Madeleine allait trouver en grand désarroi le cinquième étage du n°
37 de la rue de Venise.
Geneviève était convenue la veille avec Mme Thomassin qu'elle irait
travailler à l'atelier et s'installait dans sa maison.
Elle déménageait. Comme elle était souffrante, Fossette faisait la
malle, et Robiquet regardait tristement plier les robes, envelopper les
bottines et ranger les bonnets dans un petit carton.
Fossette ne se décidait pis encore à suivre son amie. Elle préférait
à l'état de couturière celui de passementière comme plus lucratif.
Sans doute ce métier subissait, selon les caprices de la mode, de
fréquents et longs chômages; mais c'était un joli travail qui
demandait un certain goût. C'était aussi moins monotone que d'aligner
sans cesse des points sur un morceau de toile. Enfin, quand elle avait
amassé un petit pécule, elle pouvait rester quelque temps sans rien
faire, acheter de belles fleurs et de jolis bonnets. Mais la couture
c'était la vie au jour le jour, sans distraction, sans luxe, sans
poésie; c'était du pain à manger, et encore pas toujours à sa faim.
Geneviève avait reçu dans la matinée une lettre de M. de Lomas qui
lui faisait espérer l'admission de Fossette, grâce à son instruction,
comme ouvrière privilégiée chez Mme Thomassin.
Mais avant d'accepter ces offres avantageuses, Fossette désirait faire
une tournée chez les fabricants de passementerie qui lui donnaient
habituellement de l'ouvrage, et, selon leur réponse, elle prendrait un
parti.
«Je t'en prie, ma chère Fossette, disait Geneviève, décide-toi. Je
m'effraye beaucoup d'entrer seule chez cette couturière, qui a des
façons de grande dame, et de me trouver au milieu d'une vingtaine
d'ouvrières, habillées comme des princesses, et qui regardaient avec
mépris ma pauvre robe de mérinos. Avec toi, je serais plus brave. Si
elles se moquaient de nous, tu les remettrais d'un seul mot à leur
place; tandis que moi, je ne saurai que rougir, ce qui les fera rire
encore davantage.
--Eh bien! et moi donc! s'écria Robiquet. Si Mlle Fossette part aussi,
que voulez-vous que je devienne? Tuez-moi tout de suite, ce sera plus
tôt fait.
--C'est vrai, Geneviève, tu es par trop égoïste. Est-ce que je puis
abandonner ainsi cet amour de voisin, qui, pour me plaire, change de
chapeau 365 fois par an, et qui, 365 fois par jour, me serine son grand
air d'opéra:
Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!
Je suis habituée à cette scie. Je l'aime, cette _scie_, et je ne
pourrais plus m'endormir s'il ne me berçait pas avec son grand'air.
Voyons, ineffable Robiquet (_battant la mesure_), une, deux, trois.»
Geneviève s'efforçait de rire des plaisanteries de Fossette, mais elle
ne pouvait vaincre sa tristesse.
«Reste avec nous, dit Fossette.
--C'est cela, mademoiselle, restez avec nous, répéta Robiquet. Mlle
Fossette m'a volé cette idée-là. Voilà plus d'une heure que je la
rumine sans oser vous la dire. Vous êtes un peu malade, nous aurons
bien soin de vous. Il n'y a que les pauvres, voyez-vous, pour s'aimer et
s'aider entre eux. Là-bas, tout ce beau monde vous laisserait mourir
sans vous offrir seulement un bol de tisane. Et puis nous sommes si
malheureux de votre départ!»
Geneviève restait rêveuse, indécise; Claudine, Fossette et Robiquet
insistaient.
«C'est impossible, mes bons amis, dit-elle enfin. Les personnes qui
s'intéressent à moi me retireraient leur protection, et.... Je ne puis
tout vous dire, mais je suis bien à plaindre!»
Elle continuait à chercher dans tous les coins pour s'assurer qu'elle
n'oubliait rien, lorsqu'elle découvrit au fond de l'armoire, à demi
enseveli sous la poussière, son ancien carreau de dentellière.
