XXX

Madeleine recevait nécessairement le contre-coup des contrariétés

amoureuses de Mme Daubré. Si Maxime se faisait attendre, ou si M.

Daubré ne sortait pas quand il le fallait, l'institutrice comme les

domestiques souffrait de sa mauvaise humeur.

Mais Albert, par ses prévenances délicates, par la sympathie

admirative qu'il lui témoignait, la dédommageait des humiliations, des

tracasseries que lui faisait subir le caractère maladif de cette femme

inoccupée. Aussi commençait-elle à s'habituer à sa position.

Albert recherchait l'occasion de la voir, de lui parler. Certes,

Madeleine lui était supérieure comme intelligence et comme sentiment

poétique. Mais loin de se trouver blessé de cette supériorité, il la

reconnaissait avec bonheur.

Sans doute il était amoureux; mais il ne pensait point à analyser le

sentiment qu'il éprouvait. D'ailleurs il avait rêvé l'amour tel que

se le représentent les jeunes gens qui n'ont point aimé, comme une

sorte de délire, un vertige des sens et de l'imagination, comme une

violente crise de l'âme, qui vivifie ou qui tue.

Ce qu'il ressentait, au contraire, pour Madeleine, c'était une calme

affection, si respectueuse qu'il n'éprouvait loin d'elle, comme en sa

présence, ni trouble, ni fièvre, mais une ivresse aussi pure que

profonde. Il aimait à se sentir enveloppé dans le rayon de ce regard

limpide et sincère. Sous ce regard, son cœur ne brûlait pas. Il

était au contraire comme rafraîchi et doucement bercé.

L'eût-on questionné sur ses sentiments pour Madeleine, il eût de

bonne foi certifié qu'il ne l'aimait pas d'amour, mais d'une sainte

affection de frère ou de cette adoration qu'un fanatique a pour un

fétiche.

Cependant s'il passait plusieurs heures sans la voir, il était

malheureux; il souffrait d'une sorte d'angoisse; il la cherchait avec

inquiétude; et, quand il la retrouvait, c'était un bonheur si grand

que son visage en était tout transfiguré.

Quant à Madeleine, elle était profondément touchée et heureuse de

cette affection, et elle le lui disait, car elle croyait toujours aimer

Maxime Borel.

Elle pensait que le cœur ne peut changer; qu'une femme, sous peine de

déchoir, de se dégrader, ne doit aimer qu'une fois. Mais était-ce

bien son cœur qui avait aimé Maxime? Ce sentiment n'était-il pas

plutôt un de ces amours de tête si communs chez les jeunes filles?

Maxime était beau, généreux, séduisant. C'était surtout le seul

homme jeune qu'elle eût connu dans l'intimité. Sans doute elle le

jugeait frivole, homme de luxe et de plaisir avant tout. Sans doute elle

se disait que cette intelligence peu cultivée ne s'élevait jamais dans

des sphères bien hautes, et que peut-être même ce caractère n'était

pas tout à fait estimable. Mais, avec sa vive imagination, elle se le

représentait comme une de ces organisations exubérantes,

enthousiastes, qui se jettent dans les excès parce que notre société

étroite et comprimante refuse tout essor fécond à leurs énergiques

facultés. Elle en avait fait un héros, une sorte de demi-dieu auquel

elle vouait un culte dans son cœur.

Elle ne pouvait donc reconnaître ainsi du jour au lendemain, que Maxime

n'était point taillé dans ces proportions héroïques, que c'était

tout simplement une belle et sincère nature, un charmant garçon qui,

moins comprimé par les jésuites, moins gâté par ses parents, moins

gâté par les femmes surtout, eût pu devenir, comme son père, avec

l'âge et la réflexion, bon citoyen, bon époux et bon père de

famille.

M. de Lomas surveillait Albert et Madeleine, et leur amour naissant,

aussi pur que naïf. Et, s'il souriait parfois de leur ingénuité, lui,

blasé, sceptique, incapable de tendresse, il jalousait leur bonheur.

