Elle était signée: «RENARDET.»

Combien peu l'eussent déchirée, cette lettre qui venait, au milieu

d'une pareille misère, apporter le scintillant mirage d'un luxe que

toutes ont rêvé!

Pourquoi Claudine la conservait-elle depuis le matin? Elle l'avait lue

bien dès fois; et, après l'avoir lue, elle se regardait au miroir et

se disait:

«Cet homme a raison, je suis belle, je pourrais être riche. Si je le

voulais, je porterais, moi aussi, de ces longues robes à falbalas; au

lieu d'aller à pied dans la boue, j'aurais une superbe voiture. Non,

c'est impossible; ma mère me maudirait, et Madeleine ne voudrait plus

me voir. Elle m'oublie, Madeleine. Voilà plus de huit jours qu'elle

n'est venue. Ah! il lui est facile, à elle, de résister. Elle est

heureuse, tandis que moi.... Du moins elle mange à sa faim; elle n'a

pas, comme moi, un chagrin de cœur qui l'empêche de dormir. Elle n'est

pas, comme moi, seule tout le jour, sans une distraction, sans un

plaisir. Ah! voir le soleil et ce beau temps si bleu, et rester là,

toujours sur sa chaise, à tirer son aiguille, quel supplice!»

Un instant elle cessait de coudre. On eût dit que le printemps lui

envoyait d'enivrantes effluves. Son teint se colorait, ses narines

palpitaient; et la poitrine gonflée par un ardent soupir, le regard

troublé:

«Armand, disait-elle à demi-voix, m'as-tu donc oubliée et ne

viendras-tu pas?»

Elle reprenait son travail; mais bientôt encore l'étoffe tombait de

ses doigts. Elle se levait, marchait dans sa chambre, étendait les

bras. Elle avait besoin de parler, de crier, de rire. Elle prenait la

lettre de Jaclard, la baisait, et au lieu de rire elle pleurait.

Puis le démon de la coquetterie la saisissant de nouveau, elle relisait

encore la lettre de son amoureux de hasard; et, fermant les yeux, elle

se voyait parée comme ces femmes quelle avait rencontrées la veille et

dont la beauté faisait retourner les passants.

Et puis, c'étaient des dîners exquis, des bals, des spectacles. Elle

désirait tant aller au théâtre! C'était la vie active, bruyante, la

vie folle. Ah! tout au moins elle pourrait s'étourdir et ne plus penser

à Jaclard, si Jaclard, comme elle le craignait, l'avait oubliée.

Geneviève vint l'arracher à ses rêves, à ces tentations dangereuses;

car l'isolement, l'ennui ont perdu plus de femmes que les tendres propos

des séducteurs, que les suggestions mêmes de la coquetterie.

«Mon Dieu! comme vous êtes changée! s'écria Claudine en voyant

entrer Geneviève. Avez-vous été malade?

--Oui, bien malade, répondit la jeune ouvrière, qui pendant un instant

essaya de retenir les pleurs qui lui remplissaient les yeux.

--Vous avez donc eu du chagrin?» reprit Claudine en posant

affectueusement sa main sur celle de Geneviève.

Alors Geneviève fondit en larmes, et, cédant aux sollicitations

amicales de Claudine, elle lui ouvrit son cœur, lui confia l'abandon de

M. de Lomas et l'odieuse machination qu'on avait organisée pour la

perdre.

«Est-ce possible! exclama la sœur de Madeleine avec stupéfaction.

J'avais bien entendu dire qu'il existait à Paris des maisons où, sous

prétexte de les faire travailler, on attire les pauvres ouvrières pour

les pousser au mal; mais vous êtes bien courageuse d'avoir résisté.»

À son tour, ne voulant pas être en retard d'héroïsme, elle montra la

lettre qu'elle avait reçue.

Elle aussi, elle saurait repousser toutes les séductions.

Elle confia à Geneviève ses appréhensions au sujet de Jaclard, et

déclara énergiquement qu'elle abhorrait tous les hommes, qui étaient

lâches, égoïstes, corrompus, employant le mensonge pour tromper les

pauvres filles, et les rejetant comme un bout de cigare éteint, quand

elles ont cessé de leur plaire.

«Si tu veux, ma chère Geneviève, ajouta-t-elle en la tutoyant pour la

première fois, nous ne nous quitterons pas; puisque nous avons le même

chagrin, nous en parlerons ensemble.»

Geneviève soupira.

«Plût à Dieu que je ne fusse pas plus à plaindre que toi, Claudine!

Merci de ton amitié. Elle me fait tant de bien! Elle me sauve du

dernier désespoir.»

Claudine, répandant toute l'ardeur de son cœur dans ce nouveau

sentiment, serra avec effusion dans ses bras l'infortunée fille de

Gendoux.

