En sortant de ce boudoir parfumé et un peu sombre, Albert se sentit
plus à l'aise. Il passa la main sur son front brûlant comme pour en
chasser la fièvre. Il ne voulut point reparaître immédiatement devant
Madeleine, car il s'en jugeait indigne. Que lui inspirait donc Lucrèce?
C'était un sentiment étrange. Elle l'attirait et l'effrayait en même
temps. Il admirait son esprit et sa beauté; mais il ne l'aimait point,
et cependant l'émotion qu'il éprouvait ressemblait à l'idée qu'il
s'était faite de l'amour.
Croyant retrouver son calme habituel, il descendit aux Tuileries et
s'assit sur un banc solitaire. Il resta rêveur, mais il ne pensait pas.
Son cerveau, envahi par l'image de Lucrèce, était comme frappé de
stupeur; et son regard voilé, ses lèvres frémissantes attestaient le
trouble profond qui régnait en lui.
«Est-il assez innocent!» pensa Mme de Courcy avec un sourire à demi
attendri, à demi railleur. Pauvre enfant! il est vraiment délicieux.
Et à côté du diplomatique Lomas, cette candeur ne manque pas de
sel.»
Comme elle répétait devant son miroir quelques-unes des poses et des
expressions de visage qu'elle avait prises pendant cette scène de haute
comédie, on annonça Renardet.
«Hé bien! quelles nouvelles? Comment vont les affaires de Maxime?
--Il a perdu avant-hier quarante mille francs au baccarat. Il nous les
faut d'ici à demain matin.
--Aïe! Nous n'avons pas de temps à perdre. Les _Romains_ sont en
hausse. Je vendrai. À six heures il aura l'argent. Et d'ailleurs est-il
content de vous?
--Ce matin encore, il médisait: «Ah! monsieur Renardet, que
n'êtes-vous une jolie femme! Je vous embrasserais.»
--Et Fossette?
--Déménagée.
--Déménagée! s'écria Lucrèce qui pâlit, pour habiter avec M. de
Barnolf?
--Non, avec son petit chapelier.»
Une joie haineuse illumina la prunelle de Lucrèce.
«J'ai réussi! Mais je ne suis pas encore assez vengée. Car j'ai une
longue rancune à satisfaire. Où demeure cette Fossette maintenant?
--Elle est partie sans donner sa nouvelle adresse.
--Sans donner son adresse! exclama Lucrèce avec désappointement.
--Oui, mais nous l'avons. Gorju, qui a l'esprit aussi fin que son ventre
est gros, l'a fait suivre par son moutard, comme elle déménageait.
--Bon! et combien vous a-t-il demandé pour cela?
--Vingt francs.
--C'est raisonnable. Fait-il au moins ses affaires, ce Gorju? Son
commerce va-t-il?
--Mais oui, il est content. Il ne peut suffire aux commandes qui lui
arrivent de tous côtés. La mode des faux chignons fera sa fortune. Et
il est bien situé, dans ce quartier de _meurt de faim._ Il paye une
chevelure 2 ou 3 francs au plus, et il la revend 10, 20, 30, 50 francs
même.
--Eh bien! où demeure Fossette? Car ce n'est pas assez de les avoir
brouillés; je veux que, sous les yeux mêmes de M. de Barnolf, elle lui
donne un successeur de notre monde. Que penseriez-vous de Maxime?
--Je crois qu'il serait mieux d'attendre. Cette Fossette est une
étrange fille. Il faudrait lui faire la cour. Or, Maxime a l'esprit et
le cœur trop occupés en ce moment, et par Mme Daubré, qui le harcèle
d'épîtres sentimentales, et par Pouliche, qui feint la jalousie et le
désespoir pour le ressaisir. Il hésiterait pour le moment à se mettre
encore une femme sur les bras.
--Soit! nous attendrons. Aussi bien la fuite mystérieuse de Fossette
doit exaspérer encore l'amour de M. de Barnolf. Je sais que, depuis
quelques jours, il joue chez Mme de Beausire un jeu d'enfer. Sans doute
il cherche à s'étourdir par les émotions du jeu.
--Eh bien! et la petite blonde, refuse-t-elle toujours le duc?
