M. Daubré parut réfléchir.

«Non, c'est impossible, dit-il. Ce serait pour moi chaque jour un

déficit considérable. Mieux vaudrait vendre mes filatures et placer

mes capitaux au 5 0/0. Tout ce que je puis faire, tout ce qui me paraît

juste, ce serait d'accorder, comme à Sedan, une demi-heure et non pas

une heure, aux femmes qui allaitent leurs enfants.

--Alors c'est inutile, repartit Gendoux; nous ne pouvons nous entendre.

Je préfère être condamné. Mon jugement du moins sera une

protestation de plus. Les patrons ne pourront-ils jamais comprendre

qu'en nous laissant le temps nécessaire pour nous reposer et nous

instruire, notre travail deviendrait plus actif et plus intelligent, et

qu'ils trouveraient dans la reconnaissance et l'affection de l'ouvrier

une compensation à leurs sacrifices!

--C'est un exalté, pensa M. Daubré, je n'obtiendrai rien de lui.

D'ailleurs, avec de pareilles doctrines, cet homme est fort dangereux

dans une fabrique. Il vaut mieux qu'il reste en prison.»

M. Daubré sortit. Ayant vainement tenté une conciliation, il prit le

parti de laisser la justice suivre son cours.

Sans doute M. Daubré, en faisant une semblable démarche, avait agi en

homme populaire. Bien que la bonté n'eût pas été son mobile unique,

cependant il avait montré vis-à-vis d'un simple ouvrier une

déférence que certains maîtres de fabrique eussent réprouvée, sans

être pour autant injustes ou cruels. Car, pour juger sainement les

relations entre patrons et ouvriers, il faut se mettre au point de vue,

non pas du droit pur, mais de la justice relative.

«Si les classes privilégiées, dit Robert Peel, abusent fatalement, à

l'état corporatif, de leurs privilèges, les individus qui les

composent peuvent être personnellement très-désintéressés et

excusables.»

C'était un jour néfaste pour M. Daubré; et sa sérénité habituelle

allait se trouver singulièrement troublée.

En rentrant chez lui, vivement contrarié de l'insuccès de sa

tentative, il trouva sa belle-mère, Mme de Lomas, qui l'accueillit avec

solennité. De quelles affaires graves ou ennuyeuses venait-elle encore

l'entretenir? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, Mme de

Lomas ne pouvait tomber plus mal.

Comme elle semblait hésiter ou chercher une entrée en matière:

«Quoi? venez-vous encore quêter pour vos pauvres? demanda M. Daubré

avec impatience. Je vous avoue que j'en ai assez des pauvres, des

ouvriers et du peuple. On s'extermine à chercher leur bonheur; on se

saigne aux quatre membres; on leur bâtit des ateliers qui ressemblent

à des palais; on leur donne des salaires tels qu'il y a trente ans ils

n'eussent osé les rêver; et, plus on leur témoigne de sollicitude,

d'affection même, plus ils se montrent ingrats, exigeants,

intraitables. Vraiment, je ne sais plus quel moyen employer pour les

gouverner. En les traitant à peu près en égaux, on leur donne une si

haute idée de leur valeur qu'on ne peut plus s'en faire respecter ni

obéir.

--Non, monsieur, là n'est pas la cause du mal, répondit

sentencieusement Mme de Lomas; le mal, c'est qu'on ne croit plus, c'est

qu'il n'y a plus de religion dans le peuple. Et pourquoi n'y a-t-il plus

de religion parmi le peuple? C'est que les grands, les riches eux-mêmes

l'ont abandonnée.»

Mme de Lomas était une ancienne coquette convertie à la dévotion vers

la cinquantaine. Ne pouvant plus avoir une cour d'adorateurs, elle s'en

était formé une d'ecclésiastiques et de saints personnages. Comme

elle était sans fortune, elle recourait à M. Daubré pour ses

aumônes. Grâce à ses libéralités, elle avait acquis une certaine

influence.

Toutefois M. Daubré se trompait: elle ne venait point quêter. Un motif

plus important l'amenait. Lionel lui avait écrit que sa sœur se

compromettait gravement et qu'il était de toute urgence que M. Daubré

revînt à Paris.

Plusieurs considérations avaient motivé cette lettre. Lionel, on s'en

souvient, avait reçu ordre de Lucrèce d'entraver l'amour de Maxime et

de Mme Daubré. Mais il désirait la présence à Paris de M. Daubré

pour le charger de demander la main de Béatrix. Enfin il avait besoin

d'argent, et il comptait obtenir de son beau-frère la somme nécessaire

à l'achat de la corbeille.

Mme de Lomas était adroite. Elle sut présenter à son gendre une

peinture saisissante des dangers auxquels le séjour de Paris exposait

une femme aussi jolie que Géraldine.

Mais M. Daubré, qui aimait le calme, et qui, à Paris, se trouvait

condamné par sa femme aux plaisirs forcés des bals et des soirées,

repoussa énergiquement les suggestions de sa belle-mère.

«Que venez-vous me raconter? s'écria-t-il presque irrité. Géraldine

est une très-honnête femme, très-attachée à ses devoirs d'épouse

et de mère. Et puis elle n'est plus jeune, et sa beauté commence à se

faner un peu.

--Peut-on être mari à ce degré-là? pensa Mme de Lomas.

--Elle n'est plus jeune! dit la dévote. Elle a trente ans, et à cet

âge....

--Dites trente-six, reprit M. Daubré.

--Trente-six, soit! mais c'est précisément l'âge le plus dangereux

pour les femmes. C'est le moment des grandes passions.

