Mlle Borel, depuis que Madeleine l'avait quittée, s'occupait de ses
préparatifs de départ. Son frère avait essayé vainement de la
retenir. Croyant à la fusion inévitable des peuples, et plaçant
l'amour universel au-dessus du nationalisme, elle pensait qu'une œuvre
sociale ne peut être vraiment grande et généreuse que si elle
embrasse tous les pays du globe. Elle avait toujours critiqué ce
travers qu'ont les Français de se renfermer dans la contemplation
d'eux-mêmes, sans tenir compte de l'expérience des autres peuples.
Afin de ne pas tomber dans ce ridicule qu'elle déplorait, elle voulut
voir par elle-même, profiter des progrès accomplis, et juger ceux
qu'il serait possible d'accomplir encore.
Sans doute le sort de la Française l'intéressait plus vivement que
celui de l'Indienne; car la vivacité des sensations, l'intensité de la
souffrance sont en raison directe du développement de l'être, de son
raffinement moral et nerveux. Certes, une femme primitive, fortement
musclée, ne souffre pas comme une petite maîtresse étiolée au
physique, à l'imagination impressionnable; et, parmi les ouvrières la
robuste campagnarde est moins à plaindre que la citadine, toujours un
peu maladive.
Enfin, si Mlle Borel avait quelques prédilections pour la Française,
c'était que le peuple français, nonobstant sa réputation de
galanterie, est, en réalité, un des moins libéraux envers la femme.
Après la société musulmane, la société française est peut-être
celle qui lui accorde le moins de garanties, la traitant, comme on l'a
dit, «en mineure pour ses biens, et en majeure pour ses fautes.»
N'est-ce pas aussi en France, dans un synode catholique siégeant à
Mâcon, que s'agita cette incroyable question: «La femme a-t-elle une
âme?» Tel était alors le libéralisme français et chrétien envers
les femmes. Depuis lors a-t-il fait beaucoup de progrès? Le moyen âge
du moins entourait la femme de vénération et lui adressait un culte.
Aujourd'hui les restrictions à sa liberté sont les mêmes, et le
respect n'existe plus.
Mlle Borel rêvait l'anéantissement des préjugés locaux, des morales
contradictoires, des croyances ennemies, par la science et par un
sentiment élevé de la dignité humaine et de la justice. Elle voulait
apporter sa pierre à ce vaste édifice qui sera l'œuvre des siècles;
elle voulait mettre en présence, à propos de la femme, cette dernière
esclave de nos sociétés modernes, les coutumes despotiques, les
opinions empreintes encore de barbarie que l'habitude nous empêche
d'apercevoir chez nous, mais qui nous révoltent chez notre voisin.
Son livre était surtout adressé aux femmes. Son but était de les
instruire de leurs droits, de les relier entre elles, ces martyres de
toutes les nations. Ce qu'elle entreprendrait surtout, ce serait
l'histoire de la prolétaire dans tous les pays, l'histoire de la
majorité enfin. Tel était l'objet de ses études et le motif de ce
grand voyage auquel elle comptait consacrer plusieurs années.
Aucune affection personnelle, pas plus son frère que Madeleine, ne
pouvait la retenir; et d'ailleurs Madeleine paraissait satisfaite de sa
position chez Mme Daubré. Mlle Borel était donc sans inquiétude de ce
côté.
Madeleine en effet, par délicatesse, lui avait dissimulé les dégoûts
de sa nouvelle position. Certes Mme Daubré était pour elle remplie
d'égards, elle lui parlait en amie plutôt qu'en supérieure.
Ainsi elle lui disait avec sa voix la plus mielleuse:
«Ma chère Madeleine, n'êtes-vous pas fatiguée? serait-ce abuser de
votre obligeance que de vous prier de me lire quelques chapitres de ce
roman que j'ai commencé hier?»
Madeleine ne pouvait refuser; et pendant plusieurs heures qu'elle eût
pu consacrer à son travail, elle s'appliquait à lire un mauvais livre,
dépourvu pour elle de tout intérêt.
Ou bien encore:
«Madeleine, un peu de musique, s'il vous plaît. Cela me calmerait les
nerfs que j'ai très-malades.»
Et Madeleine obéissait.
Ou:
«Si je ne craignais vraiment de vous ennuyer beaucoup, je vous prierais
en grâce d'emmener les babies aux Tuileries avec Jeanne; car leur bonne
est en course: il serait vraiment cruel de les priver de ce beau
soleil.»
Et Madeleine, convertie en bonne d'enfants, emmenait les babies.