--Je ne puis comprendre, repartit Lucrèce avec dépit, que M. de Lomas
ait pu aimer cette fille-là; elle est idiote. Avant six mois elle sera
à l'hôpital, car elle est d'une faible santé. Gorju surveille-t-il
aussi cette belle Claudine? C'est la sœur d'une fille que je hais. Et
à un moment donné il pourra m'être utile de savoir ce qu'elle est
devenue.
--Il paraît qu'elle commence à dépérir. Elle est pâle, ses traits
sont tirés. On ne lui connaît aucune affection.
--Fatalement cette fille-là, avant six mois, sera une femme galante,
aussi bien que Christine et Fossette, aussi bien que....»
Elle hésita.
«Aussi bien que cette superbe institutrice dont vous me parliez l'autre
jour, continua-t-elle; car, s'il y a des natures faites pour la
pauvreté, il en est d'autres qui ne peuvent vivre que dans le luxe et
la joie. Quand elles ne succombent pas à la fascination de la richesse,
elles succombent à l'entraînement de l'amour. Je vous assure,
Renardet, que ces belles créatures m'intéressent, et que,
indépendamment de mes projets personnels, je voudrais les empêcher de
compromettre leur avenir dans des liaisons de bas étage. Je voudrais en
faire des princesses à la mode. Vous le voyez, je deviens philanthrope.
--Ah! ah! ah! fit Renardet. Il en est de la philanthropie comme de la
morale: on en voit de tout acabit.
--Et tenez, reprit Lucrèce avec une sorte d'inspiration; une idée me
vient. Tout à l'heure, M. Daubré me parlait d'associer les femmes. Il
avait raison. L'association est une force toute-puissante pour le bien
comme pour le mal. Supposez que vingt, cinquante, cent, deux cents
jolies femmes, créatures endiablées, prêtes à tout, intelligentes
comédiennes, habiles en l'art de duper et de ruiner les hommes,
s'associent dans une même pensée, la haine et le mépris pour ceux qui
les perdent et les foulent aux pieds. Vous figurez-vous quelle puissance
pourrait acquérir dans le monde des arts, des lettres, de la politique,
de la finance, une telle association dirigée par une forte tête: la
mienne, par exemple? Cette idée me paraît grandiose, et j'y songerai.
En tous cas, Renardet, je compte sur vous pour le recrutement. Les
femmes ne savent pas tout ce qu'elles pourraient, si elles voulaient
s'entendre. Ah! continua-t-elle avec sarcasme, je comprends: ce petit
Daubré est un utopiste. Il veut améliorer le sort de la femme, il veut
régénérer la société. Mais que peut-on édifier avec toutes ces
pourritures, ces difformités, ces monstruosités morales? Pallier le
mal, c'est l'entretenir. Non, ce n'est que par le débordement du vice
et par l'excès de la souffrance qu'on arrivera au bien et qu'on
reconnaîtra les droits de tous au bonheur. On ne peut plus la guérir,
cette société infecte, car elle porte dans toutes ses artères le
virus de la corruption. Comme le dit Émile Augier, il faut qu'elle
crève.
--Je comprends, dit Renardet avec son sourire aux dents aiguës; vous
voulez lâcher sur elle deux cents diablesses aux griffes roses, aux
crocs de perle pour la dévorer.
--Oui, vous l'avez dit, deux cents réprouvées; car la vie d'une
lorette, c'est l'enfer. Est-il un métier plus terrible, plus rempli
d'exigences, de déboires, de soucis, d'angoisses même? Ces
malheureuses, elles voulaient être libres; elles ne sont que des
esclaves et des servantes. Elles n'ont pas faim, il faut qu'elles
mangent; elles n'ont pas soif, il faut qu'elles boivent; elles sont
malades, il faut qu'elles jouent; elles sont tristes, il faut qu'elles
chantent. Mais, si avilies qu'elles soient, croyez-vous qu'elles ne
ressentent pas les outrages? Je le sais, bien, elles ne demanderaient
pas mieux que de se venger.
--Moi aussi, fit Renardet, j'ai bon nombre de petites vengeances à
exercer. Dans mon métier, on est exposé aux rebuffades; et, ma foi! on
a beau mettre sa fierté dans sa poche, cependant à la longue on amasse
de la haine contre les individus, aussi bien que contre les hommes en
bloc, c'est-à-dire contre la société. Je me mets donc aux ordres de
votre association.»
Lucrèce sourit.
«En attendant, reprit-elle, surveillez-moi Barnolf et Fossette; il ne
faut pas qu'ils se rejoignent.»