Certain de réussir, puisqu'il avait l'assentiment de Béatrix, M. de
Lomas répondit à Geneviève:
«Ma chère enfant,
«Je ne puis plus longtemps vous cacher la vérité; mais d'abord,
croyez-le bien, je vous conserverai toujours une affection profonde et
une reconnaissance très-vive pour l'attachement que vous me témoignez.
Je veux surtout que vous soyez bien persuadée que je ne vous
abandonnerai jamais. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour assurer
votre bonheur.
«Je vais me marier. Combien je souffre de tracer ces mots en pensant au
chagrin qu'ils vous causeront; mais à quoi bon vous entretenir plus
longtemps dans des espérances irréalisables? Ce serait peut-être
entraver votre avenir, et plus tard vous rendre la déception encore
plus douloureuse. Des considérations toutes puissantes de famille, de
position nous séparaient à jamais. Un mariage entre nous étant
impossible, ma conscience me fait un devoir de cesser des relations qui
pourraient compromettre toute votre existence.
«Je m'abstiendrai de vous donner un conseil au sujet du duc. C'est un
galant homme; et la carrière du travail que vous avez embrassée avec
tant de courage est si difficile! Mais je comprends votre délicatesse.
Votre désintéressement me touche. Cependant il faut envisager les
choses sous leur vrai jour, et ne pas sacrifier à des sentiments,
très-nobles assurément, mais peut-être un peu romanesques, les
côtés positifs de notre misérable vie.
«Vous êtes un grand cœur, Geneviève, et, dans quelque position que
vous vous trouviez jamais, vous saurez vous faire aimer et respecter.
«C'est avec ces sentiments d'affection, et, j'ose le dire, de
vénération, que je vous prie de compter toujours sur mon amitié
inaltérable et sur mon entier dévouement.»
Cette lettre n'était pas signée, et l'écriture, qui paraissait
très-hâtée, était un peu contrefaite.
Lorsque Geneviève la reçut, elle était à l'atelier. Depuis la visite
du duc, elle semblait si triste et si peu glorieuse de sa beauté, que
ses compagnes, ordinairement impitoyables, respectaient cette douleur
secrète. Dans ces têtes légères, les impressions comme les
sentiments sont de courte durée. D'ailleurs, Geneviève, absorbée par
ses préoccupations, ne prêtait aucune attention aux lazzis que de
temps à autre encore on décochait contre elle.
Cette impassibilité avait achevé de désarmer les malicieuses filles,
qui cherchèrent quelque autre sujet sur lequel elles pussent exercer
plus efficacement leur verve caustique.
Elle ouvrit la lettre en tremblant, et, dès les premiers mots, ses yeux
se troublèrent. Elle se renversa sur sa chaise et s'évanouit. On la
ranima, et on la conduisit dans sa chambre, où elle se mit au lit.
Dès qu'il fit un peu sombre, elle se leva et se rendit à la rue
Louis-le-Grand.
Elle était bien malade. Ses jambes la soutenaient à peine. La fièvre
faisait claquer ses dents, et sur ses joues pâles se dessinaient des
marbrures violettes.
De temps à autre elle s'arrêtait et s'appuyait aux murailles pour ne
pas tomber.
À mesure qu'elle approchait, une angoisse horrible lui étreignait le
cœur. Elle hésitait.
«Que lui dirai-je? pensait-elle; je ne le ferai point changer de
résolution.»
Mais, poussée par le désespoir, ou plutôt par quelqu'une de ces
espérances insensées telles qu'en peuvent concevoir les condamnés à
mort, elle continuait d'avancer.»
Craignant d'être arrêtée ou reconnue dans l'escalier, elle fit un
effort suprême, monta rapidement les trois étages et sonna.
Lionel vint ouvrir. Elle tomba mourante à ses pieds.
Lionel s'habillait pour aller dîner chez les Borel.
Grâce aux soins excessifs qu'il prenait alors de sa personne, grâce
aussi à une vie un peu plus régulière, il semblait rajeuni.
Depuis qu'il adressait ses hommages à Béatrix, il mettait un soupçon
de rouge. Aujourd'hui ce ne sont plus seulement les femmes qui se
maquillent. Il en est parmi nos dandies qui ne dédaignent pas les
précieux services du fard, du cold-cream et de la poudre de riz.
Ce brillant séducteur, en face de sa victime que la douleur rendait
méconnaissable, eut-il du moins un remords, un mouvement de pitié?
«Quelle tuile! pensa-t-il en regardant la pendule. Je n'ai qu'un quart
d'heure pour m'en débarrasser.
--Voyons, Geneviève, remettez-vous. Tenez, buvez un peu d'eau fraîche.
