XXII

Mme Thomassin occupait, au premier étage d'une maison de la rue

Neuve-Saint-Augustin, un appartement somptueusement meublé.

Cette femme n'était plus jeune, mais elle avait été fort belle et

avait obtenu naguère quelque réputation dans le demi-monde. La

fréquentation d'hommes distingués lui avait communiqué un certain

vernis de bonne société.

C'était en outre une femme de tête. Elle tenait sa maison sur un grand

pied, occupait une trentaine d'ouvrières. Fréquemment, elle donnait

des soirées où le monde le plus mêlé se trouvait réuni. Elle avait

de l'esprit, beaucoup d'intrigue; et, comme elle se tenait fort au

courant de la chronique scandaleuse, ses anciens amis continuaient à la

voir. D'ailleurs elle avait toujours de fort jolies ouvrières, et les

amateurs du beau venaient de temps à autre admirer de charmantes

figures dans ce sérail mobile, c'est-à-dire souvent renouvelé.

Mme Thomassin jouissait d'une certaine considération dans le quartier.

Son concierge toujours grassement payé, les notes des fournisseurs

très-régulièrement acquittées, une clientèle très-nombreuse de

dames à équipage, lui attiraient le respect de ses voisins.

Depuis quinze ans, cette célèbre couturière habitait la même maison

et le même numéro; et jamais son crédit ne s'était démenti. Elle

possédait une maison de campagne à Montmorency, où, tous les

dimanches, pendant l'été, elle se rendait avec ses enfants, car Mme

Thomassin était mariée; mais son mari était un mythe. On ne l'avait

jamais entrevu. Quoi qu'il en fût, ce qui achevait de poser Mme

Thomassin dans l'esprit de tous les épiciers et merciers du quartier,

comme une femme de mérite, c'est qu'elle recevait quelquefois des

ecclésiastiques, qu'elle était membre de plusieurs confréries et

quêtait à l'église.

Les ouvrières de Mme Thomassin travaillaient dans un vaste atelier

situé à l'entresol, fort bas de plafond et un peu sombre, ce qui

rendait le travail pénible et malsain.

Ces demoiselles se divisaient en deux catégories: les ouvrières du

dehors et celles de la maison. Pour être admises parmi ces dernières,

il fallait être jeune, avoir de bonnes manières et parler à peu près

le français.

Les ouvrières du dehors étaient là, comme partout ailleurs, de

pauvres filles d'une conduite douteuse, qui venaient travailler à

l'atelier pendant douze heures par jour pour gagner trente sous. Il y en

avait de tout âge: de très-jeunes, presque des enfants, et des

vieilles, de très-vieilles, ridées, édentées, portant des lunettes.

Quelques-unes étaient jolies, ou plutôt avaient dû l'être, car à

vingt ans leur visage avait déjà perdu la fraîcheur, et leurs yeux,

l'éclat de la jeunesse. Le travail, l'inconduite, la veillée à

l'atelier ou la veillée au bal, avaient marbré leur teint.

Les vêtements n'offraient pas moins de variété: les unes portaient

des falbalas, les autres des robes d'une simplicité qui touchait

à la misère. Celles-ci étaient reléguées près de la porte, et

cousaient pour ainsi dire avec les yeux de la foi. Les élégantes

s'établissaient près des croisées et écrasaient les plus pauvres de

leur luxe. C'est dans le monde des petits comme dans le monde des

grands: les femmes entre elles ne cherchent et ne reconnaissent qu'une

sorte de supériorité, celle que donnent les chiffons.

Dans toute réunion de femmes la préoccupation exclusive c'est la

rivalité de la toilette. Là est tout le mal. Cette émulation dans la

futilité devient une véritable passion. Les hommes, qui aujourd'hui

crient si fort contre le luxe effréné des femmes, et qui en sont les

premières victimes, ne sont-ils pas aussi les premiers coupables?

De tout temps, aujourd'hui comme au siècle de Molière, ils ont

ridiculisé les aspirations de certaines femmes vers les occupations

intellectuelles. Les moralistes, les dramaturges ont déployé beaucoup

plus de verve satirique contre les femmes fortes que contre les femmes

futiles. Le futile, voilà selon eux, au contraire, le véritable

domaine de la femme. Mais n'est-ce pas toujours le même mobile qui

pousse les unes vers les études abstraites, les autres vers les

excentricités de la toilette?

Ce mobile, c'est l'ambition de briller, d'attirer les regards à quelque

titre que ce soit. Est-ce à dire qu'il faille supprimer le mobile? On

ne peut ainsi supprimer les passions humaines. Le seul but de la morale

doit être de les diriger. Il s'agit donc de placer sur un autre terrain

toutes ces rivalités féminines, en donnant aux femmes une éducation

plus sérieuse, plus positive, plus complète, en leur inculquant un

sentiment plus élevé de leurs devoirs et de leur destinée.

