XXVI

Avant de descendre à l'atelier, Mme Thomassin avait fait passer

Geneviève par sa chambre, lui avait lissé les cheveux, avait donné

une grâce à la résille, et lui désignant la porte du salon, elle lui

avait dit:

«Ma chère enfant, soyez aimable avec M. le duc, car votre avenir

dépend de cet entretien. Surtout ne soyez pas si morose. M. le duc aime

la gaieté.»

Geneviève entra toute tremblante au salon. Elle vit un homme d'une

soixantaine d'années qui lui désigna amicalement un siège.

Geneviève s'était représenté sous des dehors austères ce personnage

bienfaisant, qu'un chagrin d'amour, au dire de Mme de Courcy, torturait

depuis sa jeunesse.

Elle s'étonna donc de le trouver vêtu avec une élégance de bon

goût, mais un peu prétentieuse pour un homme de cet âge. Le sourire

de ce vieillard était fin et sceptique, et son regard s'arrêtait sur

elle avec une persistance qui l'embarrassait.

«C'est vous, ma belle enfant, dont m'a parlé Mme de Courcy?

--Oui, monsieur; elle m'a aussi parlé de vous, de votre bonté. Soyez

persuadé que je ferai tous mes efforts pour mériter votre intérêt.

--Voilà une charmante petite réponse, fit le duc. On dirait.... Mais

non, personne ne vous l'a apprise, n'est-ce pas, mon enfant?»

L'ouvrière rougit, car elle crut avoir été maladroite.

Il lui tendit la main, et Geneviève lui donna la sienne.

«Mme de Courcy ne m'avait pas trompé, vous êtes adorable. De la

beauté, de la candeur et une main de patricienne. Mais, ma fille, il

faudra soigner un peu mieux vos ongles; je tiens beaucoup à ce détail.

--Je vous remercie de m'en avertir, monsieur, dit Geneviève.

--Elle est ou très-rouée, ou très-candide, ou stupide, pensa le duc.

Voyons lequel.»

Et il reprit:

«Vous me plaisez déjà beaucoup, je vous assure; mais ce que j'aime

par-dessus tout, c'est la sincérité. Ouvrez-vous donc à moi comme à

un confesseur. Combien de fois déjà avez-vous aimé?»

Geneviève rougit encore, baissa les yeux et ne répondit pas.

«Je suis très-indulgent, je vous en préviens; deux ou trois fois,

n'est-ce pas?

--Non, monsieur, répondit Geneviève avec dignité.

--Quatre ou cinq alors?

--Non, monsieur; Mme de Courcy a dû vous le dire, une seule fois.

--Et vous avez quel âge?

--Vingt ans.

--Et vous aimez depuis combien de temps?

--Depuis huit mois.

--Et jusqu'à dix-neuf ans, jamais, jamais ce petit cœur-là n'avait

battu pour personne?

--Pour personne.

--Vous êtes pourtant de Lille, une ville de manufactures.

--Oui, monsieur, mais j'allais depuis fort peu de temps à la fabrique.

Auparavant, je travaillais à la maison.

--Et vous aviez sans doute une mère pieuse? Êtes-vous dévote?»

Geneviève hésita. Elle craignait de donner une mauvaise idée d'elle

à ce bienfaiteur, religieux peut-être.

«Non, monsieur, dit-elle enfin. Ni mon père pi ma mère ne vont à la

messe, et moi, je n'y allais pas davantage. Mon père est un

très-honnête homme; mais c'est une idée comme cela, il ne peut

souffrir les capucins.

--Ah! ah! c'est un esprit fort? Tant pis, ma fille! Pour les femmes

comme pour le peuple, la religion est un frein nécessaire. Je désire

que vous ayez un peu de dévotion. Sans doute je ne veux pas faire de

vous une religieuse. Cependant j'aimerais mieux trouver en vous ces

sentiments qui élèvent l'âme et l'esprit, et préservent des honteux

désordres.

--Ah! monsieur, s'écria Geneviève, certainement j'ai commis une faute

grave; aux yeux de bien des gens, j'ai perdu le droit de me dire une

honnête fille; cependant, si vous voulez vous informer, vous saurez que

j'ai toujours eu une bonne réputation.»

Elle avait des larmes dans les yeux.

«Comment, fillette, vous pleurez! Dépêchez-vous d'essuyer ces beaux

yeux-là. Je vous déclare que je ne puis supporter les pleurs. J'ai les

nerfs très-impressionnables. Cela pourrait même troubler ma

digestion.»

Geneviève essaya un sourire.

«À la bonne heure! Riez toujours! Vous êtes cent fois plus belle. Et

puis vous avez de si jolies petites dents! Voyons, regardez-moi;

croyez-vous que je ne vous déplairai pas trop?

--Oh! monsieur, comment ne vous aimerais-je pas? Vous paraissez si bon!

