On redoute la _première_ presque autant que madame. En leur présence,
tous les yeux sont baissés, et, bien qu'on parle, l'aiguille marche
toujours. On chante quelquefois, on chante beaucoup même. L'ouvrière a
la passion de la romance sentimentale et de la chanson grivoise. Madame
le permet et même quelquefois mêle sa voix au refrain. Mais il faut
coudre, coudre sans relâche.
Dès que les surveillantes ont disparu, comme les esclaves prennent leur
revanche! Les aiguilles s'arrêtent, les langues s'aiguisent, les
historiettes et les propos lestes circulent gaillardement. Presque
toutes ont de l'esprit, de l'esprit vif, du véritable esprit gaulois;
et que de malices se débitent sur la première, sur madame, ses
pratiques et ses habitués!
Malheur surtout aux ouvrières laides ou contrefaites! Ce sont de
véritables martyres de la gaieté satirique de ces demoiselles.
La jeune fille la plus pure, après avoir passé quinze jours dans l'un
de ces ateliers parisiens, est perdue d'imagination, et bientôt sans
doute elle le sera de fait. Là s'érige en principe la vénalité dans
l'amour, là règne un cynisme dans la corruption qui altérerait même
le caractère le plus fortement trempé.
Au ton dont madame avait parlé à Geneviève, toutes avaient deviné
que ce serait une favorite; car madame, ainsi que la première, ont des
favorites à qui elles donnent l'ouvrage facile, et dont elles se
montrent toujours satisfaites.
Geneviève, tristement assise au milieu de ces groupes divers, occupée
à sa besogne et écoutant sans intérêt les anecdotes scabreuses qui
se racontaient autour d'elle, se disait avec désespoir: «En effet,
comment m'aimerait-il, puisque je suis si ridicule?»
Un groom, le groom de madame, vint l'appeler.
«Mademoiselle Geneviève Gendoux, on vous demande au salon.
--Moi?» dit-elle stupéfaite.
Tous les visages se tournèrent de son côté: c'était un événement.
«Eh bien! elle a une jolie toilette pour se présenter devant la
pratique!
--Dis donc, Joseph, qui est-ce qui demande cette petite mijaurée? dit
la demoiselle à repentirs.
--Mme de Courcy, répondit Joseph.
--Une amie de madame, ajouta la première qui rentrait.
--Cette dame a sans doute besoin d'une femme de chambre,» insinua une
autre d'un ton persifleur, comme Geneviève fermait la porte et suivait
Joseph au salon.
Mme de Courcy avait hâte de voir Geneviève. Malgré les dénégations
de Lionel, elle conservait des soupçons qu'elle voulait éclaircir. Il
lui tardait aussi de connaître cette Fossette, la mystérieuse
maîtresse de son ennemi déclaré.
Dans l'après-midi, elle avait assisté aux courses. Elle y avait vu Mme
de Beausire, sa rivale, dans un équipage à la Daumont, entourée par
la jeunesse la plus brillante, tandis qu'elle, la célèbre Lucrèce,
n'avait produit aucune sensation. De Lomas lui-même l'avait délaissée
pour s'occuper exclusivement de Béatrix. Elle venait donc, la rage au
cœur, chercher un moyen de se venger.
Elle regarda Geneviève assez longuement, de cet air observateur qui ne
craint ni d'intimider, ni d'offenser.
La pauvre ouvrière rougit et perdit toute contenance.
«Mon enfant, dit-elle, satisfaite sans doute de son examen, M. de Lomas
m'a parlé de vous en termes si flatteurs, que je vous ai
très-chaudement recommandée à Mme Thomassin. Elle m'a promis d'avoir
pour vous des égards. Je vous en prie encore, madame Thomassin, gâtez
un peu cette jolie fille. Elle a l'air souffrant: ménagez-la. Ne lui
faites pas coudre des étoffes trop dures, cela lui gâterait la main
qu'elle a si fine. Vous savez, cela grossit les jointures. Il conviendra
aussi de renvoyer quelquefois en courses pour prendre de l'exercice; car
il faut conserver votre fraîcheur, mon enfant: la beauté et la santé
sont des dons précieux qu'on n'estime a leur juste valeur que lorsqu'on
les a perdus. Êtes-vous malade? vous avez les traits un peu
fatigués.»
Geneviève rougit encore davantage.
«Non, madame, répondit-elle; j'ai pleuré tout à l'heure en me
séparant de mes amies.
--Mlle Fossette, n'est-ce pas! Et elle n'a pas voulu vous accompagner?
--Elle a préféré rester libre.
--Ah! fit Lucrèce avec quelque dépit. Voyons, reprit-elle plus
doucereuse, venez-vous asseoir à côté de moi. Regardez donc, madame
Thomassin, cette jolie veine bleue qui traverse la tempe. Et quel profit
de Niobé! Comme c'est pur de lignes, et quelle douceur dans le regard!
Savez-vous, Geneviève, que vous êtes très-jolie?
