Lucrèce de Courcy, nous l'avons vu, était une courtisane de la haute
école, la courtisane prévoyante de la seconde moitié du dix-neuvième
siècle. Ce n'était pas seulement une femme, belle, spirituelle,
entraînante; c'était surtout un homme d'affaires.
Elle voyait s'approcher le moment où elle devrait renoncer à la vie
qu'elle s'était faite; et comme elle ne voulait se retirer du monde
qu'avec une fortune considérable, elle jouait à la bourse et plaçait
son argent à très-gros intérêts.
Renardet était son factotum; mais elle n'exerçait l'usure qu'avec une
extrême circonspection.
Du reste, dans ce milieu de désordre et de luxueuse galanterie, il lui
était facile d'épier le moment où un fils de famille commence à
descendre la pente de la ruine et peut encore présenter des garanties.
Elle lui offrait alors de le mettre en relations soit avec Renardet,
soit avec Pinsard, dont elle se servait comme prête-nom, ce même
Pinsard, dont la femme était, rue Saint-Roch, marchande à la toilette.
Il était onze heures du matin. La belle Lucrèce était encore au lit.
Sa chambre à coucher, fraîche et coquette comme celle d'une jeune
mariée, avait des tentures de soie rose recouvertes de guipure; mais
peut-être ces draperies aux reflets suaves faisaient-elles un peu trop
deviner la femme déjà mûre qui s'entoure de couleurs tendres pour se
donner un air de jeunesse.
La beauté de Lucrèce avait encore assez d'éclat pour légitimer cette
prétention. Grâce à un demi-jour habilement ménagé, elle pouvait
assez bien faire illusion. Cette lumière rosée répandait des teintes
exquises sur son visage d'une pâleur mate, et atténuait les lignes qui
commençaient à s'accentuer avec trop de vigueur.
La fine dentelle qui encadrait, son ovale, dissimulait des tempes un peu
évidées, et les contours déjà massifs du menton. Elle tenait hors du
lit ses bras et ses épaules encore admirables comme lignes et comme
modelés. Ses yeux à demi clos, exercés aux séductions, brillants
d'un certain feu de jeunesse, exprimaient en même temps une voluptueuse
langueur.
À voir cette pose, ces teintes, ces ombres et ces reflets artistement
étudiés, on eût dit une femme entièrement occupée de plaire. Qui
eût supposé que cette créature si féminine, si coquettement
enveloppée de ces frais nuages de soie et de dentelles, cachait, sous
des apparences aussi gracieuses, une ambition effrénée, une rapacité
d'oiseau de proie, une corruption, une sécheresse de cœur enfin qu'on
ne rencontre guère que chez ces femmes habituées à simuler tous les
sentiments et à exploiter l'amour!
Un homme, aussi répulsif que Lucrèce était attrayante, se tenait
assis devant elle. C'était Renardet qui faisait tache dans ce luxe avec
son petit habit râpé à manches collantes et ses souliers à clous.
«Décidément, Renardet, disait Lucrèce, je vous proclame un homme de
génie. Vous êtes certainement un des produits les plus remarquables de
notre civilisation en décadence.»
Renardet, qui commençait à s'incliner, coupa à ce dernier mot son
salut par le milieu.
Il se contenta de sourire aussi agréablement que le lui permettaient
ses lèvres plates et ses dents pointues.
«Ne vous offensez pas, car, moi aussi, je m'intitule hautement la
dernière Française de la décadence. Il n'y a plus de Françaises
aujourd'hui, mon pauvre Renardet; on ne voit que de petites
écervelées, sans esprit, sans grâce. Il n'y a plus que des jockeys
mâles et femelles qui mènent l'amour à coups de cravache et ne
comprennent rien à la galanterie. À l'heure qu'il est, je fais type.
Et dire que cette Beausire.... Mais laissons cela et parlons d'affaires.
Je disais donc que vous êtes un homme de génie. Oui, vous seul savez
trouver de semblables combinaisons; vous feriez un héros de drame.
