PRÉFACE

_Ah! ce fut un bien beau jour, mes enfants, que le jeudi 18 février de

l’an de grâce 1909!_

_Il y a des printemps qui boudent et d’autres qui se recueillent,

mais ce printemps-là éclatait dans un soleil d’or pâle et déjà chaud,

dans une magnificence caressante et tutélaire, s’installant en plein

hiver, comme chez lui, faisant des risettes à la Seine et mordant à

cru la Coupole. J’avais déjà entendu le tonnerre en janvier, mais

c’était à l’époque où l’Exposition universelle de 1900 emmagasinait

toutes les étrangetés et j’avais, moi-même, assez de chagrins d’amour

et autres pour appeler la foudre sur mes orages personnels. Ce jeudi,

donc, après des prodiges affreux qui avaient emporté Coquelin aîné,

Catulle Mendès et Coquelin cadet, il n’y avait guère qu’un miracle:

la réception à l’Académie française de Jean Richepin par Maurice

Barrès. J’avais assisté, en toute indignité, à cette apothéose encore

touranienne. Siégeant, par mégarde, aux côtés de Mme et de M. Raymond

Poincaré, qui étaient encore dans le civil et qui acceptaient avec la

plus exquise bonté les félicitations les moins prématurées sur leurs

élévations si proches, j’avais été quérir un refuge très haut, dans

un coin, auprès de deux dames qui me parurent de tout repos et qui se

trouvèrent être, modestement, Blanche Pierson et Julia Bartet. J’eus la

joie de reconnaître le talent de Bartet à plier le manteau de Pierson

dont elle fit un petit rien entre les pieds de Descartes, je crois.

Ce fut une cérémonie intime: le Palais-Mazarin était plein à craquer,

d’enthousiasme, et Sarah Bernhardt se tint debout, sur un pied, avec un

héroïsme riant. Il n’y avait que du théâtre. Était-ce un présage?_

_Tant y a que, le soir, j’apportais triomphalement, à l’accoutumée, mon

pâle récit de la fête au secrétaire de la rédaction du_ Journal, _mon

infatigable et excellent ami Alexis Lauze. Les historiens de l’avenir

feront sa place à ce philosophe taciturne et débonnaire, à ce démiurge

timide qui n’a qu’un confident (ou une confidente): sa pipe, et qui a

la sagesse de savoir que les mots sont faits non pour être prononcés,

mais pour être imprimés de temps en temps. Cet humoriste n’eut pas un

regard pour ma copie. Il me dit, le plus négligemment du monde:_

--_Voici des places pour le Gymnase._

--_Que joue-t-on?_

--L’Ane de Buridan.

--_Quand?_

--_Ce soir, je pense._

_Et il ajouta, sans y mettre de cruauté:_

--_Vous ferez le compte rendu._

_J’étais précipité dans la critique dramatique!_

_Mes enfants, mes enfants, ne vous excitez pas, ne vous révoltez

pas, ne criez pas au guet-apens! J’étais prévenu, très vaguement.

D’impavides alliés: Jacques Dhur, représentant des couches profondes

et de la Nouvelle-Calédonie, Arnold Fordyce, délégué du ciel, Sem,

alors ambassadeur du bois de Boulogne et d’autres que je n’oublie

point avaient soutenu ma candidature à la succession fugitive du

pauvre et grand Catulle avec une chaleur qu’excuse seule la tendresse

de la température d’alors. J’avais déjà vu des salles de spectacles,

j’avais déjà été joué, notamment par André Antoine, je n’étais plus un

enfant (si j’ai jamais cessé de l’être), je trottais l’amble vers mes

trente-cinq ans et j’avais été critique dramatique, une fois ou deux,

à la_ Revue blanche, _après Lucien Muhlfeld, Léon Blum, Romain Coolus

et Alfred Athis, ce qui me crée une ancienneté illustre et légendaire.

Le soir de mon entrée en fonctions qui devait être obscure et secrète,

j’eus l’unique consolation de parler art militaire avec le commandant

Targe. Car--ce n’est pas pour la rime--je n’en menais pas large du

tout. Arriver, presque en retard, dans une loge dédaigneuse, la barbe

longue, le veston fripé, être zyeuté par une multitude d’élégantes

effarouchées, par des tas de fracs sous lesquels bouillonnent des

ambitions et des appétits, sentir une sorte d’écume qui froufroute et

qui glougloute: «Lui! Lui! Ça! Ça! Pourquoi ça?», être toisé, discuté,

exécuté, ça compte pour la retraite, mes enfants, et pour l’instant

aussi. Si l’on me fit un peu grâce, c’est que ça ne pouvait pas durer

et que j’étais mal habillé. Quelle joie! Je puis confesser ici--c’est

si loin--que je n’avais pas eu le temps de mettre mon habit et que le

seul vêtement qui m’aille, c’est l’habit noir: j’ai failli naître sous

le prince président, un peu avant M. Paul Bourget. Mais le pli était

pris: je suis très entêté à faire ce que je ne veux pas faire et ce

que je ne devrais pas faire--et ç’a a été si profitable et si facile

pour les revuistes et autres garçons de caricature que je n’ai plus

aucun remords. J’en suis quitte pour admirer de plus près ma collection

de costumes, avec une affection plus jalouse et une science plus

secrète--et c’est quelque chose!..._

_Mais nous parlions d’art dramatique, je crois, et de magistère.

Pendant plus de trente mois--je fonderais les trente mois de critique

pour faire concurrence à l’anticubiste Adrien Bernheim si je n’avais

pas aujourd’hui cinquante-quatre mois de bâtiment et ce n’est pas la

classe!--Pendant plus de trente mois, dis-je, je fus sur la brèche et

comme l’oiseau sur la branche. Paré du beau nom d’_Intérim, _d’abord,

orgueilleusement anonyme ensuite, je tins gravement dans sa gaine grise

un sceptre de critique plus secoué qu’un trône portugais. Je me rendrai

cette justice que je fis mon devoir jusqu’au bout--et je continue--avec

l’héroïsme le plus simple, sans parler du sourire. Le jour de

l’enterrement de mon père, j’assistais à la_ générale _du_ Bois sacré

_et, entre deux évanouissements, j’écrivais un compte rendu que Jeanne

Granier voulut bien trouver «magnifique», et qui, en tous cas, ne

recèle rien de ma lassitude et de ma douleur. D’autres soirs, j’étais

absolument mort, en personne, et, si la pièce ne m’a pas ressuscité, je

n’en ai rien laissé sentir._

_C’est donc un peu pour moi que je publie ces pages lointaines et

auxquelles Maurice de Brunoff, prince-né des éditeurs volontaires,

donne une somptueuse et spontanée hospitalité. Il ne me déplaît pas de

revivre des heures diverses et des batailles contraires où flotta mon

vain fanion d’arbitre (car c’est le public seul qui décide), de revivre

de grandes et rares victoires et de me rappeler que j’en fus et que mon

témoignage ne fit pas tort à l’événement. J’éprouve une douceur aussi

à reconnaître mes enfants, à mettre mon nom au fronton d’une œuvre au

jour le jour où j’ai laissé, malgré tout, quelque chose de moi-même, et

des années et du sang et de la fièvre._

_Ajouterai-je que, à une époque où un chacun réunit en recueil ses

appréciations de ceci ou de ça, je ne pouvais pas, pour mes camarades

de province, encourir le reproche d’avoir sommeillé mon saoul tant de

soirs et de nuits où j’eus dure veillée? Et il m’est si agréable de

nouer, en bouquet, les trop légitimes fleurs, fanées et éternelles, que

je décernai, dans des épithètes à renversement, à des auteurs, à des

artistes interchangeables et immuables!_

_La parade a assez duré, le boniment aussi. Vous trouverez, mes

enfants, dans un autre tome prochain, plus direct et plus intime, mes

idées sur le théâtre. Ici, je conte, je conte. C’est de l’histoire et

de la vie!_

ERNEST LA JEUNESSE.

