Avant de descendre à l'atelier, Mme Thomassin avait fait passer
Geneviève par sa chambre, lui avait lissé les cheveux, avait donné
une grâce à la résille, et lui désignant la porte du salon, elle lui
avait dit:
«Ma chère enfant, soyez aimable avec M. le duc, car votre avenir
dépend de cet entretien. Surtout ne soyez pas si morose. M. le duc aime
la gaieté.»
Geneviève entra toute tremblante au salon. Elle vit un homme d'une
soixantaine d'années qui lui désigna amicalement un siège.
Geneviève s'était représenté sous des dehors austères ce personnage
bienfaisant, qu'un chagrin d'amour, au dire de Mme de Courcy, torturait
depuis sa jeunesse.
Elle s'étonna donc de le trouver vêtu avec une élégance de bon
goût, mais un peu prétentieuse pour un homme de cet âge. Le sourire
de ce vieillard était fin et sceptique, et son regard s'arrêtait sur
elle avec une persistance qui l'embarrassait.
«C'est vous, ma belle enfant, dont m'a parlé Mme de Courcy?
--Oui, monsieur; elle m'a aussi parlé de vous, de votre bonté. Soyez
persuadé que je ferai tous mes efforts pour mériter votre intérêt.
--Voilà une charmante petite réponse, fit le duc. On dirait.... Mais
non, personne ne vous l'a apprise, n'est-ce pas, mon enfant?»
L'ouvrière rougit, car elle crut avoir été maladroite.
Il lui tendit la main, et Geneviève lui donna la sienne.
«Mme de Courcy ne m'avait pas trompé, vous êtes adorable. De la
beauté, de la candeur et une main de patricienne. Mais, ma fille, il
faudra soigner un peu mieux vos ongles; je tiens beaucoup à ce détail.
--Je vous remercie de m'en avertir, monsieur, dit Geneviève.
--Elle est ou très-rouée, ou très-candide, ou stupide, pensa le duc.
Voyons lequel.»
Et il reprit:
«Vous me plaisez déjà beaucoup, je vous assure; mais ce que j'aime
par-dessus tout, c'est la sincérité. Ouvrez-vous donc à moi comme à
un confesseur. Combien de fois déjà avez-vous aimé?»
Geneviève rougit encore, baissa les yeux et ne répondit pas.
«Je suis très-indulgent, je vous en préviens; deux ou trois fois,
n'est-ce pas?
--Non, monsieur, répondit Geneviève avec dignité.
--Quatre ou cinq alors?
--Non, monsieur; Mme de Courcy a dû vous le dire, une seule fois.
--Et vous avez quel âge?
--Vingt ans.
--Et vous aimez depuis combien de temps?
--Depuis huit mois.
--Et jusqu'à dix-neuf ans, jamais, jamais ce petit cœur-là n'avait
battu pour personne?
--Pour personne.
--Vous êtes pourtant de Lille, une ville de manufactures.
--Oui, monsieur, mais j'allais depuis fort peu de temps à la fabrique.
Auparavant, je travaillais à la maison.
--Et vous aviez sans doute une mère pieuse? Êtes-vous dévote?»
Geneviève hésita. Elle craignait de donner une mauvaise idée d'elle
à ce bienfaiteur, religieux peut-être.
«Non, monsieur, dit-elle enfin. Ni mon père pi ma mère ne vont à la
messe, et moi, je n'y allais pas davantage. Mon père est un
très-honnête homme; mais c'est une idée comme cela, il ne peut
souffrir les capucins.
--Ah! ah! c'est un esprit fort? Tant pis, ma fille! Pour les femmes
comme pour le peuple, la religion est un frein nécessaire. Je désire
que vous ayez un peu de dévotion. Sans doute je ne veux pas faire de
vous une religieuse. Cependant j'aimerais mieux trouver en vous ces
sentiments qui élèvent l'âme et l'esprit, et préservent des honteux
désordres.
--Ah! monsieur, s'écria Geneviève, certainement j'ai commis une faute
grave; aux yeux de bien des gens, j'ai perdu le droit de me dire une
honnête fille; cependant, si vous voulez vous informer, vous saurez que
j'ai toujours eu une bonne réputation.»
Elle avait des larmes dans les yeux.
«Comment, fillette, vous pleurez! Dépêchez-vous d'essuyer ces beaux
yeux-là. Je vous déclare que je ne puis supporter les pleurs. J'ai les
nerfs très-impressionnables. Cela pourrait même troubler ma
digestion.»
Geneviève essaya un sourire.
«À la bonne heure! Riez toujours! Vous êtes cent fois plus belle. Et
puis vous avez de si jolies petites dents! Voyons, regardez-moi;
croyez-vous que je ne vous déplairai pas trop?
--Oh! monsieur, comment ne vous aimerais-je pas? Vous paraissez si bon!