--Ta ta ta! Géraldine n'est point passionnée, vous dis-je. Qui diable

le sait mieux que moi?»

Mme de Lomas leva les yeux au ciel.

«Ayez pitié de lui, mon Dieu!» soupira-t-elle.

«Mais enfin sur quoi basez-vous vos soupçons?

--Depuis un mois vous lui écrivez de revenir, et elle ne revient pas.

Elle trouve des prétextes.

--D'excellents prétextes, et que j'ai approuvés.

--Elle lit beaucoup de mauvais livres, car, malgré mes avis, vous

n'avez point assez surveillé ses lectures.

--Ah! il ne manquerait plus que cela! J'ai bien autre chose à faire,

vraiment. D'ailleurs je lui ai interdit _Lélia_ et la _Physiologie du

mariage._ Dernièrement encore, elle me jurait qu'elle ne les avait pas

lus.

--Il y a tant d'antres ouvrages encore plus dangereux que ceux-là,

lesquels s'adressent au cœur et poussent à l'adultère.

--Si vous n'avez pas de meilleures raisons à me donner, dit M. Daubré

avec froideur, je continuerai à avoir confiance; car la confiance,

voyez-vous, peut seule enchaîner les femmes.

--J'ai de meilleures raisons. Ses dernières lettres sont empreintes de

je ne sais quelle tristesse vague. Croyez-en mon expérience.

Certainement elle lutte, elle souffre. Il vous faut courir à son

secours et la ramener ici. Vous négligez votre femme, monsieur Daubré,

et cette pauvre enfant est si tendre, si impressionnable! Est-il

étonnant qu'elle cherche ailleurs un bonheur que son cœur réclame et

que vous ne lui donnez pas?

--Allons! bon! je suis un mauvais mari, à présent! Est-ce que je lui

refuse quelque chose? Dites tout de suite que je suis un abominable

tyran et qu'elle est la plus malheureuse des femmes.

--Croyez-moi, partez au plus tôt. Tenez, puisqu'il faut tout vous dire,

Lionel m'a écrit aussi, et comme moi il désire vivement votre

présence à Paris.

--Ils me feront damner! s'écria M. Daubré. C'est bon, je partirai, je

ramènerai Géraldine. Mais il me semble, madame, que si vous l'aviez un

peu mieux élevée; que si, au lieu de l'habituer à l'oisiveté, vous

aviez su lui inspirer le goût du travail, Géraldine ne chercherait pas

aujourd'hui dans des émotions coupables un aliment à l'activité de

son imagination. Car son cœur n'a-t-il pas assez de son mari, de sa

mère, de ses trois enfants à aimer?

--Ah! monsieur, répliqua vivement Mme de Lomas qui voyait pour la

première fois son gendre en colère, ma fille a été élevée au

Sacré-Cœur. Elle a reçu l'éducation qui convenait à son rang. Elle

sait coudre et broder. Fallait-il lui enseigner la cuisine ou les soins

du ménage, ou la tenue des livres, ou les affaires, ou le latin?

--Certes, madame, un peu d'entente des affaires, un peu de tenue de

livres, auraient pu me servir. Ne pouviez-vous du moins lui apprendre à

tenir sa maison et à élever ses enfants?

--Ma fille, bien qu'elle vous ait épousé, monsieur, n'est point une

bourgeoise. C'est une de Lomas. Veuillez, je vous prie, vous en

souvenir. D'ailleurs, tout le monde s'accorde à dire que c'est une

femme accomplie. Il n'y a que vous, monsieur, qui lui trouviez des

défauts.

--Au diable les femmes et les belles-mères!» pensait M. Daubré, qui

ordonna pourtant ses préparatifs de départ.

M. Daubré, toutefois, aimait sa femme. Après la brasserie et ses

fabriques, sa femme était certainement ce qui l'intéressait le plus au

monde. Mais comme il voulait la paix à tout prix, il la laissait à peu

près libre.

Si parfois il lui arrivait de faire une observation avec quelque

vivacité, Mme Daubré se renversait sur son fauteuil comme si elle

tombait en faiblesse, et disait d'une voix douloureuse:

«Ah! monsieur, vous me ferez mourir avec vos brutalités!»

M. Daubré supportait donc très-patiemment la séparation conjugale.

Sans doute sa femme voudrait rester à Paris quelque temps encore; et

l'idée des luttes, des scènes peut-être qu'il allait avoir à

soutenir troublait très-désagréablement sa placidité.

«Surtout, lui dit Mme de Lomas, pas de reproches! Ne laissez rien

paraître de votre jalousie.

--De ma jalousie! Mais, encore une fois, je ne suis pas jaloux.

--Alors c'est peut-être votre indifférence qui déplaît à

Géraldine.

--Allons, bon! maintenant, il faut que je sois jaloux.

--Non, pas sérieusement, seulement pour lui faire croire que vous

l'aimez toujours avec passion.

--Mais je ne l'aime pas avec passion; je l'aime avec respect, comme on

doit aimer la mère de ses enfants.

--À la grâce de Dieu! dit Mme de Lomas en poussant un énorme soupir.

Je vais prier, mon gendre, prier pour la continuation de votre bonheur.

Et je vais commander une neuvaine aux rédemptoristes pour que Marie

protège ma pauvre Géraldine contre les embûches du démon.

--Chère enfant! pensait la dévote en se retirant, comment ai-je pu la

marier à ce butor, qui ne comprend rien aux délicatesses du cœur

féminin? Si ma fille est coupable, ce sera bien lui qui l'aura voulu!»

Le Calvaire des Femmes · 第 41 / 51 题