28 août 1913.

[Bandeau]

THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_La Route d’Emeraude_, drame en cinq

parties, de M. Jean RICHEPIN, d’après le roman de M. Eugène

DEMOLDER.

Tout rond, tout rose, tout simple et tout bon, M. Eugène Demolder est

la plus riche nature qui soit et ses romans amples et savoureux sont le

délice même.

En adaptant à la scène un fragment de _la Route d’émeraude_ M. Jean

Richepin a tenu, sans aucun doute, à faire part de son ravissement à

des milliers de spectateurs en le traduisant dans ce qu’on appelle la

langue des dieux.

Nous somme au XVIIe siècle, en Hollande, dans un de ces braves

moulins à eau qui sont--déjà--pittoresques et charmants. Le jeune

Kobus roucoule avec sa cousine et fiancée Lisbeth. Mais il n’est

pas heureux. Il se murmure et il dit tout haut, en hollandais:

_Anch’io son pittore!_ Il est peintre, il se sent peintre, il veut

être peintre! Et il en a assez de monter des sacs au grenier. Son

père, l’admirable meunier Balthazar, le laisserait bien étudier,

quoique d’esprit pratique, si un maître l’assurait de son talent.

Et pourtant, les artistes, ça tourne mal si vite! Mais qu’est cela?

Miteux, magnifique, rapiécé, empoussiéré, la face pourpre et la plume

droite au chapeau roussi, un partisan échappé d’une planche de Callot

entre au moulin--comme dans un moulin--demande quelques victuailles à

la gentille Lisbeth restée seule. C’est un peintre! Exquisement, la

fiancée lui montre les croquis de Kobus. Le drille Dirck s’attendrit,

s’exalte, admire. Ce n’est rien! Les compagnons avec lesquels il

remonte l’Escaut, le prestigieux maître Frantz Krul lui-même, admirent,

admirent, admirent. Krul en ôte son chapeau. Kobus sera peintre:

Balthazar le donne à la gloire. Lisbeth s’inquiète bien un peu d’une

donzelle débraillée et empanachée qui cabriole et pérore sur une

table, mais son fiancé la rassure: cette belle furie lui fait horreur.

Et la troupe de l’Art s’en va vers la ville, dans de la musique,

augmentée d’une unité--et quelle!

Deuxième partie. Le célèbre Krul termine dans son atelier son tableau

des syndics qui posent pesamment, gravement, amusés par la verve du

joyeux Dirck. Les élèves jalousent Kobus qui est choyé par le patron.

Mais la toile est terminée: on va boire. Kobus demeure pour entendre

les cris de dame Krul, avaricieuse et ivrognesse, qui veut l’argent des

syndics pour recevoir Rembrandt, qui passe par hasard et qui prononce

un couplet merveilleux et inutile sur la douleur, mère de l’art,

et sur la ténèbre, source de la nuance, pour recevoir aussi--et il

l’attendait--la donzelle qui l’avait dégoûté, au premier acte, et dont,

comme de juste, il est devenu l’amant, entre mille. Siska--elle se

nomme Siska--en a assez d’être modèle: elle est courtisane aussi. Elle

demande à Kobus de l’accompagner dans la Babylone de cette époque, j’ai

nommé Amsterdam. En vain Dirck, qui rentre en titubant, veut-il arrêter

son jeune ami, son _pays_: il a beau lui crier qu’il connaît l’abîme,

qu’il a vécu toutes ces erreurs, toute cette horreur. Il lui faut

laisser partir le jeune homme, fou d’amour. Eh bien, il ne le laissera

pas partir: il le suivra.

Il l’a suivi. C’est l’enfer. Siska a un amant qui l’entretient. Kobus

ne le sait pas. Il l’apprend, grâce à la servante Katje. Et comme ce

noble seigneur revient à contre-temps, le pauvre Kobus est bien obligé

de le tuer, à l’aide d’un couteau qui lui est prêté par l’inépuisable

Dirck.

Il a fallu fuir. On est dans les dunes: la compagnie est un peu mêlée.

Ce ne sont que contrebandiers, routiers, anciens soldats devenus

coupe-bourses, coupe-jarrets et un peu mieux. Ils ont une certaine

considération pour ce trio, Siska, Dirck, Kobus qui n’est pas causeur,

mais qui a le prestige de la potence méritée et peut-être proche. Mais

Kobus a des remords, Siska a un sentiment nouveau et ardent pour le

capitaine des mauvais garçons--et Dirck l’envie de sauver Kobus. Siska

fait une déclaration au susdit capitaine qui ne fait pas le dégoûté

et l’emmène avec ses hommes, à l’aventure, aux aventures, sur une

felouque, pendant que Kobus se démène et que le providentiel Dirck

reçoit, au bon endroit, une balle qui n’était pas pour lui.

Et c’est le retour de l’enfant prodigue. La tendre Lisbeth et le bon

Balthazar s’inquiètent du fils, du fiancé disparu. Mais le voici: hâve,

déguenillé tremblant, il se glisse dans la nuit. Il amène le divin

Dirck qui est mourant, qui prend pour lui le crime de Kobus, signe

d’une main défaillante, son aveu, fait jurer au jeune homme qu’il sera

un meunier incomparable et un peintre de génie et expire en beauté,

dans la paix de l’aurore immense et rayonnante au-dessus de l’eau

calme et souple--cette route d’émeraude qu’il s’agit de descendre ou de

remonter.

Voilà l’épisode. Il est serti, gemmé, orfévré des mille caresses

verbales, de tous les trésors d’horreur, de grâce, d’éloquence et

d’habileté, de la splendeur infinie, de la virtuosité échevelée et sûre

de l’auteur de _Don Quichotte_ et de _Miarka_. Peut-être y a-t-il un

peu trop de rhétorique et d’artifice. Peut-être la prose harmonieuse et

sans apprêt du brave Demolder eût-elle mieux convenu, en sa mollesse

plastique, à cette histoire à la fois naïve, cynique et morale, que le

vers, malgré soi ambitieux, roide et d’une majesté romantique. Et puis

le romancier de la _Route d’émeraude_ a ses sujets dans le sang: il y

met tout son cœur: c’est sa race, ce sont ses aïeux, ses parents, ses

proches. Quoi qu’il en ait, Jean Richepin est assez loin de ses héros

et dans ses pires--et ses meilleurs--emportements lyriques, on décèle

quelque froideur et une trop constante application: pour un peu, cela

ressemblerait à un magnifique et miraculeux devoir, mais, tout de même,

à un devoir.

C’est que l’improvisateur incomparable, le magicien de lettres au sang

éclatant, à la verve épanouie, au cœur débordant, a eu la coquetterie

d’aller butiner dans un jardin qu’il ne connaissait pas bien, loin de

sa Touranie coutumière, de sa Rome admirable, de son Espagne et de ses

mers personnelles. Le succès est vif, les bravos saluent les couplets

et les formules; les vers, bien frappés, retentissent; les décors et

les périodes, en couleurs et en nuances, sont applaudis et acclamés:

pourtant, il faut le dire, cette pièce a été écoutée avec plus de

déférence que d’enthousiasme.

La faute en est un peu à l’interprétation.