Ce carreau lui rappelait sa jeunesse heureuse, pleine de tendresse et de
rêves dorés. Il lui rappelait les beaux soirs d'été où, assise
devant la porte, elle répondait, tout en jetant ses fuseaux, aux
amicales salutations des passants; puis encore les longues veillées
d'hiver où sa mère cousait à ses côtés, où son père, si grave et
si bon, lisait en face d'elle et la contemplait avec des yeux pleins
d'orgueil.
Il n'était pas jusqu'à cette cave sombre qui ne lui parût pleine de
soleil, parce qu'alors le bonheur l'habitait, ce bonheur que donnent
l'affection et la jeunesse. En quelques secondes tous ces tableaux
passèrent devant ses yeux. À tous ces souvenirs, son cœur se gonfla
et ses larmes coulèrent abondamment. Ses amis s'empressèrent autour
d'elle pour la consoler.
Madeleine arriva au milieu de ce petit drame, comme Geneviève et
Robiquet descendaient ensemble la malle et les paquets. Ils étaient
tous deux arrêtés devant une sombre ouverture pratiquée dans
l'épaisseur de l'escalier, et qui n'avait ni porte ni fenêtre.
«Madame Blancheton!» criait Robiquet.
Mais celle qu'on appelait ainsi ne put répondre tout d'abord. Un accès
de toux l'empêchait de parler. Quand elle eut cessé de tousser, elle
avança sa tête à l'ouverture. Et Madeleine, que l'encombrement de
l'escalier empêchait de passer, vit une de ces figures blafardes,
malpropres, hideuses, véritables créations de la nuit et de la
misère.
«Qu'y a-t-il? fit une voix rauque, éraillée.
--Croyez-vous, madame Blancheton, que le maraîcher du n° 16 de la rue
Maubuée voudra nous prêter votre charrette pour conduire ces effets?
--Prêter! Ah bien oui! Il faudra payer, mes enfants. Le père Crochard
est un gredin d'usurier qui ne prête jamais, mais qui loue fort cher.
--Allons toujours voir,» dit Geneviève.
En se retournant, elle reconnut Madeleine.
Madeleine lui demanda si elle trouverait Claudine en haut.
«Oui; elle est dans la chambre de Fossette.»
La mère Blancheton, en apercevant Madeleine, était rentrée dans son
antre, semblable à un oiseau de nuit qu'eût effrayé la lumière. Elle
avait pris Madeleine pour une dame de charité. Elle se trouvait là en
contravention. Le propriétaire du garni ne lui louait ce trou que
quatre francs par mois; mais il ne fallait pas se laisser surprendre par
la commission des logements insalubres.
En passant devant cette ouverture, d'où s'échappait une odeur
nauséabonde, Madeleine eut le temps de jeter un regard dans ce bouge.
Un grabat se trouvait à droite du trou, mais on ne pouvait s'y asseoir
sans toucher la poutre de l'escalier; sur ce lit, on entrevoyait un amas
de guenilles.
Quand Madeleine arriva auprès de sa sœur, elle était fort émue, et
elle demanda ce qu'était cette mère Blancheton.
«La mère Blancheton, lui dit Fossette, est une malheureuse, qui, toute
sa vie, a sué au travail et n'a pu faire un sou d'épargne. Elle a
toujours été dans le guignon; et, comme la pierre va toujours au tas,
la misère amène toujours la misère. Comment sortir de la pauvreté,
quand on n'a pas un sou d'avance? On est forcément exploité par celui
qui a l'argent. Ainsi l'usurier Crochard lui loue sa charrette un franc
par jour; c'est une infamie; cela lui fait trois cent soixante-cinq
francs par an pour une charrette qui coûte au plus cinquante francs.
