Pendant son entretien avec Renardet, Lucrèce avait quitté son attitude
languissante, mais, lorsque M. de Lomas entra, elle se hâta de
reprendre une pose de petite maîtresse.
«Bonjour, cher, dit elle, en laissant tomber nonchalamment sa main
mignonne et parfumée dans celle de Lionel. Quel heureux événement
vous amène si matin?
--L'impatience de vous voir ne suffit-elle pas?
--Toujours charmant, toujours semblable à vous-même! Ce qui vous
manque, Lionel, c'est un peu d'imprévu. La passion vraie ne se sert pas
d'expressions aussi polies, aussi gracieuses. Me trompé-je? Hélas! je
ne demande qu'à me tromper.
--Enfant! vous savez bien ce qu'est pour vous, au fond du cœur, votre
Lionel. Vous savez bien que vous occupez sans cesse ma pensée; que
toujours je maudis l'instant qui nous sépare, et que, loin de vous, je
n'aspire qu'à celui qui doit nous réunir.
--Tiens! s'écria Lucrèce avec un éclat de rire mutin aussi frais que
celui d'une jeune fille, voilà une musique qui aujourd'hui se trouve
dans mes cordes. J'ai mal dormi. Je suis éveillée depuis plus d'une
heure. Devineriez-vous à quoi je rêvais quand vous êtes entré?
--Ce n'était pas à moi, je le crains.
--Non, je le confesse. Je composais une idylle, une églogue, tout ce
qu'on peut imaginer de plus sentimental, de plus champêtre. Mais je
m'aperçois que je me meurs de faim. Permettez-moi de manger d'abord,
car voilà mon chocolat qui attend. Ah! mon ami, que cette vie me
fatigue! Je rêvais.... comme vous allez rire!... je rêvais de me
marier vertueusement et de me retirer à la campagne, dans quelque coin
ignoré de la France. J'achèterais une grande propriété et je ferais
de l'agriculture. Je me livrerais à l'élevage des races ovine, porcine
et bovine, à l'engraissage des gallinacés. Car j'ai appris par une
dure expérience que les bêtes valent mieux que les hommes.
J'exposerais aux concours régionaux, et je ferais dans ma localité la
pluie et le beau temps. J'ai toujours eu, vous le savez, des goûts de
domination, et je pense, comme César, qu'il vaut mieux être le premier
dans son village que le second à Rome. Enfin je veux quitter le monde
avant que le monde me quitte. Comme je ne puis plus espérer de régner
à Paris, je n'aspire maintenant qu'à gouverner une basse-cour et qu'à
goûter les plaisirs innocents de la campagne.
--En effet, ma chère Lucrèce, un changement aussi imprévu dans vos
goûts et vos idées m'amuserait, s'il ne m'inquiétait plus encore.
Auriez-vous eu la fièvre cette nuit? Quelque cauchemar aurait-il jeté
du noir dans votre esprit? J'aime mieux croire cependant que c'est le
printemps qui infuse dans votre cœur cet amour des champs et de la
vertu.
--Vous l'avez dit, de la vertu. J'éprouve le besoin de me rendre utile
à la société. Je fonderai peut-être un hospice, ou bien je
deviendrai dame patronnesse d'un bureau de bienfaisance.
--N'avez-vous pas rêvé aussi de couronner des rosières?
--Il se peut.
--Et de doter les jeunes filles de bonne conduite, afin qu'elles
trouvent des maris?
--Pas encore; mais cela viendra.
--Enfin, dit Lionel en riant, il faut expliquer toutes les bizarreries
des femmes par cet impérieux besoin de changement que je regarde moins
comme un défaut que comme une richesse de leur nature, et qui les jette
en un moment d'un extrême à l'autre. Et vous épouseriez?
--J'avais d'abord pensé à vous, Lionel; mais je crois que nous nous
connaissons trop. Il faut un peu d'inconnu dans l'amour: car je rêve un
mariage d'inclination. Je rêve.... vous allez rire encore!... je rêve
l'amour dans le mariage; je rêve une lune de miel.
--Mais il me semble que ce ne serait pas la première, et que vous en
pourriez compter un certain nombre.
--Toutes manquées, mon cher. J'ai été adorée, je n'ai jamais été
aimée. Ah! c'est bien rare, l'amour! Ne sait pas aimer qui veut.
L'amour tel que je le conçois est aussi rare que le génie. Il me
semble que le bonheur suprême se trouve dans cette union complète,
exclusive, indissoluble, que consacre le mariage. Vrai, je ne voudrais
pas mourir avant d'avoir été aimée ainsi.
--Tout ce que vous me dites là est peu flatteur pour moi.
--Allons donc! Convenez-en, Lionel, vous êtes trop sceptique pour être
jamais sérieusement amoureux. L'amour vrai comporte une jeunesse de
cœur, une sincérité, une naïveté d'impressions et en même temps
une élévation d'âme, une générosité, qu'on ne peut rencontrer chez
des gens comme nous, plus ou moins blasés, qui connaissons à fond le
cœur humain et toutes ses petitesses.
--Croyez-vous donc pouvoir trouver le bonheur dans un amour que vous
vous reconnaissez incapable de partager?
--Ah! mon cher, j'étais née tendre, avec des sentiments élevés. Mais
quel caractère, si fortement trempé qu'il soit, peut résister à ce
dissolvant, la misère! Maintenant que je suis riche, je me sens encore
le cœur assez jeune pour lui refaire, par l'amour vrai et
désintéressé, une virginité.
--Eh bien! ce phénix l'avez-vous déjà rencontré?
--Je le cherche. Savez-vous que ce jeune Daubré est fort bien?
--Ah! ah! fit Lionel avec un sourire contraint. Réaliserait-il votre
idéal? Pour de la candeur, il en a, je vous en réponds.
--Quand j'aimerai, je vous le dirai, mon ami. Nous ne devons pas gêner
nos inclinations. D'ailleurs, pendant trois ans, nous nous sommes
suffisamment prouvé l'estime que nous avions l'un pour l'autre.
--Est-ce mon congé que vous me signifiez?
--Non, ne voyez exactement dans mes paroles que ce qu'elles disent; n'y
cherchez aucune arrière-pensée. Avec vous, je suis d'une simplicité
antique. Je joue toujours cartes sur table. Je n'ai, certes, aucune
raison pour vous ménager, puisque je viens d'apprendre que vous m'avez
trompée pour une ouvrière. Vous voyez que je suis bien informée, et
que j'y mets de la mansuétude. Je vous pardonne, car on la dit
très-jolie. Ah! si vous m'aviez fait une infidélité pour une beauté
médiocre, je me montrerais plus sévère!
--Vous me voyez stupéfait de cette accusation! exclama Lionel qui
simula fort bien la surprise. Mais je m'explique l'erreur où votre
espion sera tombé. Ne m'avez-vous pas ordonné d'envoyer chez votre
couturière la petite blonde que vous avez rencontrée, il y a quinze
jours, sortant de chez Mme Daubré? Eh bien! j'ai à peu près réussi
dans ma négociation. Elle se présentera demain chez Mme Thomassin. Je
vous apporte une autre nouvelle qui vous fera également plaisir: j'ai
découvert la maîtresse de Barnolf. Me reprocherez-vous encore de
manquer de zèle?
--La maîtresse de Barnolf! s'écria Lucrèce qui s'était soulevée sur
son coude pour écouter plus attentivement Lionel. Son nom? où
demeure-t-elle?»