Il était cinq heures. Il y avait foule aux Tuileries. Les rayons dorés
du soleil couchant se jouaient dans les bourgeons des marronniers. Ils
se réfractaient en brillants arcs-en-ciel dans la pluie fine des jets
d'eau et faisaient resplendir les belles toilettes des promeneuses et
les visages roses des enfants.
C'étaient une vie, une gaieté, un bruit de caquets, de cris, de rires,
de voix fraîches et de chants d'oiseaux. Le printemps n'est pas
seulement le rajeunissement de la nature; il se manifeste aussi en nous
par un redoublement de vie et par des langueurs, des ivresses, des
besoins d'aimer, des joies sans cause, des activités sans but.
C'est la sève qui tressaille, qui monte, qui envahit tous les êtres,
depuis le brin d'herbe jusqu'à l'homme, depuis le robuste paysan
jusqu'à l'habitant étiolé des villes.
Madeleine chercha des yeux Mme Daubré, et ne la trouva point; mais elle
vit à sa place le jeune Albert. Il paraissait plongé dans une de ses
rêveries qui lui étaient habituelles. Il tenait à la main un livre
qu'il avait laissé tomber sur ses genoux. Ses yeux étaient fixés sur
le sommet d'un marronnier, que pourtant il ne regardait point. Quand
Madeleine s'approcha de lui, il tressaillit, et pendant quelques
secondes il ne put répondre à cette simple question:
«Où trouverai-je Mme Daubré?»
Albert avait l'imagination aussi poétique qu'impressionnable.
Madeleine, enveloppée par la lumière du soleil, lui apparaissait alors
comme au milieu d'une gloire. Elle avait marché vite. Ses joues
étaient animées; ses bandeaux soulevés par la course, dessinaient de
petites ondes autour de son front resplendissant. À travers les longs
cils de ses paupières à demi fermées par l'éclat du soleil,
jaillissaient des rayons à la fois doux et pénétrants.
Depuis huit jours que Madeleine était entrée chez Mme Daubré, Albert
avait senti grandir la sympathie qu'elle lui avait inspirée lors de
leur première rencontre chez les Borel.
«Ma belle-sœur est allée avec Maxime Borel faire une promenade au
bois, répondit-il enfin. Ils ont emmené Jeanne. Vous êtes donc libre,
mademoiselle. Je suis venu vous prévenir de ne pas attendre Mme
Daubré.
--Combien je vous remercie, monsieur! fit-elle, réellement touchée de
cette attention.
--Oh! ne me remerciez pas, j'avais envie de sortir; et, vous voyez, je
lisais mon auteur favori.»
C'étaient les poésies d'Henri Heine.
«Je puis donc rentrer,» dit Madeleine, heureuse d'avoir quelques
heures de liberté; car depuis huit jours elle n'avait pas trouvé un
moment pour se recueillir et travailler.
Elle cumulait en effet chez Mme Daubré les emplois de lectrice, de
demoiselle de compagnie et d'institutrice. Que d'exigences n'avait-elle
pas, cette coquette désœuvrée et surtout ennuyée!
«Oh! mademoiselle, rentrer déjà? Voyez, il fait si beau! supplia
Albert. Votre vie nouvelle paraît vous fatiguer un peu. Je vous trouve
pâlie, et vous perdez chaque jour de votre gaieté.
--C'est que maintenant, répondit Madeleine avec un sourire forcé, j'ai
de graves fonctions à remplir; Si je riais comme autrefois, Jeanne
n'aurait plus de considération pour moi.
--Est-ce bien là la vraie cause de votre air sérieux? demanda Albert
avec une émotion dans la voix. Nous serions bien malheureux si vous ne
vous plaisiez pas avec nous. Ma belle-sœur vous aime déjà beaucoup,
et Jeanne aussi!»
Madeleine lui répondit avec une gravité triste:
«Sans doute, monsieur, je regrette Mlle Borel; mais certes je me trouve
heureuse de ma nouvelle position; je suis très-sensible surtout à
l'affection que vous me témoignez tous.»
Madeleine, en prononçant ce petit mensonge bienveillant, avait le cœur
un peu gros. Elle était loin d'être heureuse chez Mme Daubré, comme
elle le disait. Cette position subalterne vis-à-vis d'une femme
capricieuse dont elle ne pouvait estimer le caractère, et qui lui
était de beaucoup inférieure sous le rapport de l'intelligence, la
blessait dans son amour-propre aussi bien que dans sa dignité. Et puis
son esprit sérieux et méditatif ne se prêtait qu'avec de pénibles
efforts à ces fonctions de surveillante attentive et sévère. Elle ne
pouvait s'indigner avec conviction des fautes puériles de Jeanne. Elle
sentait qu'elle remplirait mal ses devoirs d'institutrice.
Doué d'une excessive délicatesse de cœur, Albert comprit à l'accent
un peu contraint de Madeleine qu'elle n'était pas tout à fait sincère
et qu'elle souffrait. Il se tut, car il souffrait aussi.
Albert s'était levé à l'arrivée de Madeleine, et maintenant ils
marchaient l'un à côté de l'autre, au milieu d'un massif de
marronniers.
«Dans ce moment, reprit-il après un silence, vous paraissez
péniblement affectée. Peut-être est-ce moi qui vous ai déplu en
venant à votre rencontre. J'ai été élevé au fond de la Bohème,
dans un château isolé, entre une vieille tante et un vieux
précepteur. Je ne sais donc rien des usages français. Dites-moi, je
vous en prie, que je n'ai commis à votre égard aucune inconvenance.
