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THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.--_Beethoven_, drame en trois actes,
en vers, de M. René FAUCHOIS.
Ce n’est pas un succès: c’est un triomphe. Le rideau s’est relevé
dix fois sur une tempête d’acclamations et d’applaudissements, sur
une rage renaissante, sur une noble et pure furie d’enthousiasme.
Réjouissons-nous, avant tout, de la glorieuse issue d’une aventure qui
n’était pas sans péril et qui couronne du plus rare laurier un jeune
poète digne de toute estime et un théâtre qui mérite la fortune et le
bonheur.
Le drame est très simple. C’est la vie même de Ludwig Beethoven.
Les deux premiers actes se passent en 1809. Illustre, adulé par ses
musiciens--l’un d’eux, Schindler, le compare superbement au vieux Rhin
débordant, jaillissant, sublime--admiré par l’empereur Napoléon, qu’il
n’aime plus, par l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur d’Autriche,
Beethoven n’est pas heureux. Il souffre dans son orgueil, dans sa
famille--son frère Nicolas est par trop bête et presque infâme--; il
souffre même, et surtout, physiquement: il se sent devenir sourd. Une
dernière douleur lui est réservée: la jeune Giulietta, qu’il aime de
toute son âme, lui apprend qu’elle est fiancée à un autre. Il reste
seul avec son génie, dans la nuit, au milieu d’un parc qui s’embrume,
subit les couplets philosophiques d’un mendiant, Thomas Vireloque avant
lettre--et murmure et se plaint.
Au deuxième acte, il est--ou n’est pas--chez lui. Son frère Nicolas,
qu’il a fait chasser du concert qu’il dirigeait, exhale sa colère:
Schlindler=Schindler le défend, l’exalte. Beethoven paraît, reçoit son
ancienne amoureuse Giulietta, qui vient le _taper_ pour son mari joueur
et endetté, reçoit l’archiduc Rodolphe et des princes auxquels il fait
honte de sa misère et qui lui jurent aide et protection, reçoit enfin
la lumineuse et divine Brentano, qui était celle qu’il avait toujours
attendue, qui est sa muse et l’ombre ardente de son génie et qui lui
apporte le salut de Gœthe. Mais elle est fiancée, elle aussi: elle s’en
va. Et le pauvre grand homme, qui s’est senti devenir de plus en plus
sourd, ne peut plus dissimuler, ne peut plus douter: il n’entend plus
ses exécutants et s’abat, atrocement.
Le troisième acte, c’est la suprême coupe d’amertume. Vingt ans--ou
presque--ont passé. Beethoven achève de mourir, abandonné. Il surprend
son neveu adoré en train d’embrasser la femme de son oncle Nicolas et
le voler lui, Ludwig. Il sanglote: pourquoi n’est-il pas aveugle? Il
agonise, solitaire, les infâmes chassés. Il n’a plus ni amis, ni amies,
ni famille. Mais voici des apparitions; ses neuf symphonies sortent
de la neige, du mur sombre et, vivantes, blanches, immortelles, le
consolent, le charment; elles sont ses filles, de chair et d’âme: il
est le père de leur immortalité et, quand elles ont disparu doucement,
le grand homme, les yeux dardés vers l’immense gloire du ciel, se
dresse avec des ailes surnaturelles et s’abîme, géant, dans l’infini.
J’ai dit la fortune de cette pièce noble et haute. M. René Fauchois est
manifestement hanté de ce démon intérieur qu’on appelle aussi parfois
génie. Il aime les grands sujets. Cette fois, il a été payé de retour.
Il jouait cependant une terrible partie: il jouait même la difficulté.
Précédés, accompagnés, suivis de fragments de Beethoven lui-même et
en pleine maîtrise, ses vers étaient pis que réduits à leur propre
éloquence, à leur propre musique: le déchaînement des sonorités et des
caresses, de la divination panthéiste, des mille secrets orchestrés de
la nature et de l’infini, toutes les voix des ondines et des sirènes,
toute l’âme des forêts et des fleuves, toutes les plaintes de la guerre
et de l’amour s’en venaient s’imposer à la méditation, à l’émotion,
à la volupté des spectateurs, les prendre sur leur fauteuil, les
enchaîner dans la nuée du rêve.
Eh bien, non seulement le poème dramatique de M. René Fauchois put
résister, mais, se mariant à cette harmonie écrasante, il finit dans un
_crescendo_ de détresse et de magnificence, d’horreur et de sérénité
plus qu’humaine, par réaliser, si j’ose dire, une symphonie nouvelle.
Il n’est pas de plus bel éloge.
Ce n’est pas toujours parfait: il y a des vers de théâtre, des vers de
comédie, des vers authentiquement prosaïques; mais il y a mieux que des
couplets, mieux que des morceaux de bravoure: des envolées nombreuses,
harmonieuses, énergiques, sublimes: il y a, surtout, toujours un
souffle généreux et inspiré, des formules saisissantes, du cœur--et de
l’âme. C’est un vrai poète.
Il a des interprètes vaillants et quasi religieux. Mlle Albane est
une Brentano mélodieuse, mystérieuse et pure; Mme Barjac une Thérèse
effroyable, Mme de Pouzols une Giulietta perverse et dolente. Mme Luce
Colas une servante très nature, Mlles Damaury, Pascal, Beylat, Lukas,
Merland, Beer, de Villiers, Cassini, Dumoulin les neuf symphonies
mêmes, tout charme, toute harmonie, toute grâce et toute gloire. M.
Desfontaines est un mendiant pittoresque et prophétique, M. Vargas un
bel archiduc chaleureux, costumé en officier d’ordonnance de Napoléon;
Joubé est un poète déjà romantique et dolent; Denis d’Inès est très
consciencieusement ignoble en ivrogne incestueux et voleur, M. Bernard
est--comme toujours--excellent, étonnant et parfait dans le rôle
plus qu’ingrat de Nicolas Beethoven; M. Maupré est un jeune peintre
enthousiaste, M. Grétillat est un Schindler dévoué, ardent, bien
disant, lyrique.
Enfin, il faut louer, comme il le mérite, infiniment, M. Desjardins.
Cet artiste hors de pair, dont on a remarqué depuis si longtemps la
sobriété, la distinction, la perfection, la conscience, a fait une
inoubliable création. Il a toutes les impatiences, toute l’aigreur,
toute l’amertume, toute la fièvre, toutes les ailes de Beethoven. Il
est humain, douloureux et divin. Il nous a fait frémir, pleurer et nous
a enlevés vers l’au-delà.
Et, dans cette journée de pensée et de gloire, comment oublier
l’orchestre Colonne, qui a mené le combat avec une piété savante et que
Gabriel Pierné a dirigé comme un dieu?
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THÉATRE RÉJANE.--_L’Impératrice_, pièce en trois actes et six
tableaux, en prose, de Catulle MENDÈS.
Lorsque Mme Réjane, dans la noble émotion qui ne la quitta pas de la
soirée, vint hier prononcer ces paroles: «La pièce que nous avons eu
l’honneur de représenter devant vous est de notre regretté maître
Catulle Mendès», un silence auguste précéda les applaudissements qui,
tout de suite après, jaillirent et éclatèrent longuement, comme des
sanglots. Toute la salle avait communié, dans l’infini, avec le génie,
la tristesse et la grandeur, avec la fatalité et l’immortalité; un
grand souffle avait passé sur elle; ce n’était plus ni du théâtre ni de
la vie, c’était de la beauté et de la douleur, toute douleur et toute
beauté qui ouvraient leurs ailes jumelles dans un ciel de gloire.
C’est que, moins de deux mois après sa fin terrestre, l’auteur de
_l’Impératrice_ est visible et présent, chair, sang, âme et cris, dans
son drame de pitié, de tendresse, de désespoir et d’espérance, dans
ce drame traversé de pressentiments et de présages, et si vaillant,
si héroïque dans sa nostalgie, dans ce drame que les soins pieux
d’une veuve au deuil fervent ont dressé si grand, si vivant au-dessus
d’une fraîche tombe, qu’on ne peut plus songer à la mort et que
l’éternité rejoint la vie, en une active apothéose. Mais Catulle Mendès
s’irriterait et s’irrite de ce préambule. Pour lui, dans l’existence
d’ici et d’au-delà, il n’y avait, il n’y a que le labeur. Voyons la
pièce.
Nous sommes en Pologne, dans cette Pologne que le poète aima toujours,
d’amour, et qui lui donna, entre autres chefs-d’œuvre, ses admirables
_Mères ennemies_. Vieux, usé, ivrogne, débauché et cruel, le comte
Walewsky achève crapuleusement de mourir. Il a horreur de Napoléon qui,
détrôné, croupit à l’île d’Elbe, des Bourbons qui l’ont mal remplacé,
de tout: lui seul sait être tyran.
A table, entre deux attaques et trois vins, il se permet de nouveaux et
pires sarcasmes contre M. de Buonaparte. Sa femme s’en va: il n’y prend
pas garde--et continue. Mais voici passer des malles et des bagages:
c’est la comtesse Walewska qui s’en va pour ne plus revenir. Le comte
s’étonne, s’indigne. Mais Marie-Ange Walewska se redresse, fait venir
ses domestiques, ses serfs, ses paysans et se confesse, se proclame;
elle a été la maîtresse de l’empereur Napoléon, presque poussée dans
ses bras par son ignoble époux; son fils est le fils de l’empereur, et,
puisque Napoléon est vaincu, exilé, solitaire, elle va le rejoindre
avec son jeune enfant. Qu’on l’empêche! Les Polonais tombent à genoux.
Le comte Walewski s’abat, agonisant. Et Marie-Ange va à son angélique
mission de consolation, de réparation, d’abnégation.
L’île d’Elbe. Un grouillement de mercantis plus ou moins espions,
de filles grappilleuses de baïocchi et de soldi, des grenadiers
qui jouent aux boules, tout un petit, tout petit monde, besogneux,
hargneux, mauvais. C’est la nouvelle et dérisoire capitale de Napoléon
le Grand. Et voici son aide de camp, le général Drouot, accompagnant
une jeune fille, Enriquetta, qui le courtise et qu’il aime, mais qu’il
ne veut pas épouser; il se condamnerait à l’inaction dans cette île
trop charmante et annihilante où il n’y a plus place pour la volonté,
où l’Empereur, l’Empereur lui-même a cent ans, les pieds pesants,
l’âme lourde, où il désespère, où il meurt sans fin au lieu d’agir!
Tenez! Après des touristes irrespectueux, Napoléon descend l’escalier,
interminablement, plus vieux que Frédéric II et Frédéric Barberousse
ensemble, écrasé sous le poids de ses vaines conquêtes, de tous les
pays conquis et abandonnés, sous le poids de tous les abandons dont il
est victime! Il y a là un colonel anglais qui le garde et qui le fait
espionner, tous ces traîtres de toutes les nationalités, toute cette
médiocrité d’une île minuscule, tout cet affront d’une souveraineté
illusoire, ironique, injurieuse!...
Mais une rumeur a couru, un bruit se précise: l’impératrice va venir
avec le roi de Rome, elle est annoncée! elle arrive! L’Empereur se
reprend à vivre, se hausse, dans son mesquin palais, à l’enthousiasme,
à l’élégance, à l’étiquette! Son fils! Sa femme! Il reprend les dames
d’honneur sur leur tenue et sur leur mise dont elles ne peuvent mais,
commande le grand service, ses costumes de Marengo et d’Austerlitz,
met en grande tenue les mamelouks et les grenadiers, mobilise le
bataillon corse; il ira au-devant de Marie-Louise en équipage de
luxe, de gloire et d’épopée; c’est pour lui un gage de bonheur et de
splendeur, une réconciliation avec la toute-puissance, un pacte sacré
avec la victoire. Mais son demi-geôlier, le colonel anglais Campbell,
le décourage: «Est-il si sûr que c’est Marie-Louise qui vient?» Et le
pauvre grand homme, creusé d’un doute, accoutumé aux trahisons de ses
maréchaux et de ses dignitaires, le pauvre grand capitaine en jachère,
le triste empereur sans peuples se désole: il ira seul ou presque seul,
sans faste, à l’hypothétique débarquement de son bonheur et de sa
postérité.
Le voilà au bord de la mer, seul avec son immense passé et l’ombre de
son avenir; le voilà luttant avec sa misère et tous ses triomphes, se
souvenant de ce qu’il fut et se rappelant ce qu’il est, appelant ses
légions disparues, esclave de sa gloire, prisonnier de sa défaite,
Titan vaincu et frémissant, comédien lassé de sa résignation,
quadragénaire fatigué, si fatigué! qui n’a plus que dans le quartz
du rocher le reflet brisé de son étoile! Ses emportements d’enfant,
son énergie de surhomme, son impatience d’époux et de père, tout se
mêle en accablement, en bouillonnement; la salve de coups de canon
qui se perd dans la nuit lui remet en mémoire des coups de canon plus
efficaces. Enfin, voici des grelots de voiture, enfin voici un groupe,
enfin voici un jeune enfant qui accourt: Napoléon l’enlève à bout de
bras, l’étreint, l’embrasse passionnément, puis il va à la mère qui,
agenouillée, se cache le visage.
«Sire, sire, gémit-elle, pardonnez-moi! ce n’est que moi!»
L’empereur ne peut pas, ne veut pas voir le sublime de ce dévouement.
Il a été trompé dans sa fièvre, dans son espoir, dans son extase.
Qu’est-ce que cette «servante au grand cœur» en face de son rêve,
ambitieux et légitime? Marie-Ange Walewska, un caprice!... Il pleure,
pleure... L’enfant, fier et autoritaire--il a de qui tenir--tire
Napoléon de ses pleurs. Le souverain de l’île d’Elbe recueillera
Marie-Ange et son fils et se résignera à son bonheur: il le cachera.
Et il est heureux dans sa petite maison de la montagne: tout comme
Henri IV, il joue à califourchon et à cache-cache avec son fils,
l’espiègle petit comte Alexandre Walewski, dorlote sa tendre, aimante
et dolente Marie-Ange, mais, entre les caresses et les gentillesses,
il y a des mots, des phrases, des allusions involontaires à un autre
enfant, à une autre femme. Cet héroïque et sublime Drouot va plus loin:
Napoléon est veuf puisque la seule impératrice, la bonne Joséphine,
est morte; l’église catholique ne reconnaît pas le divorce; la frivole
Marie-Louise n’est qu’une concubine. Que Napoléon épouse Walewska!