L’excellente troupe du Vaudeville se signale unanimement par sa

parfaite inaptitude à dire le vers. M. Gauthier, étonnamment jeune,

dolent et vibrant, M. Lérand, éloquent, majestueux, inspiré et

mélancolique, M. Joffre, bonhomme chaleureux, angoissé et parfait, le

violent et rond Bouthors, M. Vial, très remarquable d’attitude, de

dignité et de composition, M. Ferré, prévôt très bien habillé, émouvant

et ému, M. Bert, joliment sinistre; M. Juvenet, élégant et bien disant

en un rôle ingrat, et tant d’autres--ils sont cinquante--luttent

d’ardeur et de sincérité. Mlle Carèze est charmante et touchante; Mmes

Renée Bussy, Cécile Caron et Ellen-Andrée silhouettent massivement,

adroitement, artistement, des commères dodues, criardes et moustachues.

Quant à Mme Madeleine Carlier, il n’a pas semblé qu’elle fût la Siska

rêvée. Belle à faire peur, elle manque de fatalité et, en dépit de

sa bonne volonté, elle n’a pas eu l’horreur et la séduction d’une

Espagnole un peu gitane qui n’a que des sens et pas de cœur. Ce n’est

pas un défaut: elle a trop de vertu. Enfin Louis Decori n’a pas à être

loué. Il joue de toute son âme un rôle fait à sa taille. Il est mieux

que l’acteur ordinaire des drames de Richepin: il en est l’âme, le

soutènement, le pilotis. Il est l’outrance, le dévouement, le mauvais

garçon sublime, la fantaisie et le regret: il est même--c’est un nouvel

aspect--le repentir.

Et ce récit dialogué, simple, à peine sanglant et qui finit bien, dans

de beaux décors, apportera à M. Jean Richepin un écho boulevardier

et répété de l’apothéose verte qu’il connut, après une autre «route

d’émeraude» accomplie, il y a quinze jours, sous la Coupole.

[Vignette]

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_Le Scandale_, pièce en quatre actes,

de M. HENRY BATAILLE.

Triomphe! triomphe! Toute une salle angoissée, haletante, secouée

d’émotion et d’admiration; des affres et des larmes; un enthousiasme

pleurant, saignant, profond, unanime, tel est le bilan de la soirée

de la Renaissance. Poète d’intimité, de secret et de mystère, peintre

d’âmes voilées, déchiffreur de cœurs troubles, réaliste d’idéal,

brutal et délicat, M. Henry Bataille vient de donner son œuvre la plus

décisive, la plus simple et la plus artiste, la plus cruelle et la plus

tendre.

C’est qu’il a bien situé son drame, en décors et en cœurs et que, de

l’aventure la plus banale, il a su tirer les effets les plus éloquents

et les plus inattendus, qu’il a fait de la souffrance, de la vie, de

l’horreur, de l’inconscient. Et la fatalité prend, sous sa plume, un

petit air provincial qui ne nuit en rien à sa réputation à elle, et à

sa toute-puissante autorité.

Les Férioul et leurs enfants font une saison à Luchon. Maurice Férioul

s’amuse de la cure, du jeu de ses amis: décoré, maire, conseiller

général, peut-être quinquagénaire, il va être sénateur. Sa femme,

Charlotte, dans l’émoi inassouvi de la trentaine, se laisse aller

aux séductions, à l’inconnu, à la tristesse d’un Moldo-Valaque, à la

moustache noire, aux yeux de nuit, aux dents de lait, au teint et aux

mains de bistre. Ce n’a pas été sans remords: elle adore son mari et

songe à lui dans les plus criminelles étreintes. Hé! que faire contre

les soirs bleutés, les massifs, les pièces d’eau, les musiques, les

flammes de Bengale, les feux d’artifice, dans un décor sensuel et

sentimental (il est de Jusseaume)? Mais le bel exotique n’a plus son

étrangeté et son charme (c’est tout un); il se plaint d’ennuis plus

matériels que psychologiques; il accepte une bague de diamant--et

Charlotte Férioul, abîmée de dégoût, de désespoir et de honte, fait

mine--pour son mari et ses amis--de chercher à terre--et plus bas--le

bijou perdu.

Au deuxième acte, elle est revenue chez elle, à Grasse, avec les

siens, précipitamment. Son mari s’occupe largement, ensemble, de son

industrie-fée de parfums qui jaillissent des fleurs en trombes (et qui

a été si joliment chantée par Maeterlinck) et de sa candidature au

Sénat. Charlotte, elle, ne vit plus. Le Roumain Artanezzo l’accable

de lettres: il a abusé de son nom auprès de son bijoutier Herschenn;

il est là, il va voir Maurice Férioul. Malgré tous les efforts de

Charlotte, les deux hommes se voient. Charlotte devient folle: elle

tâche à deviner les paroles qui s’échangent derrière la porte entre

le maître-chanteur et l’époux; elle tâche à s’étourdir; elle écoute,

elle devient plus folle encore. Les deux hommes ressortent: elle ne

reçoit pas le coup d’œil du mari trompé qu’elle attendait et dont elle

mourrait; il ne s’est rien passé! L’angoisse durera! Et Artanezzo,

qui a encore une lueur de chevalerie dans son atrocité, lui rend ses

lettres, toutes ses lettres: il a pour elle de la reconnaissance et

de l’amour; perdu pour perdu--il est dénoncé par le bijoutier qu’il a

battu en l’honneur de Charlotte--il veut finir en beauté.

Mais, au _trois_, la fatalité fait son apparition. Herschenn a fait

arrêter Artanezzo, à Paris, et a fait citer Charlotte comme témoin.

Heureusement, le greffier Parizot a apporté les citations en catimini.

De plus en plus mourante, Mme Férioul va partir pour le tribunal, sous

prétexte de voir sa mère malade. Mais Férioul entre: il n’est plus un

brave homme neutre et ambitieux; c’est un monstre de force, d’énergie,

de jalousie. Avec tous les moyens: peur physique, peur morale, ruine

des siens, il arrache son secret au malheureux Parizot. Il lui a juré

d’être calme, de ne rien faire! Ah! ah! ah! beau serment! Il est

envahi, il déborde de dégoût! Le parfum de sa femme, le papier de sa

femme! Horreur! Il veut une exécution publique: il appelle sa mère, ses

enfants, l’institutrice, les valets, les servantes; il va faire une

exécution publique, chasser, tuer l’épouse indigne, la mère infâme.

Ici le public commençait à protester. Mais quand, tous et toutes

rassemblés, la triste Charlotte, prise par Férioul à bout de poings et

amenée au centre du groupe, échevelée, verte, démente, on a vu le mari

la lâcher, hésiter et, après avoir crié, d’une voix tonnante, d’une

voix d’agonie de bataille: «Il y a...», devenir pourpre et proférer, en

montrant son fils: «Il y a que ce gaillard-là va recevoir la fessée; il

a été chassé du lycée!», lorsqu’on a vu ce géant faire front contre sa

colère, apaiser en lui la bête hurlante et sanglante, toute la salle

a été saisie d’une admiration où il y avait un respect, une sympathie

croissante, le passage de la divine pitié et de la plus divine douleur;

ç’a été plus grand et plus haut que le théâtre: c’était de la vie

humaine, stoïque et évangélique, où il y avait du sang et l’essence

même de l’héroïsme et de l’abnégation.

Un autre se fût arrêté là, sur cet effet sans égal. Henry Bataille a

joué la difficulté. Son quatrième acte est sans horreur. Pour attendre

la misérable Charlotte, qui a été témoigner à Paris, Maurice Férioul a

organisé une fête d’enfants, voit un enfant qui est peut-être le sien,

une jeune femme qui a été sa maîtresse, réfléchit--il n’a pas dormi--et

fait pénitence en soi-même. Mais le scandale a éclaté: on en a jasé,

on en a écrit; le journal local en est plein, le préfet s’en inquiète,

vient, demande au candidat de divorcer. Le mari chasse le préfet et se

démet de tous ses emplois, de toutes ses ambitions. Et la triste épouse

revient, anéantie. Le fils et la mère ont juré de ne lui pas faire dure

mine. Mais, après des propos menus, comment l’époux ferait-il taire

ses yeux? Charlotte les voit enfin, ces yeux qu’elle redoutait depuis

si longtemps. Elle comprend. Il sait: «Tue-moi! Tue-moi!» gémit-elle.

