Cependant il survint un événement qu'on ne croyait pas aussi prochain.
C'était l'explosion de la guerre civile en Amérique.
Cette guerre frappait à la fois l'industrie cotonnière et la
fabrication de la soierie française, dont le principal débouché est
aux États-Unis.
Du jour au lendemain, M. Borel perdait plus d'un million, et restait
avec des commandes importantes sur les bras.
Son commis principal lui écrivait:
«Les nouvelles d'Amérique sont désastreuses. La maison de New-York
qui nous devait 300000 francs, vient de se déclarer en faillite. Les
Smith de Washington nous écrivent de retarder l'envoi; ils ne seraient
pas en mesure de le solder. Enfin les Stormer de la Nouvelle-Orléans,
pour lesquels nous avions sur le métier deux mille pièces de petits et
grands façonnés, viennent de fermer leur comptoir. Si la guerre
intercepte les communications avec l'Amérique, il est également à
craindre que les autres maisons avec lesquelles nous sommes en affaires
ne rompent leurs engagements. Nous devons nous attendre à une crise
terrible dans le commerce lyonnais.»
M. Borel partit immédiatement pour Lyon, et décida que sa famille le
rejoindrait dans la huitaine.
Le projet de mariage entre Béatrix et Lionel se trouvait nécessairement
ajourné.
Cette guerre modifia aussi l'itinéraire que s'était tracé Mlle Borel.
Au lieu de se rendre immédiatement en Amérique, comme elle l'avait
projeté d'abord, elle visiterait pendant l'été le nord de l'Europe,
séjournerait quelque temps en Angleterre, et ne s'embarquerait pour le
nouveau continent que vers la fin de l'automne, si toutefois les
communications étaient possibles.
De son côté, M. Daubré recevait des nouvelles peu rassurantes de
Lille.
«Sur le marché, lui écrivait-on, les transactions sont arrêtées. Il
y a panique. Les fabricants s'attendent à une crise. La population
s'inquiète. Le procès de Gendoux agite les ouvriers. Des menaces ont
été faites contre votre fabrique du quartier Saint-Sauveur.»
La maison Daubré allait donc subir aussi un désastre. Avant la guerre,
dans le commerce du coton, tous les symptômes étaient à la baisse. M.
Daubré n'avait donc fait aucune provision. Si, selon tout pronostic, la
guerre déterminait une hausse subite, qu'allait-il faire avec ses trois
fabriques?
Il se montra énergique, et ordonna le départ.
Mme de Lomas écrivait aussi une longue lettre à sa fille pour presser
son retour.
Le départ des Daubré coïncida ainsi avec celui des Borel.
Albert toutefois déclara qu'il prolongerait un peu son séjour à
Paris.
Depuis quelques jours, Madeleine observait avec chagrin qu'il ne lui
montrait plus la même amitié, non qu'il fût moins respectueux et
moins admiratif; mais, à côté d'elle, il était distrait, il ne
recherchait plus sa présence comme autrefois. Il s'enfermait dans sa
chambre ou s'absentait longtemps. Enfin, il ne travaillait plus. S'il
prenait un livre, il ne tardait pas à le laisser tomber sur ses genoux,
et ses regards troublés restaient fixes et rêveurs.
Elle lui croyait quelque secret chagrin, mais elle n'osait l'interroger.
Ce refroidissement, qu'elle n'avait en rien motivé, la préoccupait
péniblement, et l'absorbait à ce point que le souvenir même de Maxime
en était effacé.
De son côté, M. de Lomas, voyant son mariage retardé, devait
également retourner à Lille. D'ailleurs Lucrèce l'avait ainsi
ordonné.
Il partit donc sans donner un souvenir à Geneviève.
La pauvre fille avait accepté les cent francs que lui avait offerts le
duc à titre de prêt. Toutefois, elle ne pouvait suivre les sages
conseils qu'il lui avait donnés et rentrer chez ses parents dans la
position où elle se trouvait. C'eût été leur porter la honte.
Mais elle quitta la maison de Mme Thomassin, et reprit le chemin de la
rue de Venise, espérant y retrouver ses amis, Fossette, Claudine et le
bon Robiquet.
Sans doute elle était bien malheureuse. Cependant, en sortant de cette
maison où elle avait tant souffert, elle éprouva une sorte
d'allégement et de bien-être. À l'atmosphère de corruption morale
où pendant quinze jours elle avait vécu, elle préférait encore l'air
méphitique de la rue de Venise.
Elle ne trouva plus que Claudine.
Pauvre Claudine! elle aussi était bien découragée. Elle n'avait reçu
encore qu'une lettre de Jaclard; dans laquelle il lui annonçait son
arrivée; et il n'arrivait point. Elle pensa qu'il était retombé dans
la débauche. Elle passait les nuits à pleurer et à chercher, avec une
fiévreuse inquiétude, la cause de son silence.
Grâce à cet amour, grâce surtout aux exhortations de sa mère et de
Madeleine, jusqu'alors elle était restée pure. Mais combien de temps
cette belle et ardente fille conserverait-elle la dignité dans un
milieu où elle est à peine regardée comme une vertu!
«Paris est la forêt de Bondy de la vertu, a dit un auteur moderne; on
y arrête à tous les carrefours.»
En effet, depuis son arrivée à Paris, Claudine ne sortait jamais sans
se voir obsédée par les propos galants de ces Lovelaces de trottoir,
pour qui suivre les femmes est un passe-temps, une manie. Nulle femme
n'est à l'abri de leurs grossièretés; mais les ouvrières surtout
sont l'objet de leurs poursuites. Elles sont si pauvres! Elles ont tant
de désirs qu'elles ne pourront jamais réaliser! Quelle proie facile
pour ces messieurs qui s'intitulent «chasseurs d'ouvrières.»
La veille, Claudine avait été accompagnée jusqu'à la rue de Venise
par un monsieur d'an certain âge qui l'avait assaillie de déclarations
sentimentales et d'offres de tous genres, depuis le dîner à quarante
sous au Palais-Royal jusqu'au dîner chez Brébant; depuis la robe
d'alpaga jusqu'au cachemire de l'Inde. Arrivé à sa porte, il lui
proposait un mobilier en noyer et cent francs par mois.
Le matin même, elle avait reçu une lettre de ce séducteur tenace.
Cette lettre contenait des phrases toutes faites sur l'amour. Elle
répétait cet éternel refrain que chante le séducteur à l'oreille
des ouvrières: «On ne travaille pas quand on est si jolie. Le sort est
injuste envers vous. La nature vous avait faite pour la soie et le
velours, et vous portez des robes d'indienne. Vous végétez dans une
mansarde, quand vous pourriez briller dans un palais. Il y a plus d'un
million dans vos yeux. Quel cou plus digne que le vôtre de porter des
rivières de perles et de diamants!»
La lettre se terminait par l'offre d'un mobilier d'acajou avec deux
cents francs par mois.