Une autre fois, il lui fallait habiller Jeanne. Et puis que de caprices
à satisfaire! Jeanne était une enfant gâtée. Si l'institutrice se
refusât à tourner la corde, à lui montrer les gravures, à jouer à
cache-cache, c'étaient des cris, des trépignements qui donnaient la
migraine à Mme Daubré.
Toutefois les exigences de Jeanne étaient loin d'égaler les volontés
fantasques qui passaient parfois dans l'esprit de cette coquette
désoeuvrée.
Si Maxime n'arrivait pas à l'heure, que d'impatiences comprimées à
demi, que de brusques réprimandes faites à l'écolière, mais qui
s'adressaient en réalité à l'institutrice! Madeleine souffrait dans
son amour-propre et dans sa dignité.
Cependant sa situation chez Mme Daubré offrait d'autres inconvénients
plus graves. Albert avait pour elle des attentions, des prévenances
exquises; mais ces témoignages naïfs d'un amour naissant
embarrassaient Madeleine.
Quant à M. de Lomas, sa conduite envers elle l'inquiétait plus encore:
si, devant le monde, il lui montrait une froideur affectée; lorsqu'ils
se rencontraient seuls, il attachait sur elle des regards passionnés
qui la faisaient rougir. Il lui inspirait plus que de l'antipathie, plus
que du mépris, une sorte d'effroi. Elle pressentait que c'était un
homme dangereux.
Toutefois, lorsque les regards de M. de Lomas devenaient trop expressifs
et trop persistants, elle faisait un effort et levait sur lui ses yeux
candides, fermes, imposants. Alors c'était au tour de M. de Lomas de
baisser les siens.
Le lendemain de son entretien avec Lucrèce, Lionel entra au salon comme
Madeleine s'y trouvait occupée à remplir de fleurs les vases et les
jardinières.
Elle s'acquittait de ce soin avec tant de goût! disait Mme Daubré.
Ce jour-là, Madeleine était heureuse. La veille, Albert avait réussi
à se débarrasser des instances de Lionel qui voulait le conduire chez
Lucrèce, et Mme Daubré avait trouvé un autre _patito_ pour
l'accompagner au bal. Il avait passé avec Madeleine une soirée
charmante. Il lui avait lu quelques passages de sa traduction de Heine.
Ces fragments reproduisaient si heureusement l'esprit tout français et
la sentimentalité germanique du poëte allemand, que Madeleine lui
avait chaudement exprimé le plaisir très-réel qu'ils lui causaient.
À son tour elle avait lu à Albert les passages les plus saillants de
son œuvre, et obtenu un succès de larmes et d'enthousiasme. Cette
sympathie artistique lui aiderait à supporter les dégoûts de sa
situation actuelle et lui donnerait en son talent cette confiance qui
parfois l'abandonnait.
Lionel savait par la femme de chambre que Madeleine avait passé toute
la soirée en tête-à-tête avec Albert. Sa jalousie, ou plutôt son
émulation,--car il n'était pas encore assez épris pour être
jaloux,--se trouvait, ainsi que sa curiosité, vivement excitée.
Quand il entra, comme Madeleine répondit froidement à son salut, il
s'assit près de la table et prit un journal.
«Il y a courses aujourd'hui, fit-il après un moment de silence. Y
viendrez-vous, mademoiselle? Maxime fera courir.
--J'irai si Mme Daubré désire que je l'accompagne.
--Nous allons ce soir aux Italiens. J'espère que vous serez des
nôtres.
--Si Mme Daubré le permet, je préférerais rester; car j'ai beaucoup
à travailler ce soir.
--Ah! je gage qu'hier Albert vous aura lu ses élucubrations
poético-allemandes. Je crains, si vous daignez l'écouter, qu'il
n'abuse de votre obligeance et ne vous fasse prendre cette maison en
grippe. Les auteurs manquent de discrétion. Il a la manie
écrivassière, ce pauvre garçon. Il a toujours Henri Heine à la main,
et un manuscrit dans sa poche. Est-ce que vous trouvez cela amusant?
--M. Albert m'a lu en effet, hier au soir, quelques-unes de ses
poésies, répondit gravement Madeleine. Je vous assure qu'elles m'ont
vivement intéressée.
--Vous vous repentirez de votre indulgence, je vous le prédis.
--Mais alors il pourrait bien également se repentir de la sienne; car
je lui ai fait subir aussi la lecture de mes propres poésies.
