Geneviève reposait encore sur le lit de Fossette. Elle éprouvait une
si violente anxiété que cette douleur morale absorbait toutes ses
forces physiques. Viendrait-il? Ne viendrait-il pas? Elle ne donnait
point, mais elle paraissait assoupie. Le moindre bruit la faisait
tressaillir et lui serrait le cœur.
Fossette et Claudine continuaient à travailler silencieusement.
Robiquet ne précéda M. de Lomas que de quelques minutes.
Quand Geneviève vit entrer Lionel, elle se souleva, poussa un cri de
bonheur et lui tendit les bras.
«Que les femmes sont lâches!» dit Fossette à l'oreille de Claudine,
comme les deux ouvrières se retiraient par discrétion dans la pièce
voisine.
Geneviève était si reconnaissante de la visite de M. de Lomas,
qu'elle ne lui adressa pas un reproche, pas un mot amer. C'était de
joie qu'elle pleurait en serrant les mains de son ami.
Ces derniers bonheurs d'une union qui se brise sont souvent plus âpres,
plus véhéments, que les félicités d'un amour à son début.
«Calmez-vous, mon amie, lui dit Lionel. Comme vous l'avez pensé, sans
mon étourderie qui m'a fait oublier de vous demander votre adresse, je
serais venu plus tôt; mais j'ai beaucoup, beaucoup pensé à vous. Je
me suis même occupé, ne pouvant vous aider de ma bourse, à vous
trouver une meilleure position.
--Oh! que vous êtes bon de songer à moi! Mais ce que je veux de vous
surtout, c'est votre affection. Qu'ai-je besoin de luxe? Je gagne à peu
près ma vie. Je ne souffre que de votre oubli, de votre froideur.»
Elle se remit à pleurer.
«Voyons! ma Ginevra, tu es une enfant; ne pleure pas. Je ne veux pas
que ces beaux yeux soient rouges, entends-tu! Ne vois-tu pas que je
t'aime?
--Je ne sais pourquoi, quand je pense à vous, j'ai le cœur serré; et
puis, je sens, je devine.... j'ai peur.... Il me semble que le bonheur
m'échappe et que.... je vais rester toute ma vie seule avec le remords,
avec cette pensée horrible que j'ai torturé le cœur de mes pauvres
parents qui m'aimaient tant. Ma mère encore me pardonnerait; mais mon
père?...»
Elle se souleva sût son coude.
«Lionel, connaissez-vous Gendoux?
--Oui, j'en ai entendu parler, répondit M. de Lomas en baissant les
yeux et la voix.
--Je crois qu'il me tuerait et vous aussi, s'il apprenait... s'il
savait...
--Oh! ma chère enfant, on s'habitue à ces douleurs-là.
--Mon père s'habituer à la honte, jamais!
--Quand tu auras ici une position lucrative, tu lui écriras que tu as
quitté Lille, parce que cette vie de travail et de pauvreté sans
perspective d'amélioration possible t'a rebutée, et que tu es venue
chercher à Paris une existence plus conforme à tes goûts. Enfin, dans
quelques mois, tu seras majeure et libre par conséquent. Tes parents ne
pourront pas s'opposer à tes volontés.
--Il faudra bien me résoudre à leur donner ce grand chagrin, dit
Geneviève en soupirant; car je ne puis plus retourner auprès d'eux
dans la position où je me trouve. Vous me comprenez, Lionel; il y a
quelque temps j'espérais encore me tromper, mais maintenant je ne puis
plus douter.»
Elle fondit en larmes.
M. de Lomas ne s'attendait pas à une semblable révélation. Et comme
il n'aimait plus Geneviève, il ne chercha pas beaucoup à dissimuler la
vive contrariété qu'il en éprouva. Il quitta soudain le ton presque
tendre et le tutoiement qu'il venait d'employer, et lui adressa quelques
froides consolations.
Il savait bien que Geneviève n'aimait que lui. Mais comme tous les
hommes sans conscience, plus coupables cependant que la femme séduite,
il voulait douter, afin de rejeter sur Geneviève seule la conséquence
de leur faute commune. Il pouvait du moins feindre des soupçons qui
donneraient un prétexte à son abandon.
«Quel est ce jeune ouvrier, demanda-t-il, qui vient de me remettre
votre lettre?»
Geneviève était si candide dans son amour, que, ne pouvant deviner la
pensée injurieuse qui traversait l'esprit de M. de Lomas, elle
répondit naïvement à sa question. Elle attribua son refroidissement
subit à toute autre cause et regretta presque de lui avoir fait cette
révélation.
«Monsieur de Lomas, dit-elle avec dignité, mais avec une émotion
concentrée, lorsque vous m'avez arrachée à ma famille, vous m'aviez
laissé entrevoir la possibilité d'un mariage. Je ne vous rappellerai
pas les subterfuges que vous avez employés pour me séduire. Je vous ai
pardonné depuis longtemps, parce que je vous aime. Si j'ai pu croire un
moment que vous m'épouseriez après la mort de votre mère, maintenant
que j'ai un peu plus d'expérience, j'ai complètement perdu cet espoir.