Qu’il refasse l’indépendance de la catholique Pologne! Alors, le
malheureux empereur, déjà si affreusement trahi par les meilleurs de
ses lieutenants, croit être trahi une fois de plus. Et dans quelles
circonstances! Et par qui? Cette tendre et douce Walewska n’est qu’une
intrigante, une ambitieuse et, même si elle agit par amour de sa patrie
polonaise, elle ne l’aime pas, lui, Napoléon, déchu et seul. Elle aime
sa puissance d’hier, sa puissance de demain! Il chasse la pantelante
amoureuse et le fils usurpateur; il chasse l’intègre et bavard Drouot;
à peine s’il tempère un instant sa féroce rigueur. Marie-Ange et
Alexandre, l’une portant l’autre, s’en iront, s’en iront tout de suite,
dans la plus atroce tempête, dans le désarroi forcené de la nature
déchaînée.
Walewska est partie, dans la pluie et la foudre, obéissant à son
seigneur, comme Agar chassée par Abraham. Il faut qu’elle s’embarque
tout de suite, qu’elle fuie l’île maudite et bénie. Mais la mer est
démontée, les éléments sont en furie; personne ne sera assez fou pour
fréter une embarcation. Affolée, ayant encore dans les oreilles et
dans le cœur la colère et le désespoir de l’impérial aimé, Marie-Ange
supplie les femmes et les hommes, sur ce rivage sillonné d’éclairs,
battu de paquets d’eau: fuir, fuir. Elle offre son argent, ses bijoux.
Enfin un pêcheur se dévoue. La tempête redouble. Le naufrage est
certain. Les femmes s’agenouillent, sanglotent, hurlent, prient. Le
désastre est plus proche. La fiancée du pêcheur dévoué supplie la
divinité de la mer, lui sacrifie l’or, les joyaux de la passagère. Mais
l’empereur est arrivé. Il n’a pas pu décider les plus fins marins à
prendre la mer. Mais il commandera aux éléments. Les ors, les joyaux
n’ont rien pu sur la tempête. Napoléon fait un plus grand, un suprême
sacrifice: il jette son épée dans la mer. Satisfait de ce don plus que
divin, Neptune s’apaise. C’est un miracle merveilleux: Walewska et le
jeune Alexandre iront à leur destin. Napoléon attendra le sien. Et les
femmes remercient la Vierge.
On voit la grandeur réelle, symbolique, imagée, vibrante et tonnante
d’un tel dénouement--surtout lorsqu’on songe à une catastrophe qui n’a
pas voulu de rançon. Je n’ai presque jamais vu pareille émotion et plus
intense triomphe: il dépasse les larmes.
La pièce a été montée avec une véritable religion; les décors sont
ou magnifiques ou sublimes d’horreur; les costumes splendides quand
ils ne sont pas superbement exacts,--et il y a des meubles de l’île
d’Elbe, prêtés par le prince Roland Bonaparte; un mouchoir authentique
de Napoléon, offert par François Castanié, qu’on ne peut oublier. M.
Duquesne, dans le rôle trop court du comte Walewski, est effroyable et
grandiose d’ignominie. M. Signoret est très souple, très varié et très
habile dans le personnage d’un espion à transformations, sans grande
utilité. M. Varennes est très chaleureux sous l’uniforme du vertueux
Drouot qui parlait un peu moins dans la réalité. M. Fréville a de la
sensibilité et le plus joli habit rouge des fastes britanniques. Mlle
Monna Gondré représente avec crânerie le jeune Alexandre Walewski: elle
ira loin. M. de Max figurait Napoléon. C’est un personnage qui échappe
généralement, fatalement, à toute interprétation; il s’est imposé, il
ne se renouvelle pas. Cette réserve faite, M. de Max a eu toute la
tristesse, toute la force, toute la gaminerie, toute la tyrannie de
son personnage; il a été le Titan foudroyé et la foudre même, la ruine
et le Dieu. Pour Mme Réjane, elle a été sobrement, la révolte et la
caresse qui s’offre, la tendresse et la terreur; elle a été le dégoût
et l’adoration, la mère, l’amante, la consolatrice touchante, dolente,
l’éternel sacrifice.
Et cette pièce en prose qui triomphe est--ai-je à le dire?--rythmique
et musicale, en dehors des airs de M. Reynaldo Hahn, très émouvants
au reste. C’est _le Crépuscule des Dieux_, le crépuscule des héros,
la halte amère entre la défaite et l’épopée brisée; il n’est rien de
plus mélancolique, de plus fort et de plus charmant. Et Catulle Mendès,
dans ce drame, dans ses interprètes, dans son idylle violette, dans
son élégie sombre, acclamé; sa jeune éternité viendra, au cours de
ce printemps qu’il eût aimé, nimber, dans le pâle soleil, l’Arc de
triomphe de l’Etoile.
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THÉATRE DE L’ŒUVRE (Salle Marigny).--_Le Roi Bombance_, tragédie
en quatre actes, de M. F. T. MARINETTI.
Il serait cruel d’épiloguer sur la mésaventure du charmant confrère
et du galant homme que ses cartes de visite appellent _il poeta
Marinetti_. Après avoir offert dans une revue à lui, à Milan, la plus
large hospitalité aux poètes français de ses amis, il est venu demander
à Paris ses lettres d’investiture et ses éperons de chevalier, pardon!
de prince lyrique. Il repassera. La stricte vérité nous oblige à
dire qu’à la répétition générale, tout au moins, le spectacle fut
plus dans la salle que sur la scène, non sans indignation exagérée et
enthousiasme hors de saison, avec des cris, des rires, des gloussements
qui n’étaient pas dans le programme. Nous avons été rajeunis de treize
ans: c’était en _rinforzando_, la soirée d’_Ubu roi_. De là à la
journée d’_Hernani_, il y a, je crois, de la marge.
Ce n’est pas que _Le Roi Bombance_ manque de qualités, de verve,
d’outrance, de générosité, de farce tragique: c’en éclate, pour ne pas
employer un mot qu’on trouve un peu trop dans la pièce--et cela seul
me dispenserait d’en dire plus long. Mais il est des choses qui sont à
lire, de temps en temps, et qui ne sont pas bonnes à entendre. Et ce ne
sont pas toujours des paroles.
Que puis-je citer, s’il faut des citations?
--Mes bien-aimés Bourdes, recueillez-vous: le roi va roter!...
--Mes bien-aimés Bourdes, _Deo gratias_, le roi a roté!
La reine écrit à Bombance «Mon pet bien-aimé...» Mais il est tant
question de pets que, lorsqu’il y a eu du tumulte, un enthousiaste
a traité les protestataires de «Tas de constipés!». Je passe sur
les «intestins desséchés» et autres gentillesses; ça ne vaut pas le
«Corne-gidouille!» du bon et pauvre Alfred Jarry.
C’est du symbole trop clair ou trop bruyant, avec de l’obscurité,
des nuages, de l’odeur. En somme, c’est la vieille fable du bon
La Fontaine, _Les Membres et l’Estomac_. Le peuple des Bourdes
(_sic_) détrône son chef, le roi Bombance, chasse toutes les femmes,
s’abandonne aux cuisiniers Tourte, Syphon et Béchamel, est opprimé par
lesdits marmitons, mange le roi, ses ministres et ses maîtres-queux,
est obligé de les vomir,--c’est comme j’ai l’honneur de l’écrire,--et
les rois, prêtres, ministres, reprennent le pouvoir et la tyrannie
jusqu’au moment où Sainte-Pourriture et le vampire Ptio-Karoum s’en
viennent faire justice de tout ce joli monde et le rendre au néant d’où
jamais il n’eût dû sortir. J’allais oublier un poète qui s’appelle
l’Idiot et broche sur le tout, et qui, battu, avalé et rendu comme les
autres, broie du noir et de l’azur et vend de l’idéal pour rien.
Les décors variés et éloquents de Ronsin, les costumes fantaisistes et
truculents du pauvre Ranson, la vaillance héroïque des acteurs n’ont
pas défendu le premier acte de l’indifférence unanime, les autres d’un
hourvari sans respect. M. Marinetti aura sa revanche. Au fond, il
n’est peut-être pas mécontent: inventeur du futurisme, il compte pour
rien le présent. Qu’il se méfie, cependant, de certains blasphèmes
inutiles, d’une verve aussi sacrilège que factice et d’un vocabulaire
culinaire qui n’a pas d’ailes. J’aime mieux _Messer Gaster_ du divin
bonhomme que _Le Roi Bombance_. Il faut louer, parmi les artistes, M.
Garry, poète éthéré et étoilé; M. Jehan Adès, panse auguste et plus
que royale; M. Henry-Perrin, moine pis que rabelaisien; M. Maxime
Léry, très ardent et très bien disant en marmiton-politicien, et tant
d’autres qui piaillent, qui hurlent, qui éructent, qui tuent, qui
meurent et qui renaissent à qui mieux mieux.
Tout de même, mon cher Aurélien-François Lugné-Poé, les temps héroïques
sont passés!
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THÉATRE RÉJANE.--_Le Refuge_, comédie en trois actes, de M. Dario
NICCODEMI.
C’est une très piquante, très jolie et très heureuse aventure qui
arrive au théâtre de Mme Réjane et à M. Dario Niccodemi. Celui-ci,
Italo-Argentin, un peu directeur, un peu adaptateur, auteur pour
jeunes filles, joué en espagnol dans les Amériques, dans la langue
de Goldoni à Bruxelles, fier d’avoir appris, en huit ans, depuis le
premier mot de français jusqu’aux pires secrets de notre génie, habile
homme, au reste, et avantageux, prêtait presque à sourire, d’avance,
au petit monde exclusiviste, léger et sans indulgence qui s’appelle le
Tout-Paris des répétitions générales. Et puis, ne s’agissait-il pas
d’une pièce montée, répétée, présentée sans éclat d’avant-garde, sans
«fla-fla», à «la papa»? Si ç’avait dû être bon et beau, on l’aurait su,
n’est-ce pas?
Eh bien, il se trouve que _le Refuge_ est une «œuvre», sans plus, une
œuvre de sincérité, de sobriété, de force et de nouveauté, profondément
humaine et inhumaine--c’est tout un,--d’un développement tranquille,
sûr, impitoyable, sans concessions, sans «trucs», âpre, haute et
cruelle, qui commande le respect et l’émotion. _Le Refuge_ a étonné,
saisi, tenu en haleine les spectatrices et les spectateurs: on l’a
nerveusement et longuement applaudi. Comme il faut des comparaisons, on
prononçait le nom du puissant dramaturge de _Samson_ et du _Voleur_; on
disait: «C’est du théâtre à la Bernstein!». C’est aussi bien du théâtre
à l’Hervieu et, surtout, à la Becque. Mais, pourquoi chercher? C’est
quelque chose, c’est une belle chose, c’est un triomphe qui aura des
lendemains. Voyons:
«Le Refuge», c’est une villa, aux pieds des Alpilles, au bord de la
mer, dans cet Agay de délice cher à Brieux, à Donnay, à Capus, à
Maizeroy, à Willy et à Polaire. Mais le propriétaire, le peintre Gérard
de Volmières, n’a plus goût à rien. Il n’aime plus que le silence et
la solitude, ne reçoit personne et ignore jusqu’à l’heure qu’il est.
Pour parler _peuple_, «il ne veut rien savoir». Il ne s’inquiète ni
du retard prolongé de sa femme et de ses invités et invitées ni de la
probabilité d’un accident d’automobile. Mais voilà les rescapés; il
s’en désintéresse.
Sa femme, Juliette, vient lui faire honte de son indifférence: il ne
répond pas. Les reproches, les supplications, les menaces glissent
sur son mutisme--et ça dure, ça dure!... Mais Juliette vient de lui
dire qu’elle a écrit à sa mère de venir: sa mère! Gérard ne veut pas
mêler sa sainte et vieille mère à cet enfer; il éclate. Par petites
phrases d’abord, par éclats ensuite, il apprend à Juliette qu’il sait
qu’elle l’a trompé, qu’il connaît son amant: il s’est enfui; il s’est
tu des années et des années, mais l’idée de sa mère!... Et il s’est
vengé: il aime, il a une maîtresse qui l’adore. Il ne prend pas garde
à l’accablement de Juliette, écrasée de remords, bouleversée de la
révélation, défaillant de tristesse et de jalousie. A peine s’il la
rappelle, en la chassant à son bridge coutumier, pour lui dire de
télégraphier à la comtesse de Volmières de ne pas se mettre en route.
Et, tout de suite après, il tombe dans les bras de son aimée, Dora
Lacroix, jeune fille de vingt-huit ans, fiancée du sieur Louis de
Saint-Airan, amant en titre de Juliette. Et il ne songe plus qu’à sa
passion et à son délice.
Il y a songé trop longtemps. Tout le monde est debout dans la villa. Le
père, la mère, la petite Lacroix, le fiancé et les comparses s’affolent
de la disparition de Dora. Les deux amants entendent les cris et
s’affolent aussi. Gérard cache sa maîtresse et reçoit sa femme. Il
veut bien lui pardonner--l’inconscient!--si elle demande le divorce,
si elle le laisse à Dora--car il avoue, il proclame sa faute: mais
Juliette ne peut pas et s’enfuit, excédée, torturée d’amour, de haine,
de fièvre. Et c’est l’amant de l’une, le fiancé de l’autre qui entre.
Celui-là est un parfait et lourd coquin. Il oblige Gérard à lui crier
son ignominie--et il veut épouser tout de même, de plus en plus, Dora
décriée et déshonorée.
Le mari outragé lui jette en vain à la face ses rancœurs, ses dégoûts,
des offres d’argent, son jeune amour partagé: Saint-Airan épousera. Et
quand Dora paraît, le drôle trouve le mot effroyable qu’il faut; oui,
il a été l’amant de Juliette, oui, il est son fiancé à elle, Dora: eh
bien, elle n’a pas été l’amour de Gérard, mais sa vengeance! L’époux
trompé a voulu prouver, se prouver qu’il pouvait encore être chéri:
Dora n’a été que le sujet d’une expérience désespérée, la rançon, la
vengeance! Et l’amante s’affale, dans l’horreur.
Toutes et tous sont au courant: la honte de Dora est publique.
Volmières veut divorcer, et l’épouser: elle refuse avec dégoût. La
revanche! la revanche! Elle crie, tempête, repousse. La terreur règne.
