Mme Thomassin occupait, au premier étage d'une maison de la rue
Neuve-Saint-Augustin, un appartement somptueusement meublé.
Cette femme n'était plus jeune, mais elle avait été fort belle et
avait obtenu naguère quelque réputation dans le demi-monde. La
fréquentation d'hommes distingués lui avait communiqué un certain
vernis de bonne société.
C'était en outre une femme de tête. Elle tenait sa maison sur un grand
pied, occupait une trentaine d'ouvrières. Fréquemment, elle donnait
des soirées où le monde le plus mêlé se trouvait réuni. Elle avait
de l'esprit, beaucoup d'intrigue; et, comme elle se tenait fort au
courant de la chronique scandaleuse, ses anciens amis continuaient à la
voir. D'ailleurs elle avait toujours de fort jolies ouvrières, et les
amateurs du beau venaient de temps à autre admirer de charmantes
figures dans ce sérail mobile, c'est-à-dire souvent renouvelé.
Mme Thomassin jouissait d'une certaine considération dans le quartier.
Son concierge toujours grassement payé, les notes des fournisseurs
très-régulièrement acquittées, une clientèle très-nombreuse de
dames à équipage, lui attiraient le respect de ses voisins.
Depuis quinze ans, cette célèbre couturière habitait la même maison
et le même numéro; et jamais son crédit ne s'était démenti. Elle
possédait une maison de campagne à Montmorency, où, tous les
dimanches, pendant l'été, elle se rendait avec ses enfants, car Mme
Thomassin était mariée; mais son mari était un mythe. On ne l'avait
jamais entrevu. Quoi qu'il en fût, ce qui achevait de poser Mme
Thomassin dans l'esprit de tous les épiciers et merciers du quartier,
comme une femme de mérite, c'est qu'elle recevait quelquefois des
ecclésiastiques, qu'elle était membre de plusieurs confréries et
quêtait à l'église.
Les ouvrières de Mme Thomassin travaillaient dans un vaste atelier
situé à l'entresol, fort bas de plafond et un peu sombre, ce qui
rendait le travail pénible et malsain.
Ces demoiselles se divisaient en deux catégories: les ouvrières du
dehors et celles de la maison. Pour être admises parmi ces dernières,
il fallait être jeune, avoir de bonnes manières et parler à peu près
le français.
Les ouvrières du dehors étaient là, comme partout ailleurs, de
pauvres filles d'une conduite douteuse, qui venaient travailler à
l'atelier pendant douze heures par jour pour gagner trente sous. Il y en
avait de tout âge: de très-jeunes, presque des enfants, et des
vieilles, de très-vieilles, ridées, édentées, portant des lunettes.
Quelques-unes étaient jolies, ou plutôt avaient dû l'être, car à
vingt ans leur visage avait déjà perdu la fraîcheur, et leurs yeux,
l'éclat de la jeunesse. Le travail, l'inconduite, la veillée à
l'atelier ou la veillée au bal, avaient marbré leur teint.
Les vêtements n'offraient pas moins de variété: les unes portaient
des falbalas, les autres des robes d'une simplicité qui touchait
à la misère. Celles-ci étaient reléguées près de la porte, et
cousaient pour ainsi dire avec les yeux de la foi. Les élégantes
s'établissaient près des croisées et écrasaient les plus pauvres de
leur luxe. C'est dans le monde des petits comme dans le monde des
grands: les femmes entre elles ne cherchent et ne reconnaissent qu'une
sorte de supériorité, celle que donnent les chiffons.
Dans toute réunion de femmes la préoccupation exclusive c'est la
rivalité de la toilette. Là est tout le mal. Cette émulation dans la
futilité devient une véritable passion. Les hommes, qui aujourd'hui
crient si fort contre le luxe effréné des femmes, et qui en sont les
premières victimes, ne sont-ils pas aussi les premiers coupables?
De tout temps, aujourd'hui comme au siècle de Molière, ils ont
ridiculisé les aspirations de certaines femmes vers les occupations
intellectuelles. Les moralistes, les dramaturges ont déployé beaucoup
plus de verve satirique contre les femmes fortes que contre les femmes
futiles. Le futile, voilà selon eux, au contraire, le véritable
domaine de la femme. Mais n'est-ce pas toujours le même mobile qui
pousse les unes vers les études abstraites, les autres vers les
excentricités de la toilette?
Ce mobile, c'est l'ambition de briller, d'attirer les regards à quelque
titre que ce soit. Est-ce à dire qu'il faille supprimer le mobile? On
ne peut ainsi supprimer les passions humaines. Le seul but de la morale
doit être de les diriger. Il s'agit donc de placer sur un autre terrain
toutes ces rivalités féminines, en donnant aux femmes une éducation
plus sérieuse, plus positive, plus complète, en leur inculquant un
sentiment plus élevé de leurs devoirs et de leur destinée.