Peut-être l'excès du mal, contre lequel tonnent aujourd'hui nos

moralistes, était-il nécessaire; peut-être les hommes reconnaîtront-ils

enfin qu'ils ont eu tort d'encourager les femmes dans l'essor de

leur ambition vers la frivolité.

Il est temps aussi que la femme, mieux instruite de sa mission,

comprenant mieux sa véritable dignité, cherche ailleurs que dans le

culte du chiffon un aliment à son intelligence, à son activité, à

ses goûts véritablement artistiques.

Sans doute nous ne prétendons pas que la majorité des femmes soit apte

à l'abstraction et aux fortes études; car il faut une certaine vigueur

nerveuse pour une longue et profonde concentration de la pensée.

Cependant il y a dans l'un et dans l'autre sexe des êtres de

transition, des hommes avec un esprit et des goûts tout féminins, et

des femmes avec une intelligence et une fermeté entièrement viriles.

Ces natures mixtes, plus nombreuses qu'on ne pense, sont en général

plus riches, plus complètes; car souvent elles possèdent les facultés

opposées des deux sexes. Presque tous les poëtes et les artistes de

génie ont réuni la puissance créatrice qui appartient à l'homme et

l'impressionnabilité nerveuse ordinaire chez la femme; comme aussi

toutes les femmes qui se sont distinguées dans les arts et dans les

lettres joignaient aux qualités de leur sexe cette force de cerveau

qui, le plus ordinairement, est l'attribut de l'homme.

Loin de chercher à comprimer ces organisations en les stigmatisant par

le ridicule, on devrait les encourager, et favoriser ainsi leur

développement normal. Car tout ce qui est dans la nature est dans

l'ordre.

Ce n'est donc pas à dire que toutes les femmes doivent être reçues

bachelières; mais toutes ont droit à l'éducation que comporte la

nature de leur intelligence.

Aujourd'hui, cette idée, dégagée des théories exagérées qui

prétendaient établir l'identité absolue de l'intelligence des deux

sexes, cette idée, disons-nous, qui rend à la femme son véritable

rang, a fait de grands progrès; mais il s'en faut qu'elle soit devenue

populaire. Hommes et femmes doivent la propager; les uns, dans

l'intérêt de leur fortune et de leur bonheur intime menacés par la

frivolité ruineuse des femmes; les autres, dans l'intérêt de leur

dignité, de leurs droits moraux et sociaux.

Il n'est pas question seulement de la classe éclairée; c'est parmi les

femmes des classes laborieuses surtout qu'il faut porter la réforme en

cultivant leur esprit et leurs aptitudes particulières par

l'enseignement professionnel.

Possédant ainsi des moyens honnêtes de gagner sa vie et de satisfaire

dans une mesure convenable ses goûts de luxe, l'ouvrière acquerra

plus de moralité; les notions générales qu'elle aura reçues lui

permettront d'apprendre avec plus de facilité un état supplémentaire,

afin de parer aux conséquences désastreuses des chômages. Elle pourra

aussi faire concurrence à l'homme dans plus d'une profession, comme

l'homme aujourd'hui la supplante dans une foule de travaux qui, par leur

nature, n'appartiennent qu'à la femme. La formidable armée des

ouvrières en couture serait diminuée d'autant et les salaires

deviendraient plus rémunérateurs.

Sans doute il est facile de prêcher la morale; mais avant de dire à

ces pauvres filles: «Soyez vertueuses,» il faudrait leur procurer un

travail qui leur assurât la satisfaction de leurs besoins légitimes.

Geneviève, pour se présenter chez Mme Thomassin, avait mis sa plus

belle robe, celle qu'elle portait à Lille dans les solennités; mais

encore cette robe, bien qu'elle fût de mérinos, n'avait pas la coupe

distinguée qui donnait un cachet aux vêtements de ces demoiselles. Et

puis, au lieu d'une résille coquettement posée sur la tête, un simple

bonnet enfermait entièrement sa belle chevelure blonde.

Quand elle entra dans l'atelier, les babils s'interrompirent. On regarda

la nouvelle venue. À la vue de son modeste bonnet, de la coupe

arriérée de sa robe, de son air endimanché surtout, les élégantes

sourirent; les autres éprouvèrent pour elle de la sympathie et se

dérangèrent pour lui faire une place.

«Tiens! dit tout haut une princesse en robe de soie, elle serait

gentille si elle était un peu mieux _ficelée._»

Geneviève rougit beaucoup à cette remarque.

«D'où venez-vous? demanda une seconde péronnelle; de Carpentras ou de

Quimper-Corentin?

