XXXIII

Cependant il survint un événement qu'on ne croyait pas aussi prochain.

C'était l'explosion de la guerre civile en Amérique.

Cette guerre frappait à la fois l'industrie cotonnière et la

fabrication de la soierie française, dont le principal débouché est

aux États-Unis.

Du jour au lendemain, M. Borel perdait plus d'un million, et restait

avec des commandes importantes sur les bras.

Son commis principal lui écrivait:

«Les nouvelles d'Amérique sont désastreuses. La maison de New-York

qui nous devait 300000 francs, vient de se déclarer en faillite. Les

Smith de Washington nous écrivent de retarder l'envoi; ils ne seraient

pas en mesure de le solder. Enfin les Stormer de la Nouvelle-Orléans,

pour lesquels nous avions sur le métier deux mille pièces de petits et

grands façonnés, viennent de fermer leur comptoir. Si la guerre

intercepte les communications avec l'Amérique, il est également à

craindre que les autres maisons avec lesquelles nous sommes en affaires

ne rompent leurs engagements. Nous devons nous attendre à une crise

terrible dans le commerce lyonnais.»

M. Borel partit immédiatement pour Lyon, et décida que sa famille le

rejoindrait dans la huitaine.

Le projet de mariage entre Béatrix et Lionel se trouvait nécessairement

ajourné.

Cette guerre modifia aussi l'itinéraire que s'était tracé Mlle Borel.

Au lieu de se rendre immédiatement en Amérique, comme elle l'avait

projeté d'abord, elle visiterait pendant l'été le nord de l'Europe,

séjournerait quelque temps en Angleterre, et ne s'embarquerait pour le

nouveau continent que vers la fin de l'automne, si toutefois les

communications étaient possibles.

De son côté, M. Daubré recevait des nouvelles peu rassurantes de

Lille.

«Sur le marché, lui écrivait-on, les transactions sont arrêtées. Il

y a panique. Les fabricants s'attendent à une crise. La population

s'inquiète. Le procès de Gendoux agite les ouvriers. Des menaces ont

été faites contre votre fabrique du quartier Saint-Sauveur.»

La maison Daubré allait donc subir aussi un désastre. Avant la guerre,

dans le commerce du coton, tous les symptômes étaient à la baisse. M.

Daubré n'avait donc fait aucune provision. Si, selon tout pronostic, la

guerre déterminait une hausse subite, qu'allait-il faire avec ses trois

fabriques?

Il se montra énergique, et ordonna le départ.

Mme de Lomas écrivait aussi une longue lettre à sa fille pour presser

son retour.

Le départ des Daubré coïncida ainsi avec celui des Borel.

Albert toutefois déclara qu'il prolongerait un peu son séjour à

Paris.

Depuis quelques jours, Madeleine observait avec chagrin qu'il ne lui

montrait plus la même amitié, non qu'il fût moins respectueux et

moins admiratif; mais, à côté d'elle, il était distrait, il ne

recherchait plus sa présence comme autrefois. Il s'enfermait dans sa

chambre ou s'absentait longtemps. Enfin, il ne travaillait plus. S'il

prenait un livre, il ne tardait pas à le laisser tomber sur ses genoux,

et ses regards troublés restaient fixes et rêveurs.

Elle lui croyait quelque secret chagrin, mais elle n'osait l'interroger.

Ce refroidissement, qu'elle n'avait en rien motivé, la préoccupait

péniblement, et l'absorbait à ce point que le souvenir même de Maxime

en était effacé.

De son côté, M. de Lomas, voyant son mariage retardé, devait

également retourner à Lille. D'ailleurs Lucrèce l'avait ainsi

ordonné.

Il partit donc sans donner un souvenir à Geneviève.

La pauvre fille avait accepté les cent francs que lui avait offerts le

duc à titre de prêt. Toutefois, elle ne pouvait suivre les sages

conseils qu'il lui avait donnés et rentrer chez ses parents dans la

position où elle se trouvait. C'eût été leur porter la honte.

Mais elle quitta la maison de Mme Thomassin, et reprit le chemin de la

rue de Venise, espérant y retrouver ses amis, Fossette, Claudine et le

bon Robiquet.

Sans doute elle était bien malheureuse. Cependant, en sortant de cette

maison où elle avait tant souffert, elle éprouva une sorte

d'allégement et de bien-être. À l'atmosphère de corruption morale

où pendant quinze jours elle avait vécu, elle préférait encore l'air

méphitique de la rue de Venise.

Elle ne trouva plus que Claudine.

Pauvre Claudine! elle aussi était bien découragée. Elle n'avait reçu

encore qu'une lettre de Jaclard; dans laquelle il lui annonçait son

arrivée; et il n'arrivait point. Elle pensa qu'il était retombé dans

la débauche. Elle passait les nuits à pleurer et à chercher, avec une

fiévreuse inquiétude, la cause de son silence.

Grâce à cet amour, grâce surtout aux exhortations de sa mère et de

Madeleine, jusqu'alors elle était restée pure. Mais combien de temps

cette belle et ardente fille conserverait-elle la dignité dans un

milieu où elle est à peine regardée comme une vertu!

«Paris est la forêt de Bondy de la vertu, a dit un auteur moderne; on

y arrête à tous les carrefours.»

En effet, depuis son arrivée à Paris, Claudine ne sortait jamais sans

se voir obsédée par les propos galants de ces Lovelaces de trottoir,

pour qui suivre les femmes est un passe-temps, une manie. Nulle femme

n'est à l'abri de leurs grossièretés; mais les ouvrières surtout

sont l'objet de leurs poursuites. Elles sont si pauvres! Elles ont tant

de désirs qu'elles ne pourront jamais réaliser! Quelle proie facile

pour ces messieurs qui s'intitulent «chasseurs d'ouvrières.»

La veille, Claudine avait été accompagnée jusqu'à la rue de Venise

par un monsieur d'an certain âge qui l'avait assaillie de déclarations

sentimentales et d'offres de tous genres, depuis le dîner à quarante

sous au Palais-Royal jusqu'au dîner chez Brébant; depuis la robe

d'alpaga jusqu'au cachemire de l'Inde. Arrivé à sa porte, il lui

proposait un mobilier en noyer et cent francs par mois.

Le matin même, elle avait reçu une lettre de ce séducteur tenace.

Cette lettre contenait des phrases toutes faites sur l'amour. Elle

répétait cet éternel refrain que chante le séducteur à l'oreille

des ouvrières: «On ne travaille pas quand on est si jolie. Le sort est

injuste envers vous. La nature vous avait faite pour la soie et le

velours, et vous portez des robes d'indienne. Vous végétez dans une

mansarde, quand vous pourriez briller dans un palais. Il y a plus d'un

million dans vos yeux. Quel cou plus digne que le vôtre de porter des

rivières de perles et de diamants!»

La lettre se terminait par l'offre d'un mobilier d'acajou avec deux

cents francs par mois.

Le Calvaire des Femmes · 第 48 / 51 题