Alors, par un geste d’amour dolent et sublime, dans une crise
d’abnégation définitive et magnifique, Juliette de Volmières vient
adjurer sa rivale d’épouser son mari. Elle fait litière de son bonheur,
de sa fierté, de sa jalousie, descend jusqu’au mensonge, monte jusqu’au
pieux parjure, affirme, la haine aux dents et au cœur, par une grandeur
d’âme atroce, que jamais Gérard ne l’a aimée, elle, que sa trahison l’a
laissé calme et qu’il pleure, qu’il va mourir du refus de Dora. Et, si
elle ne peut aller jusqu’à se laisser embrasser par la rivale heureuse,
si elle montre le poing à la porte par où sort cette épouvantable jeune
fille, si elle résiste à la joie stupide, puérile de Gérard régénéré,
si elle subit même l’assaut de la tendresse sénile de la vieille mère
de Gérard qui remarque que jamais son fils n’a été aussi heureux et
aussi jeune depuis ses fiançailles, c’est qu’il faut qu’elle épuise
toutes les douleurs, qu’elle soit, jusqu’au bout, la sacrifiée, la
grande victime et que _le Refuge_ soit le tombeau de sa beauté, de son
cœur incompris, de sa solitude sans rémission et sans consolation.
Il est inutile de dire la maîtrise et l’abandon de Réjane, dans ce
rôle de Juliette. C’est la nature--et quelle nature!--la douleur, la
honte, l’effort pour se perdre et pour vivre, ce sont les accents les
plus déchirants, c’est la crise et le pathétique le plus vrai, le plus
inattendu, rauque et harmonieux, qui râcle l’âme. Mme Daynes-Grassot
est une mère gentiment et savamment septuagénaire qui apporte au
supplice de sa bru le poids de la sainte ignorance qu’on lui doit; Mlle
Blanche Toutain est une Dora libérée et passionnée, qui a les plus
riches soupirs et les cris les plus émouvants; Mme Miller est très
bruyante; Mlle Fusier très touchante, et Mlle Branghetti tout à fait
gentille. M. Castillan est un séducteur bavard, insupportable, cynique,
très traître de mélo; M. Duquesne est, naturellement, le plus noble des
pères; M. Bosman un domestique dévoué et exquis; MM. Tréville, Léon
Michel et Noret jouent excellemment des rôles trop courts. M. Claude
Garry s’est définitivement classé et imposé dans le personnage de
Gérard; son dédain, sa tristesse, sa tendresse, son indignation, son
désespoir, sa résignation au bonheur sont très justes et se joignent
en une progression, en un accent toujours harmoniques et non sans
autorité; il pourra remplacer Guitry lorsque ce maître de la veulerie
éloquente aura décidément chaussé les bottes de Mélingue et le panache
de Frédérick Lemaître.
[Vignette]
THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_La Glu_, drame en cinq actes
et six tableaux, de M. Jean RICHEPIN. (_Reprise._)
L’Académie française qui, sur l’injonction de M. Emile Ollivier, fit
faire défense à Henri Lavedan de se parer du titre d’immortel sur
l’affiche du _Vieux Marcheur_, ne demandera certainement point à Jean
Richepin un pareil sacrifice à l’occasion de _la Glu_. Rien n’est plus
moral, plus édifiant, plus «prix de vertu». Et cependant, lors de la
première de son drame coloré et simplet, l’auteur de la _Chanson des
Gueux_ et des _Blasphèmes_ ne songeait point à devenir le collègue de
Mgr le duc d’Aumale, de M. Octave Feuillet et de M. Xavier Marmier.
Mais déjà, en janvier 1883, dans la poitrine touranienne du poète de
la _Mer_, sous son tricot, grouillait un futur rapporteur des justes
libéralités de feu M. de Montyon.
_La Glu_, vous le savez, c’est «la mauvaise femme», dans toute son
horreur, dans sa beauté du diable, qui n’est ni de la joliesse, ni de
la jeunesse ni de la grâce, c’est la mangeuse d’hommes qui s’offre à
la fois «le petit crevé» Adelphe, son grand-oncle, le comte de Kernan,
et le gas, le brave gas Marie-Pierre, pêcheur de homards, robuste,
frais et pur, qu’elle ensorcelle si bien qu’il découche pour la
première fois, qu’il fait des infidélités à l’Océan--nous sommes au
Croisic--qu’il laisse sa pauvre mère s’affoler et qu’il lève même, de
haut, la main sur elle! Mais le gas abêti et las de luxure, regrette
la chère maisonnée, le bon cidre et le rude pain de chez lui et, quand
sa vorace maîtresse a été faire un tour à la grand’ville, à la ville
de perdition--j’ai nommé Nantes--il suffit d’un air de banjo du divin
vieux Gillioury, il suffit surtout de l’apparition de la maman, Marie
des Anges, pour qu’il se laisse emporter dans la mante de l’une, dans
les airs de l’autre, loin du vice, du luxe et du stupre.
Comme il a bien fait! Il est heureux de vivre et de travailler. Bien
plus! C’est le jour de la fête des sardinières: c’est sa fiancée Naïc
qui est reine et elle le choisit comme roi! Quelle gloire! quelle joie!
Mais le cabaretier François, en bavardant, lui révèle que la Glu a été
à Nantes avec le comte de Kernan pour la godaille, et, ivre de cidre
et de fureur, le pauvre gas retourne chez la sinistre Parisienne du
chalet de la baie des Bonnes-Femmes, laissant en plan tout le cortège
en pleurs et la douce petite reine évanouie.
La _Glu_ n’a pas eu de peine à expliquer son voyage au gas
Marie-Pierre, plus énamouré que jamais, mais un discours du comte qu’il
a entendu derrière la porte--fi! le laid!--le renseigne atrocement: il
se précipite, veut tout étrangler, ne se retire, haletant, que devant
un revolver braqué. Mais quoi? Voilà que le bon docteur Césambre entre
et reconnaît dans la Glu sa propre femme, sa femme légitime, celle qui
a brisé son avenir, sa vie! C’en est trop! Marie-Pierre se casse la
tête contre les murs et est enlevé sanglant, mourant. Démoniaque, la
Glu veut reprendre son époux, qui résiste et s’en va. «Cocu! Cocu!»
hurle la Glu, restée seule.
Elle ne veut pas avouer sa défaite. Elle a, au reste, un coup de cœur
pour ce garçon qui s’est tué--ou à peu près--pour elle. Elle va le
chercher dans son calme et douloureux bonheur, dans son sommeil de
malade, veillé par l’héroïque mère Marie des Anges, par la tendre
fiancée Naïc, qui a reconquis son promis, par l’inépuisable barde
Gillioury. La mère l’écrase. Et le docteur prend le meurtre à son
compte: il ne risque rien et tout le monde sera heureux.
Cette brave pièce, très bien accueillie, a accusé, à certains moments,
des rides, des cheveux blancs et des trous; on a souri, de-ci, de-là,
mais le décor de la falaise des Bonnes-Femmes et les deux derniers
actes, la _Chanson du Pauv’ Gas_, surtout, ont retrouvé leur succès
d’hier--ou d’avant-hier. C’est Mlle Polaire qui faisait la Glu. Je n’ai
pas vu Réjane dans ce rôle et je n’aime pas les comparaisons. Polaire
est pis que collante: elle est corrosive et visqueuse: c’est un lasso
vivant, des yeux d’empoigne et un corps de liane. Elle n’a pas un
instant l’air d’avoir été mariée: elle est canaille et quasi animale,
pieuvre et panthère. Elle joue de tout son être, de ses bras, de ses
dents, de ses cheveux: son jeu est électrique et elle meurt en faisant
le saut périlleux sur place: c’est très émouvant.
Mlle Lucie Brille est une très pathétique Marie des Anges, une mère
tout en cœur et en âme, une âme à laquelle, à la fin, il pousse des
ongles meurtriers et sauveurs; elle a soulevé les spectateurs en
_disant_ la _Chanson du cœur qui pleure le fils assassin_; Mlle Annette
Jary est une Naïc gentille, brave, et angélique, et Mlle Jeanne Ugalde
est un joli diable paresseux, coquet et _gnangnan_.
M. Monteux est un Marie-Pierre ensorcelé, affamé, geignant, fou et
repentant; M. Laroche, un docteur Césambre un peu conventionnel, mais
convaincu; M. Fabre, un roquentin convenable; M. Deschamps, un jeune
daim très nature; M. Chabert, un aubergiste empressé qui débouche le
cidre comme il lâcherait les grandes eaux à Versailles.
Enfin, Jean Coquelin, après la douloureuse et pieuse retraite que
l’on sait, s’est donné tout entier dans le personnage pittoresque,
providentiel, sonore, sourd, patoisant et grommelant de Gillioury.
C’est la cordialité, la rondeur, la Bretagne et la mé. Il a semblé nous
ramener plus que lui-même et on a applaudi en lui, en même temps que
son jeu sincère et vibrant, en même temps que son sûr et harmonieux
effort, une âme encore proche et toute haute et toute vivante.
[Vignette]
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Veille du Bonheur_, comédie en un
acte, en prose, de MM. François DE NION et G. BUYSIEULX; _le
Stradivarius_, pièce en un acte, en prose, de M. Max MAUREY.
Rien n’est plus mélancolique qu’un renoncement. Il y a des renoncements
héroïques, il en est de piteux. Le héros--si héros il y a--que nous
présentent MM. de Nion et de Buysieulx n’a rien d’héroïque.
Poète célèbre et retiré du monde, il va se rencontrer avec une de ses
correspondantes, l’Américaine Minna Lorgant. Ils ont eu ensemble un
long roman par lettres, ils s’aiment, se plairont et s’épouseront. La
fatalité conduit au vague Palace, où ces deux êtres prédestinés se
vont aborder, une ancienne maîtresse du poète, une marquise sur le
retour qui le confesse--il s’appelle Huguin-Senonges--qui le raille,
qui, par dépit et par tendresse rosse, fait peser sur les épaules du
Céladon grison des cinquante-six ans, sa lourdeur, sa lassitude. Et
quand l’exotique admiratrice est venue, le poète, tout attendri, tout
saisi, tout passionné, n’ose pas se nommer, se déclare à peine, se
donne pour un autre et, meurtri, vieilli encore, si possible, blessé à
mort, laisse aller le délice tout proche et retombe à sa nuit: il y a
eu erreur sur la personne sinon sur l’âme: il n’est plus que l’ombre
de son génie et de son ombre. Il a peur de tout--et de soi--et mourra
solitaire.
Cette grisaille délicate, touchante, un peu pénible et élégante,
est jouée parfaitement, par M. de Féraudy qui s’est fait la tête du
regretté Sully-Prudhomme (à moins que ce ne soit celle de M. Camille
Pelletan), qui est ému, pesant, délicieux d’espoir, de résignation
et d’accablement, qui a la timidité la plus jolie et les nuances les
plus attendries; par Mme Devoyod (la marquise), terriblement avertie,
ironique et câline, trop jeune pour son rôle, et exquise, et par Mme
Piérat, qui est une Américaine très flirt, académique et littéraire,
inconsciemment féroce. Elle a un chapeau vertigineux. N’oublions pas M.
Berteaux, qui est un maître d’hôtel beaucoup trop chic, mais délicieux,
déférent et narquois.
Voilà pour le sentiment. Passons au comique. On sait le goût qu’a
M. Max Maurey pour le fait divers et combien il sait tirer parti
de la moindre situation et de la plus anodine aventure. Il aime
d’amour l’escroquerie pittoresque, et, après _M. Lambert, marchand
de tableaux_, où il avait dramatisé en joie l’infortune classique de
l’aliéniste Legrand du Saulle, il nous relate l’histoire légendaire
de l’humble violon, plus ou moins laissé en gage pour quelques sols,
reluqué par un riche amateur, acheté d’avance pour un stradivarius,
arraché à grand’peine et à grands frais à son légitime propriétaire et
qui reste pour compte à l’avide marchand, dupé comme il est juste.
Mais M. Maurey est bien trop fin pour avoir mis en scène le petit
Italien que nous connaissons. Il a inventé des escrocs sympathiques,
un vieil artiste bohème et un encadreur qui sort d’un de ses cadres,
en haut apparat; il a fait endosser la cupidité naïve du mercanti à un
antiquaire en pied; enfin, il a fait acheter le violon, à bénéfice, par
un passant dont nous n’avons cure. On rit--et l’on rit de tout le monde
et de personne, on rit pour les observations qui sont justes, pour les
mots qui sont drôles, pour tout--et pour rien.
M. de Féraudy est un homme inspiré et crapuleux, d’un tact, d’un
sentiment, d’une sensibilité presque sincères, inventif par gêne et
sans horreur dans le rôle de M. Flure; M. Paul Numa est un comte Krabs
(l’encadreur) d’une allure et d’un cynisme exquis; M. Hamel est une
poire, éclatant de suffisance roublarde; M. Croué est un M. Flack
(l’antiquaire) mielleux, obséquieux, hautain, criard, soufflant et
désopilant.
Mais où diable M. Maurey a-t-il rencontré cette espèce de marchand?
L’antiquaire ne propose pas: il dispose. Il n’offre pas: il laisse
choisir. Sa force, c’est sa nonchalance philosophe et calculatrice.
L’antiquaire du _Stradivarius_ est une figure de pure comédie. Et cela
n’est certes pas une critique. Au contraire!
COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Les Tenailles_, pièce en trois actes, en
prose, de M. Paul HERVIEU. (_Reprise._)
Il y aura, dans quelques semaines, quatorze ans que nous applaudîmes,
pour la première fois, la pièce brève, âpre, mathématique et humaine
que la Comédie-Française vient de reprendre, parmi de neufs bravos et
une émotion rajeunie.
En septembre 1895, Paul Hervieu était, avant tout, un romancier.
Psychologue subtil, cruel et méticuleux, analyste précis et
pittoresque, il ne semblait pas fait pour le théâtre, malgré trois
batailles vaillantes et indécises. On sait le chemin difficile et
triomphal parcouru depuis, dans une ligne sévère, sans concessions,
conduisant, non sans rigueur et hauteur, le public où il veut.
Avec _les Tenailles_, le Théâtre Français nous offre la formule même de
l’auteur de la _Course du Flambeau_, le nid de ses idées et sentiments
dramatisés: c’est, dans l’histoire de Paul Hervieu, dans l’histoire du
théâtre contemporain, une date--et, heureusement, la pièce ne date pas.
Elle a peut-être plus frappé et plus étonné, même, qu’au premier jour.
Sa fatalité, sa dignité, sa simplicité, sa rapidité logique commandent
l’attention et l’admiration tout ensemble: on a tant à penser qu’on n’a
pas le temps d’applaudir.