--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Lionel en riant. Je ne savais pas
que, vous aussi, vous sacrifiiez aux Muses. Jusqu'alors je n'avais rien
imaginé de plus comique que deux auteurs se lisant mutuellement leurs
œuvres, ne s'écoutant ni l'un ni l'autre, où se trouvant
réciproquement détestables, et ne se cassant pas moins l'encensoir sur
le nez. «Passe-moi les dragées à la rose, je te passerai les pralines
à la violette.» Mais lorsque l'un d'eux est une jolie femme, j'avoue
que je trouve la situation fort attrayante et point du tout grotesque.
Mademoiselle, si vous voulez m'aider de vos conseils, je renonce au
monde, je me fais poëte et en outre votre admirateur à la vie, à la
mort.»
Ce compliment, fait d'un ton plaisant et gracieux, n'avait rien qui pût
déplaire à Madeleine. Elle sentait pourtant que, sous cette
légèreté, M. de Lomas cachait une intention plus sérieuse.
Toutefois, elle pensa qu'elle aurait mauvaise grâce de paraître
offensée.
«Mais, monsieur, répliqua-t-elle gaiement, n'est pas poëte qui veut.
C'est comme si ce camélia, enviant le parfum de la rose, disait: «Il
est fort agréable d'être rose; je veux être rose.» J'aurais beau
vous conseiller; si vous n'êtes pas né poëte, vous ne ferez jamais
autre chose que de la prose en vers.
--C'est bien décourageant, ce que vous dites là. Moi, je ne partage
pas votre avis. Je crois que l'être le plus prosaïque devient poëte
dans certaines situations, et lorsque s'épanouissent certains
sentiments, certaines passions qui développent en lui l'enthousiasme et
les aspirations vers l'idéal.»
Et prenant un ton sérieux, il ajouta:
«Hier, j'ai passé la journée au bois de Boulogne, non pas dans cette
partie correctement dessinée qui est le rendez-vous du monde élégant,
mais dans les endroits les plus sauvages, les moins fréquentés, et
j'avais un âpre plaisir à aspirer le parfum de la sève, à contempler
ces frêles bourgeons que baignait amoureusement la lumière du soleil.
Les gaies chansons des oiseaux, qui autrefois m'étaient insupportables,
me semblaient maintenant une délicieuse harmonie. Je me sentais ému de
toutes ces splendeurs, que j'admirais pour la première fois. Et
cependant mon cœur souffrait.... Ah mais! s'écria-t-il tout à coup en
changeant de ton, il est temps que je m'arrête, car je m'aperçois que
je divague. Et moi qui me moquais d'Albert! Non, vous avez raison, je ne
suis pas né poëte. Mais le camélia ne peut-il du moins, en restant
dans le voisinage de la rose, s'imprégner de son parfum?
--Je dirai à M. Albert, reprit Madeleine avec une gravité qui
voulait être comprise, que vous le comparez à une rose; il en sera
flatté.»
Lionel laissa tomber le journal qu'il tenait à la main, et se renversa
sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir un coup en pleine
poitrine. Il resta un instant dans cette attitude de découragement. Ses
yeux fermés le faisaient paraître plus pâle; ses cils dessinaient
au-dessous des paupières une ombre maladive. Ce visage était empreint
de fatigue et de chagrin, et la pose semblait si naturelle! Puis
Madeleine ne soupçonnait pas l'existence de ces comédiens qui se font
un jeu du sentiment et s'appliquent à le feindre. Et d'ailleurs, pour
quel motif chercherait-il à la tromper? Dans son inexpérience, elle
crut que M. de Lomas souffrait réellement. Mais aussitôt elle se
souvint de Geneviève. Comment osait-il lui laisser entendre qu'il
désirait lui plaire, puisqu'il aimait cette ouvrière! Cependant, pour
rompre un silence embarrassant, elle dit fort naturellement:
«Est-ce Mademoiselle Lucie que fait courir aujourd'hui M. Maxime?»
Lionel se releva en sursaut.
«Pardon, mademoiselle, plus rien au monde ne m'intéresse. Je traverse
une de ces crises qui décident de l'existence. D'un côté, tout est
clarté, bonheur; de l'autre, c'est la nuit, c'est le désespoir. Que
m'importe que Maxime fasse courir Mademoiselle Lucie, Trente-un ou
Majesty!»
Il débita cette phrase avec une telle correction de jeu, d'attitude, de
regards, qu'une femme plus expérimentée eût deviné là un rôle
appris et souvent répété.
Elle ne savait que répondre à cette étrange confidence, lorsqu'on
annonça Mlles Borel, Laure et Béatrix.
Mme Daubré les avait invitées à déjeuner; car elles devaient
assister ensemble aux courses.