Elle se trouvait presque heureuse. Isolée, elle avait un instant senti

chanceler sa vertu. Maintenant qu'elle avait une amie pour la soutenir,

pour l'encourager, elle serait forte contre la tentation.

Le contraste de leurs natures, l'opposition même de leur beauté,

garantissait la durée de leur affection.

C'était un charmant tableau que ces deux belles jeunes filles qui se

tenaient les mains, se confiant leurs peines, formant mille projets,

riant et pleurant tour à tour.

Geneviève, elle, pleurait plus qu'elle ne riait; car il était un

secret, une honte qu'elle n'osait confier à Claudine.

«Pourquoi es-tu triste, Geneviève? interrogeait Claudine d'un ton

boudeur. Ne serons-nous pas bien ensemble? Si tu veux, nous aurons la

même chambre. Vois-tu, on peut mettre encore un lit ici, sous

l'appentis. Si tu crains d'être mal, j'y coucherai, moi, ça m'est

égal. À Lyon, nous n'avions pas non plus toutes nos aises. Moi, pourvu

que j'aie quelqu'un à aimer, quelqu'un avec qui causer quand je

m'ennuie, c'est tout ce qu'il me faut. C'est affreusement triste d'être

seule quand on a du chagrin. Si nous vivions dans la même chambre, ce

serait dix francs par mois d'économie. Avec cela nous pourrions nous

donner quelque douceur.

--Pas pour ce mois-ci. Le propriétaire vient de me louer la chambre de

Fossette. Ah! pauvre Fossette! que n'est-elle avec nous?

--Non, je t'aime mieux à moi toute seule,» dit Claudine dont le

sourcil se fronça.

Chez elle l'amitié même prenait le caractère exclusif de la passion.

«Tu verras, reprenait-elle, nous serons bien heureuses. À nous deux

nous pouvons gagner cinquante sous par jour; en travaillant bien,

peut-être trois francs, et, si l'ouvrage est avantageux, quatre francs.

Nous ne dépenserons que moitié pour notre nourriture. Tu le vois, nous

pourrons encore nous acheter de jolis bonnets et des bottines.

--Oui, mais, fit observer Geneviève, je ne me porte pas bien; si

j'allais tomber malade!

--Oh! je te soignerai, tu verras, repartit Claudine en l'embrassant.

--Que tu es bonne! soupira Geneviève. Je voudrais être moins

malheureuse, afin de pouvoir me réjouir d'un meilleur cœur de ton

amitié.»

Comme elles devisaient ainsi, Madeleine et Mlle Borel entrèrent.

Madeleine venait faire ses adieux à sa sœur. Elle avait désiré que

Mlle Bathilde, avant son départ, l'accompagnât chez Claudine, afin de

lui donner des conseils qu'elle-même, à cause de son âge, ne pouvait

lui adresser.

Mlle Borel venait aussi pour voir Brisemur et lui parler de ce projet de

société coopérative dont elle voulait connaître les bases. Elle

désirait se renseigner auprès de l'ouvrier sur les essais de ce genre

tentés en 1848.

Elle pensait que ces essais, interrompus par les événements

politiques, allaient se reproduire avec plus de maturité et dégagés

de tout esprit de secte et de parti. Ces essais, basés sur

l'association, consistaient surtout à fonder pour le prolétaire le

crédit mutuel, et à affranchir l'ouvrier du capitaliste et de

l'intermédiaire.

Elle était donc fort curieuse d'étudier, partout où elle les

rencontrait, les germes de cette nouvelle organisation qu'elle croyait

appelée à transformer le monde économique. Elle-même se donnait la

mission de fonder pour les femmes des sociétés de production, afin de

les soustraire à l'exploitation de tant d'entrepreneurs et

d'entrepreneuses, qui, sans engager un bien gros capital, s'enrichissent

réellement du travail de l'ouvrière.

Claudine était radieuse. Elle leur présenta son amie, et leur raconta

le projet qu'elles venaient de former de vivre et de travailler

ensemble.

Geneviève, par discrétion, se retira sous prétexte de défaire sa

malle.

Mlle Borel, profondément touchée de l'héroïsme de ces jeunes filles,

se disait:

«Sans doute, tant qu'elles auront de l'ouvrage, elles ne mourront pas

de faim; mais, s'il arrive un chômage, si l'atelier qui leur fournit du

travail se ferme, que deviendront-elles?

«Avez-vous pensé, mon enfant, demanda-t-elle à Claudine, à quoi vous

pourriez vous occuper si vous veniez à manquer d'ouvrage dans votre

spécialité?

--Non,» répondit Claudine, étonnée de cette question.

