Le retour imprévu de son mari causa en effet à Mme Daubré une vive
contrariété. Mais elle était forte quand elle le voulait. Elle
supporta sans émotion apparente cette surprise désagréable.
La veille, Maxime lui avait dit:
«Pourquoi faut-il que le destin nous ait séparés! Nous étions si
bien faits pour nous comprendre! Passer ma vie à vos pieds, Géraldine,
c'eût été pour moi le suprême bonheur.»
Et Géraldine, qui à vingt-cinq ans eût souri peut-être de
l'éloquence moulée de cette phrase, à trente-six ans s'était laissé
persuader. Comment eût-elle pu supposer que Maxime ne prenait pas au
sérieux cet amour qui l'absorbait elle-même tout entière, et qu'elle
regardait comme le dernier de sa vie?
M. Daubré ne pouvait donc arriver en un plus fâcheux moment. Aussi
jamais ne parut-il à sa femme plus lourd, plus trivial, avec sa figure
épaisse, avec son intelligence commune, bourrée de chiffres, enfoncée
dans les tripotages du commerce. Jamais il ne l'avait autant choquée
par ses airs de Prudhomme, ses façons bourgeoises et ses opinions
toutes faites auxquelles il tenait avec l'opiniâtreté de la sottise.
Essayait-on de combattre ses affirmations sans preuves, par paresse
d'esprit il s'abstenait de répondre. On le croyait convaincu. Mais si,
une heure après, on revenait sur le sujet discuté, on demeurait
stupéfait de l'entendre répéter son affirmation avec le même aplomb,
avec une égale confiance en lui-même. C'était cette impassibilité
dans la bêtise que ne pouvait lui pardonner Mme Daubré, surtout quand
elle le comparait au brillant Maxime, d'un esprit si souple, si alerte,
et dont la beauté originale et délicate resplendissait de passion et
d'intelligence.
M. Daubré ne suivit nullement les conseils de sa belle-mère. Il ne
témoigna ni jalousie, ni colère, ni recrudescence de tendresse. Il dit
simplement à sa femme qu'il venait la chercher.
Mme Daubré lui répondit qu'elle suivait un traitement pour ses nerfs,
et que le médecin lui ordonnait le séjour de Paris pendant quelque
temps encore.
Il ne fit aucune objection, et reprit docilement sa chaîne. Il
accompagnait sa femme quand elle le lui demandait, et le reste du temps
s'ennuyait le plus pacifiquement du monde.
Géraldine lui présenta Madeleine. Il approuva ce choix. Il essaya bien
quelques objections sur la manière de diriger Jeanne, qu'il trouvait
déjà trop coquette; mais Mme Daubré se borna à répondre: «Il faut
bien qu'elle soit habillée comme ses petites amies. Plus de simplicité
serait ridicule.» Il s'inclina.
Du reste, comme jamais sa femme ne lui avait montré autant de
prévenance et d'affection, que jamais il ne l'avait vue moins nerveuse,
moins rêveuse, plus gaie, mieux portante, il se dit que Mme de Lomas
était folle ou qu'elle avait pris ce prétexte pour hâter le retour de
sa fille.
Géraldine rencontrait Maxime au Bois, au spectacle ou en soirée; ces
jours-là elle disait à son mari d'une voix câline:
«Mon ami, ce soir vous avez congé. C'est Lionel ou c'est Albert qui
m'accompagnera.»
Et M. Daubré allait tranquillement à la brasserie fumer sa pipe, boire
son pot de bière et lire _le Constitutionnel._
Avant de risquer sa demande en mariage, Lionel chargea Maxime de sonder
le terrain.
M. de Lomas était à peu près certain de plaire à Béatrix et à sa
mère. Mais il fallait l'assentiment de M. Borel.
Un jour que toute la famille, y compris la tante Bathilde, se trouvait
réunie à déjeuner:
«Quel homme charmant que ce Lionel! dit Maxime. Vraiment, quoiqu'il ait
peu de fortune, je serais très-flatté de l'avoir pour beau-frère.»
Béatrix rougit, mais elle adressa à son frère un regard de
remerciement.