Toutefois, craignant de faire manquer son mariage, il n'avait point

renouvelé vis-à-vis de Madeleine ses tentatives de séduction; mais il

ne renonçait pas à poursuivre cet amour qui l'attirait violemment; il

attendrait d'être marié. D'avance, il calculait le temps que pourrait

demander et son mariage et une lune de miel raisonnable. Or, dans six

mois, il aurait satisfait à toutes les convenances, et pourrait

très-décemment reprendre sa liberté.

En attendant, il fallait séparer Albert et Madeleine. D'ailleurs

c'était l'ordre que lui avait donné Lucrèce.

Malgré les sollicitations de Lionel, Albert n'avait assisté que

rarement aux soirées de Mme de Courcy. Son cœur était trop plein de

Madeleine pour prêter la moindre attention aux coquetteries

provocantes de la courtisane. Pudique comme une jeune fille, il ne

comprit pas ou ne voulut pas comprendre l'amour peu voilé que lui

promettait Lucrèce par ses regards langoureux et ses paroles à double

entente. Ce monde bruyant, futile, vicieux, tout élégant qu'il fût,

ne pouvait convenir à cette âme délicate et rêveuse. Quand il

rentrait chez lui, il se sentait mal à l'aise, mécontent de lui-même.

Il lui semblait qu'il eût mieux employé son temps à lire quelques

pages de poésie ou seulement à contempler le front pur de Madeleine.

Il ne voulut plus retourner chez Mme de Courcy.

Cependant Lucrèce, blessée dans son amour-propre, irrité des dédains

de cet enfant, sentait grandir en elle une passion qui, satisfaite,

n'eût été peut-être qu'un caprice. Maintenant cette pensée

l'absorbait comme une idée fixe. Il semble que ce soit le juste

châtiment réservé à ces natures perverses que d'éprouver, à un

moment donné de leur existence, un de ces amours violents et pleins de

souffrances qui vengent d'un seul coup tontes les victimes de leurs

artifices diaboliques.

Comme Albert avait reçu de fréquentes invitations de Mme de Courcy,

Lionel lui persuada que les convenances l'obligeaient, s'il ne voulait

pas assister à ses soirées, à lui faire du moins une visite de

politesse.

Il s'y rendit seul.

Lucrèce, prévenue par Lionel, l'attendait.

Elle le reçut dans un boudoir coquet, un boudoir pompadour avec

tentures de soie à fond vert pâle, semé de bouquets de roses. Les

meubles Louis XV étaient de véritables objets d'art. Une statue en

pied de Mme de Pompadour ornait l'appartement. La lumière, tamisée par

des stores de guipure, répandait sur toutes ces élégances un

demi-jour voluptueux qui fondait les teintes trop crues ou les lignes

trop dures.

Albert la trouva à demi couchée sur une chaise longue. Un guéridon

placé à côté d'elle était couvert d'ouvrages allemands.

Elle tenait à la main un livre qu'elle ne lisait pas. Ses yeux élevés

mélancoliquement regardaient dans le vague.

Elle entendit parfaitement annoncer M. Daubré; mais elle resta quelques

secondes encore dans cette attitude sentimentale, car elle voulait être

vue. La glace qui était devant elle lui avait appris que ses yeux

noirs, à demi clos par une tendre rêverie et brillant à travers ses

cils, paraissaient ainsi plus jeunes et plus beaux.

Puis, tressaillant tout à coup:

«Ah! c'est vous! quel bonheur! Merci d'être venu, dit-elle en lui

tendant gracieusement la main. Vous ne me gâtez pas, et cependant

je.... Mais qu'allais-je dire? une sottise.

--Pardonnez-moi, madame, répondit Albert, un peu troublé de cet

accueil si empressé; mais je suis timide et même un peu sauvage. Il y

a toujours tant de monde chez vous, et puis j'ai la passion de l'étude,

de la littérature surtout.

--Croyez-vous, s'écria Lucrèce avec enthousiasme, que je n'avais pas

encore lu les œuvres de Henri Heine? Depuis deux jours je les dévore.