--Euh! euh! j'ai bien mes défauts. Je suis impatient, et, dans ces
moments-là je déchire, je casse tout. Mais on ne se plaint pas trop,
car je répare si bien les dégâts! Je suis du reste un bon enfant,
vous verrez: pas tracassier du tout! Vous serez libre de vivre à votre
guise. Je ne vous ferai pas espionner. Voilà pourquoi je vous ai
adressé tant de questions: c'est que je désire avoir confiance en
vous. Enfin, je ne suis plus jeune, et je veux maintenant que ma vie
s'écoule sans émotions, sans tracas. Ainsi, pas de scènes, pas de
petites roueries. Je ne puis souffrir que les femmes s'avilissent ainsi.
D'ailleurs je ne vous refuserai jamais rien; car je ne suis point ladre,
et j'aime à voir le bonheur auteur de moi. Soyez toujours franche
aussi. Il ne servirait à rien de me tromper. Je connais les femmes sur
le bout du doigt; et, si adroites soient-elles, je les devine toujours.
Ainsi vous avez aimé quelqu'un. Est-il à Paris?»
Geneviève hésitait à répondre. Le langage du duc la surprenait et
l'inquiétait; mais elle ne soupçonnait pas encore que Mme de Courcy
eût pu la tromper. Elle repoussa le doute qui lui vint.
«Oui, monsieur, dit-elle, il est pour le moment à Paris.
--Et vous le voyez toujours?
--Rarement.
--Il vous aime encore, cependant?
--Hélas!
--Vous l'aimez donc?
--Oui, monsieur.
--Oui! s'écria le duc stupéfait, presque irrité.
--Je l'ai dit à Mme de Courcy, et je n'ai pas d'autre désir que de le
ramener à moi et de l'épouser.»
Le duc fronça le sourcil. Il craignit d'avoir été le jouet d'une
mystification. Puis remarquant la candeur de Geneviève, il éclata de
rire.
«Je vois que nous ne nous entendons pas du tout. En quels termes Mme de
Courcy vous a-t-elle parlé de moi?»
Geneviève lui raconta sa conversation avec Lucrèce.
«Écoutez, mon enfant, il y a eu malentendu. Vous êtes peut-être une
brave fille, et je ne veux ni vous tromper ni vous séduire. Je ne suis
pas le moins du monde un homme occupé de bonnes œuvres, mais je suis
moins encore capable d'une mauvaise action. Si j'étais jeune,
j'entreprendrais peut-être de me faire aimer de vous, car vous êtes
charmante; mais à mon âge je n'ai plus de temps à perdre. Je vous dis
donc simplement: Si vous voulez tenir ma maison, je vous donnerai un
hôtel, une voiture, une grande existence. Robes, cachemires, bijoux,
vous pourrez vous passer toutes vos fantaisies. Je suis marié, sans
enfants, et je vis séparé de ma femme. Voyez donc si cela vous
convient.»
Étonnée, bouleversée par cette offre inattendue, Geneviève hésita
un moment; mais elle fut vite remise, et, se levant fièrement:
«Non, monsieur, dit-elle, cela ne peut me convenir.»
Le duc la considéra, comme s'il doutait de ce qu'il entendait. C'était
la première fois peut-être qu'il trouvait une femme rebelle. Piqué au
jeu par cette résistance, il voulut insister, et lui prendre la main;
mais Geneviève la retira vivement. Alors le duc, à son tour, se leva,
et, la saluant avec déférence:
«Adieu, dit-il; je vous ai prise un peu à l'improviste; réfléchissez
à ma proposition.»
Il sortit, laissant Geneviève atterrée.
Lorsque Mme Thomassin la rejoignit au salon, Geneviève était assise,
morne et le visage inondé de larmes.
Voilà donc pourquoi on l'avait habillée, pourquoi on s'intéressait à
elle, pourquoi on l'avait entourée de soins et d'égards! Mais
qu'était donc cette Mme de Courcy, à laquelle Lionel l'avait
recommandée? qu'était donc la maison de Mme Thomassin?
Cette maison ressemblait à beaucoup d'autres. C'était un atelier de
couture dirigé par une ancienne lorette. Quand on voit des jeunes
filles, souvent même des enfants, poussées à l'inconduite par les
personnes mêmes qui devraient les protéger, les défendre, faut-il
s'étonner de l'effroyable dépravation d'une trop grande partie de
cette classe d'ouvrières? C'était surtout cette dissolution des
moeurs, véritable fléau social, que voulait dénoncer et combattre
Mlle Borel. C'était la mission à laquelle elle avait voué sa vie.
«Eh bien! mon enfant, qu'y-a-t-il? Pourquoi ce chagrin?» demanda à
Geneviève Mme Thomassin avec une voix attendrie.
Autant Mme Thomassin se montrait dure, hautaine même vis-à-vis de ses
ouvrières, autant elle savait être câline et gracieuse lorsque son
intérêt l'exigeait.
«C'est une infamie, madame, c'est une infamie! répétait Geneviève;
je ne me serais jamais attendue, en entrant ici, à de pareilles
humiliations!
--Expliquez-vous, mademoiselle,» dit la couturière qui voulut
paraître ignorer ce qui s'était passé.
Geneviève raconta son entretien avec le duc.