«Certainement, repartit Mme Borel, c'est un homme très-distingué. Et
puisque vous appréciez son caractère, vous devriez l'imiter, Maxime;
car où le voit tous les matins à la messe de la petite chapelle de la
rue de Provence. Lui du moins sait allier aux manières et à la
conversation du meilleur monde un esprit sérieux et une piété
exemplaire.
--En effet, répliqua M. Borel, je crois m'apercevoir que depuis quelque
temps il fait à Béatrix une cour très-assidue. Sans doute la piété
et la distinction sont d'excellentes qualités, que j'apprécie comme
vous; mais je me suis informé: il est complètement ruiné.
--Avec un homme qui me plairait, je serais toujours assez riche, dit
Béatrix.
--Il faudrait au moins, reprit M. Borel, qu'il nous apportât quelques
compensations. S'il obtenait un poste important dans une ambassade; ou
seulement s'il était décoré....
--Mais son nom, répliqua vivement Béatrix, ne vaut-il pas mieux que
toutes les décorations? Il appartient à l'une des plus anciennes
familles de la Flandre. Il porte de gueules à bandes de sable avec un
croissant d'or en pointe.
--Vous aurait-on enseigné le blason au couvent? demanda Bathilde avec
un sourire d'ironie.
--Certainement, on nous en donne quelques notions; car c'est de
l'histoire. N'est-il pas fort intéressant pour ces demoiselles, qui la
plupart sont nobles, de connaître l'origine et les armes de leur
famille?
--Alors je ne m'étonne plus, ma pauvre Béatrix, de ton enthousiasme
pour M. de Lomas.
--Je ne suis pas non plus de ton avis, ma chère enfant, reprit M.
Borel. En ma qualité de commerçant, je n'attache qu'une médiocre
importance à la gloire nobiliaire. Je suis à cet égard un enfant de
89. Pour moi, le mérite personnel est tout. Ce n'est pas que je trouve
M. de Lomas dépourvu de mérite; mais vous, Bathilde, qu'en
pensez-vous?
--Oh! ma tante doit le trouver fort mal, dit aigrement Béatrix. Un
homme qui va à la messe!
--Puisque vous me demandez mon avis, répondit Mlle Borel, je pense tout
simplement que c'est un homme ruiné qui est à la poursuite d'une dot,
et qui n'a ni valeur morale, ni valeur intellectuelle. Il faudrait
précisément savoir, ma chère Béatrix, si, avant de songer à
t'épouser, il allait à la messe.
--Peut-être bien, allégua Maxime, ne pratiquait-il pas autrefois avec
autant de ferveur; mais il a toujours eu des sentiments chrétiens. À
supposer qu'il aille un peu plus souvent à la messe pour plaire à
Béatrix qu'il aime, le mal ne serait pas grand.
--Moi, j'avoue, fit Laure étourdiment, que le petit Daubré me plairait
davantage. M. de Lomas ne me parait pas toujours très-sincère.
--Ah! ma chère, si tu penses à M. Albert, tu as tort; car Madeleine
est là qui le soigne, insinua Béatrix, comme pour se venger de la
tante Bathilde.
--Ma chère Béatrix, répliqua sévèrement Mlle Borel, Madeleine est
une noble fille, tout à fait incapable d'un calcul de ce genre.
--Madeleine est impie et mes filles sont dévotes, fit observer Mme
Borel avec sarcasme; voilà pourquoi vous la vantez à leurs dépens.»
M. Borel coupa court à la conversation, qui commençait à s'envenimer.
Mais après le déjeuner, Béatrix rejoignit Maxime et lui dit à voix
basse:
«Engage M. de Lomas à attendre, pour faire sa demande, le départ de
la tante Bathilde.»
D'un autre côté, Lucrèce avait dit à Renardet:
«Il m'importe beaucoup de retarder le mariage de M. de Lomas. Sachez
donc de Maxime où en est l'affaire, afin que je mette, s'il y a lieu,
des bâtons dans les roues.
Mme de Courcy comptait sur Lionel pour séparer Madeleine et Albert.