Quel poëte! Vous qui êtes à moitié Allemand et qui vous occupez de

littérature, vous devez connaître ses poésies. Y a-t-il un esprit

plus français que le sien, une âme plus allemande? Comme il savait

aimer! Quelle impressionnabilité et quel sentiment élevé du beau, du

noble, du juste! Quelle nature complexe! Quel artiste et quel

philosophe! Vous me voyez émue et émerveillée. Comme il comprenait la

femme! Mais enfin quelle est votre opinion sur Heine?

--J'éprouve, madame, en ce moment, une des plus douces émotions de ma

vie; et vous la comprendrez lorsque vous saurez que depuis deux ans je

m'occupe à traduire en vers ses poésies.

--Vraiment! fit-elle avec une feinte surprise, car Lionel l'en avait

instruite. Que vous êtes heureux de connaître l'allemand! Je ne

croyais pas que cette rude langue tudesque pût s'assouplir ainsi, et

rendre les nuances les plus délicates de notre esprit français, les

images les plus gracieuses, les peintures les plus coquettes. Le

croiriez-vous? vous allez penser que c'est bien là une fantaisie de

tête folle et désœuvrée: depuis que je lis Heine, je désire

étudier l'allemand; et si ce n'eût été la terreur de m'entendre dire

par mon professeur: _Ponchour, montâme_, dès aujourd'hui j'aurais

commencé mes leçons. Mais ma subite passion pour l'allemand ne

résisterait pas à ces accents barbares.

--Combien je regrette, madame, dit Albert, de quitter Paris sitôt, je

vous aurais offert mes services! car je parle et j'écris l'allemand

aussi facilement que le français. L'hiver prochain, si vous daignez les

accepter, je serai très-heureux d'initier une aussi fervente

admiratrice de Heine aux splendeurs de sa poésie.

--Hélas! soupira Lucrèce, il en est de tous les projets comme de

l'amour: partie remise est partie manquée. Merci toutefois de votre

proposition; je l'accepterai si nous sommes en vie tous les deux, si le

destin ou la fantaisie ne nous pousse pas, vous au nord et moi au sud,

si mon enthousiasme germanique se soutient; car l'enthousiasme, aussi

bien, plus même que tout autre sentiment, a besoin d'être alimenté,

et je suis femme. Or, souvent femme varie; mais non, je suis sûre que

vous n'avez pas mauvaise opinion de nous, et que vous croyez à notre

constance.

--Madame, répliqua Albert sérieusement, je crois la femme capable de

tous les dévouements et de toutes les noblesses. Et, quand elle tombe,

la faute n'en est pas à elle, mais à l'homme. Ses vertus lui

appartiennent. Tous ses vices lui viennent de nous.

--Il y a de la partialité dans ce jugement, et sans doute de la

galanterie. Peut-être est-ce tout simplement un sentiment d'équité,

le besoin de réagir contre les injustices des hommes à notre égard.

Mou opinion à moi, c'est qu'on ne peut nous juger. Pour savoir au juste

ce que la femme pourrait être et ce qu'elle pourrait produire, il

faudrait lui laisser une entière responsabilité d'elle-même et lui

permettre une complète liberté de développement.»

On le voit, Lionel avait mis Lucrèce au courant de ce qu'il appelait

les _toquades_ d'Albert.