--Oh! monsieur, répondit vivement Madeleine, j'ai toute confiance en
votre loyauté; et, pour vous le prouver, je ferai avec vous un tour de
promenade.»
Madeleine était très-pure et par cela même très-audacieuse. Mlle
Borel lui avait appris d'ailleurs à ne pas se préoccuper des
convenances lorsqu'elles gênaient la liberté sans profit pour la
morale.
«Je vous remercie, mademoiselle, de cette preuve d'estime, dit Albert
un peu troublé.
--En effet, je suis triste, reprit Madeleine. Je viens d'assister à une
scène si pénible et si émouvante, que vraiment j'ai besoin pour me
remettre de grand air et de distraction.»
Elle conta avec un accent pénétré et plein de chaleur l'histoire de
Christine Ferrandès et de la pauvre phtisique qu'on avait arrêtée
parce qu'elle mendiait.
«Et vous les croyez en tous points dignes d'intérêt? demanda Albert.
--Je ne les connais pas; mais quelle que soit leur conduite, des femmes
aussi malheureuses sont toujours dignes d'intérêt. L'inconduite en
pareil cas est la conséquence de la misère.
--Vous avez raison, mademoiselle; et quoique je partage entièrement
l'avis de Mlle Borel au sujet de l'aumône, cependant, en face de tels
malheurs, comment rester impassible dans ce système et ne pas les
secourir! Je ferai donc ce que vous voudrez bien me dicter.
--Merci pour elles, dit Madeleine.
--En ma qualité d'Allemand, je suis un vrai songe-creux. Je crois à la
métempsycose. J'ai dû être femme dans une précédente existence, et
j'ai dû souffrir beaucoup; car je ressens les souffrances des femmes
comme si je les avais éprouvées.»
Madeleine sourit.
«Ces réminiscences ne seraient-elles pas plutôt l'effet de
l'imagination que celui du souvenir?
--Peut-être avez-vous raison. Mais c'est là un sujet bien triste. Vous
restez ici pour vous distraire et je vous entretiens de pensées
douloureuses. La nature pourtant est si gaie! Comme ce jour est pur et
ce coucher de soleil resplendissant! L'air est embaumé et il enveloppe
comme une caresse. On voudrait, n'est-il pas vrai? s'enfuir au fond des
bois, on se baigner dans la rosée des prés. On éprouve le besoin de
chanter comme les oiseaux ou encore de faire des vers pour décrire
toutes ces ivresses, toutes ces splendeurs.
--Vous faites des vers? interrogea Madeleine.
--Oui, répondit le jeune homme en rougissant. Mais c'est un secret; car
je ne veux les montrer à personne. Je les trouve bien beaux mes vers,
cependant; mais il me semble qu'aussitôt que je les aurai lus, ils me
paraîtront affreux. Et puis maintenant, qui s'intéresse à la poésie?
--Moi, dit Madeleine.
--Vous? Ah! quel bonheur! s'écria Albert avec une naïveté toute
germanique. Et vous aussi, vous écrivez en vers?
--Hélas! j'ai aussi ce défaut!» fit-elle en riant.
Et puis tout à coup elle devint grave; son œil inspiré s'arrêta fixe
et profond sur le ciel bleu. Elle soupira; car la poésie était
maintenant tout son espoir.
«Je vais peut-être vous faire une proposition indiscrète, reprit
Albert; mais alors regardez-la comme non avenue. Si vous voulez me lire
vos vers, je vous lirai les miens.
--J'y consens, répondit Madeleine en souriant. Puisque nous voilà
confrères en littérature, nous nous critiquerons mutuellement. D'abord
je serai franche, je vous en préviens. Tant pis si vos vers sont
mauvais ou si vous avez de l'amour-propre. Toutefois il faudrait me
promettre la même sincérité.
--Sans doute; mais vous, vous ne pouvez faire que de belles choses. Ce
soir, ma belle-sœur doit aller au bal; elle m'a prié de l'accompagner.
J'ai promis avec regret; car je hais ce qu'on appelle le monde; je
n'aime que la lecture, l'étude, la poésie. Je tâcherai de décider
Lionel à l'accompagner. Ce soir donc, si vous le voulez bien, nous nous
réunirons au salon; je vous soumettrai quelques passages de ma
traduction de Heine, et je vous raconterai mes projets pour l'avenir.
J'ai de grands projets: je crois qu'il y a une réforme à opérer dans
l'art comme dans les mœurs, et qu'il faut remplacer notre charlatanisme
littéraire et notre hypocrisie morale par la vérité et la
simplicité. La littérature est-elle le miroir des mœurs, ou les
mœurs sont-elles le reflet de la littérature? L'une et l'autre
proposition peuvent se soutenir. Mais il est certain que les artistes,
ces êtres passionnés, à imagination vibrante, arrivent par le
sentiment, plutôt que les philosophes par la raison pure, aux grandes
intuitions de l'avenir; car leurs aspirations incessantes vers l'idéal
leur font concevoir une beauté, une harmonie, une perfection qui
doivent être la destinée nécessaire de l'homme dans la carrière
immense du progrès.»
En parlant, Albert s'animait; Madeleine l'écoutait sérieuse, et
Renardet, qui n'avait cessé de les observer, se disait avec un sourire
sardonique:
«Évidemment ce sont deux amoureux. Voilà bien la vertu des femmes!»
Lionel les rencontra comme ils rentraient ensemble; il leur jeta un de
ses regards froids et perspicaces. La joie naïve qui éclatait sur le
visage d'Albert ne put lui échapper. Il ne s'arrêta pas toutefois à
les observer, car il avait hâte de se rendre chez Geneviève, dont
Robiquet venait de lui remettre le message.