--Je suis de Lille, répondit modestement Geneviève.

--Dans ce pays-là, on porte encore des manches pagodes?

--Où donc est située cette ville? en Chine? ajouta une autre ouvrière

qui portait un repentir derrière l'oreille.

--Non, c'est encore plus loin que Pontoise.

--À Lille! Est-ce l'Isle-Adam ou une île en Amérique.

--Non, répondit Geneviève, c'est Lille, dans le département du Nord.

--Elle a de la géographie, la petite.

--C'est égal, reprit une autre, je retiens la coupe de ses pointes.

--Il y a de fameuses couturières dans votre pays!

--Y porte-t-on des crinolines?

C'est un pays froid, puisqu'il est dans le nord. On n'y porte, comme en

Russie, que des peaux de bêtes.

--Voyons, mesdemoiselles, un peu de charité,» recommanda la

_première_, qui taillait et préparait l'ouvrage sur une grande table

placée devant les fenêtres.

Mais on ne l'écouta point, et les épigrammes ne se croisèrent qu'avec

plus de vivacité.

Ces railleries, ces rires malins, ces regards espiègles causaient à la

pauvre Geneviève comme des éblouissements, comme des tintements dans

les oreilles; elle perdait contenance, elle se sentait ridicule, et son

embarras augmentait.

Les ouvrières dans les ateliers, comme les écolières dans les

pensionnats, se montrent sans pitié pour les nouvelles venues, surtout

quand celles-ci prêtent le flanc au ridicule, par un si petit côté

que ce soit. Il s'en trouve toujours de réellement méchantes qui

ouvrent le feu, et d'autres qui, excitées par le rire, renvoient la

balle. Plus celle que l'on persifle est douce et timide, plus on la

malmène. D'un mot Fossette eût fait passer les rieuses de son côté,

par une riposte bien lancée; mais Geneviève ne savait que rougir.

L'arrivée de Mme Thomassin mit fin à sa torture. Elle lui adressa un

regard amical.

«Eh bien! ma chère enfant, vous voilà des nôtres. Heloïse,

donnez-lui quelque chose à faire. Mais peut-être est-ce un peu tard

pour vous mettre à l'ouvrage. Allez ranger votre malle.

--Tiens! dirent tout bas ces demoiselles, elle sera de la maison!

--Joséphine, menez-la dans la chambre voisine de la vôtre.

--Avec plaisir, dit Joséphine. Voilà enfin une nouvelle! Ce ne sera

plus moi qui balaierai l'atelier tous les matins.»

Joséphine la conduisit dans une mansarde située sous les combles, et

dont la lucarne avait vue sur les toits. Ce réduit était au moins

aussi désolé que celui de la rue de Venise.

Restée seule, Geneviève s'assit sur sa malle au lieu de l'ouvrir, et

se mit à pleurer. Combien la vie lui parut alors triste et sombre! Elle

pensa qu'elle ne s'habituerait jamais à vivre au milieu de toutes ces

pécores, et elle ne rangea point ses effets.

Quand elle redescendit, plus personne ne fit attention à elle. Toutes

ces ouvrières étaient de vraies Parisiennes; elles en avaient la

mobilité caractéristique.

En ce moment, un autre sujet de distraction les occupait. Une de ces

demoiselles racontait sa soirée de la veille.

Elle avait fait la connaissance d'un _monsieur très bien_, qui l'avait

conduite à Valentino. La soirée avait été charmante. Elle avait bu

du champagne avec des femmes très-distinguées, que connaissait

beaucoup son monsieur très-bien, des dames du plus grand _chic._ Puis

suivait la description minutieuse des toilettes.

«Et tout cela ne leur coûtait rien ou presque rien, fit observer l'une

d'elles. Nous, pour gagner une robe un peu propre, il faut _piocher_

pendant des mois. A-t-on jamais compté combien de points il faut tirer

pour attraper une malheureuse pièce de quarante sous! Ah! si seulement

j'avais le nez un peu moins en pied de marmite et les bras un peu moins

maigres, je pourrais faire des caprices aussi bien qu'une autre.

--Et tes cheveux rouges?

--Il y a maintenant une dame qui fait fureur et qui a les cheveux

rouges.

--Et les petites rides que tu as sous les yeux?

--Oh! cela, avec un peu de peinture... La mode est au plâtre pour le

moment.»

Mme Thomassin était absente et la _première_ en course.

La première est l'ouvrière chargée de bâtir et de distribuer

l'ouvrage. Elle fait partie de la maison et reçoit un bon traitement,

c'est-à-dire de mille à douze cents francs par an. Elle dîne avec

madame quand madame est seule.

Le Calvaire des Femmes · 第 33 / 51 题