--Euh! euh! j'ai bien mes défauts. Je suis impatient, et, dans ces

moments-là je déchire, je casse tout. Mais on ne se plaint pas trop,

car je répare si bien les dégâts! Je suis du reste un bon enfant,

vous verrez: pas tracassier du tout! Vous serez libre de vivre à votre

guise. Je ne vous ferai pas espionner. Voilà pourquoi je vous ai

adressé tant de questions: c'est que je désire avoir confiance en

vous. Enfin, je ne suis plus jeune, et je veux maintenant que ma vie

s'écoule sans émotions, sans tracas. Ainsi, pas de scènes, pas de

petites roueries. Je ne puis souffrir que les femmes s'avilissent ainsi.

D'ailleurs je ne vous refuserai jamais rien; car je ne suis point ladre,

et j'aime à voir le bonheur auteur de moi. Soyez toujours franche

aussi. Il ne servirait à rien de me tromper. Je connais les femmes sur

le bout du doigt; et, si adroites soient-elles, je les devine toujours.

Ainsi vous avez aimé quelqu'un. Est-il à Paris?»

Geneviève hésitait à répondre. Le langage du duc la surprenait et

l'inquiétait; mais elle ne soupçonnait pas encore que Mme de Courcy

eût pu la tromper. Elle repoussa le doute qui lui vint.

«Oui, monsieur, dit-elle, il est pour le moment à Paris.

--Et vous le voyez toujours?

--Rarement.

--Il vous aime encore, cependant?

--Hélas!

--Vous l'aimez donc?

--Oui, monsieur.

--Oui! s'écria le duc stupéfait, presque irrité.

--Je l'ai dit à Mme de Courcy, et je n'ai pas d'autre désir que de le

ramener à moi et de l'épouser.»

Le duc fronça le sourcil. Il craignit d'avoir été le jouet d'une

mystification. Puis remarquant la candeur de Geneviève, il éclata de

rire.

«Je vois que nous ne nous entendons pas du tout. En quels termes Mme de

Courcy vous a-t-elle parlé de moi?»

Geneviève lui raconta sa conversation avec Lucrèce.

«Écoutez, mon enfant, il y a eu malentendu. Vous êtes peut-être une

brave fille, et je ne veux ni vous tromper ni vous séduire. Je ne suis

pas le moins du monde un homme occupé de bonnes œuvres, mais je suis

moins encore capable d'une mauvaise action. Si j'étais jeune,

j'entreprendrais peut-être de me faire aimer de vous, car vous êtes

charmante; mais à mon âge je n'ai plus de temps à perdre. Je vous dis

donc simplement: Si vous voulez tenir ma maison, je vous donnerai un

hôtel, une voiture, une grande existence. Robes, cachemires, bijoux,

vous pourrez vous passer toutes vos fantaisies. Je suis marié, sans

enfants, et je vis séparé de ma femme. Voyez donc si cela vous

convient.»

Étonnée, bouleversée par cette offre inattendue, Geneviève hésita

un moment; mais elle fut vite remise, et, se levant fièrement:

«Non, monsieur, dit-elle, cela ne peut me convenir.»

Le duc la considéra, comme s'il doutait de ce qu'il entendait. C'était

la première fois peut-être qu'il trouvait une femme rebelle. Piqué au

jeu par cette résistance, il voulut insister, et lui prendre la main;

mais Geneviève la retira vivement. Alors le duc, à son tour, se leva,

et, la saluant avec déférence:

«Adieu, dit-il; je vous ai prise un peu à l'improviste; réfléchissez

à ma proposition.»

Il sortit, laissant Geneviève atterrée.

Lorsque Mme Thomassin la rejoignit au salon, Geneviève était assise,

morne et le visage inondé de larmes.

Voilà donc pourquoi on l'avait habillée, pourquoi on s'intéressait à

elle, pourquoi on l'avait entourée de soins et d'égards! Mais

qu'était donc cette Mme de Courcy, à laquelle Lionel l'avait

recommandée? qu'était donc la maison de Mme Thomassin?

Cette maison ressemblait à beaucoup d'autres. C'était un atelier de

couture dirigé par une ancienne lorette. Quand on voit des jeunes

filles, souvent même des enfants, poussées à l'inconduite par les

personnes mêmes qui devraient les protéger, les défendre, faut-il

s'étonner de l'effroyable dépravation d'une trop grande partie de

cette classe d'ouvrières? C'était surtout cette dissolution des

moeurs, véritable fléau social, que voulait dénoncer et combattre

Mlle Borel. C'était la mission à laquelle elle avait voué sa vie.

«Eh bien! mon enfant, qu'y-a-t-il? Pourquoi ce chagrin?» demanda à

Geneviève Mme Thomassin avec une voix attendrie.

Autant Mme Thomassin se montrait dure, hautaine même vis-à-vis de ses

ouvrières, autant elle savait être câline et gracieuse lorsque son

intérêt l'exigeait.

«C'est une infamie, madame, c'est une infamie! répétait Geneviève;

je ne me serais jamais attendue, en entrant ici, à de pareilles

humiliations!

--Expliquez-vous, mademoiselle,» dit la couturière qui voulut

paraître ignorer ce qui s'était passé.

Geneviève raconta son entretien avec le duc.