--Oh! je n'ai pas soif, dit-elle en repoussant le verre qu'il lui
tendait. Est-ce bien vous qui m'avez écrit cette lettre? N'est-ce pas
un rêve? J'ai cru que j'en deviendrais folle. Vous vous mariez, vous ne
m'aimez plus, vous m'abandonnez! Est-ce bien vrai? répétez-le-moi, car
je ne puis le croire encore.»
Elle prononça ces mots d'une voix brève, saccadée, et puis elle
éclata en sanglots.
«Ma pauvre enfant, j'en suis désolé, je vous assure. Vous ne sauriez
croire combien cette séparation me coûte à moi-même.»
La pauvre fille se jeta de nouveau à ses genoux. Elle les embrassait.
«Lionel, mon Lionel, moi qui vous aimais tant! Moi, qui vous ai tout
sacrifié, l'amour de ma mère et l'amour de mon père; qui vous ai
sacrifié leur bonheur, leur gloire, mon repos, ma conscience, mon
honneur; moi qui encore maintenant donnerais ma vie pour vous; je vous
en supplie, ne me laissez pas, ne vous mariez pas. Oh! aimez-moi,
aimez-moi encore: car, si vous ne m'aimez plus, je le sens, je vais
mourir.
--Mais, mon enfant, je vous aime; je vous l'ai dit, je vous le répète,
je vous garderai toujours un excellent souvenir. Vous avez été si
bonne pour moi, si tendre! Comment pourrais-je jamais l'oublier?»
Geneviève écoutait, l'œil hagard, ces froides protestations.
«C'est donc fini, bien fini, dit-elle lentement. Adieu, vous ne me
reverrez plus.»
Il la retint.
«Quoi! Où allez-vous? Que voulez-vous faire? Écoute-moi, Ginevra.»
Ce nom, qu'il lui donnait autrefois quand il l'aimait, la fit
tressaillir; et, se rattachant à ce frêle espoir, elle resta.
Debout, le regard morne, la bouche impassible et serrée, elle attendit.
Mais son attitude exprimait une résolution désespérée.
«Il faut raisonner, mon enfant, dit Lionel, en prenant dans les siennes
la main glacée de la jeune fille. Où cet amour nous mènerait-il?
Jamais ma mère ne consentirait à cette union. Jamais Mme Daubré ne
vous accepterait pour sa belle-sœur. Je suis sans fortune, je vous le
répète. Que ferions-nous donc? Habitué à l'oisiveté, je ne puis
songer à gagner ma vie à la sueur de mon front. En vous épousant ou
en continuant nos relations, je perds mon avenir comme je perds le
vôtre; car c'est un avenir que le duc vous offre, un brillant avenir.
Ce n'est pas une position tout à fait régulière, je le veux bien;
pourtant ces unions illégitimes sont si communes aujourd'hui que
l'usage les a presque consacrées. Vous êtes si bonne, si charmante;
avec un peu plus d'éducation, vous seriez une femme accomplie. Le duc
vous appréciera, vous aimera; et peut-être, plus tard.... Sa femme est
âgée, maladive; si vous savez vous rendre indispensable à son
bonheur....
--Ah! oui, il m'épousera, n'est-ce pas? dit-elle avec amertume. Je sais
maintenant le cas qu'il faut faire de semblables espérances. Non, je
n'accepterai pas cette position humiliante. Vous m'avez trompée, vous
êtes lâche, vous êtes sans excuse!
--Vous me faites cruellement sentir, Geneviève, la malheureuse et
fausse situation dans laquelle je me trouve placé. Le mariage qui
s'offre à moi est inespéré; et il est certaines dettes d'honneur que
je ne pourrai jamais payer autrement. Or, vous le savez, on doit
sacrifier à l'honneur son bonheur même.»
Geneviève retira sa main. L'indignation fui prêta des forces. Ses
larmes se séchèrent. Son œil brillant toisa le fourbe avec mépris.
En cet instant ce n'était plus l'ouvrière humiliée, suppliante,
c'était la digne fille de Gendoux.
Sous ce regard, de Lomas baissa le sien.
«Vous vous mariez, dites-vous, pour payer une dette d'honneur; mais de
quel nom appelez-vous donc la dette que vous avez contractée envers
moi! Vous appelez dettes d'honneur les dettes de jeu, n'est-ce pas?
celles que tout le monde connaît. Mais vous séduisez une pauvre fille,
vous l'arrachez à sa famille, vous l'abandonnez, et, ce qui est plus
vil encore, vous la poussez à se vendre pour vous débarrasser d'elle.