Laure, avec sa pétulance habituelle, courut se jeter au cou de
Madeleine et l'embrassa cordialement. Mais Béatrix, la trouvant seule
avec M. de Lomas, se montra envers elle plus que froide, presque
dédaigneuse.
À la vue de Béatrix, Lionel changea soudain d'attitude. Il fut galant,
empressé, et déploya dans la conversation beaucoup de gaieté et de
présence d'esprit. Il n'eut plus un seul regard pour Madeleine; mais il
prodiguait à Béatrix toutes ces délicates prévenances dont les
femmes et les jeunes filles surtout sont si flattées. Laissait-elle
tomber un gant, il se précipitait pour le ramasser; il avança un
coussin pour ses pieds, un guéridon pour feuilleter un livre de
gravures. Et comme elle admirait les fleurs de la jardinière, il
dérangea l'harmonie de la corbeille si artistement composée par
Madeleine, pour lui former un bouquet des plus jolies fleurs et des plus
parfumées.
«Évidemment je me suis trompée. Ce n'est pas moi qu'il aime, pensa
Madeleine, c'est Béatrix. Peut-être voulait-il seulement me gagner à
sa cause et me disposer à la plaider. Mais Geneviève?»
Elle demeurait très-perplexe, très-embarrassée de se former une
opinion sur le compte de M. de Lomas.
Lorsque Maxime arriva, Mme Daubré n'était pas encore prête.
Madeleine ne l'avait pas revu depuis leur rencontre en chemin de fer.
Pourtant Mme Daubré recevait souvent Maxime; mais, ces jours-là, elle
envoyait l'institutrice conduire les enfants aux Tuileries.
Maxime avait réellement dans le caractère un côté chevaleresque. Il
pardonnait aisément à une femme de repousser son amour. D'ailleurs il
comptait tant d'autres succès qui rassuraient son amour-propre! Il ne
comprenait pas qu'un homme eût la prétention de plaire à toutes les
femmes et s'irritât d'un échec comme d'une injure. Il se reconnaissait
au contraire des torts vis-à-vis de Madeleine, et il avait à cœur de
les réparer. Il la salua avec déférence, en implorant du regard son
pardon.
Elle lui tendît la main; mais ses yeux troublés n'osèrent se lever
sur lui.
Ce jeu muet, quoique très-rapide, ne put échapper aux regards
intéressés et observateurs de M. de Lomas.
«Allons! pensa-t-il, ce n'est pas Albert qui est mon rival le plus
redoutable. Si j'échoue, voilà un nœud tout trouvé pour la petite
intrigue que Lucrèce m'a si instamment recommandé de mener à bien. Le
jour où je le désirerai, Madeleine sera congédiée.»
M. de Lomas, on le voit, n'avait pas la générosité de Maxime. Il ne
pardonnait pas aisément une blessure faite à sa vanité. Lui aussi
pourtant, il avait obtenu de nombreuses bonnes fortunes; mais, à
quarante ans, un échec est beaucoup plus sensible qu'à vingt-cinq.
À quarante ans, un homme se croit et se sent réellement encore jeune.
Cependant il a besoin que l'amour même le rassure sur cette jeunesse au
déclin. Aussi, comme la femme de trente ans, est-il plus passionné,
plus persistant dans ses tentatives de séduction, et, par cela même,
plus dangereux.
Mme Daubré arriva enfin. Elle était éblouissante; mais cette femme
était une fiction: du rouge aux lèvres et sur les joues, du blanc
autour des paupières, un nuage de bleu aux tempes, et aux sourcils trop
blonds un peu d'ombre, lui composaient un visage qui, à vingt pas,
faisait illusion, mais qui de près ressemblait à une peinture. Des
cheveux d'emprunt, flottant en boucles par derrière, dissimulaient son
cou trop maigre. Sa toilette, du reste, était aussi simple que celle de
Béatrix était chargée: Mme Daubré voulait se rajeunir, Béatrix
aspirait au contraire à se donner un ou deux ans de plus. Maxime
déclara la simplicité de Mme Daubré adorable, tandis que M. de Lomas
s'extasia sur les falbalas de Béatrix. Quant aux femmes, elles
s'adressèrent réciproquement sur leurs toilettes des compliments
qu'elles ne pensaient pas.
«Comment, chères belles, minauda la coquette, voilà huit grands jours
que je ne vous ai vues! Samedi j'ai passé chez vous espérant vous
emmener dans ma voiture; vous étiez au sermon.
--Oh! pendant la semaine sainte, nous ne sortons que pour aller à
l'église, dit Béatrix; nous nous mettons en retraite.