Tout le monde connaît le thème de ce drame éternel. Irène Fergan est
l’épouse sans joie d’un gentleman sec et neutre, vertueux par orgueil,
fat pour soi-même, égoïste et insupportable, qui n’a que son droit à la
bouche, sans tendresse, sans cœur. Il est en fer, sinon en bois. Irène,
aimante et sensible, est plus malheureuse que les pierres. Désabusée,
désespérée, elle retrouve, par hasard, un ami d’enfance, le jeune
professeur Michel Davernier, apprend de lui qu’il l’a toujours aimée,
sent elle-même battre son pauvre cœur, s’avoue qu’elle l’aime. Et elle
l’aime si profondément, si purement, qu’elle se refuse à son mari qui
revient du cercle, aimable pour une fois, et qu’elle se verrouille,
laissant furieux Robert Fergan, qui jure: «Elle me le paiera!»
Et elle le paie. Elle s’est dérobée absolument à l’étreinte conjugale.
Le mari, pour la mater, va la mener en exil, à la campagne, au
diable. C’en est trop! Mais ce n’est pas assez! Michel, de plus en
plus amoureux, de plus en plus repoussé, va partir. Qu’il ne parte
pas! Irène divorcera et deviendra sa femme. Faux espoir! Le divorce
existe-t-il pour M. Fergan, homme bien pensant, homme du monde,
propriétaire? Non, non! Il est époux: il restera époux: tous les droits
sont pour lui. Il tient sa femme et ne la lâchera pas. Et l’infortunée,
défaillante, anéantie, criminelle sans être coupable, se donne à
l’infortuné Michel.
Dix ans ont passé, monotones; Irène n’existe plus que pour son jeune
fils, mièvre et délicat. Il n’y a plus de querelles dans le domaine
glacé et lointain. Mais Robert, soudain, veut mettre le jeune René en
pension. Alors, sourdement, fiévreusement, l’épouse blessée et brisée,
l’épouse muette retrouve sa voix et son cri: elle est mère. Et comme
Fergan s’obstine dans son immuable droit, elle finit par avouer, par
proclamer que l’enfant est le fils de Michel Davernier, mort phtisique,
qu’il a besoin de tous ses soins de femme et de mère, qu’il ne partira
pas. Et elle ne divorcera pas: elle a besoin d’un nom et d’honneur pour
René. Robert Fergan lui a refusé sa liberté à elle: il traînera le
boulet. Et tous deux, l’époux et la femme, grâce à la loi ironique et
féroce, demeurent face à face comme deux malheureux, comme deux damnés,
en présence de ce démon inconscient et caressant: l’enfant adultérin.
Cette conclusion douloureuse, nous venons de la voir dans
_Connais-toi_; mais la douleur à deux et à trois, et seul à seul,
n’est-ce pas toute la vie?
Cette œuvre d’angoisse, de style et d’âme, d’ironie exaspérée et de
pitié infinie et sobre n’a plus eu pour la servir la fièvre passionnée
et stricte de Le Bargy, le génie torturé, réveillé, aimant, griffant,
brave et sublime de Marthe Brandès.
Duflos est resté le mari tyrannique, omnipotent et effondré qu’il
avait créé en son entière perfection; Dessonnes est un professeur
trop mondain, un amant pas assez fatal, un phtisique un peu
soufflé: il aura plus d’assurance, et sa chaleur, son élégance, son
intelligence lui rendront l’élan, la grâce, la tristesse qu’il a eus
hier modérément; Siblot est excellent dans le rôle d’un beau-père
philosophe: c’est la nature même. Et Suzanne Devoyod a été charmante,
toute bonne, délicieuse de bonne humeur, de tact, d’émotion. Dans
le personnage d’Irène, Mme Lara m’a semblé trop constamment, trop
délibérément dolente et tragique. Ce n’est qu’un pleur, qu’un dégoût,
qu’un navrement: c’est l’amour dans les ruines et dans les larmes.
Au troisième acte, un peu trop poudrée, elle a trouvé une force et
une énergie qui ont d’autant plus porté qu’on ne s’y attendait pas.
C’est une interprétation nouvelle: on a toujours tort de faire des
comparaisons. En tout cas, elle a été belle, touchante et terrible.
Mais les _Tenailles_ ne doivent être jouées ou, plutôt, répétées en
public que quelques jours, ce mois-ci. C’est l’hiver prochain qu’elles
auront leur triomphe définitif et constant. Ce n’est pas une pièce
d’été.
[Bandeau]
THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA-COMIQUE.--_Solange_, opéra-comique en
trois actes, paroles de M. Adolphe ADERER, musique de M. Gaston
SALVAYRE.
Il n’est pas, au théâtre, d’époque plus pathétique, plus héroïque et
plus plaisante que la Révolution française. Elle offre des groupements
pittoresques et farouches, des chants et des tonnerres héroïques, les
épisodes les plus touchants. Sachons gré à M. Aderer, à M. Salvayre, à
M. Albert Carré, à M. Lucien Jusseaume, de nous avoir donné tous ces
agréments en vers faciles, en musique simple, alerte, caressante et
ferme, en belle et large mise en scène, en décors sincères, chatoyants
et nuancés.
Solange est la fille du marquis Benoît de Beaucigny. Elle arrive au
château de son père, après la fuite de ce dernier qui s’est décidé à
émigrer, avant d’avoir rencontré le fidèle valet Germain qui devait
la ramener. Elle tombe dans un désordre de piques, de carmagnoles,
de mousquets, de sabres, de hurlements et de désordre: les patriotes
sans-culottes--nous sommes en 1794--pillent les salons et les communs.
Puisque le marquis est parti, sa fille paiera pour lui. Non! Voici une
troupe républicaine qui va à la frontière toute proche. Le lieutenant
réclame la ci-devante. Ça, c’est farce! Le maire, tonnelier de son
métier, les marie. La horde s’en va. Les jeunes époux restent seuls
dans la nuit. Le lieutenant Frédéric Bernier taquine un peu la nouvelle
citoyenne Bernier qui s’effare. Mais il a promis de la sauver: il brûle
l’acte de mariage: son sang rouge n’a pas besoin de sang bleu; il va
le verser pour la Patrie. Solange s’émeut, s’attendrit. Le fidèle
Germain revient, admire, et les trois personnages se séparent, non sans
mélancolie, sans fierté et sans émotion.
Six ans ont passé. L’émigration a connu et connaît encore des jours
amers. Solange est employée chez sa tante, la chanoinesse, qui s’est
établie marchande de frivolités (ou modiste) à Worms. C’est une jolie
boutique peinte en vert, où l’on fait des chapeaux, où l’on conspire,
où le marquis apprend la grammaire française à de jeunes et gauches
Allemands, où le cousin de Solange et son prétendu, le comte de
Saint-Landry, enseigne aux grosses Allemandes les secrets de la pavane
et du menuet. Allemands, Allemandes, émigrés et émigrées s’en vont: il
s’agit de s’habiller pour le bal qu’on donne en l’honneur d’un général
français, de passage. Le voilà, ce général! Solange, demeurée seule, le
reconnaît: c’est Bernier, c’est son mari! Il ne la reconnaît pas, puis
joue et lui demande si elle a des enfants! Et lui? Ah! lui! il a eu
bien le temps! La mitraille! les bivacs! les blessures! les galons, les
étoiles à conquérir! On s’attendrit, on va se reprendre! Mais voilà le
farouche et intransigeant marquis, voici le fidèle Germain qui raconte
le mariage, la grâce accordée par le Premier Consul au beau-père du
général Bernier! Fureur de l’émigré! Et les gens reviennent avec des
fleurs. Au bal, au bal!...
Est-il utile de conter le dernier acte? Beaucigny, rentré à Paris,
prend de grands airs avec Bernier. S’il y a eu mariage, il faut le
divorce. Beaucigny conspire: Bonaparte va disparaître. Coup de foudre:
c’est la machine infernale de Saint-Réjant, rue Saint-Nicaise. Mais
le Premier Consul est sauvé. Après une longue et tendre explication
avec Solange, le général Bernier pardonne et aime. Le marquis, arrêté,
est relâché, juste après le temps d’avoir salué, à la Conciergerie,
le cachot de Marie-Antoinette. Émotion aristocratique et plébéienne,
consentement paternel, douceur exquise, patience et passions
récompensées. Solange et Frédéric, dûment et religieusement mariés--ne
sommes-nous pas à la veille du Concordat?--feront de petits sangs-mêlés
(rouge et bleu) qui seront dignitaires sous le Roi-citoyen.
C’était un thème familier et cher à notre excellent confrère Adolphe
Aderer; c’était, en quelque sorte, son «1807», un peu étoffé, en
vers aisés, en prose chantée. Notre vénérable et sympathique ami
Gaston Salvayre a brodé sur le livret une partition ample et souple,
d’une jeunesse, d’une science, d’une bravoure aussi sûres que sans
prétentions. C’est clair, bien sonnant et sans mystère. Une aventure
dansante et claironnante, où tintent des grelots, des clochettes et
des marottes, où des tambours et des clairons résonnent en sourdine,
où un écho de harpes et de tocsin lutte de discrétion, de charme
et d’intensité, des airs et des ensembles, des récitatifs, des
couplets satiriques, comiques et émus, une gentillesse éternelle
qui court, qui revient, une sûreté volontairement grise de rythme,
d’agrément, d’émotion contenue, une bonne humeur, au fond, qui
reste en mesure, voilà les éléments d’un bel et joli opéra-comique
d’antan, d’un opéra-comique à la française et qui nous rajeunit de
quelque soixante-dix ans. On jurerait voir au balcon M. Grisar qui
approuve, ainsi que la bonne Loïsa Puget, MM. Auber et Adolphe Adam
qui applaudissent cependant qu’à l’orchestre ce M. Berlioz se réserve
méchamment.
C’est une soirée délicieuse, avec des grâces un peu pâles, un peu
archaïques, qui eurent des lendemains. L’envahissement du château est
un tableau grouillant et gras où se distinguent M. Delvoye, un maire
sans-culottes très en écharpe, en voix et en cris, une infinité de
tricoteuses de campagne et d’énergumènes, et M. Gourdon, un cuisinier
épeuré jusqu’à l’épopée et inoubliable.
Le magasin de modes, au deuxième acte, est un enchantement. Il sort
avec ses demoiselles et ses clientes, d’un chapitre de M. Ernest
Daudet, d’une estampe de Marillier ou de Chodowiecki. Le divertissement
et les danses nous offrent les poses les plus gracieuses, comme malgré
elles, les robes les plus seyantes et les plus jolies écharpes. Et
lorsque Mlle Vallandri (Solange) chante, accompagnée par ses compagnes,
le «Combien j’ai douce souvenance», de Chateaubriand, tous les yeux
se mouillent de larmes. Il y a là un effet simple de nostalgie et
d’émotion, un patriotisme sans phrases, un rien de regret infini qui
sort d’échos de vieilles rondes de France qui sont du plus grand art.
M. Francell manque un peu d’autorité dans un rôle de général: il a la
jeunesse la plus souriante, la plus harmonieuse; M. Allard (le marquis)
a une voix généreuse dont il fait ce qu’il veut; M. Cazeneuve (Germain)
est un comédien très habile et qui chante juste; M. de Poumayrac
prête ses grâces de ténor à un Saint-Landry frivole et pleutre et Mme
Judith Lassalle est une chanoinesse de manières nobles, d’afféterie
et de fureur agréables, souple de voix et de comique. Elle a été très
applaudie.
J’ai dit que Mlle Vallandri avait eu un grand succès d’émotion. Elle
fut aussi très dédaigneuse, très attendrie, très discrète et eut un
triomphe en nuances--comme l’œuvre entière, au reste. Il ne faut
crier ni à la révolution ni à la réaction. Il s’agit d’applaudir un
opéra-comique de la bonne époque, de tout plaisir et de tout repos,
bien chanté, bien habillé, bien campé et qui fait le plus joli honneur
à Gaston Salvayre, vétéran chevronné de l’école française.
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE DU CHATELET (saison russe).--_Le Pavillon d’Armide_,
ballet en un acte et trois tableaux, de M. Alexandre BENERS,
musique de M. N. TCHÉRÉPNINE; _le Prince Igor_, opéra, de
BORODINE; _le Festin_, danses, musique de RIMSKY-KORSAKOW,
GLINKA, TCHAIKOVSKY, et GLAZOUNOW.
M. Pierre d’Alheim a publié, il y a un peu plus de douze ans, un
livre intitulé: _Sur les Pointes_, qui était l’histoire de toutes les
Russies et de la cour de Russie, vivante, illuminée par les éclairs,
les zig-zags, le foudroyant et changeant enchantement des pas et des
jetés-battus, des danses et des danseuses et qui était l’épopée intime,
galante, souriante et sanglante de ce qu’on appelle le corps de ballet.
Eh bien, les ivresses chorégraphiques qui ne peuvent s’expliquer que
par l’immensité morose de ce pays infini de glace et de feu pâle, les
joies à la fois âpres, cassantes et caressantes, le délice naïf et
doux, sauvage et presque animal, emporté et alangui, s’enfonçant dans
la terre pour avoir des racines et se jetant au ciel pour retrouver
ses ailes, le délice piétinant, lancé, envolé, tournoyant et planant,
la volupté pâmée, frémissante et sifflante, lassée et insatiable, la
fièvre de mouvement et la volonté d’immobilité plastique, la rage
tourbillonnante et ahurissante, la frénésie des talons à éperons et
la soif d’étoiles, nous avons eu tout cela, en plein Paris, à trois
pas du Palais de Justice, dans un moutonnement, un _crescendo_, une
poussée, un hourvari de musique bêlante, ululante, berçante, crissante,
criante, douloureuse et enveloppante, de musique âpre et rauque,
gémissante et violente, dans un hourvari de tous les sentiments, de
tous les appétits, de toutes les couleurs, de tous les bruits où le cor
et la flûte, le tambour et la harpe donnaient l’assaut à notre goût
et à notre cœur et où nous finîmes par être abîmés de plaisirs et de
séduction, d’admiration quasi animale et de trouble exquisité: ce fut,
ce sera un éblouissement pailleté et perpétré, une acrobatie multiple
et artiste, un rien inoubliable.
On ne me demandera pas, après cette _ouverture_, de détailler les
livrets.
_Le Pavillon d’Armide_ est, proprement, un cauchemar, ou plutôt une
boîte à cauchemars où l’horloge lâche le temps et sa faux, le sujet de
bronze, les heures en tutu, que sais-je? Un voyageur devient Renaud
qui danse éperdument avec Armide--et ce sont des écharpes, des rois
de légende, des diablotins, des Polonais, des nègres, des Maures, des
guerriers et des esclaves, des odalisques et des eunuques, tout cela
dans les plus fines sourdines et les plus sinistres tracas, parmi le
plus grand luxe de lumières violettes, jaunes et pourpres, qui font des
ventres de salamandres et des halos de spectres.
