XVIII

Lucrèce de Courcy, nous l'avons vu, était une courtisane de la haute

école, la courtisane prévoyante de la seconde moitié du dix-neuvième

siècle. Ce n'était pas seulement une femme, belle, spirituelle,

entraînante; c'était surtout un homme d'affaires.

Elle voyait s'approcher le moment où elle devrait renoncer à la vie

qu'elle s'était faite; et comme elle ne voulait se retirer du monde

qu'avec une fortune considérable, elle jouait à la bourse et plaçait

son argent à très-gros intérêts.

Renardet était son factotum; mais elle n'exerçait l'usure qu'avec une

extrême circonspection.

Du reste, dans ce milieu de désordre et de luxueuse galanterie, il lui

était facile d'épier le moment où un fils de famille commence à

descendre la pente de la ruine et peut encore présenter des garanties.

Elle lui offrait alors de le mettre en relations soit avec Renardet,

soit avec Pinsard, dont elle se servait comme prête-nom, ce même

Pinsard, dont la femme était, rue Saint-Roch, marchande à la toilette.

Il était onze heures du matin. La belle Lucrèce était encore au lit.

Sa chambre à coucher, fraîche et coquette comme celle d'une jeune

mariée, avait des tentures de soie rose recouvertes de guipure; mais

peut-être ces draperies aux reflets suaves faisaient-elles un peu trop

deviner la femme déjà mûre qui s'entoure de couleurs tendres pour se

donner un air de jeunesse.

La beauté de Lucrèce avait encore assez d'éclat pour légitimer cette

prétention. Grâce à un demi-jour habilement ménagé, elle pouvait

assez bien faire illusion. Cette lumière rosée répandait des teintes

exquises sur son visage d'une pâleur mate, et atténuait les lignes qui

commençaient à s'accentuer avec trop de vigueur.

La fine dentelle qui encadrait, son ovale, dissimulait des tempes un peu

évidées, et les contours déjà massifs du menton. Elle tenait hors du

lit ses bras et ses épaules encore admirables comme lignes et comme

modelés. Ses yeux à demi clos, exercés aux séductions, brillants

d'un certain feu de jeunesse, exprimaient en même temps une voluptueuse

langueur.

À voir cette pose, ces teintes, ces ombres et ces reflets artistement

étudiés, on eût dit une femme entièrement occupée de plaire. Qui

eût supposé que cette créature si féminine, si coquettement

enveloppée de ces frais nuages de soie et de dentelles, cachait, sous

des apparences aussi gracieuses, une ambition effrénée, une rapacité

d'oiseau de proie, une corruption, une sécheresse de cœur enfin qu'on

ne rencontre guère que chez ces femmes habituées à simuler tous les

sentiments et à exploiter l'amour!

Un homme, aussi répulsif que Lucrèce était attrayante, se tenait

assis devant elle. C'était Renardet qui faisait tache dans ce luxe avec

son petit habit râpé à manches collantes et ses souliers à clous.

«Décidément, Renardet, disait Lucrèce, je vous proclame un homme de

génie. Vous êtes certainement un des produits les plus remarquables de

notre civilisation en décadence.»

Renardet, qui commençait à s'incliner, coupa à ce dernier mot son

salut par le milieu.

Il se contenta de sourire aussi agréablement que le lui permettaient

ses lèvres plates et ses dents pointues.

«Ne vous offensez pas, car, moi aussi, je m'intitule hautement la

dernière Française de la décadence. Il n'y a plus de Françaises

aujourd'hui, mon pauvre Renardet; on ne voit que de petites

écervelées, sans esprit, sans grâce. Il n'y a plus que des jockeys

mâles et femelles qui mènent l'amour à coups de cravache et ne

comprennent rien à la galanterie. À l'heure qu'il est, je fais type.

Et dire que cette Beausire.... Mais laissons cela et parlons d'affaires.

Je disais donc que vous êtes un homme de génie. Oui, vous seul savez

trouver de semblables combinaisons; vous feriez un héros de drame.