Vous commettez toutes ces lâchetés sans scrupule, et vous croyez
rester un homme d'honneur; car vous savez bien que je n'irai pas
raconter votre infâme conduite, que je suis trop fière pour me venger
ainsi, que j'aime mieux mourir, moi et mon enfant.»
Lionel essaya de quelques mots encore pour l'apaiser, mais elle refusa
de l'entendre et sortit brusquement. Il ne tenta plus de la retenir. Le
quart d'heure était écoulé.
«Enfin, exclama-t-il quand elle eut fermé la porte, m'en voilà
délivré! Elle a encore mieux pris cela que je ne l'aurais cru.»
Et, tranquillisant ainsi sa conscience, facile d'ailleurs à calmer, il
continua sa toilette.
Il tira sa raie au milieu de la tête, ce qui lui donnait un air
d'innocence, et, quand il fut pommadé, frisé, lissé et fardé dans
toutes les règles de la dernière mode, il se regarda complaisamment au
miroir, se sourit à lui-même pour s'étudier à sourire avec esprit.
Rien de sa laideur morale ne se trahissait au dehors, car il savait
attendrir quand il le voulait son regard sec et pâle, son regard
d'acier. Rarement il s'était trouvé plus satisfait de lui-même, plus
certain de son succès.
Geneviève ne fut pas plutôt dehors, que l'énergie qu'avait un instant
surexcitée en elle le désespoir, l'abandonna. Elle marchait éperdue,
sans savoir où ses pas la dirigeaient.
Il faisait froid. Une pluie fine et glacée mouillait ses vêtements.
Que lui importait! Elle allait, elle allait toujours, sans se soucier
des voitures et des passants.
Elle longea les boulevards. Ils resplendissaient de lumière. Mais elle
ne vit ni les gerbes de gaz, ni les rayonnements des cafés ouverts, ni
les éblouissements du luxe qui s'étalaient aux vitrines des boutiques.
Elle n'entendit ni les bruissements de la foule, ni le galop des
chevaux. Tout entière à sa douleur, elle semblait morte à tout ce qui
l'entourait.
Arrivée sur la place de la Madeleine, elle tourna à gauche et
descendit la rue Royale. Elle traversa la place de la Concorde. Elle se
trouvait sur un pont désert. Il faisait tout à fait nuit. La rivière
était grosse et rapide. Cette masse d'eau jaunâtre qui marchait vite,
qui marchait toujours, était effrayante à voir, Geneviève se pencha
pour la regarder.
Est-ce le froid qui la saisit, ou la peur, ou bien le vertige? Anéantie
par la douleur physique, brisée par toutes ces émotions, elle
s'affaissa sur elle-même.
Elle éprouva comme un immense soulagement.
«Quel bonheur! murmura-t-elle, je vais mourir!»
Elle pensa à sa mère et elle ferma les yeux.
Dix minutes plus tard, un passant, voyant cette femme étendue à terre,
prévint un sergent de ville.
On la releva.
Au premier moment elle ne se souvint de rien. Elle indiqua sa demeure et
on l'y transporta; elle était si faible de corps et d'esprit qu'elle
n'opposa aucune résistance.
Elle se mit au lit avec une fièvre brûlante.
Le lendemain, Mme Thomassin la questionna et apprit ce qui s'était
passé.
Dans l'après-midi le duc vint. Geneviève se laissa conduire au salon
par Mme Thomassin.
Ce n'était plus la jeune fille de la veille, fraîche, gracieuse,
encore enfant; c'était une femme qui avait souffert.
Grave, presque sévère, elle parut au duc si imposante qu'il resta un
moment interdit devant elle.
«Sommes-nous enfin décidée? dit-il.
--Non, monsieur.
--Vous aimez donc encore M. de Lomas?
--Non, monsieur, je le méprise.
--Mais alors qu'espérez-vous faire?
--Mourir!»
Le duc crut à une comédie. Il éclata de rire. Mais quand il vit des
larmes rouler sur les joues pâles de l'ouvrière, il ne rit plus.
«Écoutez-moi, mon enfant, reprit-il, vous m'intéressez réellement.
Pour la première fois je crois à la vertu. Voilà cent francs.
Retournez chez vos parents. Croyez-moi, cette maison n'est pas
convenable. Paris offre trop de dangers. Vous résistez parce qu'à
votre insu vous aimez encore. Mais dans six mois, peut-être auparavant,
vous succomberiez. Vraiment vous êtes héroïque. J'en ai les larmes
aux yeux. Prenez ces cent francs. Quand vous le pourrez, vous me les
rendrez.
--Décidément je me fais vieux, se disait le duc en sortant. Encore
quelques années, et je couronnerai des rosières.»