«Mais, dit-il, il y avait du moins d'autres meubles?
--Ah! monsieur, il ne faut pas s'imaginer que, pour huit francs par
mois, on peut avoir de l'acajou ou du palissandre. Cette chambre
maintenant n'est pas magnifique, j'en conviens; mais quand Mlle Fossette
l'habitait, elle l'arrangeait si bien! Elle avait d'abord des fleurs
superbes, et tout de suite ça meublait. Et puis il fallait la voir
tourner là dedans. Elle était si gaie, si vive, si jolie! Ah dame! on
ne s'amusait pas à regarder ses meubles; on avait assez à faire de
l'admirer, de l'écouter et de rire avec elle. Il y a la mère
Blancheton, une pauvre asthmatique qu'elle soignait, et qui se désole
de ne plus la voir passer chaque matin. Elle me disait encore hier:
«C'est fini, monsieur Grinchu, on ne peut on plus vivre dans votre
cassine depuis que Mlle Fossette n'y est plus.»
--C'est bien, fit M. de Barnolf, laissez-moi.»
Et il resta seul.
Il était profondément attendri.
«Pauvre et vaillante fille! pensait-il. C'est là qu'elle vivait,
qu'elle travaillait. En sortant de mon luxueux appartement, elle
rentrait dans cette froide mansarde; et, plutôt que d'accepter un
bien-être qui l'eût avilie et privée de sa liberté, elle endurait
une horrible misère.»
M. de Barnolf s'inclinait devant cet héroïsme qu'une heure auparavant
il eût déclaré impossible.
«On admire ces héros, poursuivait-il, qui dans un moment
d'enthousiasme ont accompli des actes de courage et de dévouement. La
gloire, et souvent la fortune, les en récompensèrent. Qu'est-ce
pourtant qu'un trait de bravoure qui ne demande qu'un effort passager,
à côté de la force de volonté qu'il faut à une pauvre fille pour
lutter, non pas un moment, non pas un jour, mais tous les jours et tous
les instants de sa vie, contre les défaillances morales, et contre les
défaillances physiques, contre le froid et contre la faim, contre les
répugnances du travail et contre les séductions dont elle est
environnée? Faut-il s'étonner qu'elles soient si rares celles qui
résistent! Sont-ils donc si communs les héros?»
Mais soudain une idée, lui traversant l'esprit, vint couper court à
son admiration. Il essuya les larmes qui lui emplissaient les yeux.
Il descendit, remit la clef au propriétaire, et lui demanda, sans
paraître y attacher aucune importance:
«N'est-ce pas chez vous que demeure M. Robiquet, chapelier?
--Non, monsieur, il ne demeure plus ici; il a déménagé en même temps
que Mlle Fossette.»
En regagnant son coupé, M. de Barnolf avait sur les lèvres un sourire
amer et sarcastique.
«Elle n'habitait ce taudis que pour vivre plus près de cet ouvrier! Et
moi qui m'apitoyais sur son courage et sur sa vertu! Il y a des femmes
bien perverses!»
Il se crut guéri.