Comment voulez-vous qu'elle s'en tire, la pauvre femme, après avoir
tout le jour roulé sa charrette, et tout le jour crié: «Un sou les
radis! un sou la botte!» ou «Deux sous les oranges! deux sous!» Il ne
lui reste quelquefois pas cinq sous de bénéfice quand elle a payé
Crochard.
--Elle n'a donc jamais eu cinquante francs pour acheter une charrette?
--Il n'y a pas longtemps qu'elle fait ce métier-là. Elle avait un fils
qu'elle destinait à l'état de graveur; elle a dépensé beaucoup
d'argent pour lui, mais, dès que son apprentissage a été terminé, il
s'est engagé comme soldat. Elle en a fait une maladie qui l'a retenue
longtemps à l'hôpital. En sortant de l'hôpital, à moitié guérie,
elle est venue s'installer ici. Tout le monde a des bontés pour elle.
Mais au n° 37 de la rue de Venise il n'y a pas de Crésus. Quand elle
ne peut se lever, je lui porte du lait chaud ou je lui fais de la tisane
de réglisse. Et encore je me reproche de la soigner, car certainement
elle serait plus heureuse, comme elle dit, à dix pieds sous terre. Mais
comment voir cette malheureuse, et l'entendre tousser surtout, sans
avoir le cœur déchiré? C'est comme les Brisemur: j'ai passé toute la
nuit à veiller la femme, qui est à l'agonie, au milieu de cinq enfants
dont le plus jeune a trois mois. Il n'y a pas un sou dans ce pauvre
ménage. On voudrait être riche; mais pour un qu'on tire de la peine on
en voit cent à côté qui meurent, non pas de faim peut-être, mais
d'affreuses maladies occasionnées par les privations de toutes sortes.
--Il est certain, remarqua Claudine, qu'on ne voit pas à Lyon de
misères pareilles.
--On en voit moins peut-être, repartit Madeleine, parce que Lyon est
moins grand et qu'on y est moins isolé.»
Puis, s'adressant à Fossette:
«Seriez-vous assez bonne, mademoiselle, pour me conduire chez la jeune
Christine Ferrandès? J'ai deux cents francs à lui remettre; mais je
compte partager entre elle, les Brisemur et la mère Blancheton.
--Voulez-vous venir voir d'abord ces pauvres Brisemur? demanda Fossette.
Brisemur est intelligent. Il a beaucoup lu les journaux en 48. Il parle
politique comme un ministre. Et puis ses pauvres petits vous
intéresseront aussi. Enfin Brisemur est un bon ouvrier et un honnête
homme, ce qui est bien méritoire, allez, quand on est si malheureux.»
Madeleine redescendit au quatrième étage avec Fossette.
En pénétrant chez les Brisemur, elle eut le cœur serré. On devinait
une de ces pauvretés, si complètes qu'elles ôtent à l'être humain
tout respect et tout souci de sa personne. Lorsque au milieu du plus
grand dénûment, on voit les malheureux conserver quelque soin de leur
habitation et de leurs vêtements, c'est qu'ils n'ont pas perdu tout
espoir; ils ont encore à descendre; ils n'appartiennent pas encore tout
entiers à l'affreuse misère.
Chez les Brisemur, on n'apercevait plus trace de propreté. Le plancher
était recouvert de cendres, de charbons épars, de débris de
vêtements. Quatre enfants en bas âge rampaient dans cette fange. On
comprenait que ces malheureux n'avaient plus d'autre ambition que celle
de vivre.
Depuis huit jours la femme était au lit.
«Je vous amène une belle visite, monsieur Brisemur,» dit Fossette.
Brisemur leva sur Madeleine ses yeux sombres, et puis sans parler
continua son ouvrage.
«Ce n'est pas une dame de charité, monsieur Brisemur, c'est la sœur
de Claudine.
--Ah!» fit le pauvre homme en soupirant.
Il essaya de se lever, mais il retomba comme si ses jambes refusaient de
le soutenir. Ses joues creuses, ses yeux enfoncés et brillants,
donnaient à son visage quelque chose de sinistre.