Parole d'honneur! c'est du haut comique. Devenir l'homme d'affaires,
l'homme de confiance de celui que vous avez pour mission délicate de
conduire à la ruine, c'est très-fort. Je m'avoue vaincue: je n'aurais
pas trouvé celle-là. Vous croyez donc qu'il n'aurait pas renouvelé
les cent quatre-vingt mille francs pour deux cent cinquante mille, comme
je l'espérais.
--Non, il aurait trouvé facilement à Lyon au 15 pour 100 les cent
quatre-vingt mille francs qu'il vous doit; car il venait de dire à la
petite femme qui l'accompagnait que son père avait plus de huit
millions de fortune. Enfin, à mon arrivée à Lyon, j'ai pris des
informations. Elles sont des plus rassurantes. La maison Borel est
bâtie sur le roc; elle fait des affaires colossales avec tous les pays,
et il faudrait des faillites dans tous les coins du monde pour ébranler
son crédit. Le chiffre exact de sa fortune n'est pas connu; mais
certainement il dépasse huit millions. En Amérique seulement, ils
exportent pour plusieurs millions chaque année; ils occupent, tant à
Lyon que dans la banlieue, près de trois mille métiers à velours et
à soierie.
--Mais enfin, avez-vous vérifié par vous-même, visité leur fabrique?
--Oui, selon vos recommandations, j'ai voulu voir par mes yeux, et, sous
un prétexte, j'ai pénétré dans les bureaux. Toutes les fabriques de
soieries sont concentrées dans le quartier des Terreaux; et à voir ces
rues si calmes, on ne pourrait soupçonner que là s'est réfugiée
toute l'activité commerciale de Lyon. J'ai été stupéfait en entrant
dans la fabrique des Borel. Je croyais trouver de vastes bureaux, un
personnel considérable, tout cet appareil dispendieux que supposent
d'aussi vastes affaires. Mais non; seulement quelques commis silencieux
qui montrent des échantillons; quelques caissiers chargés de la
correspondance, un atelier de dessin où travaillent en causant une
dizaine de dessinateurs, voilà ce que présente aux regards la
puissante maison Borel. J'ai visité d'autres grandes fabriques, et
c'est partout de même.
--Mais alors vous êtes sûr?...
--La maison Borel est connue à Lyon comme l'est ici la maison
Rothschild. Si vous avez un million, vous pouvez le placer en toute
sécurité entre les mains de M. Maxime Borel. Au vingt, c'est déjà
assez gentil.
--Je n'ai pas tout de suite deux cent soixante-dix mille francs qu'il
doit à ses autres créanciers; mais j'ai donné ordre à mon agent de
change de vendre mes Saragosse dès que la plus petite hausse se
produira. D'ailleurs, puisque c'est moi qui, sous un nom supposé, le
poursuis, je saurai me faire attendre. Assurez-le que dans quelques
jours vous lui présenterez les quittances de tous ses créanciers.
N'a-t-il pas besoin aussi de quelque argent de poche?
--Oui, il m'a demandé de lui trouver en outre soixante mille francs aux
mêmes conditions.
--Une idée! s'écria Mme de Courcy, si je lui vendais pour trois cent
mille francs mon petit hôtel de la rue Blanche? Il m'en a coûté cent
cinquante mille; ce serait une bonne affaire, car il n'est loué que dix
mille francs. Il faut que nous lui trouvions une femme qui ait envie de
cet hôtel. Décidément ce jeune homme m'intéresse. Pour le fils d'un
fabricant de province, il n'a rien de bourgeois. Il a de l'esprit, il
est artiste, il m'amuse. Je veux contribuer à son bonheur.
--En le ruinant, fit Renardet avec son rire satanique.
--Bah! quand je le pousserais à dépenser un ou deux millions pour
jouir dans le bel âge, ne lui en restera-t-il pas toujours assez pour
grignoter le plaisir quand il n'aura plus de dents? Je veux l'aider à
se poser sur un grand pied. Je veux en faire un héros de la haute
fashion. Vous savez que je suis un peu artiste en ce genre.
--Je l'ai toujours dit, fit Renardet avec componction, malgré votre
réputation de femme d'esprit, vous êtes encore méconnue.