Férioul ne la tuera pas. Il injurie et maudit un peu, puis, dans la

ruine de sa vie, il cherche, pour sa femme accablée et pantelante, des

mots qui lui viennent lentement, difficilement, du ciel et de plus

haut, et où il est question de paix, de pardon, plus tard... plus

tard... Mais Charlotte n’entend plus: la fatigue, la douleur l’ont

couchée; elle dort... Et Maurice la laisse dormir.

Il n’est pas de fin plus douloureuse et plus belle. Terminer en

sourdine cette œuvre de terreur et de violence, c’est du plus grand

art, c’est de l’art de l’auteur de _la Chambre blanche_. Et c’est un

peu de repos dans l’horreur.

M. Bataille a des interprètes sans reproche et non sans gloire. Dans un

rôle épisodique à émotion et à _assent_, Mlle Desclos a été exquise.

Mme Marie Samary est une mère Férioul despotique et tendre, une

octogénaire sur la brèche qui a des proverbes, de la poigne et du cœur.

Mmes Delys, Syntis, Barella, Gravier et Clarens, arborent, non sans

pittoresque ou éloquence, des coiffes et des chapeaux de couleurs.

M. André Dubosc est un jeune médecin très dévoué; M. Mosnier un

préfet plein de zèle; MM. Berthier, Collen et Trévoux incarnent, avec

dévouement, des personnages plus épisodiques les uns que les autres.

M. Armand Bour est tout à fait remarquable dans le rôle du greffier

Parizot: sa sobriété, sa simplicité, son dévouement, son héroïsme

humble et bonhomme tout en lui est une merveille de composition.

Pour Lucien Guitry et Berthe Bady, ils se sont surpassés: Guitry a

été inouï de colère, de furie, de violence, de maîtrise de soi, de

ressentiment et de renoncement final. Bady, d’abord pâmée de nouveauté

et d’amour inconnu, puis courbée de terreur tâchant à s’étourdir, ivre

de silence et de désir d’ignorance, a été toute l’angoisse, toutes les

tortures: c’est la fièvre et l’insomnie qui tâchent à sourire et à

mourir, à disparaître, à s’évanouir en une fumée sans traces. Pierre

Magnier est un rasta suffisamment fatal et miteux. Enfin, il faut

citer M. Angély qui, dans un rôle de loup de mer phraseur, reproduit

exactement le physique du regretté amiral Pottier, sans en avoir,

malheureusement pour les oreilles délicates, le savoureux vocabulaire.

[Vignette]

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.--_J’en ai plein le dos, de Margot!_

comédie en deux actes, de MM. GEORGES COURTELINE et PIERRE WOLFF;

_le Juif polonais_, drame en trois actes, d’ERCKMANN-CHATRIAN.

C’est dans la banlieue. Le sieur Lauriane, rond-de-cuir laid, aigri,

tâtillon, vaniteux et plat, accable de piqûres d’épingle, d’injures

et d’outrages sa jeune compagne, la charmante Margot. Une déception

terrible--il n’a pas eu les palmes académiques--le rend plus grossier

et plus injuste que jamais. Margot s’en va. Le peintre Lavernié prend

la défense de la pauvre enfant. Lauriane s’énerve de plus en plus,

lâche sa bile et son fiel. «J’en ai plein le dos de Margot! Elle te

plaît? Prends-la! Tu me feras plaisir!» Et il va prendre le café à

côté. Margot revient, les yeux rouges, conte sa pauvre vie de chien

battu, d’honnête fille sans volonté, avoue qu’elle n’aime pas son amant

et qu’elle aime quelqu’un.

«Qui?» demande Lavernié déjà attendri et qui ne résiste que par

honneur. Elle ne répond pas, s’en va, revient et tombe dans les bras du

peintre.

Au deuxième acte, nous sommes dans l’atelier du peintre Lavernié.

Margot est là comme chez elle, câline, délicieuse, un peu gourde. Du

monde arrive: elle se cache. Ce n’est que Lauriane. Il se plaint de

ne plus voir son vieil ami. Le peintre se dérobe, s’excuse, puis,

tout à trac, clame qu’il est l’amant de Margot. C’est très drôle! Le

rond-de-cuir, si j’ose dire, tape sur les cuisses et s’en va. Mais il

revient, terrible. Une femme jalouse a confirmé la nouvelle. C’est

vrai! c’est trop vrai!

--De quoi te plains-tu? dit Lavernié. Tu me l’as donnée.

--Moi! moi!

La scène entre les deux hommes--deux amis de trente-cinq ans--serait

pénible sans la dignité triste du peintre et la pleutrerie aiguë de

Lauriane. Lavernié interdit à celui-ci de toucher à Margot et les

laisse en tête à tête. Lauriane accuse, geint, menace, supplie la

pauvre fille de plus en plus silencieuse. Enfin, après un tas de

fausses sorties, il lui propose de l’épouser. Et Margot se décide.

Elle le suivra parce qu’elle finirait bien par le suivre. Autant tout

de suite que plus tard: elle n’a pas de volonté. Et le pauvre Lavernié

revient pour les voir partir. Le cœur gros, il a le dernier héroïsme de

mentir, de jurer qu’il n’a jamais été qu’un frère pour la future épouse.

--Parbleu, dit Lauriane, je le savais!

Et le peintre, resté seul, tout seul, enferme le gant qui est l’unique

souvenir de Margot, et, après un silence infini, reprend ses pinceaux,

puisque, dans la détresse comme en tout, il faut toujours faire quelque

chose. Dans sa tendresse lasse et résignée, il ajoute: «Ça vaut

peut-être mieux ainsi!»

Je n’ai pu donner une idée, dans ce résumé, de la fantaisie, de

l’observation, de la vérité ornée et nue de cette pièce au titre

familier, d’un fonds mélancolique et résigné, de forme tantôt

élégamment lâchée, tantôt forcenément recherchée, toujours vivante

et pittoresque, en relief et en nuances, en trouvailles. «Comme

c’est cela!» a-t-on envie de dire à chaque phrase--ou presque. La

misanthropie plutôt misogyne de Georges Courteline, la pitié pour les

femmes de Pierre Wolff se sont fondues en une teinte d’amertume amusée;

les gens ne sont ni bons ni mauvais; à part Lavernié, qui est héroïque,

il y a une petite dinde, Margot, faite pour être bécotée et martyrisée

sans s’en apercevoir; un mufle, Lauriane, qui finit par être touchant:

c’est la vie.

Margot, c’est Mlle Desclos, exquise, dolente, simple dans la trahison

et le triomphe; Lauriane, c’est Galipaux, grotesque, trépidant, âcre,

pitoyable, parfait de suffisance, d’aplatissement et de crédulité

douloureuse et volontaire; Guitry est un Lavernié sincère, protecteur,

tendre, plein d’autorité et de tristesse contenue; Mme Marguerite

Caron est suffisamment odieuse en maîtresse jalouse; Mme C. Delys,

magistrale en servante apeurée et bousculée; enfin, M. Berthier dresse

une ample silhouette de pêcheur à la ligne vermeil, barbu, vaseux,

inoubliable.