--Oh! madame, vous êtes bien bonne, dit Geneviève avec un accent de
reconnaissance; vous me voyez intimidée, et vous me louez pour me
donner un peu de courage.
--Vous, avez bien fait de venir à Paris, poursuivit Lucrèce, car une
fille comme vous doit y faire sa fortune. Depuis quand avez-vous quitté
Lille?
--Depuis décembre dernier.»
L'époque du retour de Lionel, pensa Mme de Courcy.
«Et comment y êtes-vous venue?»
Geneviève rougit de nouveau, mais elle ne voulait pas mentir à cette
dame qui lui montrait tant de bonté.
Sur un signe de Lucrèce, Mme Thomassin disparut.
«Ayez confiance en moi, reprit Lucrèce, car je vous affectionne
déjà. Racontez-moi votre histoire. Vous fais-je peur?
--Oh! non, madame; mais, en vérité, je ne le puis pas,
n'est pas le mien seulement; il appartient à un autre.
--Je comprends. Votre histoire est celle de toutes les pauvres filles
qui gagnent si péniblement leur vie, et ne sont pas toujours assez
fortes pour résister aux tentations que les séducteurs étalent à
leurs yeux.
--Oh! madame! s'écria Geneviève avec une fierté révoltée; vous vous
trompez. Ce n'était pas l'argent qui pouvait me faire abandonner mon
pays et ma famille: j'aimais....
--Et il vous a délaissée?
--Non, car il est généreux; pourtant je sens bien qu'il ne m'aime plus
comme autrefois.
--Pauvre petite! Mais peut-être, si c'est un homme de votre condition,
l'amènerait-on à vous épouser.
--Il n'est pas de ma condition.
--Est-il riche?
--Non, au contraire; mais sa famille, son éducation, tout le sépare de
moi.
--Vous vous exagérez sans doute la distance qui existe entre vous. Si
je le connaissais, je suis sûre que je le déciderais à vous épouser;
vous êtes si charmante!»
Geneviève regarda Lucrèce avec quelque défiance, et crut deviner
qu'elle ne la flattait ainsi que pour obtenir le nom de son séducteur.
Mme de Courcy entrevit ce soupçon.
«Eh bien! non, remettez à plus tard vos confidences, dit-elle avec
bonhomie. Vous m'intéressez beaucoup. Je viendrai vous voir
quelquefois; et..., lorsque vous me connaîtrez mieux...
--Oh! madame, interrompit l'ouvrière avec élan, je voudrais vous
prouver ma reconnaissance en m'ouvrant entièrement à vous. Mais il
faut que je sache s'il approuve cette confidence.
--C'est inutile, mon enfant, répondit avec quelque froideur Mme de
Courcy. Je désire, au contraire, que vous ne parliez pas de tout ceci
à M. de Lomas. Vous voyez que j'ai deviné votre secret.»
En disant ces derniers mots, elle observait attentivement Geneviève,
qui ne put soutenir son regard scrutateur et baissa les yeux.
«En effet, poursuivit Lucrèce, il y aura beaucoup à faire pour
convertir ce mauvais sujet. Toutefois, je ne désespère pas d'en venir
à bout. Par exemple, il faudrait être un peu plus coquette, et faire
valoir les charmes de votre personne.
--Je suis très-pauvre, balbutia Geneviève avec confusion.
--Je le sais; mais une résille vous coûterait moins cher qu'un bonnet.
Ôtez-moi donc cet affreux bonnet!»
Geneviève obéit. Mme de Courcy lui enleva son peigne, et un flot d'or
se répandit sur ses épaules.
«Mon Dieu! que c'est beau! fit Lucrèce, qui admirait en artiste les
teintes riches et soyeuses de cette magnifique chevelure. Et elle
pensait:--Quel fin connaisseur que ce Lomas! Cette fille est à cent
piqués au-dessus de la Beausire. Elle la supplanterait.
«Mon enfant, dit-elle, il est impossible, belle comme vous êtes, que
M. de Lomas vous ait déjà abandonnée. Laissez-moi faire. Il vous
manque trois choses pour lui plaire tout à fait: de la toilette, de
l'éducation et les manières du monde. Je me charge de vous procurer
tout cela.
--Oh! madame, que vous êtes bonne! Je ne sais si je rêve.
--Je parlerai de vous à un respectable monsieur, fort riche, qui a eu
dans sa jeunesse une grande peine de cœur. Il aimait une jeune fille
pauvre qui l'aimait aussi. Ses parents s'opposaient à leur mariage, et
la jeune fille en mourut de chagrin. Vous voyez que cette histoire offre
quelque analogie avec, la vôtre. Ce monsieur, qui est le duc de
Lormond, en a été inconsolable, et il consacre chaque année une
partie de son revenu à établir des jeunes filles sans fortune.»