Parole d'honneur! c'est du haut comique. Devenir l'homme d'affaires,

l'homme de confiance de celui que vous avez pour mission délicate de

conduire à la ruine, c'est très-fort. Je m'avoue vaincue: je n'aurais

pas trouvé celle-là. Vous croyez donc qu'il n'aurait pas renouvelé

les cent quatre-vingt mille francs pour deux cent cinquante mille, comme

je l'espérais.

--Non, il aurait trouvé facilement à Lyon au 15 pour 100 les cent

quatre-vingt mille francs qu'il vous doit; car il venait de dire à la

petite femme qui l'accompagnait que son père avait plus de huit

millions de fortune. Enfin, à mon arrivée à Lyon, j'ai pris des

informations. Elles sont des plus rassurantes. La maison Borel est

bâtie sur le roc; elle fait des affaires colossales avec tous les pays,

et il faudrait des faillites dans tous les coins du monde pour ébranler

son crédit. Le chiffre exact de sa fortune n'est pas connu; mais

certainement il dépasse huit millions. En Amérique seulement, ils

exportent pour plusieurs millions chaque année; ils occupent, tant à

Lyon que dans la banlieue, près de trois mille métiers à velours et

à soierie.

--Mais enfin, avez-vous vérifié par vous-même, visité leur fabrique?

--Oui, selon vos recommandations, j'ai voulu voir par mes yeux, et, sous

un prétexte, j'ai pénétré dans les bureaux. Toutes les fabriques de

soieries sont concentrées dans le quartier des Terreaux; et à voir ces

rues si calmes, on ne pourrait soupçonner que là s'est réfugiée

toute l'activité commerciale de Lyon. J'ai été stupéfait en entrant

dans la fabrique des Borel. Je croyais trouver de vastes bureaux, un

personnel considérable, tout cet appareil dispendieux que supposent

d'aussi vastes affaires. Mais non; seulement quelques commis silencieux

qui montrent des échantillons; quelques caissiers chargés de la

correspondance, un atelier de dessin où travaillent en causant une

dizaine de dessinateurs, voilà ce que présente aux regards la

puissante maison Borel. J'ai visité d'autres grandes fabriques, et

c'est partout de même.

--Mais alors vous êtes sûr?...

--La maison Borel est connue à Lyon comme l'est ici la maison

Rothschild. Si vous avez un million, vous pouvez le placer en toute

sécurité entre les mains de M. Maxime Borel. Au vingt, c'est déjà

assez gentil.

--Je n'ai pas tout de suite deux cent soixante-dix mille francs qu'il

doit à ses autres créanciers; mais j'ai donné ordre à mon agent de

change de vendre mes Saragosse dès que la plus petite hausse se

produira. D'ailleurs, puisque c'est moi qui, sous un nom supposé, le

poursuis, je saurai me faire attendre. Assurez-le que dans quelques

jours vous lui présenterez les quittances de tous ses créanciers.

N'a-t-il pas besoin aussi de quelque argent de poche?

--Oui, il m'a demandé de lui trouver en outre soixante mille francs aux

mêmes conditions.

--Une idée! s'écria Mme de Courcy, si je lui vendais pour trois cent

mille francs mon petit hôtel de la rue Blanche? Il m'en a coûté cent

cinquante mille; ce serait une bonne affaire, car il n'est loué que dix

mille francs. Il faut que nous lui trouvions une femme qui ait envie de

cet hôtel. Décidément ce jeune homme m'intéresse. Pour le fils d'un

fabricant de province, il n'a rien de bourgeois. Il a de l'esprit, il

est artiste, il m'amuse. Je veux contribuer à son bonheur.

--En le ruinant, fit Renardet avec son rire satanique.

--Bah! quand je le pousserais à dépenser un ou deux millions pour

jouir dans le bel âge, ne lui en restera-t-il pas toujours assez pour

grignoter le plaisir quand il n'aura plus de dents? Je veux l'aider à

se poser sur un grand pied. Je veux en faire un héros de la haute

fashion. Vous savez que je suis un peu artiste en ce genre.

--Je l'ai toujours dit, fit Renardet avec componction, malgré votre

réputation de femme d'esprit, vous êtes encore méconnue.