--Oui, c'était l'habitude au couvent, ajouta Laure; ce n'est pas
amusant, mais il faut bien gagner le ciel.
--Avez-vous assisté aux conférences du père X...? demanda Lionel.
Elles étaient fort intéressantes; je n'en ai pas manqué une.
--Et moi donc! reprit Maxime en riant... Tiens! maman n'est pas là.
C'est inutile de mentir. Comment! mon pauvre diable de Lionel, vous
seriez déjà ermite à ce point-là? Vous me faites de la peine.
--Mon cher, il faut être jeune, au contraire, pour sentir toute la
poésie et toute la grandeur du culte catholique.
--Oui, en effet, très-jeune ou très-vieux.
--Vous nous scandalisez, monsieur Maxime, fit Mme Daubré avec
coquetterie.
--Ce père X..., reprit Lionel, a un esprit si séduisant! Il prêche
dans une petite chapelle de la rue de Provence. Les femmes du monde y
affluent. Tenez, comment trouvez-vous cela? Peut-on démontrer par une
comparaison plus juste, plus attrayante, la nécessité de prier
beaucoup, de prier toujours? Il disait: «Quelques esprits sceptiques
tournent en ridicule nos plus saintes pratiques, celle du rosaire, par
exemple, où 180 fois de suite nous adressons à Marie la même prière.
Une maîtresse de maison qui donne une soirée se lasse-t-elle jamais de
s'entendre dire par deux ou trois cents personnes: Madame, votre soirée
est charmante?»
--Ah! mon cher! qu'il a d'esprit, votre prédicateur! s'écria Maxime en
riant aux éclats. Il parle de deux ou trois cents personnes
différentes, très-bien! Mais si ces deux ou trois cents personnes se
mettaient à dire toutes ensemble deux ou trois cents fois de suite:
«Madame, votre soirée est charmante, «cela pourrait devenir plus
assourdissant que flatteur.»
Madeleine sourit.
Béatrix prit un air sévère.
«Maxime, dit-elle, nous ne devons pas permettre devant nous des
discours qui offensent la religion. Je vous remercie, monsieur de Lomas,
de nous avoir indiqué cette chapelle; nous irons habituellement y faire
nos prières, car nous assistons chaque matin à la messe de huit
heures.»
M. de Lomas comprit qu'on lui donnait indirectement rendez-vous. Et il
maudit son zèle religieux, qui allait l'obliger à se lever tous les
matins à sept heures.
L'arrivée de M. et de Mme Borel coupa l'entretien.
M. Borel fut assez affable pour Madeleine. Mais Mme Borel affecta
vis-à-vis d'elle une réserve un peu dédaigneuse.
Ce changement d'attitude de la part d'une famille qui l'avait si
longtemps traitée sur le pied de l'égalité serra péniblement le
cœur de l'institutrice. Mais elle se dit confiante dans l'avenir, que
la carrière des arts ou des lettres la soustrairait bientôt à cette
servitude.
Pendant le repas, elle fut triste, mais personne autre qu'Albert n'y fit
attention.
Aussitôt après le déjeuner, on monta en voiture. Jeanne insista pour
suivre sa mère. Comme Mme Daubré ne demanda pas à Madeleine si elle
désirait les accompagner, l'institutrice resta seule, oubliée. Elle
refoula les larmes qui lui vinrent aux yeux. Pourtant elle se consola
vite. Elle allait du moins pouvoir se recueillir un moment et travailler
un peu.
En passant au salon pour prendre un livre qu'elle y avait oublié, elle
fut très-surprise d'y trouver M. Albert Daubré.
«Vous n'êtes pas aux courses? demanda-t-elle avec inquiétude.
--Non, je préfère rester à travailler; et vous-même?
--Moi, répondit-elle froidement, je vais aller voir ma sœur.
--Je n'ose vous demander de vous accompagner, dit Albert tout ému du
ton de Madeleine.
--En effet, cela ne se peut pas, monsieur Albert, reprit-elle d'un ton
plus doux; ce serait tout à fait contraire à nos coutumes françaises,
et Mme Daubré pourrait le trouver mauvais.
--Alors puis-je vous prier de remettre mon aumône à la jeune fille si
malheureuse dont vous m'avez parlé avant-hier?
--Volontiers, dit Madeleine.
--Voici deux cents francs; et veuillez lui donner mon adresse, afin
qu'elle recoure à moi dans les moments difficiles.»
Madeleine se retira.
Mais cette courte entrevue n'avait pas échappé à une femme de chambre
chargée par M. de Lomas de la surveiller.