«Mademoiselle, à qui j'ai parlé de votre désir de fonder une
société pour la cordonnerie, croit qu'elle vous trouverait une somme
suffisante.
--J'en suis presque certaine, monsieur, dit Madeleine; si vous vouliez
seulement m'expliquer de quelle manière vous compteriez opérer?
--Oh! c'est bien simple, répondit-il. Il y a eu déjà en 1848
plusieurs fondations de ce genre, notamment pour la cordonnerie. Mais la
plupart n'ont pu se soutenir, soit par inexpérience, défaut de gestion
ou insuffisance du capital, soit à cause de la stagnation des affaires
ou de la dispersion des membres lors des événements politiques. En
outre, les six fondations pour la cordonnerie avaient eu le tort
d'adopter le système de répartition égalitaire qui dominait alors. Il
s'agit aujourd'hui de réunir un certain nombre d'ouvriers cordonniers,
laborieux et honnêtes, pouvant apporter chacun une centaine de francs.
Nous achèterions nous-mêmes la matière première, et nous ouvririons
un magasin commun pour vendre nos produits directement aux
consommateurs. Cent ouvriers à cent francs chacun forment un capital de
dix mille francs. C'est suffisant pour commencer. Voilà ce que je
prêche dans toutes nos réunions. Un grand nombre déjà ont compris
l'avantage de cette combinaison; mais un plus grand nombre n'ont pas
cent francs disponibles. Quant à moi, je ne les aurai jamais, ces cent
francs, qui, pour un oisif, n'ont qu'une valeur insignifiante; ces cent
francs qui pourraient me tirer moi et ma famille de cette horrible
misère.
--Les voici,» dit Madeleine, qui remit entre les mains du malheureux
cinq pièces d'or.
Brisemur regarda cet or sans oser y toucher. Jamais peut-être il
n'avait tenu entre ses mains une somme aussi forte. Il ne pouvait croire
à un changement de fortune aussi subit.
«Je vous les prête au nom de M. Daubré, reprit Madeleine, jusqu'à ce
que vous puissiez les lui rendre.»
Le pauvre Brisemur prit la somme, et son émotion avait été si grande
que ses yeux s'emplirent de larmes.
«Enfants, les enfants, dites merci à cette dame. Ah! je puis vous dire
cela maintenant, ces pauvres petits n'ont pas mangé d'aujourd'hui, ni
moi depuis hier matin.»
Madeleine s'approcha du lit où la malade était endormie de ce sommeil
de la fièvre profond et agité. À côté d'elle gisait, plutôt qu'il
n'était couché, non un enfant, mais un squelette; de temps à autre sa
petite figure décharnée se contractait comme s'il voulait crier. Mais
aucun son ne sortait de ses lèvres décolorées, étirées déjà comme
celles des moribonds.
«Il faut qu'il meure, dit Brisemur avec une sombre résignation,
puisque depuis huit jours sa mère ne peut le nourrir.
--Ô mon Dieu, c'est affreux! s'écria Madeleine. Je vous en prie,
monsieur, n'épargnez rien pour sauver cet enfant.
--Le médecin des pauvres est venu hier et l'a condamné.
--Et la mère?
--La mère vivra, puisque je vais pouvoir la soigner.
--Et alors vous vous étiez résignés?
--Oh! chez nous la résignation est facile. Qu'avons-nous à regretter?
c'est le seul instinct de la conservation qui nous soutient. Ne vaut-il
pas mieux, par exemple, que cet enfant meure avant d'avoir conscience de
la vie, que de vivre comme nous vivons?
--M. Daubré s'intéressera, je n'en doute pas, à la fondation de votre
société. Voici mon adresse, monsieur Brisemur: Mlle Bordier, chez Mme
Daubré, 31, rue Louis-le-Grand.»
Et elle sortit.
«Chez Mme Daubré! dit vivement Fossette en remontant l'escalier; vous
demeurez chez la sœur de M. de Lomas. Mais Geneviève sait-elle?...