L'insouciance est caractéristique chez toutes les ouvrières. Il semble

qu'elles soient d'autant plus imprévoyantes que leur situation est plus

précaire. Au reste, n'est-ce pas là plutôt un bienfait de la nature,

et faut-il accuser ces pauvres filles de ne point prévoir ce lendemain

si incertain, qu'un caprice de l'entrepreneur ou un caprice de la mode

peut faire soudainement plein d'angoisse, horrible de misère!

Mlle Borel soupira.

«Cette imprévoyance est navrante, pensait-elle. Ce n'est pas seulement

la répartition des produits du travail qu'il faut changer; il faut

encore donner à l'ouvrière une éducation plus complète, et lui

enseigner les éléments de plusieurs professions.

«Écoutez-moi, mon enfant, dit-elle à Claudine, je reviendrai dans

deux ans. J'espère vous trouver encore sage et bonne ouvrière; mais

pour vous rendre la vertu possible, je vais placer en votre nom cinq

cents francs à la caisse d'épargne. Vous y recourrez dans les moments

difficiles, c'est-à-dire dans les maladies ou les chômages forcés;

mais seulement dans ces moments-là. Ce n'est pas une aumône que je

vous fais, c'est un prêt; car, si vous perdiez l'habitude d'un travail

régulier, vous ne pourriez que très-difficilement la reprendre.»

Depuis un instant on entendait parler dans le corridor, et Madeleine,

croyant reconnaître une voix, avait tressailli et prêtait l'oreille.

On frappa à la porte.

Elle alla ouvrir et se trouva en face de Mme de Courcy et d'Albert

Daubré.

Claudine, reconnaissant la belle visiteuse qui était venue demander

Fossette huit jours auparavant, se présenta pour lui répondre.

Albert avait soudain pâli. Il n'osait lever les yeux sur Madeleine.

Quant à Madeleine, en le voyant accompagner cette femme élégante et

encore jeune, et en remarquant son trouble, elle avait tout compris, et

ses préoccupations et sa résolution subite de rester à Paris.

Albert, en effet, était fort perplexe. Son embarras n'était point

seulement causé par la présence de Madeleine, à laquelle, après

tout, son cœur pas plus que ses lèvres n'avaient jamais rien promis.

Mais que devait-il faire? Présenter à Madeleine et à Mlle Borel, Mme

de Courcy, une femme galante, c'était commettre une grave infraction

aux lois du monde. Ne pas la présenter, c'était blesser Lucrèce qu'il

jugeait plus malheureuse que coupable. Bien qu'elle vécût dans une

société interlope, il la regardait comme une femme si supérieure,

qu'avec sa justice prime-sautière, il préféra commettre une

inconvenance plutôt qu'une cruauté. D'ailleurs Madeleine et Mlle Borel

avaient l'âme assez haute pour la lui pardonner.

«Mademoiselle, dit-il, je vous présente Mme de Courcy, une de vos

admiratrices, et qui depuis quelque temps partage toutes nos idées.»

Madeleine, avec sa nature vibrante, ressentit pour Lucrèce une

très-vive répulsion.

Mlle Borel, qui possédait un grand tact d'observation, devina que cette

femme aux allures un peu hardies, et dont la jeunesse paraissait

conservée à force d'artifices, exploitait Albert Daubré.

Elle se tint donc sur la réserve, tout en répondant avec politesse et

bienveillance.

Lucrèce avait entraîné Albert chez sa protégée, la petite

Ferrandès, à qui elle apportait la promesse d'un engagement pour les

Folies-Dramatiques.

Mais la conversation commençait à peine, qu'un cri déchirant retentit

dans la mansarde voisine.

Et puis on entendit un bruit sourd comme celui d'un corps qui tombait.

«Ah! mon Dieu!» s'écria Claudine.

Et elle s'élança. Toutes les autres personnes la suivirent.

Geneviève était étendue à terre, privée de sentiment. Un journal

déployé, qui avait servi à envelopper un paquet, se trouvait sur la

table.

Or, ce journal contenait le jugement qui condamnait Gendoux, selon

l'ancienne loi sur les coalitions, à une année d'emprisonnement.

Quand Geneviève reprit ses sens, la première figure que rencontrèrent

ses regards fut celle de Lucrèce. Elle arrêta sur Mme de Courcy des

yeux surpris, presque égarés.

«Prenez garde! prenez garde! balbutia-t-elle. Cette femme vient ici

pour vous perdre!»

Et de nouveau elle s'évanouit.

Le lecteur trouvera la suite et la fin de cette étude de mœurs dans un

volume qui paraîtra incessamment sous le titre de:

Le Calvaire des Femmes · 第 49 / 51 题