--Voyons, Renardet, il faut découvrir à ce jeune homme quelque beauté
capable de produire une vive sensation dans notre monde, ne serait-ce
que pour faire sécher un peu la Beausire. Non pas seulement de la
beauté, mais de l'esprit, mais du neuf qui étonne; une production de
votre invention, quelque chose d'un haut ragoût. Maxime ne peut se
contenter d'une femme vulgaire. Il a d'ailleurs sa réputation à
soutenir; il a lancé successivement trois femmes qui ont eu quelque
célébrité: Colombine, Manon et Pouliche. Lionel m'a dit que Maxime
était sur le point d'entamer une intrigue avec Mme Daubré. Voilà ce
qu'il faut empêcher; car Maxime aimant sérieusement une femme honnête
n'aurait plus besoin d'argent. Eh bien! apercevez-vous une merveille qui
pourrait le détourner de cet attachement? Cette jeune fille dont vous
me parliez tout à l'heure et qu'il a rencontrée en wagon...
--Oh! affaire de passer le temps en voyage, caprice d'un moment.
D'ailleurs elle est pourvue, je l'ai rencontrée hier aux Tuileries en
rendez-vous avec un tout jeune homme qui paraissait fort épris.
--Bon! comme je vais intriguer Maxime; sachez-moi le nom du jeune homme!
--Nous le saurons.
--Et la position sociale de la jeune fille?
--Elle a été élevée dans la famille Borel qui l'avait recueillie par
charité. Elle est maintenant institutrice chez Mme Daubré.
--Ah! chez Mme Daubré, institutrice? fît Lucrèce, qui resta un moment
songeuse.
--Mais cette jolie personne, reprit Renardet, a une sœur qui est une
bien belle créature. C'est une simple ouvrière; c'est un peu massif;
ce serait à dégrossir.
--Elle est à Paris?
--Oui, rue de Venise. À propos, j'ai vu hier mon ami Gorju. Il y aurait
aussi, dans un garni de la même rue, une petite danseuse de quinze ans
qui a un cachet extraordinaire, paraît-il. Vous savez que ce pleutre de
Gorju s'y connaît.
--Quinze ans, dit Lucrèce, c'est trop jeune pour Maxime, qui n'a pas le
temps de s'amuser à faire l'éducation d'une femme.
--Il m'a parlé encore d'une petite grisette très-piquante, et d'une
blonde, une Flamande très-jolie.
--La grisette nous irait peut-être. Il faudrait voir cela. Cependant
cherchez encore. Vous n'avez pas oublié non plus M. de Barnolf.
Avez-vous pu arriver jusqu'à lui? On le dit dans la gêne. En voilà un
que j'aurais du plaisir à mettre sur la paille.
--Je me suis informé. Il reçoit très-exactement sa pension et
dépense peu. Il a une maîtresse qui ne lui coûte rien.
--Je sais cela. Il me faut à tout prix le nom de cette femme
mystérieuse. Voyons, dépistez-moi cela en vrai renard que vous êtes.
--Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera,
répondit Renardet en répétant un mot célèbre. Jamais ministre
fut-il plus désireux que moi de plaire à sa souveraine?
--Il me semble que vous devenez galant: cela m'inquiète, monsieur
Renardet. L'amour nuit aux affaires. J'ai idée qu'en secret vous
sacrifiez aux Grâces.
--Euh; euh! on n'est pas tout à fait de bronze. Mais soyez tranquille,
l'amour ne me fera jamais commettre de sottise.
--Vous m'assurez que M. de Lomas songe à se marier?
--Avec l'aînée des demoiselles Borel. Je le tiens de M. Maxime
lui-même.»
Lucrèce, loin d'en paraître offensée, eut sur les lèvres un sourire
de satisfaction.
Au même instant une femme de chambre annonça M. de Lomas.
«Vite, Renardet, passez par ici, dit-elle d'une voix basse et rapide,
en lui désignant une autre issue. Descendez par l'escalier de service
et sortez par la rue d'Anjou.»