Vous connaissez M. de Lomas?
--Sans doute, fit Madeleine.
--Eh bien! si vous en trouvez l'occasion, dites-lui que c'est un indigne
scélérat, et qu'il fera certainement mourir de chagrin cette pauvre
Geneviève.»
Madeleine questionna Fossette, qui lui raconta l'histoire de la fille de
Gendoux.
À ce récit, l'indignation contractait le visage de Madeleine.
«Dans ma position, fit-elle observer, je ne puis parler de cela à M.
de Lomas. Mais peut-être un peu plus tard....
--C'est lui qui la force à nous quitter, je ne sais pourquoi: pour la
faire mourir plus vite sans doute, parce qu'elle l'embarrasse.»
Madeleine et Fossette montèrent alors chez Christine. Là, un autre
tableau non moins navrant les attendait.
La mansarde était petite, mais propre, quoique misérable. L'air et le
soleil y pénétraient par la lucarne entrouverte, lucarne si étroite
pourtant qu'une partie de la mansarde se trouvait plongée dans l'ombre.
Quatre personnes vivaient habituellement dans ce réduit. Une fillette
au doux regard, vêtue avec goût, presque avec recherche, assise sur un
tabouret, tenait à la main une poupée de deux sous.
Christine, installée sous la lucarne, cousait des bonnets.
L'aïeule, paralysée du côté droit, se tenait dans un fauteuil de
paille, les mains croisées et baissant la tête avec stupeur.
De temps à autre, Christine levait sur l'enfant des yeux rougis par les
veilles et le chagrin, et poussait un soupir. Aux coquettes agaceries
que lui faisait la fillette, elle ne pouvait répondre que par des
larmes. On devenait toutefois à ses regards si tendres que cette enfant
était sa passion.
Dès que la jeune danseuse aperçut Madeleine, elle se précipita à sa
rencontre.
«Je viens, lui annonça l'institutrice, vous remettre une offrande de
la part d'une personne qui s'est beaucoup intéressée à votre sort.»
Christine remercia avec une sorte de véhémence.
«Mademoiselle, lui dit-elle, je ne puis rien faire aujourd'hui pour
vous témoigner ma reconnaissance; mais rappelez-vous que vous avez une
amie qui se jetterait à la Seine pour vous rendre service. Ah! si ma
pauvre maman, reprit Christine, était du moins ici pour vous remercier
avec moi! Mais nous vous reverrons, n'est-ce pas?
--Et quand pensez-vous que votre mère vous sera rendue?
--Je suis allée hier à la préfecture de police. On ne m'a rien
répondu de positif mais j'ai pu voir maman. Ah! pauvre, pauvre maman!
Si vous saviez avec quelles femmes elle se trouve! Et puis être en
prison, c'est affreux. Elle avait tant de chagrin qu'elle voulait
mourir. Je l'ai consolée de mon mieux: mais pouvais-je lui donner
courage, puisque moi-même j'étais désespérée?
--Combien gagnait-elle dans son état de blanchisseuse?
--Cinquante sous par jour. Cela suffisait pour nous faire vivre toutes.
Mais, comme elle a une mauvaise toux, le médecin lui a défendu d'aller
laver pendant l'hiver sous peine d'en mourir. On ne peut cependant pas,
pour vivre, s'exposer à la mort. Moi, je ne gagne que vingt-cinq sous
avec mes bonnets, quelquefois un peu plus, quand je réussis un
modèle.»
Fossette prit un bonnet que venait d'achever Christine.
«Voyez donc, dit-elle, comme celui-là est coquet! Un chou de veloutine
dans la garniture à droite, ce serait un petit chef-d'œuvre.
--Je suis un peu artiste, fit Christine avec un orgueil enfantin. Mais
les ouvrières de Picardie, d'Arras surtout, nous font une si rude
concurrence! C'est mal fait, sans goût; mais c'est si bon marché! On
leur paye onze sous de façon pour un bonnet, et nous ne pouvons en
établir un semblable au-dessous de dix-huit sous. Sans doute nous
travaillons mieux; mais les femmes qui achètent cela ne font aucune
différence. Heureusement j'espère avoir l'année prochaine un
engagement dans un théâtre de province, et alors... Peut-être même
dans un théâtre de Paris.