M. Mordkine a déployé dans ce spectacle une émotion et des jambes
appréciables; Mlle Karalli, impérialement belle, a les attitudes, les
dédains, les grâces les plus sveltes et les plus rapides; M. Nijinsi
a été mieux qu’un prodige et un bolide: un saisissement. Il est ailé
et rebondissant; c’est, en dépit d’un visage aigu, Adonis lui-même, en
muscles et en chair qui joue à redevenir dieu et qui hésite avant de
retourner à la terre: il se joue de toutes les lois de l’équilibre et
n’est qu’harmonie, force, grâce et merveille.
Il a retrouvé son triomphe dans une suite de danses, _le Festin_,
qui est comme un pot-pourri des plus célèbres compositions russes et
autres. Ce ne furent que saluts, entrées, czardas et mazurkas, pas
hongrois, amples habillés, peuplés, classiques et diaboliques, semés
de poignards et d’empoignades, de délicatesses et de brutalités, de
sourires et de menaces, pleins de sang, de fièvre, d’étreinte et
d’envol. Dans un _trépak_ de Tchaïkowsky, M. Rosay fut stupéfiant de
force à la fois ramassée et légère, de férocité harmonique, d’épilepsie
jolie et divine. Mais les centaines de danseurs et de danseuses
auraient droit aux plus vifs éloges--et la place manque.
Dans _le Prince Igor_, on entend Mme Petrenko chanter la cantilène
la plus sauvage et la plus prenante, la plus nostalgique, la plus
sensuelle, où il y a de la chatte, de la tigresse, de l’ange exilé et
de l’étoile tombée des cieux: c’est rauque et quasi religieux, asiate
et préhellénique. MM. Charonow (qui a la tête de M. Tristan Bernard),
Smirnow et Zaporojetz ont les voix les plus chaudes et les plus
sympathiques. Et dans les ballets sans fin que le Khan vainqueur offre
à Igor, prisonnier, pour le consoler de sa captivité, il y a une danse
des archers d’une science, d’une spontanéité, d’une habileté virile et
professionnelle insensée.
Mais pourquoi louer? Je le répète: c’est un enchantement. Tous les
costumes, toutes les coutumes de toutes les Russies et de toutes les
légendes, les rythmes les plus lointains et les plus nouveaux, les
combinaisons les plus inattendues, les danseuses et les danseurs les
plus éminents et les plus énamourés de leur art, se surpassant pour
nous, entrant, sortant les uns des autres, s’enlevant, retombant, en
mousse d’idéal, en lumière de soleil, impondérables et athlétiques,
une musique d’ivresse et de délice, voilà le premier spectacle que
nous offre M. Gabriel Astruc. J’allais oublier, dans ce spectacle,
l’assistance si dense, qu’il y avait quatre notoriétés pour se disputer
un fauteuil, l’encorbeillement du balcon où il y avait tous les yeux,
toutes les gorges, tous les cheveux, toutes les épaules, toutes les
pierreries de Paris et d’ailleurs, les loges où il y avait toutes
les Altesses, toutes les Excellences et jusques à l’ambassadeur de
Russie, toute la salle, enfin, si rutilante et débordante de gloire, de
richesse et de splendeurs que, par comparaison, le camp du drap d’or
ne semblait plus qu’une sorte de kermesse de banlieue ou de foire, à
Nijni-Novgorod.
[Vignette]
THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.--_Bacchus_, opéra en quatre actes
et sept tableaux, poème de Catulle MENDÈS, musique de M. Jules
MASSENET.
Bacchus est un dieu qui déborde l’Olympe; sa légende dépasse et culbute
toutes les légendes; son cortège bruyant, harmonieux, glorieux et
insane est infini parmi les siècles et l’éternité. Le héros lui-même,
si on le débarrasse de toutes les gloses de ses poètes, des mille
pédanteries de Nonnos le Panopolitain et autres, du poids de ses
mystères et des cérémonies plus lourdes que profondes de ses fidèles,
femelles et mâles, est un mythe plus ou moins solaire, une entité
asiate et grecque, un symbole tout grossier et tout pur, où il y a
la guerre et la paix, le trouble et l’harmonie, le rêve hésitant et
titubant, qui est le prolongement et l’ombre éclatante de la vie, et la
vie surtout, la vie totale, la vie pensante, clamante et vivante, la
vie sonore et guerrière, la vie-lumière, la vie-amour, la vie-délices,
la vie qui prend à la terre-déesse et aux fruits divins de la terre le
secret de la force-joie et de la toujours adolescente immortalité.
C’est un Prométhée d’allégresse et de sérénité passionnée qui fait
jaillir du sol le feu du ciel, qui apprend à Jupiter, son père, et aux
dieux ses proches, des voluptés nouvelles après en avoir fait hommage
aux hommes: c’est le consolateur et l’initiateur, c’est le véritable
créateur de l’existence humaine.
Catulle Mendès n’a pas eu la prétention de jeter sur les planches la
carrière multiple, contradictoire et millénaire du dieu, ses fastes et
ses frasques, sa gloire vermeille et brouillée; tous les théâtres du
monde n’y auraient point suffi. _Bacchus_ n’est que la seconde partie
de cette _Ariane_ que l’on acclame depuis près de trois ans; de cette
_Ariane_ héroïque et mélancolique, harmonieuse et désolée qui était une
enfant préférée de sa verte et active vieillesse et à qui la musique
inspirée de Massenet avait tressé, à travers les siècles et les plus
rares poèmes, la plus suave couronne de lumière et d’ambre chantantes;
de cette _Ariane_ de tendresse géniale et de sublimité dévouée que nous
avons laissée, abandonnée et expirante sur les bords de l’île de Naxos.
Disons tout de suite que l’œuvre nouvelle joint, en perfection, l’œuvre
d’hier et que, plus riche en efforts et en effets, plus difficile
parfois, bigarrée d’accords, de sentiments, de réalisations mélodiques
et symphoniques inespérées, âpre et chaude, câline et féroce, exotique
et classique, débordante de fougue, d’ampleur et de majesté, elle
apporte à sa jeune aînée, dans ce diptyque de nuances et de relief,
tout le mystère de l’Orient, toute énergie et toute fatalité.
Le premier tableau représente les Enfers. Dans ce paysage désolé
les ombres grouillent, inquiètes et grises. Seule lumineuse dans
le pâle rayonnement de son atroce grandeur, toute blanche dans la
nuit, Perséphone songe à la terre qu’elle ne connaît plus depuis si
longtemps, s’attendrit au souvenir des fraîches roses que lui apporta,
naguère, Ariane «l’épouse au grand cœur». Elle s’inquiète de son destin
et la parque Clotho interroge le fuseau des jours et peut rassurer un
peu la souveraine infernale. Soudain un cri: le fil s’est cassé et
c’est la terreur qui souffle, inimaginable, dans l’antre des terreurs.
Lamentations. Mais une splendeur jaillit dans la ténèbre: c’est le
dieu Antéros, un surdieu qui, ému de la sensibilité de Perséphone, lui
révèle le destin d’Ariane, unie à Bacchus, et qui, les Enfers ouverts
pour un instant, fait apparaître le bateau sur lequel Bacchus, ayant
pris la figure et l’apparence du fuyard Thésée, a embarqué la délaissée.
Ce n’est plus le char traîné par des lions de la légende et Bacchus ne
ravit plus Ariane vers les cieux: il l’entraîne aux Indes.
C’est déjà l’Inde bouddhique qui pousse l’austérité et l’abnégation
jusqu’au jeûne et à la macération. Les moines sont atterrés de la
venue de cette troupe, de cette horde porteuse de joie et d’ivresse
et la reine Amahelli s’exaspère: on voit passer sur une sorte de pont
la tumultueuse avant-garde du délicieux conquérant; on déchaînera
contre cette invasion de lumière et de pensée joyeuse la sombre masse
des brutes, des singes innombrables des forêts. Mais les voilà, les
messagers, les apôtres d’ivresse: dans un cortège fervent, Bacchus est
traîné sur un trône, Ariane couchée à ses pieds; il se dresse, vêtu
de lin, cuirassé de peau de tigre, drapé de pourpre étoilée d’or; il
se glorifie d’avoir donné au monde la vie, la joie, l’amour; clame à
pleine voix sa gloire:
_J’ai massacré la nuit...
Et j’ai tué la mort!..._
et c’est le triomphe enamouré, heureux et dansant.
Mais voici des stridences gutturales, des bruits de rocs brandis et
assénés, l’écho d’une lutte inégale et inhumaine, le répons de petits
cris sourds à la phrase de guerre: «J’ai massacré la nuit» qui clame de
moins en moins haut, qui devient désespérée et qui meurt cependant que
la nuit bestiale prend possession du champ de bataille, dans le plus
lourd et le plus sanglant silence.
Cette victoire n’en est pas une. Visitant avec ses derviches et ses
soldats, les ruines héroïques, la reine Amahelli est touchée de la
grâce: l’irrésistible Bacchus, sortant à peine de son agonie, l’a
subjuguée. La vue d’Ariane évanouie la frappa de jalousie: qu’elle
meure! puisqu’elle est très belle et qu’elle est l’épouse. Mais sur
la terrasse de son palais, Amahelli est plus encore l’esclave du dieu
prisonnier, triomphant dans les fers et qui l’oblige, quoi qu’elle en
ait, à servir Ariane.
Bacchus est le maître: il instaure son culte: ce ne sont que danses,
initiations, tumultes et joie, parmi des pampres et des ruissellements
orgiaques.
Pourtant, il s’en va porter chez des Barbares son secret de lumière
et sa claire victoire: Amahelli et Ariane songent ensemble au héros,
comme deux épouses fraternellement enamourées, mais la jalousie la plus
atroce reprend la reine: Bacchus va revenir et c’est Ariane qui est
la préférée. Elle a une invention effroyable: Bacchus doit mourir si
quelqu’un ne prend pas sa place sur le bûcher qu’on lui prépare. Ariane
n’hésite pas: elle se sacrifie une fois de plus et, après les plaintes
les plus douces et les plus suaves adieux à la vie, elle se laisse
envelopper du voile noir et va à la mort. Et Bacchus, qui revient, ne
trouve qu’Amahelli, Amahelli caressante et perverse, qui s’offre. Mais
à toutes ses supplications, le dieu, terrible, ne répond que par ces
mots: «Femme, qu’as-tu fait d’Ariane?» Et quand il rejoint, trop tard,
Ariane, qui s’est poignardée sur le bûcher, il ne peut qu’appeler la
colère de son père Jupiter, que voir le gigantesque coup de tonnerre,
la foudre qui abat Amahelli, qui enlève le bûcher,--et l’apothéose où
Ariane trouve enfin son juste séjour, l’Olympe.
Je n’ai pas tâché à rendre la variété, la force, la grâce, le
pathétique de cette musique de sentiments, de cœur et d’âme où
la prière, l’épopée, la passion, la tendresse et le désespoir se
succèdent, se mêlent, s’étreignent, où les sonorités épuisent leur
paroxysme, où les pleurs et la tristesse, de sourdine en sanglots,
font du thème le plus savant, le plus naïf, le plus touchant murmure.
Avec une conscience inspirée, M. Massenet a reconstitué ou inventé des
rythmes sauvages, pis que tziganes--et les plus célestes mélodies.
Et, dans cette œuvre qui a une auguste mélancolie en raison de la
perpétuelle image de la mort et du souvenir trop présent, hélas! d’une
trop proche catastrophe, la vie finit par triompher, en harmonie et en
beauté.
L’interprétation est merveilleuse. Muratore est Bacchus lui-même,
jeune, éclatant, triomphant, nimbé d’amour et de joie féconde: sa voix,
son geste, sa foi, défient toute perfection. Mlle Lucienne Bréval
est une Ariane de délice et de fatalité: elle a les accents les plus
puissants et les plus tendres, un don de son âme constant et chantant,
une grâce à la fois sculpturale et olympienne, une humanité émouvante
et édifiante: c’est du plus grand art.
Mlle Lucy Arbell est une Amahelli forcenément passionnée et tragique,
de voix ample et savante, de mouvement juste, de conviction éloquente
et prenante: elle a sauvé un rôle écrasant. Mme Laute-Brun est une
confidente très dévouée et très en voix. M. Gresse est un révérend très
imposant, et d’un timbre qui remuerait les pires cavernes.
Dans les rôles parlés du premier tableau, Mme Renée Parny a incarné, si
j’ose dire, une superbe Perséphone, tragique d’attitude, bien disante,
émue, majestueuse et toute-puissante malgré soi, Mme Lucie Brille a été
la plus vibrante, la plus virile, la plus séduisante Clotho et M. de
Max est un Antéros plus dieu encore que le surdieu.
Mais, dans ces décors de pittoresque, de rêve et d’infini, parmi
des costumes magnifiquement anachroniques (mais Titien donna-t-il à
Bacchus et aux siens leurs vêtements véritables?), dans un grouillement
inimaginable de guerriers, de bacchantes, d’indiens, de satyres et
de faunes, le ballet a été aux nues avec cette incomparable Zambelli
aérienne, charmeresse, qui, dans sa grâce, dans sa noblesse, dans son
tourbillon divin, est un souffle de délice et qui laisse, dans la
salle, chacun des spectateurs haletant et enthousiaste, le cœur purifié
et l’âme emplie d’ailes!
[Vignette]
[Bandeau]
THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.--_Le Vieil Aigle_, opéra en un acte,
paroles et musique de M. Raoul GUNSBOURG.
Dans l’enchantement et l’éblouissement du gala de la Presse où,
entre autres merveilles, nous eûmes l’unique et vrai duo de _Roméo
et Juliette_ avec Smirnow et Lipkowska, _le Vieil Aigle_ de Raoul
Gunsbourg prit dans ses serres puissantes le cœur et l’âme de Paris.
On avait déjà applaudi à Monte-Carlo cet opéra rapide, chaleureux et
nerveux. On le connaît. C’est une œuvre brève, intense, brutale et
passionnée. Poète et musicien tout ensemble, l’auteur s’est interdit
tout développement, toute digression. Il frappe. Il happe l’émotion et
le pathétique. Il a enveloppé étroitement la situation la plus étrange
et la plus féroce, les sentiments excessifs, le pathétique le plus
humain et le plus inhumain. C’est une gageure et un tour de force de
simplicité, c’est la crise, une crise de grandeur et de douleur, de
sublime souffrant et saignant.