Pour accompagner ce problème psychologique très attendu et très

applaudi, M. Guitry a remonté _le Juif polonais_, qui a hérissé les

cheveux de plusieurs générations. Je ne relate le sujet que pour le

plaisir de ressasser une belle et morale histoire. C’est une salle

d’auberge de la vieille Alsace. Le vent, au dehors, et la neige font

rage. On parle des fiançailles de la fille de la maison avec le bel et

jeune maréchal des logis de gendarmerie Christian; on parle du froid,

de la tempête qui rappellent un hiver semblable, il y a quinze ans,

resté mémorable par l’assassinat d’un juif polonais qui vint dans

cette auberge, dit: «La paix soit avec vous, bonnes gens!» et qu’on

ne revit plus. En fumant leurs pipes, les braves consommateurs font

l’éloge du propriétaire de l’auberge, le bourgmestre Mathis, qui est

à la ville. Il revient, formidable, cordial, s’ébroue, parle d’un

magicien--un songeur--qu’il a vu là-bas, qui fait avouer leurs secrets

aux gens qu’il endort. Lui, il n’a pas voulu être endormi. Le vent,

qui redouble, fait reparler du juif polonais: c’est le seul mystère

du pays. Le bourgmestre met les bouchées triples et les coups de vin

blanc aussi. Là-dessus, sur une bourrasque, la porte s’ouvre: un juif

polonais entre, dit: «La paix soit avec vous!» Les clients se lèvent,

hagards: Mathis s’abat, roide.

Il n’est pas mort malheureusement. Au deuxième acte, abêti et se

raidissant, il résiste au médecin et veut le mariage immédiat de sa

fille Annette et du gendarme Christian. Il compte l’or de la dot, mais

un bruit de grelots--les grelots du cheval du juif--couvre le bruit

de l’or, couvrira la parole du notaire pendant le contrat, couvrira

les chants, les chansons, la musique, les danses mêmes--et pourtant,

des bottes de gendarmes et d’Alsaciens!--et le misérable Mathis sent

que lui seul entend cet écho gigantesque de malédiction, tâche à se

ressaisir, s’abandonne, fait un effort démoniaque et s’enfonce de plus

en plus dans l’horreur secrète.

Voici le troisième acte. Les noces s’achèvent. Mathis veut rester seul

et s’enferme dans une sorte de réduit d’où l’on n’entendra pas ses

cauchemars. Il se couche. Il va dormir. Il dort. Une voix le réveille:

«Accusé, vous avez entendu?...» Il n’a rien entendu. Il se retourne

sur sa couche, grommelle, ne veut rien savoir. Mais après la voix qui

se précise, des ombres apparaissent, qui blanchissent, qui rougissent:

c’est un cauchemar! La Cour d’assises! Le président a la tête de son

médecin, les juges ont les perruques du siècle passé: dormons, que

diable! dormons! Il ne va que trop dormir. Puisqu’il n’avoue pas

son crime, le président fait venir le «songeur». Mathis ne veut pas,

ne veut pas! Ce n’est pas légal! Mais déjà le songeur est là. Déjà

il fait lever Mathis, hypnotisé--déjà!--déjà il a réveillé le Mathis

d’autrefois, le jeune Mathis, et lui fait revivre la nuit maudite d’il

y a quinze ans! Et, les yeux fermés, l’aubergiste se retrouve--et se

perd. Des mots, des râles révèlent sa détresse d’homme endetté, sur

le point d’être jeté à la rue, sa tentation en voyant la ceinture

pleine d’or du juif, ses hésitations, sa détermination scélérate,

sa poursuite, ses arrêts, l’acte, l’acte abominable et sauvage et

l’enfournement du corps brûlé avec du plâtre, furieusement. Puis, après

une condamnation à la pendaison, un peu inutile, ses invités trouvent

dans le réduit noir un cadavre écarlate: Mathis est mort de congestion.

--Quelle belle mort! dit quelqu’un; il n’a pas souffert!

Le bourgmestre sera inhumé avec honneur: sa fille et son gendre feront

souche de petits gendarmes, tous plus gentils et plus honnêtes les uns

que les autres.

Ce drame sobre et affreux est plein de cette bonhomie savoureuse de

notre pauvre Alsace: ce ne sont que des braves gens. Il est joué

excellemment. Mme Dux est une épouse dévouée et exquisement effacée;

Mlle Blanche Denêge porte délicieusement le tablier rouge et le bonnet

doré nationaux; M. Magnier arbore avec élégance un uniforme d’ailleurs

faux et un sabre allemand; MM. A. Dubosc, Angély, Mosnier, Berthier et

Collen sont parfaits d’accent, de pittoresque et ont les perruques, les

chapeaux ou les pipes les plus inénarrables, les plus sympathiques et

les plus _nature_.

Mais c’est la soirée de Lucien Guitry. On sait la coquetterie qu’a

ce grand maître de la veulerie contemporaine et du nonchaloir,

d’interpréter, de temps en temps, les rôles les plus épuisants. Ici,

il s’est surpassé. Depuis son entrée, au premier acte, en burgrave

d’auberge, tout puissant et toute considération, il révèle, il accuse

l’inquiétude, l’angoisse, la résistance; c’est un drame intime qui se

multiplie, qui semble s’apaiser, qui reprend, qui gagne, qui passe la

rampe et qui étreint tous les spectateurs; pas de cris, pas de soupirs,

pas d’effets d’yeux: des contractions de visage, une pesanteur de pas,

une lippe: c’est terrible! A l’acte du cauchemar, Guitry ne se livre

pas. Il a des plaintes de gorge qui ne sortent pas, des détresses de

bras pas appuyées, de petits refus d’enfant qui va être grondé. Puis,

quand il est contraint à la confession, quand il conte son histoire, ce

n’est plus du récit, c’est presque de la pantomime, avec des paroles

d’outre-tombe: ah! son expression de la tentation, du besoin, son

effort pour ne pas tuer, les reflets de bonté qui transparaissent sous

sa face et jusqu’en son rictus désespéré lorsqu’il croît que le crime

est impossible, ses gestes d’aveugle pour tâter s’il y a des pistolets

dans le traîneau du juif, l’âpre volupté qu’il a de laver, dans la

bonne neige blanche, ses mains de sang et son visage en feu! Ce n’est

pas du théâtre, c’est de la vie--et quelle vie! Il a l’air de ne pas

se donner: il ne clame pas. On croit que c’est fait avec rien. Il ne

s’agit que de flamme intérieure... Lucien Guitry est incomparable. Son

triomphe aussi.

[Vignette]

THÉATRE DU VAUDEVILLE.--_L’Ex_, comédie en quatre actes, de M.

Léon GANDILLOT.

Le bon Léon Gandillot a été quelque temps, avant Georges Feydeau, le

Napoléon du vaudeville: il régnait sur Déjazet, Cluny et autres lieux

de _haulte gresse_; il était dieu du rire--et Francisque Sarcey était

son prophète. Grand, gros et rond, la main tendue, le sourire franc, le

cœur droit, sûr et pur, il incarnait la saine et folle joie, la loyauté

et l’espérance. C’était--et c’est encore--le meilleur des conseillers

et des amis, la crème des hommes et des âmes.

Avec l’âge, l’auteur des _Femmes collantes_ connut la lassitude des

succès faciles. Une teinte d’amertume, de tendresse et de mélancolie

le haussa à la comédie sentimentale et, dans ce délicieux et dolent

_Vers l’Amour_, nous connûmes, il y a quatre ans, un peintre qui

faisait «le tour du lac», au Bois, par en-dessous. Hier, la pièce que

représenta le théâtre du Vaudeville nous parla encore d’un suicide, au

moins, mais nous ne le vîmes pas. Les quatre actes de _l’Ex_ ne sont

cependant point exempts de tristesse: la trop grande conscience de M.

Gandillot les a bourrés de détails psychologiques et pittoresques, de

couplets et d’épisodes qui s’emboîtent mal et ne se rejoignent pas,

de mille détails exquis et peu en place, de _mots_ comme plaqués qui

traversent l’action sans la faire rebondir, qui amènent des lenteurs,

du papillonnement et jusqu’à une certaine gêne, de-ci de-là.