«De quoi vous plaignez-vous, ma fille? reprit Mme Thomassin. Le duc
s'est conduit envers vous en parfait galant homme. Ne vous a-t-il pas
montré une grande bienveillance? Il est marié, il ne peut vous
épouser; mais, d'après tout le bien qu'on lui a dit de vous, il offre
de vous prendre pour tenir sa maison. Cela se voit dans la société
élégante. Je comprends combien votre refus a dû le surprendre; car
enfin, ne vous abusez pas sur votre situation: vous vous êtes enfuie de
chez vos parents avec un jeune homme qui vous a abandonnée; votre
réputation est à jamais perdue.
--Mais si M. de Lomas consentait à m'épouser, comme me l'avait fait
espérer Mme de Courcy....
--Vous épouser! lorsqu'il ne vous aime plus! vous êtes insensée!
interrompit en riant Mme Thomassin, qui voulut lui ôter tout espoir de
ce côté. Vous voilà donc sans appui sur le pavé de Paris. Maintenant
vous gagnez à peu près pour vivre; mais aurez-vous toujours une
position aussi avantageuse?»
Elle s'arrêta, comme pour lui faire comprendre que cette position
dépendait d'elle, et qu'elle pouvait d'un mot la lui retirer.
«Qu'espérez-vous donc? vivre de votre travail? Vivre est impossible,
vous végéterez. Et il peut survenir une maladie, un chômage qui vous
réduise à la dernière misère. Que deviendrez-vous alors? Après
avoir refusé la richesse, et, je l'affirme, une existence qui peut
être honorable, car vous avez affaire à un honnête homme, vous vous
verrez réduite peut-être, dans un moment de détresse, à quelque
honteuse extrémité.
--Oh! jamais! jamais! s'écria Geneviève. J'aimerais cent fois mieux
mourir!
--Soit! vous n'en arriverez jamais là, quoique bien d'autres y soient
venues, qui étaient aussi fières et aussi résolues que vous l'êtes
en ce moment. Ah! vous ne savez pas encore ce que c'est que la faim! Il
semble même que plus on est pauvre et malheureux, plus on aime la vie.
On ne se tue pas, allez; on fait comme les autres. Croyez-moi, mon
enfant, j'ai de l'expérience, j'ai vu le monde de près, et je vous
dis, parce que je m'intéresse à vous: Ne repoussez pas la fortune
quand elle se présente d'elle-même et tout d'un coup. Tant d'autres la
cherchent toute leur vie sans la rencontrer jamais! Ce que vous refusez
là, c'est une position stable qui équivaut presque à un mariage; car
M. le duc n'est pas le premier venu: c'est un homme qui assurera votre
avenir, si vous vous conduisez convenablement avec lui. Enfin c'est un
moyen de venir en aide à vos parents, de leur procurer une vieillesse
heureuse, exempte de privations.
--Vous ne connaissez pas mon père, dit Geneviève; jamais il
n'accepterait un centime provenant d'une source pareille.
--Ta, ta, ta! c'est bon pour le discours. On se fait à tout, il
quitterait Lille, viendrait habiter Paris auprès de vous. Et quand il
aurait tous les jours sa demi-tasse, sa petite bouteille, il ne
s'occuperait guère de la source.
--Vous ne le connaissez pas, madame, vous dis-je.
--Eh bien! admettons que ce soit un papa butor, d'une vertu farouche: il
resterait à Lille, voilà tout. Et quand vous serez riche, vous
trouverez un mari, un vrai mari, car avec de l'argent on en trouve
toujours. Une fois mariée légitimement, que pourrait dire votre père?
Vous épouseriez, n'est-ce pas, M. de Lomas? Eh bien! sachez que c'est
un vrai libertin, qui ne vous rendrait pas même heureuse pendant quinze
jours; et il n'a pas le sou, tandis que le duc a cinq cent mille francs
de rentes. Songez donc! vous porteriez des robes comme celle que vous
avez essayée l'autre jour, comme celle-ci, ajouta-t-elle en lui
désignant une toilette éblouissante, et des bijoux semblables à ceux
que vous voyez étalés rue de la Paix! Et puis une maison à vous toute
seule, avec des tapis, des tableaux, des glaces sur tous les murs!
Songez donc, tout ce bonheur pour vous, petite masque, et vous hésitez!
--Non, je ne veux pas, répondit Geneviève, comme si elle était
éblouie par la tentation. Mon père viendrait à Paris tout exprès
pour me tuer. Et puis c'est impossible, parce que je l'aime, _lui._
--Voyons! attendez encore quelques jours, car en refusant vous faites
une irréparable sottise. Réfléchissez.
--C'est inutile.
«Est-elle bête! pensa Mme Thomassin à bout d'arguments. C'est une
vraie buse.»
--Pensez-y toujours. La nuit porte conseil.»
Geneviève remonta dans sa chambre. Elle écrivit à M. de Lomas ce qui
venait de se passer. Puis, à la faveur de la nuit, elle se glissa
jusqu'au n° 31 de la rue Louis-le-Grand et y déposa sa lettre.