Comme Geneviève la regardait avec quelque hésitation, elle ajouta:
«Il y a, à Paris, une foule de personnes bienfaisantes qui s'occupent
de secourir et d'instruire la jeunesse. Voilà pourquoi je vous disais
tout à l'heure: vous avez bien fait de venir à Paris, vous y ferez
fortune.»
Geneviève ne conserva plus la moindre arrière-pensée.
Mme Thomassin rentrait en ce moment, apportant une robe de bal de moire
cerise, recouverte d'un volant en point d'Angleterre.
«Que c'est beau ce que vous nous apportez là, madame Thomassin, et que
ce corsage est coquet! Combien cette merveille?
--Très-bon marché. Avec les volants, 1800 francs.
--L'effet aux lumières doit être splendide; et comme c'est simple! Je
voudrais voir cette robe à notre belle Geneviève. Faites donc allumer
les bougies, que nous la lui essayions.»
Geneviève voulut s'en défendre.
«C'est une grâce que je vous demande.»
Toute rougissante, l'ouvrière se déshabilla.
Ses épaules et ses bras étaient un peu maigres, mais les lignes en
étaient sculpturales. Mme Thomassin lui releva les cheveux de façon à
découvrir ses tempes si pures, et lui fit deux grosses coques qui
retombaient sur le cou. Puis on passa la robe.
Geneviève se trouvait devant une psyché. En se voyant si belle, elle
ne put retenir un cri d'admiration; et elle regarda derrière elle si
elle n'apercevait pas l'autre Geneviève Gendoux, la pauvre ouvrière de
Lille.
«C'est bien moi,» dit-elle avec un rire frais et coquet, le rire d'un
enfant qui n'aurait jamais souffert.
Depuis si longtemps elle n'avait ri ainsi, qu'elle en fut toute
soulagée; et son visage, maintenant rasséréné et tout rose de
plaisir, de vanité peut-être était si gracieux, si jeune, si suave
qu'on lui eût donné quinze ans au plus.
Mme Thomassin et Mme de Courcy étaient émerveillées, presque jalouses
de leur création.
«Quelle jolie femme Lomas aurait là pourtant! fit Lucrèce.
--C'est vraiment bien beau, la toilette!» dit Geneviève.
Et elle pensa avec orgueil; «Si ces demoiselles de l'atelier me
voyaient ainsi, elles ne me railleraient plus.»
Quand il fallut remettre sa pauvre robe de mérinos qu'elle trouvait si
belle autrefois, elle en éprouva une véritable honte. Et maintenant
elle cherchait à retrouver sous ce vêtement modeste la Geneviève qui
l'avait tout à l'heure éblouie.
Geneviève n'avait jamais été coquette; jamais elle n'avait désiré
d'être vêtue avec plus de luxe que ne le lui permettait sa position
d'ouvrière. Mais le venin si habilement préparé par Mme de Courcy
commençait à s'infiltrer en elle.
«Aimez-vous la toilette? lui demanda Lucrèce.
--Sans doute, madame; mais je ne porterai jamais une robe pareille.
--Savez-vous ce qu'était la personne à qui cette robe est destinée?
reprit la couturière. Une piqueuse de bottines qui, il y a six mois,
gagnait vingt-cinq sous par jour.
--Elle est mariée? fit Geneviève.
--De la main gauche....
--Elle est belle? interrogea Lucrèce à son tour.
--Pas si belle que cette enfant.
--Madame Thomassin, reprit Mme de Courcy, je vous recommande de nouveau
ma protégée. Faites-lui une jolie robe grisaille que vous porterez sur
mon mémoire. Et vous, Geneviève, achetez une résille et apprenez à
vous coiffer autrement. Quand vous serez présentable, je vous enverrai
mon vieux duc; et je suis sure que, dès qu'il vous verra, il
s'intéressera à vous. Pour vos heures de leçons, nous nous
arrangerons avec Mme Thomassin.»
Elle se leva comme si elle voulait partir, puis elle se rassit.
«Ah! dites-moi donc, ma belle enfant, j'ai, moi aussi, un service à
vous demander. M. de Lomas m'a recommandé également votre amie
Fossette; donnez-moi donc quelques renseignements sur elle, sur ses
fréquentations, sur sa manière de vivre. Elle est, paraît-il, fort
intéressante.»
Geneviève, qui croyait servir son amie, raconta tout ce qu'elle savait:
la liaison de Fossette avec M. de Barnolf, la passion aussi qu'elle
avait inspirée à son voisin, M. Robiquet, ouvrier chapelier, et
l'intimité amicale qui était résultée du voisinage.
Mme de Courcy se rappela avoir vu aux courses M. de Barnolf dans la
voiture de Mme de Beausire. Ce fut un trait de lumière. Elle entrevit
immédiatement le moyen de se venger.
«Je veux connaître cette charmante fille, dont vous dites tant de
bien. Il faut qu'elle ait du mérite pour inspirer de telles amitiés.
Dès demain j'irai la voir.»
Et Geneviève lui donna l'adresse de Fossette.