Le thème initial est ingénieux et joli, avec un rien de sublime: il

s’agit d’une maîtresse d’hier, encore aimante, et qui assure le

bonheur de son ancien soupirant en dissipant le malentendu qui existe

entre sa jeune épouse et lui, qui leur apprend, si j’ose dire, à

se connaître, à s’éprendre et à se prendre, qui joue le rôle d’une

belle-mère ou d’une mère expérimentée, morale et providentielle

à l’orée d’une nuit de noces passionnée et sans fin. C’est tout

sacrifice--si je ne me trompe.

Ce pouvait être le plus fin, le plus émouvant, le plus exquis proverbe

en un acte. C’est une comédie en quatre actes. Voyons.

_L’Ex_ s’appelle Renée. Comédienne réputée et inégale, elle ne se

console pas du mariage de son amant officiel, Maurice Dubourg. Elle

résiste aux sollicitations de ses amis plus ou moins désintéressés,

qu’elle traite, en attendant, et qui, par délicatesse, pour n’être pas

les hôtes et les obligés d’une femme seule, lui offrent, qui un prince

russe ou un Jeune-Turc, qui leur propre personne et leur fortune plus

ou moins propre. Mais voici l’ancien seigneur et maître, Maurice, qui

s’est échappé d’une soirée, à côté. Il n’est pas heureux: sa femme,

une jeune fille du meilleur monde et, naturellement, très mal élevée,

ne l’aime pas, l’humilie, le rabroue et ne fait nulle attention à lui.

L’excellente Renée tâche à le consoler, à l’éduquer, lui apprend des

gestes et des attitudes. Mais cela ne suffit pas: elle excitera la

jalousie de la jeune Mme Dubourg, demain, à l’exposition du mobilier

d’une cocotte qui s’est suicidée--et les époux, grâce à elle, seront

réunis.

Ça ne tourne pas aussi bien qu’on le croyait: Marcelle Dubourg est

une pimbêche insolente et presque vicieuse: dans sa visite aux

reliques de la petite courtisane morte d’amour, elle est en compagnie,

flirte, plaisante, fait l’esprit fort. En apercevant Renée, elle se

présente, présente ses amies: c’est un assaut de compliments, d’abord,

d’allusions, d’insolences, ensuite, un tournoi entre le monde et le

demi-monde où le monde, tout court, reçoit son paquet. On se sépare

fraîchement. Mais Renée a vu rôder autour des jupes, pardon! du

fourreau de Marcelle Dubourg le terrible, inévitable et fatal Guernoli;

elle a surpris une provocation, des gestes d’intelligence et ne veut

pas que Maurice soit cocu; elle prie le susdit Guernol de lui venir

parler le soir même.

Renée entre dans son cabinet de toilette, accompagnée du vieux banquier

Vaudieu, sigisbée impatient--et qui annonce sa flamme toute proche et

son actif retour. Elle reçoit Maurice, plus accablé que jamais, et

qui ne se dégèle pas en la voyant se déshabiller, en l’aidant, même,

à enlever des épingles ou à dénouer des cordons. Elle s’exaspère de

son échec, de l’inefficacité de sa beauté dénudée et met en garde le

triste époux contre l’irrésistible Guernol. Mais cette jeune ganache

de Dubourg hausse les épaules: ah! oui, Guernol! Renée en parle parce

qu’elle a été sa maîtresse, elle! Et il s’en va: c’est Guernol qui

entre. Ça ne devrait pas traîner: ça traîne. Ce bellâtre est un escroc:

il a emprunté violemment vingt mille francs à Renée et ne fait la cour

à Mme Dubourg que pour son argent: il a besoin de deux cent mille

francs pour une affaire de tramways en Amérique. Et, par mépris, pour

sauver la femme de son ex-amant, par une reprise des sens aussi, Renée

fait partager sa couche au Guernol-Adonis qui, heureux, désarmera.

Mais Marcelle Dubourg a suivi son époux, elle l’a vu entrer chez

Renée, où il a séjourné. Pour se venger, elle vient chez Guernol, elle

s’offre, se donne à lui. Ce séducteur est obligé de céder, il embrasse

la belle. Ce baiser la rend à elle-même, à son horreur; elle se débat,

trop tard! Non! Renée vient, se venge des dédains passés, la flagelle

de son dégoût, puis la sauve. Et Maurice peut venir, interroger,

menacer, s’affaler en larmes: le blanc repentir de sa moitié

reconquise, les paroles de paix, de conciliation, de savante humanité

de _l’Ex_ arrangeront les pires choses: toutes et tous seront heureux.

Cette comédie est admirablement montée, habillée et déshabillée.

MM. Porel et Peter Carin ont, à leur ordinaire, fait des prodiges;

les décors sont fastueux, les chapeaux fantastiques, les meubles à

souhait. M. Louis Gauthier fait un Maurice Dubourg étrangement veule

et inexistant, c’est une merveille d’abnégation. M. Joffre est un

financier terriblement commun et vorace; M. Levesque, une sorte de

rosse dévouée, cordiale et parfaite; M. Larmandie porte avec aisance

une barbe immense et représente crânement le dernier des pleutres; M.

Lérand (auquel on fait décidément trop de rôles sur mesure) est un

vieux baron délicieux de naturel, de comique inconscient et de tenue;

M. Mauloy (Guernol) fait tout ce qu’il peut, non sans trémolos, d’un

personnage odieux, auquel il ne manque même pas le ridicule d’avoir un

reste de cœur noyé dans la pire fatuité.

Pour sa rentrée, Mlle Yvonne de Bray (Marcelle Dubourg) a été

charmante, évaporée, garçonnière, mutine, taquine, indignée, écroulée

et tendre, Mlle Dherblay, gentiment insupportable; Mlle Lola Noyr est

très amusante en baronne curieuse, indulgente et bavarde, et Mlle Ellen

Andrée très touchante, très juste d’accent et de cœur dans un rôle de

confidente active et sacrifiée. Pour Mme Jeanne Rolly (Renée), elle

s’est donnée toute. Éclatante de santé, de franchise, de simplicité

attendrie et passionnée, maternelle et fraternelle, noyée d’ironie,

écrasante de mépris, elle a été toute vie et toute joie dans l’attaque,

dans la riposte, dans la façon de se refuser, de s’offrir et de se

donner.

[Bandeau]

COMÉDIE-FRANÇAISE.--_Connais-toi_, pièce en trois actes, en

prose, de M. Paul HERVIEU.

Depuis les quelque vingt-cinq ans que M. Paul Hervieu, délaissant la

fantaisie satirique, nous offre des peintures profondes et cruelles

de mœurs et de caractères qui n’en sont pas, depuis quinze ans qu’il

exerce au théâtre le plus généreux et le plus sévère apostolat, il

nous a accoutumés à des titres simples et orgueilleux, d’une majesté

antique. Tout le monde se souvient de _Peints par eux-mêmes_, des

_Tenailles_, de _la Loi de l’homme_, de _la Course du flambeau_. En

inscrivant la terrible formule de Socrate en tête de sa nouvelle pièce,

l’auteur de _Diogène le chien_ n’a pas eu la prétention de résoudre un

problème impossible. Une vie entière n’y suffit point et Hegel ne l’a

que trop prouvé.

Fidèle à son principe strict et hautain, Paul Hervieu nous a mis

en face d’un cas de conscience qu’il a traité avec cette éclatante

sobriété, avec cette tendresse et cette rigueur, cette pitié

mathématique dont il garde le secret.

Voyons l’hypothèse, le schéma, la crise dont il tire le drame et la

démonstration.