Peut-être l'excès du mal, contre lequel tonnent aujourd'hui nos
moralistes, était-il nécessaire; peut-être les hommes reconnaîtront-ils
enfin qu'ils ont eu tort d'encourager les femmes dans l'essor de
leur ambition vers la frivolité.
Il est temps aussi que la femme, mieux instruite de sa mission,
comprenant mieux sa véritable dignité, cherche ailleurs que dans le
culte du chiffon un aliment à son intelligence, à son activité, à
ses goûts véritablement artistiques.
Sans doute nous ne prétendons pas que la majorité des femmes soit apte
à l'abstraction et aux fortes études; car il faut une certaine vigueur
nerveuse pour une longue et profonde concentration de la pensée.
Cependant il y a dans l'un et dans l'autre sexe des êtres de
transition, des hommes avec un esprit et des goûts tout féminins, et
des femmes avec une intelligence et une fermeté entièrement viriles.
Ces natures mixtes, plus nombreuses qu'on ne pense, sont en général
plus riches, plus complètes; car souvent elles possèdent les facultés
opposées des deux sexes. Presque tous les poëtes et les artistes de
génie ont réuni la puissance créatrice qui appartient à l'homme et
l'impressionnabilité nerveuse ordinaire chez la femme; comme aussi
toutes les femmes qui se sont distinguées dans les arts et dans les
lettres joignaient aux qualités de leur sexe cette force de cerveau
qui, le plus ordinairement, est l'attribut de l'homme.
Loin de chercher à comprimer ces organisations en les stigmatisant par
le ridicule, on devrait les encourager, et favoriser ainsi leur
développement normal. Car tout ce qui est dans la nature est dans
l'ordre.
Ce n'est donc pas à dire que toutes les femmes doivent être reçues
bachelières; mais toutes ont droit à l'éducation que comporte la
nature de leur intelligence.
Aujourd'hui, cette idée, dégagée des théories exagérées qui
prétendaient établir l'identité absolue de l'intelligence des deux
sexes, cette idée, disons-nous, qui rend à la femme son véritable
rang, a fait de grands progrès; mais il s'en faut qu'elle soit devenue
populaire. Hommes et femmes doivent la propager; les uns, dans
l'intérêt de leur fortune et de leur bonheur intime menacés par la
frivolité ruineuse des femmes; les autres, dans l'intérêt de leur
dignité, de leurs droits moraux et sociaux.
Il n'est pas question seulement de la classe éclairée; c'est parmi les
femmes des classes laborieuses surtout qu'il faut porter la réforme en
cultivant leur esprit et leurs aptitudes particulières par
l'enseignement professionnel.
Possédant ainsi des moyens honnêtes de gagner sa vie et de satisfaire
dans une mesure convenable ses goûts de luxe, l'ouvrière acquerra
plus de moralité; les notions générales qu'elle aura reçues lui
permettront d'apprendre avec plus de facilité un état supplémentaire,
afin de parer aux conséquences désastreuses des chômages. Elle pourra
aussi faire concurrence à l'homme dans plus d'une profession, comme
l'homme aujourd'hui la supplante dans une foule de travaux qui, par leur
nature, n'appartiennent qu'à la femme. La formidable armée des
ouvrières en couture serait diminuée d'autant et les salaires
deviendraient plus rémunérateurs.
Sans doute il est facile de prêcher la morale; mais avant de dire à
ces pauvres filles: «Soyez vertueuses,» il faudrait leur procurer un
travail qui leur assurât la satisfaction de leurs besoins légitimes.
Geneviève, pour se présenter chez Mme Thomassin, avait mis sa plus
belle robe, celle qu'elle portait à Lille dans les solennités; mais
encore cette robe, bien qu'elle fût de mérinos, n'avait pas la coupe
distinguée qui donnait un cachet aux vêtements de ces demoiselles. Et
puis, au lieu d'une résille coquettement posée sur la tête, un simple
bonnet enfermait entièrement sa belle chevelure blonde.
Quand elle entra dans l'atelier, les babils s'interrompirent. On regarda
la nouvelle venue. À la vue de son modeste bonnet, de la coupe
arriérée de sa robe, de son air endimanché surtout, les élégantes
sourirent; les autres éprouvèrent pour elle de la sympathie et se
dérangèrent pour lui faire une place.
«Tiens! dit tout haut une princesse en robe de soie, elle serait
gentille si elle était un peu mieux _ficelée._»
Geneviève rougit beaucoup à cette remarque.
