacé. Nuance. Edmée est tout cœur. Laure n’a que des
entr’actes. Edmée, entourée de soupirants d’âge et de grade, sans
parler de son admirable secrétaire Chartrin, a depuis quelque temps
un grand amour partagé avec Marcel Bauquet qui est, lui aussi, une
manière de génie--en quoi? C’est une faute. Peut-il y avoir un bonheur
tranquille, même irrégulier et caché pour une femme qui n’admet que les
coups de dés, les hasards de mer et de bourse, les tentatives hardies,
les croisières aventureuses, qui ne songe qu’à posséder la terre et à
tenter Dieu?
Ces diverses occupations l’obligent à des voyages, vous le sentez.
Au deuxième acte, Edmée, qui a emmagasiné à Houlgate sa fille adoptive,
son amant, son secrétaire, son médecin, son ami le philosophe Thury,
son autre ami l’inutile Randeax, son esclave tunisienne Traki, etc.,
etc., est contrainte à une tournée d’affaires.