Tout lutte, le sentiment et l’appétit, la tendresse et la fringale
charnelle, et la musique de Gunsbourg naît avec son poème même, sans
recherche, mais non sans trouvaille (ou retrouvaille), spontanée, au
petit bonheur, dans un grand souffle de fatalité, riche de couleurs et
de nuances, révélatrice, énergique, psalmodique et tendre, désespérée
et frénétique, rauque et fervente, toute sensualité et toute douceur.
La rivalité amoureuse et fougueuse du vieux Khan Asvad el Moslaïm et
de son propre fils Tolaïk autour de la jolie esclave Zina, la misère
physique et morale du vieux chef gigantesque qui a juré de donner à son
fils tout ce qu’il demanderait, sa magnanime et effroyable résignation,
le pacte de mort conclu entre les deux hommes pour la dolente et
charmante proie, les câlines effusions de Zina et son ensommeillement
enchanté vers la mort, la tristesse surhumaine du Titan esseulé, c’est
un seul thème mélodique où il y a le déchaînement de la sensibilité
humaine exaspérée, les paroxysmes de la passion, de l’harmonie et
du lyrisme mélancolique. Dans les phrases chantées et les phrases
tues, les états d’âme éclatent, les artères battent, la furie sourd:
c’est la chair qui crie, c’est l’instinct contre le bonheur et la
bonté--et c’est simple, invinciblement. Chaliapine a été un formidable
et douloureux Asvad: sa voix d’une profondeur et d’une autorité
changeante et incalculable; sa mimique éloquente, son geste inspiré,
la sincérité de son expression, tout a été aux nues: il a interprété
_le Cantique des Cantiques_, _l’Ecclésiaste_ et _le Miserere_ ensemble:
c’est prodigieux. Rousselière, dans le rôle ingrat du fils Tolaïk,
a eu les accents les plus forcenés et les plus harmonieux, l’ardeur
la plus sauvage, le désir le plus vrai et le plus inhumain. Quant à
Mme Marguerite Carré, pâmée, aimante, s’abandonnant, caressante et
lentement, suavement mourante, elle a été le charme, la grâce, la
mélodie triomphante.
Il n’était que temps, après les bravos et les acclamations, de
laisser la place à l’admirable Bréval, à l’ensorcelante Cavalieri, à
l’impérieux Muratore: ç’allait ressembler à une prise de possession à
l’Académie nationale de Musique...
Et Léon Jehin a conduit _le Vieil Aigle_ à la victoire,--de tout son
cœur.
[Vignette]
THÉATRE DU CHATELET (saison russe).--_Ivan le Terrible_ (_la
Pskovitaine_), opéra en trois actes et cinq tableaux, de M. N.
RIMSKY-KORSAKOW.
Que ce soit du ballet ou de l’opéra, la musique russe est tout
mouvement et tout frisson: lente ou saccadée, populaire ou religieuse,
elle reste rire ou sanglot: dramatique, enfin. Le rêve même, l’extase
et la prière sont réalistes: partant, du sentiment profond, physique
dans le mysticisme et la métaphysique, de la vie sonore, forcenée,
alanguie et brutale, un instinct qui s’attache à la terre et traduit
les cieux, avec des ailes, du bronze, du fer, de la misère, de l’amour
et la grande ombre aveugle et sourde de la fatalité.
Ivan le Terrible était plus désigné que personne pour faire triompher,
en France, un peu d’avance, l’art lyrique de sa patrie. Heureusement
le poème de Meï (auquel le comte Stanislas Rzewuski vient de rendre un
juste hommage) et l’opéra de Rimsky-Korsakow ne nous rendent pas tout
son personnage, à la fois Attila, Louis XI, Néron, Napoléon, Cipriano
Castro et Barbe-Bleue. Il ne s’agit que d’une anecdote passionnée et
héroïque qui relève du _Prophète_, de _la Muette de Portici_, de _la
Juive_ et de _Roméo et Juliette_.
Cela se passe deux ans avant _les Huguenots_, en 1570, à Pskow. En
attendant Ivan le Terrible, qui rôde par là en soumettant les villes
libres et en passant tout au fil de l’épée, la jeune princesse Olga
Tokmakow, fille du maître de la cité, joue avec les compagnes de son
adolescence, reçoit son amoureux, Toutcha, et échange avec lui les plus
harmonieuses et dolentes caresses. Hélas! on la doit faire épouser
par le sinistre boyard Matouta. Les deux amoureux s’attristent et
s’enfuient: voici le père et le fiancé. Et le père apprend au fiancé
qu’Olga n’est pas sa fille: elle est née de sa défunte belle-sœur, Véra
Chéloga et d’un seigneur non dénommé. Mais qu’importent les secrets de
famille? Le tocsin gronde et gémit, la peur, la colère, la dignité, le
besoin d’indépendance agitent le peuple sur la place publique: en vain
Tokmakow veut donner la ville au tsar Ivan qui vient comme la foudre.
On résistera. Toutcha, ulcéré, prendra le commandement de ceux-là qui
ne veulent pas être esclaves. Sa jeune voix s’élève pure et haute, et
la grande voix de la Liberté, de la Liberté héroïque et acharnée chante
dans les centaines de gorges, dans les âmes et dans les gestes de ses
troupes improvisées, résolues et gravement enthousiastes. Cependant
l’autocrate arrive. Tout le peuple l’attend à l’entrée de la ville. On
prépare le pain et le sel et Olga, fort marrie de n’avoir plus de père,
espère furieusement le conquérant. Les images sacrées passent, dans un
brouhaha de respect, l’angoisse augmente: des soldats brandissent des
fouets, la terreur gagne et le cortège d’invasion commence, se déroule,
interminable, pittoresque et farouche: hommes de pied, pertuisaniers,
lansquenets et anspessades, seigneurs et bourreaux, jusques à Ivan,
casqué, cuirassé, en ors, en acier et en pourpre, brandissant son
cimeterre sur son cheval blanc d’écume, entre deux autres cimeterres et
deux autres chevaux blancs d’écume (à la vérité, les cimeterres et les
chevaux sont très sages).
Le Terrible est descendu de son cheval et est l’hôte de Tokmakow. Il se
défie de tous et de tout et joue plus des yeux que des dents, mais la
vue d’Olga le trouble et le ravit: il apprend quelle fut sa mère: il se
signe: Olga est sa fille, sa fille à lui, et une douceur inespérée lui
inonde le cœur et l’âme et fait presque couler un premier pleur parmi
les ondes de sa barbe bifide.
Des accords sauvages et touchants nous apprennent qu’Ivan, pour honorer
son hôte, va tuer des bêtes dans ses forêts et que de jeunes vierges
s’émeuvent et prient. Puis le tsar nous est rendu, sous sa tente,
méditant, creusant l’Apocalypse, devinant l’Histoire, formidable et
mystique. Mais des histoires de famille l’arrachent à l’Histoire. Olga
a été enlevée par le traître Matouta. Ivan se fait amener le piteux
ravisseur, le terrorise, le rejette au néant et, sa fille recouvrée,
s’abandonne à toutes les malices, à toutes les tendresses, à toutes
les délices de la paternité. Horreur! horreur! le duo câlin est
interrompu. On entend une marche guerrière et rebelle: le Terrible fait
donner la garde! Et Olga qui a reconnu la voix de son aimé Toutcha,
Olga qui perçoit l’arquebusade et l’adieu déchirant du pauvre chef de
la Liberté va le rejoindre dans la mort: Ivan ne peut plus embrasser
que le frêle cadavre de sa fille, s’abîmer de détresse dans sa
victoire et bêler, tyran triomphant, parmi les larmes des Pskovitaines
asservies, sur l’âme blanche de la colombe envolée et sanglante!
Enjoué, tremblant et féroce, très riche en nuances et en relief,
débordant de morceaux de bravoure, d’hymnes, de sonneries et de
tonnerres, de symphonies et de cantilènes, l’opéra de Rimsky-Korsakow
a des saveurs de terroir et une ampleur savante, une gradation, un
effort sans peine du plus sûr effet. Et sa suprême gloire, hier, était
de rendre à l’élite de Paris l’immense et unique Chaliapine, nature et
caractère, à la fois tragédien, comédien et chanteur, basse sublime,
mime prodigieux, Tamagno, Novelli et Séverin, qui a du _creux_, du cœur
et de l’âme.
Il a eu toute majesté, toute inquiétude, toute fureur et tout
accablement: ses traits circonflexes, sa bouche en arc, ses cheveux
longs et rares, ses yeux aigus, sa voix, tout est barbare, auguste, pis
qu’impérial et fatal: c’est forcené et harmonieux.
Mais, à côté de ce triomphateur attendu, il faut citer la pure voix,
le jeu charmant et émouvant, les attitudes simples et parfaites de
Mme Lipkowska (Olga), qui est un délice tragique; la chaleur tendre
et courageuse du ténor Damaew (Toutcha); la grandeur simple de Mme
Petrenko, et MM. Kastorsky, Charonow, Danydow qui sont parfaits. Il
ne faut surtout pas oublier les chœurs variés, emportés, vibrants,
vivants qui sont d’ensemble et infinis et qui, après un jeu inouï,
dans l’ivresse des applaudissements, s’en vont, filles et garçons,
chercher des messieurs en habit noir qu’ils amènent de force, se faire
acclamer et qui sont M. Tchérépnine, le chef d’orchestre; M. Ulrich
Ananek, le chef des chœurs; M. Sanine, le régisseur. Vous verrez qu’ils
traîneront devant la salle en délire leurs directeurs Serge de Daghilew
et Gabriel Astruc, qu’ils les martyriseront et que, avec la complicité
du sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, ils les mettront en croix.
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THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.--_La Clairière_, pièce en quatre actes,
de MM. Maurice DONNAY et Lucien DESCAVES. (_Reprise._)
Nous avions, depuis bientôt neuf années, gardé de _la Clairière_ le
souvenir le plus fort, le plus charmé et le plus ému: c’était un drame
neuf, courageux et pittoresque qui restait gravé dans notre mémoire
avec les visages, les attitudes, l’âme visible et en relief d’André
Antoine, de Suzanne Després, d’Eugénie Nau--et tant d’autres!
M. Firmin Gémier, qui y avait trouvé un de ses meilleurs rôles, a eu
l’élégante pensée de reprendre la pièce. Et les auteurs, pour n’être
pas de reste, ont eu la conscience et la coquetterie de la rafraîchir,
de l’élaguer. Ils ont coupé un acte qu’ils jugeaient inutile, à
l’ancienneté, et l’ont distribué à même les autres. Ils ont rajeuni
les _airs_ qui égayaient et occupaient la scène, ont ajouté des
plaisanteries d’actualité; il faut louer le zèle désintéressé de ces
deux maîtres scrupuleux jusqu’à l’abnégation. Ce n’est, au reste, pas
aux lecteurs du _Journal_ qu’il est besoin de vanter Lucien Descaves,
sa générosité infatigable, documentée et ingénieuse, et Maurice Donnay,
qui pousse l’esprit au cœur, à l’âme--et plus loin.
On connaît leur première œuvre dramatique, en collaboration, _la
Clairière_. Il s’agit de braves gens qui, dégoûtés de la société, se
sont retirés du monde. Un vague et ironique bienfaiteur, le sieur
Mouvet, a légué au camarade Rouffieu une terre, une ferme, des biens,
en espérant bien que ce Rouffieu s’y casserait les bras et les jambes,
y compris ses convictions.
Rouffieu, communiste sublime et fervent, a des compagnons et des
compagnes, des ménages plus ou moins réguliers, des gens de tous les
métiers qui travaillent les uns pour les autres: c’est la plus active,
la plus noble, la plus simple fraternité. On se permet même le luxe
de recueillir un vieux mendiant infirme, le père Nu-Tête, de s’offrir
ou d’offrir aux enfants des ménages divers une institutrice, Mlle
Souricet. L’artiste ébéniste Collonges dessine à tous des armoires
en nouveau style et, bientôt, la colonie, la libre colonie, aura son
médecin, le savant docteur Alleyras, le piano de la doctoresse Alleyras
qui accompagnera les chansons allègres du peintre en bâtiment Poulot,
dit Caporal, et de la blonde et vibrante Mme Rouffieu.
Mais, naturellement, tout se gâte. Ces hommes et ces femmes ne sont
pas venus au désert libres de toute entrave, libérés de tout préjugé
civique et humain. Mlle Souricet est venue parce qu’elle était enceinte
des œuvres du jeune Verdier, fils d’un conseiller municipal patelin et
venimeux; les Alleyras s’y réfugient parce qu’ils sont persécutés par
le même édile; le paysan garde son avarice, l’ouvrier son ivrognerie,
le peintre trouve que ça manque de femmes, les femmes s’ennuient et se
jalousent, Mme Rouffieu veut tâter de Collonges qui aime, qui finit
par aimer Hélène Souricet et ça finit par du vilain: elle le dénonce
comme insoumis. Dans les haines, dans les malentendus tragiques, dans
les coups, la Clairière s’émiette, se dissocie, les ménages mêmes ne
résistent pas: c’est la ruine, c’est l’exil, et les pauvres gens ne
peuvent, pour se venger, qu’écraser le buste de l’ironique bienfaiteur,
le regrettable Mouvet.
Il ne leur a manqué que quelques siècles de moins: ils eussent fort
bien fait comme anachorètes, avec de la foi--et sans femmes!... Mais,
au jour d’aujourd’hui!...
Ou plutôt hier... Car la pièce est déjà historique, sinon classique.
Ces temps-ci, les colonies libertaires sont mortes de leur belle mort:
tout est au syndicalisme. Et puis, il y a une thèse, ou mieux une
démonstration. Le père du docteur Alleyras fait une preuve par neuf ou
une preuve par zéro du néant de la conception communiste, il y a trop
de personnages qui entrent comme dans une revue de fin d’année, Lucien
Descaves a mis un peu beaucoup d’économie politique, d’observation
sociale, de dissertation animée et probante, Maurice Donnay, à des mots
exquis, à des à-peu-près profonds, prophétiques et immortels, a ajouté
des _mots_ tout court et des à-peu-près d’à-peu-près.
L’action, toutefois, est prenante et l’œuvre sera très applaudie,
comme elle l’a été. M. Janvier a moins d’autorité qu’Antoine. Il est
excellent, sans plus, dans le rôle de Rouffieu. M. Marchal est très à
son aise dans le personnage d’un vagabond caduc, charmant et ébahi; M.