«D'où venez-vous? demanda une seconde péronnelle; de Carpentras ou de
Quimper-Corentin?
--Je suis de Lille, répondit modestement Geneviève.
--Dans ce pays-là, on porte encore des manches pagodes?
--Où donc est située cette ville? en Chine? ajouta une autre ouvrière
qui portait un repentir derrière l'oreille.
--Non, c'est encore plus loin que Pontoise.
--À Lille! Est-ce l'Isle-Adam ou une île en Amérique.
--Non, répondit Geneviève, c'est Lille, dans le département du Nord.
--Elle a de la géographie, la petite.
--C'est égal, reprit une autre, je retiens la coupe de ses pointes.
--Il y a de fameuses couturières dans votre pays!
--Y porte-t-on des crinolines?
C'est un pays froid, puisqu'il est dans le nord. On n'y porte, comme en
Russie, que des peaux de bêtes.
--Voyons, mesdemoiselles, un peu de charité,» recommanda la
_première_, qui taillait et préparait l'ouvrage sur une grande table
placée devant les fenêtres.
Mais on ne l'écouta point, et les épigrammes ne se croisèrent qu'avec
plus de vivacité.
Ces railleries, ces rires malins, ces regards espiègles causaient à la
pauvre Geneviève comme des éblouissements, comme des tintements dans
les oreilles; elle perdait contenance, elle se sentait ridicule, et son
embarras augmentait.
Les ouvrières dans les ateliers, comme les écolières dans les
pensionnats, se montrent sans pitié pour les nouvelles venues, surtout
quand celles-ci prêtent le flanc au ridicule, par un si petit côté
que ce soit. Il s'en trouve toujours de réellement méchantes qui
ouvrent le feu, et d'autres qui, excitées par le rire, renvoient la
balle. Plus celle que l'on persifle est douce et timide, plus on la
malmène. D'un mot Fossette eût fait passer les rieuses de son côté,
par une riposte bien lancée; mais Geneviève ne savait que rougir.
L'arrivée de Mme Thomassin mit fin à sa torture. Elle lui adressa un
regard amical.
«Eh bien! ma chère enfant, vous voilà des nôtres. Heloïse,
donnez-lui quelque chose à faire. Mais peut-être est-ce un peu tard
pour vous mettre à l'ouvrage. Allez ranger votre malle.
--Tiens! dirent tout bas ces demoiselles, elle sera de la maison!
--Joséphine, menez-la dans la chambre voisine de la vôtre.
--Avec plaisir, dit Joséphine. Voilà enfin une nouvelle! Ce ne sera
plus moi qui balaierai l'atelier tous les matins.»
Joséphine la conduisit dans une mansarde située sous les combles, et
dont la lucarne avait vue sur les toits. Ce réduit était au moins
aussi désolé que celui de la rue de Venise.
Restée seule, Geneviève s'assit sur sa malle au lieu de l'ouvrir, et
se mit à pleurer. Combien la vie lui parut alors triste et sombre! Elle
pensa qu'elle ne s'habituerait jamais à vivre au milieu de toutes ces
pécores, et elle ne rangea point ses effets.
Quand elle redescendit, plus personne ne fit attention à elle. Toutes
ces ouvrières étaient de vraies Parisiennes; elles en avaient la
mobilité caractéristique.
En ce moment, un autre sujet de distraction les occupait. Une de ces
demoiselles racontait sa soirée de la veille.
Elle avait fait la connaissance d'un _monsieur très bien_, qui l'avait
conduite à Valentino. La soirée avait été charmante. Elle avait bu
du champagne avec des femmes très-distinguées, que connaissait
beaucoup son monsieur très-bien, des dames du plus grand _chic._ Puis
suivait la description minutieuse des toilettes.
«Et tout cela ne leur coûtait rien ou presque rien, fit observer l'une
d'elles. Nous, pour gagner une robe un peu propre, il faut _piocher_
pendant des mois. A-t-on jamais compté combien de points il faut tirer
pour attraper une malheureuse pièce de quarante sous! Ah! si seulement
j'avais le nez un peu moins en pied de marmite et les bras un peu moins
maigres, je pourrais faire des caprices aussi bien qu'une autre.
--Et tes cheveux rouges?
--Il y a maintenant une dame qui fait fureur et qui a les cheveux
rouges.
--Et les petites rides que tu as sous les yeux?
--Oh! cela, avec un peu de peinture... La mode est au plâtre pour le
moment.»
Mme Thomassin était absente et la _première_ en course.
La première est l'ouvrière chargée de bâtir et de distribuer
l'ouvrage. Elle fait partie de la maison et reçoit un bon traitement,
c'est-à-dire de mille à douze cents francs par an. Elle dîne avec
madame quand madame est seule.