Jeune divisionnaire, c’est-à-dire assez vieil homme, le général de

Sibéran est une barre de fer étoilée. Il a toujours douté de tout, sauf

de soi, de ce qui l’environne et de ce qu’il touche. Il est le centre

du monde, tout héroïsme, toute droiture, tout orgueil. Il ne veut vivre

que sur l’admiration et la reconnaissance, dans une apothéose et un

rayonnement. C’est une idole qui s’adore elle-même et qui se sacrifie

des victimes, sans s’en apercevoir. Il a épousé, en secondes noces,

une jeune fille sans fortune qu’il a accablée de bienfaits dont il ne

cesse de lui faire sentir le poids. Il a, un soir de grève, recueilli

un orphelin dont il avait peut-être tué le père sur une barricade et

qu’il a conservé auprès de lui comme officier d’ordonnance pour mieux

le surveiller et parce qu’il redoute que, échappant à son émanation, ce

lieutenant Pavail retourne à ses instincts, à son atavique vomissement

d’anarchie. Or, ce jour-là, le général débouche dans le salon de sa

femme, au paroxysme de l’indignation. Au cours d’une promenade avec

son cousin Doucières, qui est son hôte, il a vu une femme s’enfuir de

la maison de Pavail: elle a perdu un gant que Doucières a ramassé--et

c’était le gant de Mme Doucières. C’est abominable! Clarisse de

Sibéran est atterrée: Pavail venait de lui devenir très sympathique

en raison de leur commun servage. Et quand Anna Doucières confirme et

avoue son imprudence, Clarisse est très malheureuse et fort irritée.

Mais voici l’infortuné mari et le général. Doucières, accablé et

pantelant, voudrait pardonner, ramasser des morceaux de bonheur. Fi

donc! Sibéran se cabre. C’est à lui, à sa famille que l’injure a été

faite. Sa femme à lui ne pourra plus voir la coupable et l’époux trop

indulgent. Il faut divorcer. La mort dans l’âme, Doucières divorcera.

Le général le félicite. Et quant à Pavail!...

Le voilà, Pavail. Et il en prend pour son grade, le séducteur! Sibéran

ne mâche pas les mots: abus de confiance, vol qualifié! Le lieutenant

va se révolter, mais il est brisé par son chef: il ira au Tonkin. Il

est resté seul pour écrire la lettre qui l’exilera, quand Clarisse

entre, dédaigneuse. Pourquoi lui avoir fait, le matin, de fausses

confidences! Pavail sent tout son courage l’abandonner: le coupable,

si coupable il y a, ce n’est pas lui, c’est son camarade d’enfance,

son frère d’élection, le propre fils du général, Jean. Il veut bien

souffrir, mais encourir le mépris de Clarisse, jamais! Et, peu à peu,

l’aveu lui vient aux lèvres: s’il est resté jusqu’ici, c’est qu’il

aimait la générale, d’un amour triste de captif à captive, puis d’une

passion fervente; il peut le dire puisqu’il s’en va, puisqu’il ne

reviendra pas. Clarisse s’abandonne, se ressaisit, domine son trouble:

elle ne pleurera que lorsque Pavail sera parti. Voici les coupables:

la frivole Anna, d’abord, qui a laissé accuser un innocent parce que

c’était ainsi, et qui n’a pas donné de nom parce qu’on ne lui en

demandait pas--et, au reste, il n’y avait pas de quoi fouetter un

chat; puis Jean, vibrant, qui brûle de se dénoncer. En vain Clarisse

l’objurgue, en voulant détourner de soi le danger qu’est la présence de

Pavail. Au général abasourdi, défaillant de honte et de colère, Jean se

confesse, atteste sa faute, demande un châtiment. Sibéran, malgré soi,

est plus mou envers son fils. Jean lui fait remarquer son changement

d’opinion, puis il se monte; son crime, il le réparera: il épousera

Anna. Le général n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles: il éclate de

fureur. Sa hautaine chasteté, son affreuse vertu, son démon de devoir

et d’honneur vont le tuer. Non! Il est promis à un pire destin.

Le soir est tombé. Anna et Jean se voient un instant, juste le temps

de s’apercevoir qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre et que leur

flamme était une flammèche de rien du tout. La vraie flamme, la voici,

dévastatrice. C’est Pavail qui se précipite à l’assaut de Clarisse,

qui reste, qui restera. Jamais! Jamais! Clarisse, en une grande vague

de sincérité et de dignité, convient qu’elle l’aime déjà, qu’elle

l’aimera, mais pas de partage! A l’heure où elle sera sûre de son

cœur et de l’éternité, elle ira rejoindre pour toujours son élu, dans

la misère et le besoin. Le lieutenant veut un gage, un triste gage,

un baiser. A l’instant de l’échange du serment et des deux âmes, le

général paraît. Un hoquet, un sursaut, la folie: Sibéran va écraser

d’un bronze massif le couple injurieux, mais après un simulacre de

lutte, il lâche son arme et chasse Pavail que Mme de Sibéran laisse

aller: elle le rejoindra.

Quelle explication entre les deux époux! Le général voit se briser

sa foi, son culte pour celle qui portait son nom, pour son nom,

surtout--car la femme ne l’intéressait que comme sa chose! C’est

une esclave rebelle, pas même, une chose, une chose à lui qui n’a

plus de valeur! Mais, avant de s’en aller, cette chose parle, clame,

accuse. A-t-elle jamais existé? A-t-elle jamais eu un respect, une

attention pour elle, un amour pour soi? Elle faisait partie du décor,

était choyée ou piétinée sans qu’on y prît garde, caressée, rudoyée,

terrorisée, hagarde comme les chevaux de selle du général quand il

leur portait du sucre dans la main et que leurs yeux cherchaient la

cravache. Ce n’est plus une chose, c’est une femme, une chair et une

âme en soif de liberté, qui peut, qui veut réclamer de l’air et des

ailes, qui s’en va, qui s’enfuit, qui s’envole!... Alors... alors,

le général s’effondre. C’est lui qui demande pardon, en sa rigueur

d’équité, mais pourquoi, pourquoi sa femme n’a-t-elle rien dit, dans sa

vertu? C’est que la vertu ne comporte pas d’éloquence. La passion... Et

le général supplie, balbutie... Le scandale, la honte, les gens: il se

tuera. Et Clarisse est frappée plus haut que le cœur, dans les ailes:

elle ne peut abandonner ce vieillard. Très humble, résignée, elle

murmure: «Gardez-moi!» Ce sont de très pauvres gens qui cultiveront

l’art d’être malheureux. Doucières ne divorcera pas. Il s’étonnera du

revirement de Sibéran, qui lui ordonne de reprendre Anna; c’est que

Sibéran ne se connaissait pas. Il se connaît maintenant! Hélas! Où

est la splendeur? Où est le panache? Et l’idéal? Et la gloire? Et le

rayonnement?

Le troisième acte a été acclamé. Sa douleur et son amertume, sa

grandeur de renoncement et son humilité ont frappé et l’ont emporté sur

les quelques sourires du deuxième acte qui, par instants, faisaient

croire à une pièce gaie. On sait que Paul Hervieu va droit à son but

et gradue ses effets à travers des épisodes variés. L’ironie attristée

de ce sujet et son pessimisme avaient besoin de quelques gentillesses

à côté. Mais l’impression suprême est de la plus noble tristesse et du

désenchantement le plus résigné.