Flateau est un peintre très excité et très chantant; M. Maxence est un
rustre avaricieux et exact; M. Denevers est un fort congruent ivrogne;
M. Bouyer, un docteur Alleyras très noble; M. Colas, un Alleyras
père cordial, majestueux et sceptique, et M. Clasis, un conseiller
municipal insinuant, tyrannique et vaseux. M. Gémier a repris son rôle
de Collonges avec un véritable amour. Il y a des dédains, des effets
en dedans, un orgueil inquiet, un sentiment grandissant, une sincérité
chaleureuse qui se défend, une explosion tendue, des révoltes, tout
cela dans de la sobriété, de la tenue et comme malgré soi.
C’est Mme Van Doren qui tenait le rôle d’Hélène Souricet. Elle y est
parfaite. Sa pudeur défaillante, sa bonté, son pathétique anguleux
sont du grand art; Mme Cassive est un sourire blond qui chante, qui
ne trahit qu’à regret--et comme on comprend mal qu’on la refuse! Mmes
Lécuyer, Massard et Dinard ont un pittoresque personnel et varié.
Enfin, Mlle Lavigne est la joie de la soirée. Elle a un chapeau, un
sourire, des yeux, des bras, inimaginables: c’est toute la farce et
toute la nature.
Des enfants grouillent, descendent des escaliers pas à pas, ouvrent des
bouches grosses comme des groseilles et ânonnent des rondes au bord des
champs: saluons, c’est la Clairière de demain qui passe.
[Vignette]
THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--_Lauzun_, pièce en quatre
actes, de MM. Gustave GUICHES et François DE NION.
La grande Mademoiselle est une héroïne mi-partie tragi-comique, ainsi
que l’on disait à son siècle, le dix-septième de l’ère chrétienne.
Travaillée du sang de son grand-père Henry le Grand, brouillée de
l’humeur de son père Gaston d’Orléans, poussée aux actions extrêmes,
entêtée de grandeur et d’action, irritée de son sexe, enragée de son
tempérament, attachée à sa grandeur vaine, à ses biens immenses et
morts, elle finit longuement, après avoir tiré le canon de la Bastille
contre son présomptif époux Louis XIV, après avoir refusé la main de
Charles II d’Angleterre, d’un roi de Portugal, voire--si l’on veut--de
l’empereur d’Allemagne, par épouser peu ou prou un cadet de Gascogne,
Nompar de Caumont, comte de Lauzun, par se résigner à des caresses
disputées, loin des honneurs, loin de la cour, parmi des horions et
des avanies, ayant, au reste, passé l’âge canonique et dépassant plus
encore du poids de ses ans que de ses couronnes la grâce chétive,
méchante et blondasse de son secret conjoint.
La regrettée Arvède Barine avait consacré, il y a quelques années, deux
volumes amples et pénétrants à cette trop illustre et trop obscure
princesse.
Il eût fallu un Alexandre Dumas ou, tout au moins, un Victorien Sardou,
pour découper en tableaux cette existence de brèche, d’éclat et de
retraite et pour y semer une action. Nos très distingués confrères
Gustave Guiches et François de Nion se sont arrêtés à une anecdote ou
plutôt à une gazette anecdotique romancée et dramatisée, à l’épisode
Lauzun étoffé, agrémenté, monté de ton et d’accent, avec un peu plus
de passion, de fantaisie, de fatalité, de réalité et d’idéal que n’en
comporte la vérité historique.
Le premier acte se passe chez Mademoiselle. On termine _Tartufe_, dans
sa pleine nouveauté. Louis XIV applaudit et les courtisans aussi. Le
maréchal de Créqui, M. de Montespan, M. de Roquelaure, l’abbé Primi
Visconti, échangent des brocards; Mme de Sévigné, qui passe par hasard,
annonce la plus étrange, la plus inattendue, la plus extravagante
des nouvelles (voir sa lettre admirable et trop admirée): Lauzun, le
petit Lauzun, favori de Sa Majesté et capitaine des gardes, va épouser
les quatre duchés, les gouvernements, la personne même de S. A. R.
Mademoiselle! On s’ébouriffe. Mais le voici, Lauzun, magnifique, un
tantinet canaille, pis qu’insolent, grossier, familier, gouailleur,
qui se gausse de tout et de tous et promet sa protection à ses
supérieurs, qu’il a bafoués. Et voilà qu’il s’agit bien de raillerie:
Mademoiselle est venue, qui se confesse, qui interroge: elle veut se
marier et ne tient pas au rang. Le damné Gaston ne veut pas deviner:
il faut qu’un miroir lui jette son nom au visage pour qu’il consente
à des remerciements, à des protestations, à des serments. Eh! il faut
l’agrément du roi--et il y a un cheveu de moustache, un de perruque;
la maîtresse de Sa Majesté, Athénaïs de Montespan, a été, avant son
mariage, la tendre amie de Lauzun: elle s’opposera à ces épousailles.
Mais le roi entre, en cérémonie, et approuve le mariage: il signera le
contrat tout à l’heure.
Il ne le signe pas. La Montespan l’a retourné. Lauzun peste, rage,
jure, s’en prend aux petits et aux grands, à Sa Majesté même, qui
reprend sa parole, tire l’épée, la brise, tout comme dans _la
Favorite_: c’est grave, brrr!... Mais tout va s’arranger: après une
scène d’amour avec sa mélancolique fiancée, il persuade Athénaïs
qu’il ne veut se marier que pour se rapprocher d’elle: la Montespan
pâme; elle va décider le roi. Lauzun triomphe trop tôt, raconte son
stratagème à sa fidèle Mademoiselle. On l’entend, on le trahit.
Et quand il croit que Louis XIV revient signer le contrat, c’est
d’Artagnan et ses mousquetaires qui le font prisonnier et qui
l’emmènent dans la sinistre forteresse de Pignerol.
Il y moisit, dans cette funèbre prison. A peine s’il peut s’échapper
par la cheminée, histoire de faire la causette avec l’infortuné et
somptueux Fouquet et d’aller cueillir des roses aux alentours. Il
attend Mademoiselle, qui doit venir, qui viendra à trois heures et se
moque, en attendant, du stupide gouverneur Saint-Mars, qui, par hasard
et au plus gros de sa colère, reçoit l’ordre de le traiter, lui,
Lauzun, avec les plus grands égards. Mais le miracle devient évident:
voici Mademoiselle, en son héroïque costume de la Fronde, en chapeau
d’amazone, qui arrive, qui apporte la liberté--à un prix courant;
on ne lui a demandé, en échange, que tous ses biens pour le duc du
Maine, fils adultérin de Louis XIV et de la marquise de Montespan.
Et la Montespan arrive elle-même. Lauzun la joue, fait le mourant,
la dupe, faisant donner et reprendre sa parole à son auguste époux,
sur le propos de la donation, pour imiter le roi lui-même, enferme le
gouverneur de la prison, Saint-Mars, et la favorite, s’évade par la
cheminée, revient à Versailles, dans le carrosse même de la Montespan.
A Versailles, tout s’arrange, non sans mal. La Maintenon a remplacé la
Montespan; le roi est devenu dévot; ce ne sont qu’offices, cardinaux,
capucins. Lauzun, accusé de faux, triomphe par sa piété, fait accabler
la Montespan par le naïf témoignage de Saint-Mars: le roi consent à son
mariage avec Mademoiselle, à condition qu’il reste secret: il n’est
connu que de toute la cour.
Cette image d’Epinal, bien découpée--un peu trop--a été fort applaudie.
Elle eût plu davantage si un souci de précision et de vérité assez
mal venu au théâtre n’avait poussé les deux auteurs à donner à Louis
XIV des attitudes presque piteuses, un je ne sais quoi de mesquin et
de faux et si cette pièce avait été un vrai drame au lieu d’être,
aux chandelles, une gazette anecdotique pas très sûre: il ne faut
pas être trop fin au théâtre. MM. Jean Coquelin et Henri Hertz ont
merveilleusement habillé cette anecdote: il y a un luxe de tentures,
d’armoiries, de livrées, d’uniformes, de broderies qui tient du prodige
et de la vérité.
Mme Gilda Darthy est émouvante et délicieuse dans son rôle de
Mademoiselle: elle ne s’est pas assez vieillie: qui le lui reprochera?
Lorsque, à la prison de Pignerol, elle apparaît en amazone de la
Fronde, elle a l’air encore de tirer le coup de canon qui doit tuer son
mari. Mme Franquet est une Montespan joliment et royalement traîtresse,
Mlle Jane Eyrre est une jeune Maintenon un peu maniérée. Mme Carmen
Deraisy est une Mme de Nogent très fraternelle.
M. Laroche a été un Louis XIV un peu bien familier, trop vrai, trop
selon les indications de Saint-Simon et la fameuse cire de Versailles:
il a manqué de grandeur. M. Dorival est un maréchal très suffisant
et très entripaillé; M. Monteux est, contrairement à la vérité, un
Montespan fort intelligemment courtisan; M. Chabert est un adroit
valet. Quant à M. Tarride, il est un Lauzun trop fin, trop en dedans,
trop en nuances. Il est à la fois Damis, Scapin et Mascarille; il
trompe, il exagère, il gasconne: on ne s’en aperçoit pas assez. Il ne
se retrouve que dans des scènes de tendresse et de gentillesse. Mais
il gasconnera un peu mieux et sera moins précieux, l’action deviendra
moins lente, moins longuette, plus sincère et, dans la magnificence
des décors et des costumes, cette jolie histoire d’amour, très noble
et très tendre, connaîtra peut-être le durable succès distingué et
populaire qui convient à un conte de fées et à ce que Mme de Lafayette
appelait une nouvelle historique.
[Vignette]
THÉATRE DES ARTS.--_Demain_, un acte, de M. P.-H. RAYMOND-DUVAL,
d’après la nouvelle de Joseph CONRAD; _les Possédés_, trois
actes, de M. H.-R. LENORMAND.
Après s’être élevé de la frénésie charnelle et colorée de _la
Marquesita_ à la suavité angélique et évangélique de _Mikaïl_, qui
était toute harmonie, toute sainteté et toute nuance (du Tolstoï
orchestré par Robert de Montesquiou), le théâtre des Arts n’a pas
daigné toucher terre à nouveau tout de suite.
Il donne un drame singulier, violent et austère qui frappe et qui émeut
et qui ne laisse retomber le spectateur à la réalité grise qu’après
l’avoir promené sur les ailes les plus fières et les plus hagardes.
Je n’insisterai pas sur _Demain_. C’est un petit acte, un peu long,
où un vieux capitaine au long cours attend si fiévreusement, si
terriblement son fils, qu’il ne veut pas, qu’il ne peut pas le
reconnaître lorsqu’il vient enfin: il ne l’attend que _demain_;
pourquoi vient-il aujourd’hui? Ce n’est pas lui! Ça se passe dans un
décor de brume, à Port-Louis, avec un aveugle, M. Lucien Dayle, très
nature, un marin aventureux, bourlingueur, mélancolique et fatal, M.
Pierre Roux; avec M. Sauriac, un capitaine très, très fou. Mlle Marie
Kalff est une fiancée triste et émouvante.
_Les Possédés_ ce sont les hommes de génie, les créateurs de science
et d’art, les novateurs qui se croient maîtres de la Nature et de
l’infini, et qui sont les esclaves de leur démon intérieur, de leurs
découvertes, de leurs recherches, qui ne sont plus que des machines de
lumière, de beauté et d’idéal, qui n’ont plus de cœur et d’âme, qui
donnent à la flamme d’au-delà non pas seulement leurs meubles, comme
Bernard Palissy, mais leurs amis, leurs proches, leurs enfants, leurs
scrupules, leur bonheur et leur honneur, jusqu’au moment où ils se
consumeront eux-mêmes et que leur raison fondra dans le vain creuset de
gloire, d’inquiétude et de futur.
Voici l’illustration. Heller est un savant fameux: c’est mieux, la
science entière, la plus grande science, hermétique et triomphale.
Il a dissocié le radium--déjà!--et son fils Marcel est, tout jeune,
un musicien de génie. Marcel va faire jouer le premier acte de son
premier opéra--un chef-d’œuvre--et, sou par sou, il a prélevé sur le
maigre produit des leçons qu’il donne la somme énorme de 500 francs
qui va réaliser son rêve et établir sa réputation. Mais il est bon: un
faible et indélicat cousin--un poète--lui rafle ses économies, sous un
prétexte inventé et pour faire la noce. Colère épouvantable du vieil
Heller. Marcel le quitte et ira vivre à Paris avec son amie Suzanne,
fille d’un vieux peintre, Adrar, qui a renoncé au génie, qui fait du
métier et de la bonté.
La misère s’aggrave. Les leçons dépriment et épuisent le musicien. Il
sent son génie l’abandonner. Son père vient le voir: il ne fera rien
pour lui, car il a ses expériences. Mais peut-on hésiter à faire les
pires vilenies quand il s’agit de chef-d’œuvre? Qu’il fasse chanter
son oncle René: il a deux lettres terribles contre lui. Que diable!
Lui-même, l’illustre Heller, n’a-t-il pas jadis, pour la science,
été l’amant rétribué d’une vieille Écossaise mystique? Marcel hésite
encore: il hésite même lorsque sa fripouille d’oncle lui offre une
place infime--comme dans _Chatterton_--et refuse tout secours à l’Art.
Mais une vision fugitive et traquée, une Allemande qui a volé, qui
a entôlé pour nourrir son enfant, enlève ses dernières pudeurs au
créateur. A-t-il le droit, lui, de laisser périr son enfant, à lui, son
œuvre? Et froidement, pardon! fiévreusement, il vend à René Heller les
lettres accusatrices contre 20 000 francs.
Cet argent ne lui a pas porté bonheur. Il est en Suisse, avec son père,
de plus en plus enragé de chiffres, de formules et d’équations, avec
la douce et aimante Suzanne, avec son cousin-poète Jean, avec le vieil
Adrar, qui achève de mourir, en bonté et en beauté. Mais le terrible
Heller a senti que Marcel n’aime plus Suzanne: il fait venir une Russe
qui est plus propre à servir le génie de son fils par sa grâce et ses
airs exotiques. Marcel, bientôt, avoue à sa maîtresse qu’il ne l’aime
plus, qu’il n’aime plus que son génie, qu’il va plus haut, plus haut.
