XXXII

Pendant huit jours, M. de Barnolf ne pensa qu'à Fossette.

Reviendrait-elle? Il était impatient, fiévreux. Vingt fois, pour

connaître plus tôt sa résolution, il prit le chemin de la rue de

Venise; toutefois il hésitait.

«Elle m'a défendu d'aller la voir, pensait-il, ma visite pourrait lui

déplaire. Mais pourquoi cette défense, si ce n'était son amour pour

ce chapelier?»

Et de nouveau la jalousie lui étreignait le cœur. Puis il s'indignait

contre lui-même; son orgueil se révoltait de cette humiliante

rivalité.

Le jeudi suivant, dès neuf heures, il endura de nouveau toutes les

tortures de l'attente. Son estomac était crispé; sa bouche était

sèche; ses mains, moites et glacées.

Il attendit jusqu'à trois heures.

Il alluma plusieurs cigares, il les broyait entre ses dents et les

jetait au feu. Il cassa deux chaises. Puis il prit un poignard, et, pour

échapper à la tentation qui l'envahissait, il en brisa la lame contre

le marbre d'une console. Saisissant ensuite un pistolet, il l'arma; et,

le spasme de la colère passé, il s'asseyait comme un désespéré, et

des larmes de rage et d'amour coulaient de ses yeux.

«Fossette! ô ma Fossette!» s'écriait-il.

Il s'emparait de son portrait, le regardait longtemps, le baisait avec

transport, et, l'instant d'après, le jetait loin de lui. Puis il le

ramassait pieusement et le plaçait sur son cœur.

À le voir se livrer à de tels enfantillages on eût souri, si ses

prunelles qui pâlissaient, si les veines gonflées de ses tempes, si le

mouvement sauvage des narines ne l'eussent rendu terrible.

À trois heures et demie, il n'attendit plus. Sa fièvre parut se

calmer.

«C'est fini, dit-il, je ne la reverrai de ma vie. Je ne puis m'exposer

à souffrir deux fois un pareil supplice.»

Il sonna.

«Faites préparer mon coupé,» dit-il à son valet de chambre.

Il s'habilla lentement. On eût dit qu'il espérait encore.

«Où va monsieur? lui demanda le domestique; car si quelqu'un

venait....»

Il pensa à Fossette, qui pouvait arriver encore, et, dans le désir de

se venger:

«Vous répondrez, dit-il, que je suis allé chez Mme de Beausire.»

Il voulait en effet se rendre chez Mme de Beausire; mais au lieu de dire

au cocher: «rue de la Madeleine, 12,» il lui cria cette adresse: «rue

de Venise, 37.»

Il se jeta dans son coupé. Brisé par de si violentes anxiétés, il

ferma les yeux comme s'il voulait recueillir ses forces pour les

émotions qui l'attendaient encore.

Pendant ce temps, Fossette, elle aussi, souffrait cruellement. Il

semblait qu'elle ressentît à distance toutes les tortures de M. de

Barnolf. Elle luttait contre sa bonté, qui la poussait à pardonner, et

contre son amour aussi, qui l'entraînait vers lui. Bien que sa fierté

se révoltât contre l'outrage qu'elle avait subi, elle aimait toujours;

elle se représentait les souffrances de Léopold.

Elle se mit à coudre, mais son ouvrage tombait de ses doigts. Elle

restait rêveuse, la prunelle fixe, comme si une vision passait devant

elle.

Puis elle essaya de chanter pour chasser cette obsession, mais son

gosier refusait d'articuler aucun son.

Elle se leva et mit son chapeau. C'était comme un charme qui

l'attirait.

Pourtant elle voulut résister. Elle appela Robiquet.

«Voyons, mon ami, dit-elle, tâchez de me distraire un peu; et, si je

sortais tout à l'heure, retenez-moi afin de m'empêcher de commettre

une sottise et une lâcheté.»

De nouveau, elle s'efforça de lutter. Elle parlait avec volubilité.