--Ne gagne-t-on pas fort peu dans ces premiers engagement objecta
Madeleine.
--Oh! sans doute, répondit Christine avec une très-grande naïveté.
Le théâtre rapporte fort peu. Mais, comme je suis gentille, peut-être
trouverai-je un homme riche qui mimera et nous rendra toutes heureuses;
et, comme je suis sage, peut être m'épousera-t-il. Alors je serai une
grande dame.»
Madeleine était stupéfaite, presque indignée. Elle regarda l'aïeule;
mais l'aïeule, sourde et paralytique, restait dans la même
immobilité.
«Ne vaudrait-il pas mieux, mademoiselle, reprit Madeleine d'un ton
sévère, chercher à vous tirer d'affaire d'une manière plus
honorable?
--Plus honorable! repartit Christine très-surprise. Mais c'est
impossible. Je vous assure que je suis très-honnête; je n'ai jamais eu
d'amants.
--À votre âge on peut le croire, fit en souriant Fossette.
--Je prends des leçons avec plusieurs demoiselles, de mon âge à peu
près. Elles ont toutes des amants, et même elles se moquent beaucoup
de moi parce que je n'en ai pas. Mais la dernière fois je leur ai
répondu de façon à les écraser: «Mesdemoiselles, leur ai-je dit,
une femme qui se respecte et qui a de la conduite ne doit pas donner son
cœur pour rien. Moi, je serai plus exigeante, parce que je m'estime
beaucoup.» Elles n'ont su que répondre.
--C'est une singulière morale,» dit Fossette en souriant.
Madeleine ne riait pas. Elle était navrée d'entendre cette enfant de
quinze ans, qui lui avait paru si candide, parler avec une telle
impudence et se vanter ainsi de sa vénalité. Elle regretta presque de
s'être aussi vivement intéressée à une famille qui maintenant lui
semblait le mériter si peu.
Fossette devina se qui se passait en elle, et dit:
«Chacun comprend la vertu comme il peut: chez les riches, les jeunes
filles se marient généralement sans amour à des hommes qui ne les
aiment pas non plus. C'est une affaire d'argent pure et simple. On
trouve cela très-moral, parce qu'on est convenu depuis longtemps de le
trouver ainsi. On a dit à Christine qu'il fallait se vendre cher ou ne
pas se vendre du tout. On ne lui a jamais enseigné autre chose; et,
comme elle assurerait ainsi le sort de toute sa famille, elle croit bien
faire. Et puis elle n'a jamais aimé. Elle verra bien plus tard. Car, au
fond, c'est une bonne et honnête fille.
--Moi aimer un homme, jamais! dit-elle en se redressant fièrement.
Maman et grand-mère prétendent qu'ils sont tous méchants. Papa était
jaloux, buvait et battait maman tous les jours. Il lui prenait tout ce
qu'elle gagnait. Grand-mère ne s'est pas mariée, mais elle a été
tout aussi malheureuse. Enfin, d'après tout ce que je vois, je ne me
marierai jamais avec un homme pauvre. Avec un riche, je ne dis pas; car,
s'il me maltraitait, au moins j'aurais de belles robes, du pain à
manger, et quelque chose avec. Maman dit qu'elle a eu assez de misères
comme cela, et que, si sa vie était à recommencer, elle s'y prendrait
autrement. Elle veut au moins que son expérience me profite.