Il va si haut que lorsque tout le monde est désespéré, lorsque le vieil
Adrar est mort dans un demi-enthousiasme et un demi-navrement, il
étrangle son cousin Jean, qui lui a volé son argent, le lance par la
fenêtre dans un précipice tout exprès, s’agite, délire, délire et reste
haletant, béant, hébété et vacillant dans les ténèbres jusqu’à ce que
le rideau tombe.
Cette pièce a été fort acclamée et le jeune auteur, M. H.-R. Lenormand,
a été contraint de s’exhiber et de se prêter aux applaudissements les
plus directs. Elle a de la noblesse, et de l’audace et de l’humanité.
Elle se termine sur un renoncement et sur le tacite éloge de la
famille, de l’amour et de la sensibilité. Peut-être eût-elle gagné à
être jusqu’au bout inhumaine et à ne pas faire de concessions. Il y a
déjà longtemps que Huysmans a écrit: «Avoir un bon appétit et n’avoir
plus de talent, quel rêve!» Mais peut-on comprendre au théâtre le
vierge sacerdoce du génie? Et en outre n’avons-nous pas connu les plus
grands savants comme les plus tendres et les plus prévoyants des époux
et des pères? Les personnages de M. Lenormand sont d’émouvantes entités.
M. Durec est un Marcel Heller humain, surhumain, inhumain, très aimant,
très désespéré, très dément; M. Magnat est un burgrave de laboratoire
majestueux et implacable, M. Albérix est un poète-cambrioleur dolent
et charmant dans le plus ingrat des rôles. Quant à Séverin-Mars, il a
été admirable: il est toute l’humanité de la pièce et il a des coups de
pouce pour modeler l’idéal, des accablements, un sourire de gentillesse
et d’espoir qui illumine jusqu’au tableau noir.
Mlle Marie Kalff a été infiniment dramatique et touchante dans le
personnage de Suzanne. Mlle Jeanne Clado exprime à merveille le charme,
l’inspiration, l’attirance slaves; Mlle Dolorès Mac-Lean est une
entôleuse poignante. Enfin, dans un rôle de femme fatale, Mlle Andrée
Glady a été toute délicieuse de naturel, de fantaisie, de philosophie
pratique, de vie, pour tout dire: c’est le sourire de cette tragédie
antique, c’est _le vivace et le bel aujourd’hui_ de cette idéologie
d’hier et de demain.
[Vignette]
THÉATRE APOLLO.--_La Veuve Joyeuse_, opérette en trois actes
(d’après Henri MEILHAC), livret de MM. Victor LÉON et Léo STEIN,
musique de M. Franz LÉHAR.
Tout arrive. Après tant de _Veuves soyeuses_, _broyeuses_, _aboyeuses_
et _giboyeuses_, après tant de parodies d’avant-garde, d’airs
détachés et de ritournelles, nous avons, bons derniers, cette unique,
illustre et universelle _Veuve joyeuse_ qui fit les beaux soirs,
les belles nuits et les beaux rêves de l’Europe et de l’Amérique,
de l’Océanie et des deux pôles et qui nous vient, plus que légère,
plus que magnifique, en splendeurs, en mousse, en gaze et en jambes,
tuyautée, brodée, surbrodée et sertie d’une musique facile, entêtante
et obsédante, dans un éclat, dans un mouvement, dans un entrain à la
fois magiques et puérils: ça tient des _Mille et une nuits_ et de la
rengaine, de la féerie et du conte moral, c’est tout ballet et toute
romance, tout chahut, toute valse lente, pleurée, chaloupée, ululée,
dolente, tournoyante et tourbillonnante; c’est de la folie et du
sentiment, de l’outrance et de la simplesse: c’est un rien qui souffle
en caresse et en tempête, qui parle aux sens, qui flatte l’oreille
et berce le cœur, qui énerve délicieusement sans en avoir l’air, qui
déchaîne l’applaudissement, qui se fait bisser et trisser: l’infini
sans qu’on sache pourquoi: voilà!
On sait que _la Veuve joyeuse_ nous vient, nous revient, par le plus
long: ce fut _l’Attaché d’ambassade_ du jeune Henri Meilhac, qui se fit
applaudir sur le théâtre du Vaudeville, le 12 octobre 1861 et jours
suivants. Il s’agit d’une très jeune veuve multimillionnaire--les
millions étaient vingt, ils sont cinquante, mais l’argent a tellement
diminué!--qu’il ne faut pas laisser passer à l’ennemi. Les millions
doivent rester nationaux! La nation--c’était en 1861, la principauté
de Birkenfeld? c’est, aujourd’hui, l’Etat de Marsovie (si j’ai bien
entendu)--délègue son ambassadeur à Paris pour empêcher les capitaux
de devenir français. Rassurez-vous tout de suite: ils demeureront
parisiens. L’ambassadeur, qu’il s’appelle le baron Scarpa ou le baron
Popoff, est idiot; mais l’attaché, comte Prax ou prince Danilo, est le
plus charmant, le plus séduisant, le plus désintéressé mauvais sujet du
monde, ivrogne pour avoir une contenance (pardon!), passionné malgré
lui et qui finit par réussir, en dépit de tous et de soi, et qui, quoi
qu’il fasse pour repousser, en même temps qu’une femme qu’il adore, une
fortune qui lui fait honte et horreur, doit doucement, héroïquement et
tendrement se résigner à être le plus heureux des époux aimés et le
plus opulent des diplomates.
Mais quelle importance a donc l’argument? Je sais de vieilles gens de
mes amis qui préfèrent à toute la musique de _la Veuve_ la douzaine de
vers espagnols qui étaient chantés par Juliette Beau en 1861:
_... Ay chiquita que me muero
Sabiendo lo que te quiero,
Y que me muero por ti!..._
Il faut savoir gré à MM. Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet,
qui ont très discrètement mis du français sur le livret viennois,
d’avoir rétabli textuellement des phrases de Meilhac, mais qu’importent
un texte, des paroles, des mots en cette sarabande éblouissante,
en cette furie de mouvements, de sourires, de désirs irrités et de
refus mendiants, de refrains-gigognes qui fusent, qui éclatent,
qui se multiplient, qui, soulignés de gesticulations, de grimaces,
de groupements comiques, de gigues funambulesques, deviennent des
hallucinations mélodiques et les plus gais, les plus tyranniques
cauchemars? _L’Attaché d’ambassade_ ne comportait que deux décors,
une salle de l’ambassade et une serre, à la campagne, près de Paris.
_La Veuve joyeuse_ a la salle de bal, un parc avec temple antique, le
sanctuaire même du bar Maxim’s avec une infinité d’uniformes exacts,
de travestissements nationaux fantastiques, de broderies, de seins, de
cheveux, d’yeux, dans une atmosphère changeante, éternelle, électrique
de sensualité et de sentimentalité. Car il y a la petite fleur bleue
à la viennoise, le souvenir d’enfance, qui se danse et qui pâme, la
_gemütlichkeit_, avec de la fantaisie et des tziganes.
Ç’a été un triomphe: les airs les plus connus ont été salués avec
transport, les airs moins connus ont paru nouveaux: la berceuse, la
valse évanouie et frénétique, la bourrée plus ou moins russe, les
couplets tendres, les couplets farces, tout a plu: c’est touchant.
La veuve joyeuse, c’est miss Constance Drever. On sait que, dans
ce rôle, on n’a que l’embarras du choix: il y a deux mille _veuves
joyeuses_ comme il y a trois mille _Salomé_: eh bien, miss Constance
Drever est étonnante de fougue, de langueur, de sourire, d’exotisme, de
charme artificiel et infatigable, de zézaiement gentil, de voix souple,
de geste infini: quand elle se laisse emporter par le joli baryton
Defreyn (le prince Danilo) en une danse de septième ciel, elle respire
toute la volupté, d’avance. Mme Thérèse Cernay est une ambassadrice
ardente, retenue, pudique et cynique de la plus juste voix. Mme Nell
Breska chante fort bien et trop peu, et Mme Landar est on ne peut plus
comique. J’ai dit la grâce impertinente, l’émotion involontaire et
vibrante, l’énergie virevoltante de l’harmonieux Defreyn: Sardieux, en
hussard, est un ténor élégant; Casella et Saidreau sont coquettement
grotesques; Victor Henry est, comme toujours, le plus irrésistible
bouffon. M. Félix Galipaux joue l’ambassadeur avec une frénésie, une
jeunesse, une conscience, une foi inouïes: il est plus Galipaux que
nature: ses _galipettes_ sont épileptiques, historiques, légendaires.
Et _la Veuve joyeuse_, dans son faste oriental et parisien, avec ses
danseuses, ses mimes, sa figuration, sa folie, sa musique capricante,
berçante et énervante, ses chairs étalées, ses frissons de gaze et de
tulle, ses clochettes et ses violons a pris Paris, un peu tard, comme
tout l’univers.
Quand reprendra-t-on, au Vaudeville ou au Français, l’_Attaché
d’ambassade_--sans musique?
[Bandeau]
THÉATRE DES ARTS.--_Œuvre posthume_, un acte en vers, de M.
Alfred MORTIER; _l’Eventail de lady Windermere_, pièce en quatre
actes, d’Oscar WILDE (adaptation de MM. RÉMON et J. CHALENÇON).
Nous ne sommes plus au temps où «l’Œuvre», non sans héroïsme, jouait
furtivement cette _Salomé_ qui fit, depuis quelques années, son
fructueux et somptueux tour du monde,--du grand monde,--et connut tous
les triomphes. Depuis que M. Wilde est mort, il est entouré de tous les
dévouements.
Mais c’est une piété singulière et comme indiscrète d’avoir fait
franchir le détroit à la comédie à la fois naïve, compliquée,
superficielle, tout en dialogue et si pauvre en action, que donne
le théâtre des Arts. Je crois pouvoir affirmer que l’auteur de _la
Ballade de la geôle de Reading_ ne désirait nullement voir représenter
en France _l’Eventail de lady Windermere_. Dans la complaisance qu’il
avait pour la moindre de ses productions et de ses saillies, il
gardait quelque rigueur à son théâtre: à ses yeux, ses pièces étaient
à la fois des distractions, des besognes destinées à l’amuser et à
assurer «sa matérielle». Empli du plus religieux respect pour ses
poèmes et ses contes, il se présentait, le cigare aux lèvres et avec
le plus nonchalant sourire, aux spectateurs qui acclamaient le plus
frénétiquement ses œuvres dramatiques. Dans la détresse de ses derniers
mois, il souhaitait qu’on jouât _l’Eventail_ aux Etats-Unis, parce
qu’il n’aimait pas les Américains.
Lady Windermere est une jeune dame du plus grand monde, épouse parfaite
du plus noble, du plus insoupçonné des maris. Une vieille folle, la
duchesse de Berwick, vient troubler sa quiétude: Windermere «flirte»
outrageusement avec une dangereuse créature, Mme Erlynne. Lady
Windermere découvre des preuves: son époux donne de grosses sommes
d’argent à cette Mme Erlynne. Et Windermere ne nie pas; à peine s’il
insinue que tout ce qu’il a fait pour Mme Erlynne, il l’a fait pour
sa propre femme; bien plus, il veut la faire inviter, il l’invite au
bal que donne, le soir même, lady Windermere. C’en est trop: si cette
gueuse vient, la jeune femme lui brisera sur la face l’éventail que son
mari lui a offert pour sa fête; elle s’en va, bouleversée, et l’époux,
resté seul, murmure: «Je ne peux pourtant pas lui dire que c’est sa
mère!»
Vous aviez déjà deviné, n’est-ce pas? Et vous n’avez pas besoin du
développement. Vous savez que la jalousie de lady Windermere excitée
contre sa propre mère, en raison de son esprit, de sa séduction, de son
audace et de son aisance, lui fera déserter le domicile conjugal et
aller chez lord Darlington; que Mme Erlynne sauvera sa fille, pour lui
épargner son propre destin, qu’elle se substituera à elle, acceptera
le mépris--dont elle a l’habitude--avec son insouciance coutumière;
dira, quand on découvrira le fatidique éventail, qu’elle l’a emporté
par mégarde; vous avez deviné aussi que tout se termine très bien, que
la mère et la fille se quittent ravies, à peine émues, que Mme Erlynne
emporte la photographie de lady Windermere et de son tout jeune enfant,
le providentiel éventail, et qu’elle vivra heureuse elle-même, en
Italie, mariée à un vieil imbécile--car la vertu doit être récompensée,
en Angleterre.
C’est très gentil, très pailleté, plein de mots, de remarques, de
fantaisies: c’est du sous-Dumas fils, du sous-Sardou, mais qu’importait
à un dandy lyrique, qu’importe à une ombre libérée?
Ce n’est pas excellemment joué: notons Mme Suzanne Avril, évaporée,
astucieuse, dévouée dans des rires, Mme Emmy Lynn, épouse trépidante,
Mme Marie Laure, duchesse en enfance d’enfant terrible, M. Durec, lord
très provincial, M. Dauvilliers, Don Juan assez cockney, et M. Lucien
Dayle, ganache sympathique.
Cette pièce âgée--elle date de 1892--et posthume ici, était précédée
d’un acte en vers du même nom: _Œuvre posthume_. Il y est prouvé
qu’on ne peut faire insérer une poésie dans un journal qu’en étant
cocu--et mort. Et même cela suffit-il? Il est vrai que l’organe en
question s’appelle _le Corsaire_--et ça ne nous rajeunit pas, camarade
Alfred Mortier! Citons, par rang de taille, M. Lucien Dayle, directeur
cynique, M. Dullin, barde de Gavarni, M. Stengel, valet pis que lettré,
et Mlle Hélène Florise, fine, spirituelle et farce, qui a cinq pieds
sept pouces: la stature des carabiniers.
[Bandeau]
THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.--_L’Assommoir_ (reprise), pièce en
cinq actes et neuf tableaux, de MM. BUSNACH et GASTINEAU (d’après
le roman d’Emile ZOLA).
Nous avons revu la ferme! La ferme qui fit les beaux jours de
l’Exposition de 1900 et qui n’était, vous vous rappelez? ni modèle, ni
normande.
Quelle ferme?
--Ta gueule!
Et c’était très parisien, très distingué, très nouveau. Cette estimable
tradition--est-elle de Claudius ou de Lucien Guitry?--retrouve sa
virginité et sa verdeur sympathique. Au reste, neuf ans, c’est un
bail,--et _l’Assommoir_, en gros et en détail, par son thème, ses
hors-d’œuvre, ses à-côtés, son comique et son tragique, par son
ample et diverse horreur, par sa fantaisie, par la splendeur de sa
distribution, demeure classique, redevient neuf, est prodigieusement
saisissant et divertissant.