Cette œuvre d’une si haute philosophie et d’une langue précieuse est

admirablement jouée. Le Bargy fait un général de Sibéran svelte,

fier, titanesque jusques au moment où il est foudroyé. Il ne parle

pas: il crie, ordonne, tonne. C’est que ce n’est pas ce général-ci ou

un général: il pourrait aussi bien être empereur; c’est l’autorité,

l’infatuation, Jupiter, que sais-je? c’est une entité. Grand (le

lieutenant Pavail) est merveilleux de jeunesse, de douleur, de fougue,

de passion retenue et débordante: il attendrira jusqu’aux tigres de

l’Indo-Chine. Raphaël Duflos est un Doucières parfait, aussi triste,

aussi mou, aussi résigné que possible. Dehelly a la demi-ardeur et la

jolie insignifiance de son personnage de Jean de Sibéran. Mme Leconte

est délicieuse d’inconscience, de gentillesse, de mondanité pleurante,

souriante, dégoûtée dans le rôle d’Anna. Pour Mme Julia Bartet, elle

a été une Clarisse de Sibéran sans cesse triomphale. Dans sa dignité,

dans sa révolte, dans son ennui, dans son éloquence consolante,

dans ses larmes, dans ses cris, dans ses silences, elle a été toute

humanité, toute pudeur, toute passion, toute suavité et toute grâce.

Lorsque, au dernier acte, elle a dit: «Gardez-moi!» toute la salle a

frémi d’une admiration angoissée. On voyait les ailes se fermer, la

porte de l’ergastule tomber sur les rêves, l’esclavage et le dévouement

consentis, dans du noir, dans du gris. C’est un geste, c’est une

attitude qui dépasse tout applaudissement--et qui va à l’âme.

[Illustration]

COMÉDIE-FRANÇAISE.--_La Rencontre_, pièce en quatre actes, en

prose, de M. Pierre BERTON.

Deux êtres sont en présence, M. Serval et Mme de Lançay, très défiants

l’un de l’autre. Le premier est un avocat célèbre, homme d’État de

gauche, ministre de demain. Mme de Lançay est la veuve d’un viveur

dont elle était séparée: l’avocat croit que la veuve a eu des torts

envers son mari, l’autre a entendu Mme Serval, son amie d’enfance, lui

présenter son époux de la belle façon: commun, gauche, fils de petites

gens vulgaires, incapable d’inspirer l’estime et l’amour. Il se trouve

que, au cours d’une conversation d’affaires, la franchise réciproque

des deux interlocuteurs révèle deux âmes d’élite, deux sensibilités

tendres et fières--et la noble dame est émue aux larmes en apprenant

que le plébéien politique doit ses qualités de cœur et d’esprit, sa

sublime et éloquente conscience à ce père, à cette mère dont s’était

gaussée la frivole Mme Serval et qui étaient le modèle des vertus.

Nous sommes très émus, nous aussi: c’est une idée de génie, la scène

des portraits d’Hernani transposée, en prose, pour daguerréotypes.

Au deuxième acte, nous sommes à Ville-d’Avray, dans la résidence d’été

des Serval. Le ministrable va être, de plus en plus et sans retard,

ministre et président du Conseil, mais que lui importe? Il aime Camille

de Lançay, son hôte, qui ne répond pas à ses avances, l’âme déchirée et

qui va s’en aller, par devoir, pour ne pas trahir cette futile amie qui

ne comprend pas le grand et tendre Serval. Le futur secrétaire d’État

part pour une réunion plénière à Paris: tout, dans la villa solitaire,

est livré à l’obscurité et va se livrer au sommeil. Mais Camille, qui

ne peut dormir, vient chercher un livre. Elle aperçoit deux ombres

furtives: c’est Renée Serval qui introduit dans sa chambre son amant,

M. de Brévannes; Mme de Lançay chavire de stupeur et de dégoût! Elle

n’a pas le temps de s’en dire plus: une autre ombre surgit, c’est

Serval! Il n’a rien vu, il n’est sûr que d’une trahison politique:

il est lâché par son groupe. Il exhale son amertume, l’horreur de sa

solitude; il lutte d’éloquence et de passion avec Camille qui parle

avec tout son cœur, qui veut gagner du temps, qui est à la fois

héroïque et sincère et qui, beaucoup par amour, un peu pour sauver

Serval de sa colère et les amants de l’époux justicier, se donne toute

au chef sans soldats, au mari sans femme, à l’âme-sœur en quête, en

besoin d’âme et de chair.

Huit jours se passent. Mme de Lançay veut de plus en plus partir; elle

ne peut condescendre au partage. Mais Renée apprend que son amant va

se marier et que son mari a une maîtresse. Elle accable, de sa rage

double, Camille, hautaine et dolente, qui finit par lui confesser

son dévouement, de haut. La sotte pécore n’a ni reconnaissance, ni

accablement: n’ayant plus Brévannes, elle veut garder Serval. Elle

tente même son amie en lui offrant une lettre, preuve de sa trahison à

elle. Mais, désespérée et bienfaisante, bâillonnée de sa sublimité et

de sa perfection, Mme de Lançay se tait, s’en va, martyre, laissant le

pauvre Serval à la petite harpie sans cœur.

Ne pleurez pas: ça finit bien. Au lendemain d’un discours _rosse_ qui

donne le pouvoir à notre député, Mme de Lançay, revenue de Munich une

minute--le temps de reprendre ses dossiers--ne peut pas se vaincre.

Elle arrache des mains de Serval une lettre où celui-ci recommande le

hideux Brévannes et se porte garant de sa loyauté. Pas ça! Pas ça!

Renée Serval est chassée: les deux êtres d’élite qui se sont rencontrés

par hasard et prédestination, seront heureux l’un par l’autre, l’un

pour l’autre--et pour la bonté, la force, la patrie et l’humanité.

Ils sont venus à cette félicité par le plus long. C’est que M. Pierre

Berton ne nous a fait grâce d’aucun développement, d’aucune habileté,

d’aucun rebondissement: il a trop de métier--et est trop du métier.

L’heureux père (avec M. Charles Simon) de cette exquise _Zaza_ ne nous

en a pas moins donné une comédie dramatique très, très honorable, très

prenante. Elle est sincère, émue, émouvante, d’un style soutenu et

soigné et fait résonner, dans la maison de Molière, un latin qui n’a

rien de moliéresque.

Car il y a un personnage dont je n’ai pas eu à parler et qui est

l’ornement, le pittoresque, la joie de la pièce, qui a été la cause

de ses ajournements et de son retard, qui a tué sous lui le pauvre

Coquelin cadet, qui a mis hors de combat Leloir--et qui n’apporte rien

à l’action. C’est le répétiteur Canuche, négligé et érudit, timide,

orateur, fantaisiste et classique. Brunot y a été délicieux de tact et

de justesse, un peu gris: on imaginait Cadet tout de même; l’utilité du

rôle est morte avec lui. Mais c’est Cadet qui a apporté _la Rencontre_

aux Français!

Georges Grand est parfait d’entrain, de foi, de passion et de désespoir

dans le personnage de Serval; Paul Numa est très élégamment mufle

dans la peau du séducteur Brévannes, et M. Jacques Guilhène est un

secrétaire copurchic et très juvénilement enthousiaste et dévoué.

Camille de Lançay, c’est Mme Cécile Sorel. Elle joue cette grande

amoureuse avec religion et un peu du haut de sa tête: elle est

majestueuse jusque dans l’abandon, sculpturale dans ses silences, ses

hésitations et sa prostration; on ne comprend point qu’elle mette tant

de temps à triompher. Plus magnifique que pathétique, elle impose,

mais elle touche--splendidement. Mlle Provost (Renée Serval), taquine

et insupportable au premier acte, a su habilement parvenir aux pires

sommets de l’odieux et à la plus égoïste et sifflante férocité. Il

paraît que ce n’est pas de son emploi; je l’en félicite. Mais elle est

charmante et acharnée, autant que sa rivale est écrasante et captieuse.

C’est une autre _Rencontre_: _le Duel_--ou _Bataille de dames_.

Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911) · 第 6 / 33 题