«De quoi vous plaignez-vous, ma fille? reprit Mme Thomassin. Le duc

s'est conduit envers vous en parfait galant homme. Ne vous a-t-il pas

montré une grande bienveillance? Il est marié, il ne peut vous

épouser; mais, d'après tout le bien qu'on lui a dit de vous, il offre

de vous prendre pour tenir sa maison. Cela se voit dans la société

élégante. Je comprends combien votre refus a dû le surprendre; car

enfin, ne vous abusez pas sur votre situation: vous vous êtes enfuie de

chez vos parents avec un jeune homme qui vous a abandonnée; votre

réputation est à jamais perdue.

--Mais si M. de Lomas consentait à m'épouser, comme me l'avait fait

espérer Mme de Courcy....

--Vous épouser! lorsqu'il ne vous aime plus! vous êtes insensée!

interrompit en riant Mme Thomassin, qui voulut lui ôter tout espoir de

ce côté. Vous voilà donc sans appui sur le pavé de Paris. Maintenant

vous gagnez à peu près pour vivre; mais aurez-vous toujours une

position aussi avantageuse?»

Elle s'arrêta, comme pour lui faire comprendre que cette position

dépendait d'elle, et qu'elle pouvait d'un mot la lui retirer.

«Qu'espérez-vous donc? vivre de votre travail? Vivre est impossible,

vous végéterez. Et il peut survenir une maladie, un chômage qui vous

réduise à la dernière misère. Que deviendrez-vous alors? Après

avoir refusé la richesse, et, je l'affirme, une existence qui peut

être honorable, car vous avez affaire à un honnête homme, vous vous

verrez réduite peut-être, dans un moment de détresse, à quelque

honteuse extrémité.

--Oh! jamais! jamais! s'écria Geneviève. J'aimerais cent fois mieux

mourir!

--Soit! vous n'en arriverez jamais là, quoique bien d'autres y soient

venues, qui étaient aussi fières et aussi résolues que vous l'êtes

en ce moment. Ah! vous ne savez pas encore ce que c'est que la faim! Il

semble même que plus on est pauvre et malheureux, plus on aime la vie.

On ne se tue pas, allez; on fait comme les autres. Croyez-moi, mon

enfant, j'ai de l'expérience, j'ai vu le monde de près, et je vous

dis, parce que je m'intéresse à vous: Ne repoussez pas la fortune

quand elle se présente d'elle-même et tout d'un coup. Tant d'autres la

cherchent toute leur vie sans la rencontrer jamais! Ce que vous refusez

là, c'est une position stable qui équivaut presque à un mariage; car

M. le duc n'est pas le premier venu: c'est un homme qui assurera votre

avenir, si vous vous conduisez convenablement avec lui. Enfin c'est un

moyen de venir en aide à vos parents, de leur procurer une vieillesse

heureuse, exempte de privations.

--Vous ne connaissez pas mon père, dit Geneviève; jamais il

n'accepterait un centime provenant d'une source pareille.

--Ta, ta, ta! c'est bon pour le discours. On se fait à tout, il

quitterait Lille, viendrait habiter Paris auprès de vous. Et quand il

aurait tous les jours sa demi-tasse, sa petite bouteille, il ne

s'occuperait guère de la source.

--Vous ne le connaissez pas, madame, vous dis-je.

--Eh bien! admettons que ce soit un papa butor, d'une vertu farouche: il

resterait à Lille, voilà tout. Et quand vous serez riche, vous

trouverez un mari, un vrai mari, car avec de l'argent on en trouve

toujours. Une fois mariée légitimement, que pourrait dire votre père?

Vous épouseriez, n'est-ce pas, M. de Lomas? Eh bien! sachez que c'est

un vrai libertin, qui ne vous rendrait pas même heureuse pendant quinze

jours; et il n'a pas le sou, tandis que le duc a cinq cent mille francs

de rentes. Songez donc! vous porteriez des robes comme celle que vous

avez essayée l'autre jour, comme celle-ci, ajouta-t-elle en lui

désignant une toilette éblouissante, et des bijoux semblables à ceux

que vous voyez étalés rue de la Paix! Et puis une maison à vous toute

seule, avec des tapis, des tableaux, des glaces sur tous les murs!

Songez donc, tout ce bonheur pour vous, petite masque, et vous hésitez!

--Non, je ne veux pas, répondit Geneviève, comme si elle était

éblouie par la tentation. Mon père viendrait à Paris tout exprès

pour me tuer. Et puis c'est impossible, parce que je l'aime, _lui._

--Voyons! attendez encore quelques jours, car en refusant vous faites

une irréparable sottise. Réfléchissez.

--C'est inutile.

«Est-elle bête! pensa Mme Thomassin à bout d'arguments. C'est une

vraie buse.»

--Pensez-y toujours. La nuit porte conseil.»

Geneviève remonta dans sa chambre. Elle écrivit à M. de Lomas ce qui

venait de se passer. Puis, à la faveur de la nuit, elle se glissa

jusqu'au n° 31 de la rue Louis-le-Grand et y déposa sa lettre.

Le Calvaire des Femmes · 第 39 / 51 题