Elle riait aussi, mais d'un rire nerveux et strident qui faisait mal.

Tout à coup elle rejeta son ouvrage, remit son chapeau et son châle.

Robiquet tâcha de la retenir.

«Il faut que j'aille, il faut que j'aille, dit-elle fiévreusement; il

me semble qu'il va mourir.»

Et elle se précipita dehors.

Il était quatre heures lorsqu'elle arriva chez M. de Barnolf. Depuis

vingt minutes il était sorti.

Quand elle apprit qu'il n'était pas chez lui, sa douleur fut si vive

qu'elle tomba sur un siège, ne pouvant plus se soutenir.

Elle questionna le domestique.

«Il est allé chez Mme de Beausire,» répondit-il.

Elle ressentit au cœur une souffrance aiguë, comme si une lame d'acier

l'eût traversé.

«Ah! dame! mademoiselle, reprit le domestique, il vous a assez

attendue, et même qu'il était fort en colère. La chambre est dans un

bel état, allez!»

Elle demanda à entrer dans sa chambre.

Elle vit les tronçons du poignard, et sur une table le pistolet armé;

puis elle aperçut à terre son portrait froissé et lacéré.

«C'est un brutal, pensa-t-elle, qui tôt ou tard m'eût traitée comme

mon portrait. Tout est fini entre nous. D'ailleurs il ne m'aime plus:

cette visite chez Mme de Beausire le prouve assez.

Le cœur navré, elle prit néanmoins son parti.

«Je vous en prie, dit-elle au domestique, M. de Barnolf ne doit pas

savoir que je suis venue. Cela le contrarierait, et moi aussi.»

Il promit de se taire.

Elle rentra bien triste, bien désespérée, dans son lugubre taudis de

la rue Notre-Dame.

Cependant M. de Barnolf était arrivé rue de Venise.

Il ne soupçonnait pas l'existence de cet horrible chancre du

paupérisme qui s'étend au centre même de Paris. Moins préoccupé, il

eût reculé d'horreur; et Fossette vivant au milieu de ce cadre hideux

lui eût peut-être semblé plus digne de pitié que d'amour. Mais, tout

entier à son émotion, il ne vit rien. Il gravit les degrés de

l'escalier sans même s'apercevoir que ses pas les faisaient trembler.

Le concierge était au premier. Il s'arrêta pour l'interroger.

En apprenant que Fossette était partie sans laisser sa nouvelle

adresse, il lui parut que la terre se dérobait sous lui.

Machinalement il se retourna pour redescendre; mais une idée lui vint.

Il demanda si la chambre qu'elle avait habitée, était déjà louée.

«Non, répondit le propriétaire du garni. Nous la lui gardons, car

nous espérons toujours qu'elle reviendra. Tout le monde ici l'aimait

tant!

--Tenez, dit M. de Barnolf, je vous loue sa chambre pour une heure.»

Et il lui glissa dans la main une pièce d'or.

Le maître du garni s'empressa de le conduire avec force révérences à

la mansarde de Fossette.

En pénétrant dans ce réduit misérable, le riche Hongrois frissonna.

«C'est bien là, vous ne vous trompez pas?» interrogea-t-il avec

défiance.

Il ne pouvait croire en effet que l'insouciante et charmante fille qu'il

aimait, eût pu vivre an milieu d'une telle pauvreté.

«Mais c'est une de nos plus belles chambres, répondit le logeur;

regardez, Mlle Fossette avait le soleil: cette fenêtre lui a

économisé bien du charbon; elle voulait du soleil, surtout pour ses

fleurs. Ah! dame! nous qui sommes les propriétaires, nous ne le voyons

jamais; et même que le médecin nous a dit que c'était par rapport à

cela que tous nos enfants mouraient avant l'âge de sept ans. Il paraît

que les enfants c'est comme les fleurs, il leur faut du soleil.»

Le Calvaire des Femmes · 第 46 / 51 题