--Évidemment, se dit Madeleine, certains principes de morale ne varient
pas seulement selon les peuples et selon les temps, mais encore au
milieu du même peuple, selon les conditions sociales. La pratique de la
morale chez une grande dame n'est pas toujours la même que chez une
bourgeoise; la morale d'une ouvrière qui peut gagner sa vie ne
ressemble pas toujours à celle d'une malheureuse, incapable de subvenir
à son existence. C'est désolant, mais presque inévitable! Le malheur
abaisse le niveau moral de l'individu, et les sentiments élevés
disparaissent devant l'impérieux instinct de la conservation. Il faut
vivre! telle est trop souvent la loi unique de celui qui est la proie de
la misère. Chez cette enfant, l'affection, le dévouement palliaient au
moins une perversité précoce. En lui donnant de bons conseils, en lui
indiquant un moyen honnête de gagner sa vie, peut-être était-il temps
encore de la sauver de la dégradation. Madeleine voulut le tenter.
--Voyons, mon enfant, dit-elle après un moment de réflexion, si l'on
vous procurait une place, soit dans un magasin, soit dans un atelier de
modiste, cela ne vaudrait-il pas mieux que d'être danseuse et que de
vendre votre affection, comme une marchandise?
--Maman a pensé à tout cela; mais elle désire que je sois riche. Et
moi aussi je veux être riche; je veux être heureuse; je veux une
voiture doublée de soie pour me promener avec Bichette et grand-mère;
je veux que Bichette ait des robes superbes et des poupées aussi
grandes qu'elle, et ma pauvre maman une bonne chambre, avec d'épais
rideaux et un grand feu qui flambe. Et puis abandonner mon art! Je
l'aime, mon art! Renoncer aux applaudissements du théâtre; car je
serai applaudie, je ne le puis pas, je ne le veux pas! L'autre jour,
Gorju, le perruquier, disait à quelqu'un, comme je passais: «Voilà
une fille qui vaut son pesant d'or.» Vous voulez que j'aille m'enterrer
dans un atelier quand je peux, rien qu'en me montrant, gagner tant
d'argent! D'ailleurs, maman ne voudrait pas.
--Mais c'est mal, mon enfant.
--C'est mal? répéta-t-elle surprise, c'est mal de vouloir le bonheur
de toutes celles que j'aime?»
Madeleine se retira navrée.
En lui laissant cinquante francs, elle chargea Fossette de remettre les
cinquante francs qui restaient à Mme Blancheton pour acheter une
charrette.
Elle trouva Claudine un peu triste; mais elle ne put deviner la cause de
cette tristesse. Sa sœur regrettait-elle Lyon ou bien pensait-elle à
Jaclard?
«Je ne suis pas encore habituée à la couture, et je ne sais pas
vraiment si je pourrai me faire à ce travail, dit Claudine en se
renversant en arrière, en étendant les bras comme pour les déroidir;
je n'aurais jamais cru qu'il fût aussi pénible de coudre tout le jour.
--On s'y fait, repartit Fossette, c'est un pli à prendre. Mais ce qui
fatigue toujours et fait mal aux yeux, c'est le travail du soir.»
Claudine poussa un soupir qui gonfla sa poitrine, et son œil ardent se
fixa dans le vague. Un seul espoir pouvait la soutenir dans son rude
labeur, cette fille voluptueuse, cette fille de luxe et d'amour,
c'était de revoir bientôt celui qu'elle aimait. Mais le matin une
lettre de Jaclard lui annonçait l'ajournement de son départ. Telle
était la cause de son découragement.
Madeleine quitta ce misérable garni, l'âme abattue par la vue de tant
de malheurs. En traversant ce quartier immonde, en longeant ces maisons
noires d'où s'échappaient des exhalaisons fétides, elle se disait:
«Il n'y a peut-être pas une de ces croisées qui n'éclaire des
douleurs pareilles à celles que je viens de voir. Et cet ulcère est
bien petit en comparaison de la lèpre immense du paupérisme. Que peut,
en effet, l'organisation actuelle de l'assistance privée et publique,
organisation purement palliative, pour guérir un mal aussi étendu,
aussi profondément enraciné! Comme le dit Mlle Borel, l'aumône sera
toujours impuissante, si l'on ne transforme les conditions mêmes du
travail.»