«C'est aussi ma pensée, madame, repartit Albert. Seulement vous l'avez

formulée plus nettement que je ne l'aurais fait. Vraiment, vous me

voyez ravi. Chaque fois que je rencontre une femme supérieure, et il y

en a plus qu'on ne pense, loin de m'en sentir humilié j'en éprouve

comme un triomphe; car je ne trouve rien d'injuste, de brutal même,

rien qui prouve mieux la faiblesse morale de l'homme, l'infériorité

réelle de son caractère, que les railleries jalouses dont il accueille

la femme supérieure. Y a-t-il une rivalité, possible entre l'homme et

la femme? Le ton naturel ne nous place-t-il pas à vos genoux? Ce n'est

pas de la part de la femme que la lutte est ridicule, c'est de la part

de l'homme. Sans doute les femmes en général n'ont pas la même

aptitude pour les études abstraites; mais n'arrivent-elles pas, par

l'intuition, à la compréhension de toutes choses? Ne s'élèvent-elles

pas plus haut que nous dans les sphères de l'idéal! Et quand elles

admettent un principe, elles le suivent jusque dans ses dernières

conséquences. Je l'affirme, la femme est plus logique que nous, et

surtout elle est plus juste. L'homme a bien raison vraiment d'être fier

de son aptitude philosophique. À quelle vérité absolue, religieuse ou

métaphysique est-il arrivé avec ses belles facultés pour

l'abstraction? A-t-il prouvé l'existence de Dieu ou l'existence de

l'âme? En ces matières, la femme, qui raisonne moins, est plus

avancée que lui, car elle se laisse guider par le sentiment qui seul

peut résoudre autant que possible de si grandes questions. Un de ces

orgueilleux champions de la supériorité masculine me disait un jour:

«Une femme pourrait-elle jamais produire les ouvrages de Kant?» Mais

d'abord, lui répondis-je, vous-même, tout homme que vous soyez, les

produiriez-vous? Le cerveau de Kant est une exception. Il y a aussi des

femmes exceptionnelles qui pourraient penser plus fortement que vous et

moi. Mais, à supposer qu'elles n'arrivent jamais à une telle

concentration de la pensée, est-ce là une preuve de réelle

infériorité, et le monde serait-il moins avancé s'il n'avait pas

produit ces systèmes à peu près incompréhensibles, ou tout au moins

fort controversables? Elles ont trop le sentiment du beau, ces chères

et aimables créatures, et de l'utile aussi, quoi qu'en disent leurs

adversaires, pour se barbouiller l'âme dans tout ce charabia.»

Lucrèce avait écouté Albert avec recueillement; car elle savait que,

pour un jeune homme qui débute dans la carrière des lettres, cette

attention admirative est la plus séduisante des flatteries.

Quand il eut fini, elle lui tendit la main.

«Quel noble et grand cœur vous faites, et que je suis heureuse de vous

connaître! Vous, vous n'êtes qu'au début de la vie; moi, j'ai

beaucoup étudié, beaucoup vu, et cependant nous sommes exactement au

même point. Deux seules choses maintenant m'intéressent, la poésie et

le sort des femmes.

--Oh! madame, repartit Albert entièrement dupe de cette habile

comédienne, il faut que je vous confesse mon erreur, je dirai plus, mon

crime. Me pardonnerez-vous d'avoir pu vous méconnaître? En vous voyant

si belle, si fêtée, jetée au milieu d'un monde....»

Il hésita.

Lucrèce poussa un soupir.

«Dites le mot, monsieur, je ne vous en voudrai pas: d'un monde encore

plus vicieux que frivole.

--Eh bien! reprit Albert, je n'aurais jamais cru rencontrer en vous cet

esprit élevé. Je n'imaginais pas d'ailleurs que vous pussiez trouver

le temps de penser quelquefois.

--Si vous saviez ce que j'ai souffert pour en arriver là! dit Lucrèce

en fermant les yeux, comme pour repousser le souvenir de ses

souffrances.

«Vous avez souffert? vous souffrez?» s'écria Albert réellement ému.

Lucrèce se tut un instant. Son visage prit une magnifique expression de

douleur. Elle pâlit, car il est certainement des femmes qui pâlissent

quand elles le veulent. Et puis tout à coup elle releva la tête avec

l'étincelle de la colère dans les yeux.

