Sans doute Geneviève souffrait cruellement; mais combien plus grande
eût été sa douleur si elle eût appris que son père était en
prison, sa mère malade de chagrin, et que sa faute était la cause
première de tant de malheurs!
L'arrestation de Gendoux avait tellement bouleversé la pauvre Thérèse
qu'elle s'était mise au lit; et les faibles épargnes, amassées avec
tant de peines, s'épuisaient chaque jour. Elle n'avait pour la soigner,
dans sa cave sombre, que la voisine, le soir, au retour de la fabrique,
et les deux petits, qui lui présentaient sa tisane quand elle avait
soif. Contracté par le chagrin, son estomac refusait toute nourriture,
et chaque jour elle s'affaiblissait davantage. De temps à autre
pourtant elle se tramait jusqu'à la prison pour aller voir Gendoux. Ces
entrevues étaient toujours douloureuses, et elles achevaient
d'ébranler l'organisme de la pauvre femme.
On ne laissait pénétrer auprès du prisonnier aucun de ses camarades.
Cependant la coalition, comprimée à son début par l'emprisonnement de
son chef et le retour de M. Daubré, était loin d'être complètement
étouffée. Il soufflait dans les fabriques, et particulièrement dans
celle de M. Daubré, comme un vent de révolte. Quelques personnes sages
conseillaient au riche manufacturier de solliciter l'élargissement de
Gendoux, ou du moins, si son affaire devait être jugée, de s'entendre
avec lui pour sa défense. C'était le meilleur moyen de calmer
l'irritation des esprits.
Il se résolut donc à tenter cette démarche, quoi qu'il en coûtât à
sa dignité de patron offensé. Il espérait ainsi gagner la
reconnaissance de Gendoux, qu'il savait être un brave cœur, incapable
de fausseté ou d'ingratitude.
Depuis son incarcération, Gendoux avait laissé pousser sa barbe, ce
qui imprimait à son visage hâve et vieilli quelque chose d'inculte, de
sauvage.
Thérèse était auprès de lui. Elle semblait une ombre. Sa bouche
triste, son regard abattu, désespéré, accusaient une de ces douleurs
si complètes qu'elles attendrissent les âmes les plus rebelles à la
pitié.
À la vue de ces deux vieillards si malheureux et si dignes, M. Daubré
s'arrêta sur le seuil de la cellule, saisi d'une sorte de respect.
Il avait préparé un préambule sévère; mais il ne trouva que de la
commisération pour cette navrante infortune.
Dans le commerce ordinaire de la vie, M. Daubré passait pour un
excellent homme. Mais c'était un Flamand, un homme du Nord, froid,
placide plutôt que bon. Incapable d'aucun effort pour secourir son
semblable, il avait cette bonté neutre, cette passivité qui n'est le
plus souvent qu'une forme de l'égoïsme.
Gendoux, qui le connaissait bien, ne se méprit pas sur cette démarche;
il le reçut avec défiance.
Thérèse sortit.
Gendoux et M. Daubré restèrent en face l'un de l'autre.
Quel contraste entre ces deux hommes!
M. Daubré était rose, replet. Sur son visage s'épanouissaient la
quiétude de l'homme bien calé dans la vie, et la sérénité parfaite
de l'être vulgaire et satisfait, sans vices, mais aussi sans vertus.
D'ailleurs, quelle vertu lui faut-il, à cet homme auquel tout a souri
dès le premier jour de sa vie? Cerveau étroit, cœur inerte, bien
douillettement emmailloté dans sa médiocrité et son égoïsme, M.
Daubré trouvait, lui aussi, que tout était pour le mieux dans le
meilleur des mondes. À l'aide de quelques lieux communs, comme il
critiquait les aspirations du peuple vers le mieux être! Les ouvriers
ont-ils jamais été plus heureux qu'aujourd'hui? disait-il. Que ne
demandent-ils tout de suite à devenir les propriétaires de nos
fabriques? Si l'on voulait les écouter, ils ne mettraient plus du
bornes à leurs exigences. Les révolutions succéderaient aux
révolutions. L'anarchie échevelée et sanglante se déchaînerait par
toute la France.
L'esprit de cet homme n'avait jamais franchi l'horizon de sa fabrique et
de la brasserie où chaque jour il allait lire son journal
ultra-conservateur, fumer sa pipe et boire son pot de bière.
Il possédait une spécialité pourtant qui dominait en lui,
non-seulement toute autre faculté intellectuelle, mais tout sentiment
élevé et affectif, c'était l'esprit des affaires, lequel se réduit
à peu près à ceci: savoir acheter et vendre en temps opportun. Sur ce
calcul unique, depuis vingt ans, il avait constamment tendu toutes les
forces de son cerveau; c'était donc avant tout un marchand, un marchand
habile.
Gendoux, lui, c'était l'ouvrier intelligent, fier de sa valeur morale,
et qui ne se prosterne point devant la supériorité de la fortune,
quand à celle-là ne s'en joint aucune autre.
La souffrance n'avait pas altéré la noblesse native de ses traits. Sur
cette figure énergique, presque hautaine, on lisait une grande
élévation morale et un sentiment un peu brutal peut-être de la
justice.
La misère avait usé, vieilli, déformé même le corps de Gendoux;
mais elle avait respecté son âme. Quoique aigri par le malheur, il
conservait le culte de l'idée, tout prêt encore à se dévouer pour
elle.
Certes, il admettait les inégalités sociales. S'il rêvait
d'améliorer le sort de l'ouvrier, il respectait aussi les droits du
patron. Il comprenait que les questions ne peuvent se résoudre que par
de nouveaux procédés d'organisation, et point par la violence; mais il
était aussi absolu dans ses rancunes que dans ses principes.