Je sais bien qu'un homme de votre classe, de votre éducation, ne
consentira jamais à épouser une pauvre ouvrière, et à la présenter
comme son égale dans le monde et dans une famille qui la repousserait.
Non, tout ce que j'espère, c'est que ce lien vous attachera à moi, que
vous continuerez à m'aimer, à penser quelquefois au milieu de vos
plaisirs à la pauvre fille qui vous a donné toute sa vie. Oh! dites,
promettez-le moi.»
Lionel prit dans sa main sèche et froide la main fiévreuse que lui
tendait la jeune fille.
«Sans doute... sans doute... dit-il avec embarras. Je vous aime, et
d'ailleurs je vous le prouverai.
--Oh! Lionel, reprit Geneviève un peu rassurée, quand je pense que je
vais avoir un enfant qui sera le vôtre aussi, j'oublie tout mon
malheur... j'oublie la honte, et je l'aime déjà, cet enfant qui vous
ressemblera. Vraiment, je crois que je vous en aime aussi davantage.»
L'accent plaintif dont elle prononça ces tendres paroles, son regard
ému, voilé par les larmes, la rendaient si touchante et si séduisante
même que Lionel eût pu en être attendri; mais il était alors trop
préoccupé de chercher une combinaison qui lui permît de se
débarrasser de Geneviève avec honneur.
«Je suis bien sensible, mon enfant, dit-il, à votre affection. Il faut
songer à vous créer une position; et c'est à quoi je vais mettre tous
mes soins.»
Il était si éloigné de penser à un mariage qu'il ne s'excusa pas
même auprès de Geneviève de manquer à ses promesses.
«Une dame, une amie de ma sœur, poursuivit-il, à qui j'ai parlé de
votre position comme ouvrière, m'a promis de s'occuper de vous. En
attendant, elle vous a recommandé à sa couturière, qui vous donnera
du travail et qui vous procurera une chambre dans sa maison même. C'est
un grand atelier et une couturière en vogue. Vous y apprendrez cet
état qui, à Paris, avec des protections, peut devenir très-lucratif.
--Quitter mes amies, s'écria Geneviève, Fossette qui est si bonne pour
moi?
--Il le faut, mon enfant; d'ailleurs Mme Thomassin demeure rue
Neuve-Saint-Augustin, tout à côté de la rue Louis-le-Grand. Nous
pourrons ainsi nous voir plus souvent.»
Ce dernier argument décida Geneviève.
«Je vais vous donner l'adresse en question, ajouta Lionel; vous pourrez
vous y présenter de la part de Mme de Courcy.
Apercevant sur la table l'encrier et la plume dont Fossette s'était
servie, il s'en approcha pour écrire cette adresse.
Il n'y avait qu'une feuille de papier, mais elle était écrite au
verso.
Lionel y jeta les yeux et lut avec un vif étonnement.
C'était le contrat de Fossette et de M. de Barnolf.
Il posa le papier sans rien témoigner de sa surprise.
«Mlle Fossette a-t-elle aussi un amant? demanda Lionel.
--Oui, un monsieur fort riche qui l'adore. Mais c'est une singulière
fille, cette Fossette, et très-honnête, quoiqu'elle soit très-pauvre.
--Ils se voient souvent?
--Tous les jeudis.
--Ah!
--Ces belles fleurs que vous voyez sont les seuls cadeaux qu'elle lui
permette.
--Il ne vient jamais la voir?
--Jamais.»
Voilà donc ce secret qui intrigue si fort Lucrèce, pensa Lionel.
Il ajouta tout haut:
«Votre amie est vraiment une étrange créature. Depuis quand la
connaissez-vous?
--Depuis que je suis ici, c'est-à-dire depuis un mois... mais je
l'aime, comme si nous nous étions toujours connues. Oh! vraiment,
Lionel, si vous pouviez aussi vous intéresser à elle et lui obtenir de
l'ouvrage chez la couturière de Mme de Courcy...
--C'est possible, nous verrons cela.
--Elle est très-bonne ouvrière. Elle a quelque instruction et surtout
beaucoup de goût. Elle sait s'habiller gentiment avec des loques.
L'état de fleuriste lui plairait mieux que la couture et la
passementerie; car elle est passementière; mais elle n'a pas d'avances
pour faire un apprentissage. Enfin, Lionel, je vous en prie, pensez à
elle aussi; car j'aurais un très-grand chagrin de m'en séparer.
--Je vous promets d'en parler, répondit Lionel. Vous irez donc demain
sans faute chez Mme Thomassin.»
Geneviève promit.
«Lucrèce sera contente de moi, pensa Lionel en descendant l'humide et
sombre escalier du n° 37. Dire que des êtres humains vivent
là-dedans! Pouah!»
Et il s'éloigna en fredonnant un air d'opéra.