«Comment te souffrirai-je pas dans la position fausse et humiliante où

je me trouve placée? Ah! le monde est bien dur, bien injuste envers les

pauvres femmes. Restée seule à seize ans, belle, instruite, sans

fortune, comment aurais-je pu résister aux séductions qui

m'entourèrent? Une première faute suffit à perdre une femme. De

cruels préjugés lui rendent la réhabilitation impossible. Sans doute

j'aurais pu me relever à mes propres yeux et sortir de l'opprobre. Une

fois je l'essayai. J'avais vingt ans; je commençais à penser; je

voulus me tirer de cette fange. Je quittai héroïquement un appartement

somptueux pour une mansarde misérable. Tout un hiver je luttai contre

le froid, contre la faim, contre les répugnances du travail; mais mes

forces trahirent ma résolution. Je fis une maladie. Mon courage

d'ailleurs était à bout. Après une première chute, la pente au vice

redevient si facile! Et je n'avais pas le choix. Il fallait y retomber

ou mourir; car toute carrière honorable m'était fermée. Mourir à

vingt ans, ou, ce qui était pis que la mort; endurer la longue agonie

de la misère, je n'en eus pas la force. Ceux qui nous flétrissent de

leur mépris se sont-ils jamais trouvés dans cette horrible

alternative? Et, à supposer que j'eusse résisté, quelle compensation

m'eût offert la société? Qui seulement eût connu mon héroïsme? qui

m'en eût su gré? Depuis six mois que je luttais, que je jouais ma

santé, ma beauté, ma vie elle-même, dans ce combat de toutes les

heures, aux yeux de quel monde m'étais-je réhabilitée? Si mon

concierge était honnête homme, peut-être avais-je conquis son estime.

Tandis qu'en reprenait ma vie passée, avec plus d'expérience, je

pouvais me faire dans un certain monde une position brillante. N'ayant

pu me relever par la vertu et le travail, je voulus ensuite me relever

par l'amour, ou tout au moins par un attachement sérieux. J'eus le

bonheur de rencontrer un véritable honnête homme. C'était le prince

Dorowski. Il m'aimait éperdument. Mon affection pour lui était une

reconnaissance passionnée plutôt que de l'amour. Nous devions nous

marier. Hélas! je le perdis. Alors je pensai mourir de douleur; et je

me demande encore comment j'eus le courage de vivre. Depuis lors, je

suis restée dans cette société interlope, puisque c'est la seule qui

puisse m'admettre. Mais, Dieu merci! mon ami revînt-il en ce monde, je

pourrais lui dire: Je suis encore digne d'être votre femme.»

Elle cessa un instant de parler; de vraies larmes roulaient dans ses

yeux. Albert respecta son silence.

«Mais je suis folle vraiment, reprit-elle avec un sourire forcé. Je ne

sais pourquoi je vous confie ainsi ma vie et mes plus secrètes

souffrances, à vous que je connais à peine. C'est sans doute que j'ai

deviné en vous une âme assez noble, un cœur assez généreux pour me

comprendre et m'absoudre. Dites-moi que vous me pardonnez de vous

ennuyer ainsi.

--Je dirai plutôt, madame, que je vous dois des remerciements pour la

confiance dont vous daignez m'honorer.

--Vous du moins vous ne ressemblez pas aux autres hommes. Vous vous

intéressez à ces pauvres femmes dont la vie est aussi flétrie, plus

douloureuse peut-être que celle des condamnés au bagne.

--Je ne sache pas, en effet, de situation plus digne d'indulgence et de

commisération, repartit Albert.

--Quel homme bon et juste êtes-vous donc, qui savez aimer et plaindre

la femme tombée! Ceux-là mêmes, au contraire, qui nous ont perdus

nous, insultent et rient de notre malheur. Ils nous disent avec

cruauté: «Si vous souffrez de votre dégradation, pourquoi rester au

milieu de ce monde qui vous foule aux pieds? N'y a-t-il donc pas un coin

de terre où vous puissiez vivre inconnue, oubliée? Vous le voyez bien,

le vice vous plaît, le vice vous attire, le vice est votre élément.