«Croyez, mon ami, lui dit M. Daubré, que j'ai éprouvé un chagrin
réel de votre détention. Depuis si longtemps vous travaillez pour
moi, que j'étais loin de m'attendre à votre tentative séditieuse.
--Vous trouvez donc, monsieur Daubré, que parce qu'on souffre depuis
vingt ans, c'est une raison pour souffrir sans se plaindre pendant vingt
années encore?
--Oublions, Gendoux, ce qui s'est passé. Vous n'ignorez pas les
rigueurs de la loi contre les coalitions, contre les chefs surtout. Vous
allez être condamné à deux ou cinq années d'emprisonnement.
--Je le sais, répondit dédaigneusement le prisonnier.
--Il faut donc vous tirer de là; et c'est pourquoi je viens convenir
avec vous d'un système de défense.»
Gendoux se tenait sur la réserve, car il pensait: Pour faire une
semblable démarche, il faut qu'il ait besoin de moi.
«Un système de défense? dit-il. Mais je n'ai pas l'intention de me
défendre. Je dirai la vérité, toute la vérité; les juges me
condamneront selon leur conscience.
--Selon leur conscience? repartit M. Daubré. C'est là précisément
qu'est le danger.
--Peu importe! Quel que soit leur jugement, je le subirai, j'y suis
résolu.
--Il ne faut pas seulement penser à vous, Gendoux; il faut penser à
votre femme, qui paraît si affectée de votre réclusion. N'avez-vous
pas aussi des enfants sur lesquels rejaillirait votre condamnation?
--Ma condamnation! s'écria Gendoux avec sarcasme. Ah! plût à Dieu que
ma famille ne fut jamais autrement déshonorée!
--Vous avez une fille, je crois, cela pourrait l'empêcher de
s'établir.»
Gendoux pâlit. La veine qui traversait son front se gonfla, et,
regardant M. Daubré d'un air terrible:
«J'avais une fille, mais je n'en ai plus.
--Ah! vous l'avez perdue! reprit M. Daubré frappé du ton de Gendoux;
ne travaillait-elle pas dans ma fabrique?
--Oui, elle travaillait dans votre fabrique, et un lâche, un libertin
l'a enlevée. Je ne la reverrai jamais.»
M. Daubré se souvint vaguement d'avoir entendu parler de la disparition
de Geneviève.
«Auriez-vous donc quelques soupçons sur l'un de mes contre-maîtres?
--Je ne parlerai pas, parce que le moment n'est pas venu. Et puis il me
faut des preuves; mais je les aurai.
--Vous devriez du moins me faire part de vos soupçons; je pourrais vous
aider à retrouver votre enfant.
--C'est inutile: elle est perdue pour moi, perdue sans retour. Je ne la
reverrais pas sans avoir envie de la tuer.
--C'est là une sévérité excessive.
--Je ne puis m'accoutumer à rougir.
--Certes, vous avez un caractère fort estimable, et vous méritez la
considération dont vos camarades vous honorent. Cependant il ne faut
pas outrer des sentiments bons en eux-mêmes, mais qui, poussés à
l'extrême, deviennent de la cruauté.
--Il y a deux choses avec lesquelles on ne peut, on ne doit jamais
transiger: c'est la justice et l'honneur.»
M. Daubré, interloqué par ce début, ne savait plus à quel sentiment
s'adresser pour se faire écouter.
Mon ami, reprit-il avec beaucoup d'aménité, nous voulons vous sauver
malgré vous. Je tiens à vous, vous le savez.
--Comment pouvez-vous tenir à moi, qui viens d'organiser une coalition
contre vous? Je ne suis pour vous qu'une force de tant, pouvant produire
une valeur de tant.
--Quel butor que cet homme! pensa M. Daubré, et que les maîtres de
fabrique sont malheureux d'avoir à employer des gens pareils!
--Non, reprit Gendoux, c'est votre intérêt et non le mien qui vous
amène ici. Mon arrestation a, je le sais, produit un mauvais effet
parmi les camarades, et, pour apaiser les esprits, vous voudriez me
rendre à la liberté.
--Ce que nous voulons tous, dit M. Daubré, c'est l'ordre, c'est la
bonne harmonie entre les patrons et les ouvriers. Voyons, sur quels
points portaient vos réclamations, et je verrai ce que je puis faire.
--Voici, répondit Gendoux. Nous demandons pour les hommes une
demi-heure de plus à midi, afin que chacun puisse aller prendre son
repas dans sa famille, et nous demandons à quitter le métier une heure
plus tôt le soir sans diminution de salaire.
--Rien que celai fit ironiquement M. Daubré. Pourquoi ne me
demandez-vous pas de vous payer pour ne rien faire?
--Ce n'est pas tout, reprit Gendoux irrité de cette plaisanterie.
--Voyons, continuez.
--Nos enfants meurent ou dépérissent, faute des soins de leur mère.
Nous demandons que les femmes aient, comme à Sedan, une heure au milieu
du jour pour préparer le repas, soigner et allaiter leurs enfants, et
qu'elles sortent comme nous à huit heures au lieu de rester au travail
jusqu'à neuf. En un mot, nous voulons qu'ayant travaillé tout le jour
comme de véritables machines, nous puissions le soir cultiver notre
intelligence et vivre un peu par le cœur au milieu de nos familles.
Autrement la manufacture tuera la famille, tuera l'être sociable,
l'être moral surtout; car, faute de développement intellectuel,
l'ouvrier s'abandonne à ses penchants les plus vils, à la débauche et
à l'ivrognerie. Voilà ce que nous voulons. Est-ce juste?
--Mais à supposer que j'accorde, moi, ce que vous demandez, est-il
certain que les autres fabricants suivent mon exemple?
--Accordez toujours; les autres seront bien forcés de vous imiter.»