--Voyons, Renardet, il faut découvrir à ce jeune homme quelque beauté

capable de produire une vive sensation dans notre monde, ne serait-ce

que pour faire sécher un peu la Beausire. Non pas seulement de la

beauté, mais de l'esprit, mais du neuf qui étonne; une production de

votre invention, quelque chose d'un haut ragoût. Maxime ne peut se

contenter d'une femme vulgaire. Il a d'ailleurs sa réputation à

soutenir; il a lancé successivement trois femmes qui ont eu quelque

célébrité: Colombine, Manon et Pouliche. Lionel m'a dit que Maxime

était sur le point d'entamer une intrigue avec Mme Daubré. Voilà ce

qu'il faut empêcher; car Maxime aimant sérieusement une femme honnête

n'aurait plus besoin d'argent. Eh bien! apercevez-vous une merveille qui

pourrait le détourner de cet attachement? Cette jeune fille dont vous

me parliez tout à l'heure et qu'il a rencontrée en wagon...

--Oh! affaire de passer le temps en voyage, caprice d'un moment.

D'ailleurs elle est pourvue, je l'ai rencontrée hier aux Tuileries en

rendez-vous avec un tout jeune homme qui paraissait fort épris.

--Bon! comme je vais intriguer Maxime; sachez-moi le nom du jeune homme!

--Nous le saurons.

--Et la position sociale de la jeune fille?

--Elle a été élevée dans la famille Borel qui l'avait recueillie par

charité. Elle est maintenant institutrice chez Mme Daubré.

--Ah! chez Mme Daubré, institutrice? fît Lucrèce, qui resta un moment

songeuse.

--Mais cette jolie personne, reprit Renardet, a une sœur qui est une

bien belle créature. C'est une simple ouvrière; c'est un peu massif;

ce serait à dégrossir.

--Elle est à Paris?

--Oui, rue de Venise. À propos, j'ai vu hier mon ami Gorju. Il y aurait

aussi, dans un garni de la même rue, une petite danseuse de quinze ans

qui a un cachet extraordinaire, paraît-il. Vous savez que ce pleutre de

Gorju s'y connaît.

--Quinze ans, dit Lucrèce, c'est trop jeune pour Maxime, qui n'a pas le

temps de s'amuser à faire l'éducation d'une femme.

--Il m'a parlé encore d'une petite grisette très-piquante, et d'une

blonde, une Flamande très-jolie.

--La grisette nous irait peut-être. Il faudrait voir cela. Cependant

cherchez encore. Vous n'avez pas oublié non plus M. de Barnolf.

Avez-vous pu arriver jusqu'à lui? On le dit dans la gêne. En voilà un

que j'aurais du plaisir à mettre sur la paille.

--Je me suis informé. Il reçoit très-exactement sa pension et

dépense peu. Il a une maîtresse qui ne lui coûte rien.

--Je sais cela. Il me faut à tout prix le nom de cette femme

mystérieuse. Voyons, dépistez-moi cela en vrai renard que vous êtes.

--Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera,

répondit Renardet en répétant un mot célèbre. Jamais ministre

fut-il plus désireux que moi de plaire à sa souveraine?

--Il me semble que vous devenez galant: cela m'inquiète, monsieur

Renardet. L'amour nuit aux affaires. J'ai idée qu'en secret vous

sacrifiez aux Grâces.

--Euh; euh! on n'est pas tout à fait de bronze. Mais soyez tranquille,

l'amour ne me fera jamais commettre de sottise.

--Vous m'assurez que M. de Lomas songe à se marier?

--Avec l'aînée des demoiselles Borel. Je le tiens de M. Maxime

lui-même.»

Lucrèce, loin d'en paraître offensée, eut sur les lèvres un sourire

de satisfaction.

Au même instant une femme de chambre annonça M. de Lomas.

«Vite, Renardet, passez par ici, dit-elle d'une voix basse et rapide,

en lui désignant une autre issue. Descendez par l'escalier de service

et sortez par la rue d'Anjou.»

Le Calvaire des Femmes · 第 27 / 51 题