Vous n'avez pas de cœur. Vous aimez mieux être méprisée, insultée,

que de renoncer à cette vie folle. Car ce qu'il vous faut à vous,

c'est la joie bruyante qui étourdit, ce sont les plaisirs qui

avilissent.» Ah! sans doute, cela est triste à dire: il y a du vrai

là dedans, la femme la plus dégradée souffre de son opprobre,

souhaite la possibilité de la réhabilitation; mais toutes ou presque

toutes aiment cette existence vertigineuse et n'y peuvent renoncer que

lorsque la vieillesse les condamne à la retraite. Ce qu'il y a de plus

affreux pour ces malheureuses victimes du vice, ce n'est pas cela

encore, c'est qu'elles ne peuvent plus être aimées. Sans doute on les

désire, sans doute on se ruine pour elles; mais les aimer avec cette

estime, ce respect qui accompagne l'amour véritable; non, pour elles ce

bonheur est à jamais perdu. Et cette femme faite pour l'amour, dont le

cœur était pur, dont le cœur peut-être est vierge encore, car il se

peut qu'il n'ait jamais aimé, cette femme qui malgré sa souillure a

conservé le souvenir de la vertu, le culte du beau, cette femme ne

connaîtra jamais les ivresses pures, les joies profondes et douces d'un

amour élevé, d'un amour partagé. Oh! c'est affreux, c'est affreux? Et

c'est là, croyez-le, notre plus cruel supplice.»

En parlant ainsi, Lucrèce était superbe, on l'eût dite inspirée.

Albert l'écoutait tout palpitant. Il était trop confiant et trop naïf

pour découvrir dans cette tirade un peu déclamatoire, dans ce mélange

de réalités et de mensonges, des effets habilement préparés.

Lucrèce cacha sa figure dans ses mains comme pour voiler sa douleur;

mais elle écartait un peu les doigts pour observer Albert.

Albert était troublé. Involontairement, il comparait cette femme et

Madeleine.

Madeleine, sans doute, était aussi belle. Mais, avec sa pureté

virginale, elle ne lui avait jamais causé une émotion aussi vive;

jamais en sa présence il n'avait ressenti ces chaudes effluves, ni cet

attrait violent qu'exercent les amours impurs.

«Oh! madame, dit-il tout tremblant, ne désespérez point. Vous

trouverez certainement un cœur assez bon, assez tendre pour vous

absoudre, pour vous aimer comme vous le désirez, et, j'ose le dire,

comme vous le méritez.

--Merci de votre prédiction,» dit-elle.

Elle lui tendit la main. Albert la baisa respectueusement en rougissant.

«Je vous en supplie, reprit Lucrèce, accordez-moi votre amitié. Elle

me relèvera déjà à mes propres yeux. Soutenue, encouragée par vous,

j'arriverai certainement à me dégager tout à fait de ce milieu de

corruption. Ah! sans doute un pressentiment m'attirait vers vous. Dès

le premier jour que je vous vis, je reconnus en vous mon sauveur; et

depuis ce moment j'ai fait des efforts pour devenir meilleure. Je

m'occupe de bonnes œuvres. Je m'intéresse particulièrement au sort

des jeunes ouvrières sans protection et qui manquent d'un travail

suffisamment rétribué. Au n° 37 de la rue de Venise habite une jeune

fille du nom de Christine Ferrandès. J'ai su par M. de Lomas que vous

vous étiez intéressé à elle. Je compte obtenir pour votre protégée

un engagement dans le ballet qu'on monte en ce moment aux

Folies-Dramatiques. Sans doute la carrière du théâtre offre beaucoup

d'écueils. Mais cette petite Ferrandès, quoique dans une mauvaise

voie, a du bon, et j'espère l'arracher aux pernicieux conseils que lui

donne son entourage. Qu'en dites-vous? Ai-je bien fait?

--Sans doute, madame, répondit Albert, flatté et même un peu confus

de cette déférence; je comprends votre pensée: vous voudriez

persuader à cette jeune fille qu'une actrice peut rester digne, et lui

donner une si haute opinion de l'art dramatique qu'elle en arrivât à

le respecter, à le relever dans sa personne par une conduite honorable.

Comment ne vous approuverais-je pas? Cependant je crois que la

bienfaisance privée est impuissante pour l'amélioration morale et

matérielle du sort des femmes. Il faut qu'elles s'unissent, s'associent

entre elles pour lutter contre les préjugés qui les asservissent et

contre les diverses exploitations dont elles sont victimes. Si vous le

permettez, madame, dans un prochain entretien, je vous émettrai

là-dessus mes idées. Ou du moins ce ne sont pas mes idées, mais

celles de Mlle Borel, une femme aussi très-supérieure.»

Lucrèce saisit avec empressement ce prétexte pour réclamer instamment

une nouvelle visite.

Le Calvaire des Femmes · 第 44 / 51 题