«Comment avez-vous fait la connaissance de votre _aristo?_ demanda
Claudine à Fossette.
--Sur la place de la Madeleine, au marché aux fleurs. Je contemplais un
magnifique pot d'azalées, et j'en demandais le prix.--C'est trop cher
pour moi, dis-je avec un soupir. Lui, il était là qui me regardait
tout surpris, et il me pria d'accepter le pot d'azalées.
--Monsieur, lui répondis-je fièrement, comme tout à l'heure à
Robiquet, je n'accepte jamais rien des hommes.
--Pourquoi donc, mademoiselle?
--Parce que je les méprise.»
Là-dessus, la conversation s'engagea. Il tenait, disait-il, à me faire
changer d'opinion, et il me demanda la permission de venir me voir. Je
la lui accordai. Il me traita non pas comme une ouvrière, mais comme
une femme de son rang. Je le trouvai original, car il prit la peine de
me faire la cour. Ce procédé m'est allé au cœur, et je l'aime tout
de bon. C'est bien réellement mon premier amour. Il y a six mois que
cela dure. Bon! voilà que moi aussi je deviens triste. Décidément,
Geneviève, tu engendres la mélancolie.
--Est-il beau? demanda encore Claudine.
--Non, mais il a de l'esprit. Et pas un défaut, c'est-à-dire qu'il
n'est ni peintre, ni écrivassier, ni ivrogne.
--Et pas jaloux?
--Peut-être le serait-il; mais j'ai posé mes conditions. Nous avons
passé un contrat sous seing privé. Je vais vous le montrer.»
Elle alla chercher le papier dans son armoire et lut:
«Nous, soussignés, Fossette et Léopold de Barnolf, unis par le
caprice, ne croyant ni l'un ni l'autre aux amours éternels, et posant
en principe que l'inconstance est aussi involontaire que l'amour, que le
cœur se moque des serments aussi bien que de la raison.
«Arrêtons d'un commun accord ce qui suit:
«1° Ne jamais jurer de nous aimer toujours;
«2° Respecter notre liberté mutuelle;
«3° Éviter toute scène de jalousie;
«4° Nous abstenir de tout reproche quand la tiédeur viendra;
«5° Ne jamais habiter ensemble;
«6° Rompre comme nous nous sommes unis, c'est-à-dire en riant;
«7° Rester quand même les meilleurs amis du monde.
«Léopold s'engage en outre à ne jamais offrir d'argent à Fossette,
et Fossette à ne jamais broder de pantoufles à Léopold.
«FOSSETTE. LÉOPOLD DE BARNOLF.»
«Eh bien! il n'y a que la liberté pour faire durer l'amour. Elle seule
nous enchaîne. Nous nous cramponnons à notre bonheur, comme si chaque
jour il allait nous échapper. Il y a des amours, n'est-ce pas? qui s'en
vont tout de suite; le nôtre augmente au contraire, au point que cela
m'effraye. Le dernière fois que je l'ai vu, j'étais si émue que je ne
pouvais plus rire.
--Est-il riche? demanda aussi Claudine, que ce roman intéressait
vivement, et qui commençait, au récit de cette aventure et de cette
liaison originale, à trouver un peu terne son amour pour Jaclard.
--Je crois que oui; mais je ne m'en inquiète guère. Je n'ai
jamais rien accepté de lui que des fleurs. Il m'étonne de mon
désintéressement. Chez moi, c'est de la rouerie: si j'acceptais ses
présents, il ne m'estimerait plus, et il m'aimerait moins.»
Robiquet entrant:
«Voilà, charmantes tourterelles. Quelqu'un m'a demandé de vos
nouvelles. Gare à vos cheveux! ajouta-t-il d'une voix sinistre. On a
essayé de me corrompre pour vous en voler à chacune une mèche.
--Qui donc? demandèrent-elles avec une vive curiosité.
--Je pourrais vous faire languir, mesdemoiselles, et me venger ainsi de
vos malices; mais Robiquet n'a pas de rancune. C'est.... c'est.... Vous
croyez que ce sont des amoureux, hein! Eh bien non! c'est le perruquier
du n° 15. Il a des cheveux à rassortir, une commande importante. Il
payerait bien.
--Comprenez-vous, s'écria Fossette, qu'on puisse faire ce métier-là,
d'acheter les cheveux des pauvres filles pour les mettre sur la tête
des femmes riches? Nous qui n'avons déjà que nos cheveux pour toute
parure, la parure du bon Dieu!
--Je crois que M. Gorju viendra lui-même vous faire visite.
--J'aimerais autant voir Dumolard en personne, dit Fossette. Celui-là
du moins rendait service à ces malheureuses en les débarrassant de la
vie. On défend le trafic des nègres et on permet le commerce des
cheveux. Des cheveux, n'est-ce pas aussi de la chair humaine? Qu'il
vienne, votre M. Gorju, c'est moi qui le recevrai!
--Comme je lui parlais, un homme à museau de fouine, est entré dans sa
boutique. Il est aussi maigre que Gorju est gras, mais il est encore
plus laid. Il m'a regardé avec des yeux qui m'ont fait froid dans le
dos. À eux deux, ils doivent comploter de mauvais coups.
--En effet, monsieur Robiquet, dit Fossette, vous avez l'air tout
drôle. À moins que ce ne soit ce beau chapeau neuf qui vous donne
cette singulière physionomie.»
Le chapeau de Robiquet, trop grand pour sa tête, lui cachait les
sourcils.
«Si vous m'aimez, monsieur Robiquet, dit encore Fossette, vous ôterez
ce chapeau, car vous me feriez croire que Gorju vous a enlevé la peau
de la tête, comme un sauvage qu'il est, et j'en aurais cette nuit des
cauchemars.»
Robiquet posa son chapeau.
«Qu'est-ce qu'il a donc, ce chapeau? n'est-il pas à la dernière mode,
et retapé dans le meilleur goût? On nous paye si peu, comme
tournuriers-retapeurs, que je veux au moins avoir l'étrenne des
chapeaux que je _bichonne._ Si cela les fane un peu, tant pis pour le
fabricant! il gagne assez, lui, en revendant un vieux chapeau tout
retapé sept, huit, jusqu'à dix francs. Et pour l'ouvrière en
casquettes, c'est encore pis. Elle est payée à raison de un franc
cinquante centimes la douzaine pour poser les doublures et les
visières. On parle de se mettre en grève; mais moi, ça ne me va pas,
la grève. On s'expose à mourir de faim, et, le plus souvent, c'est
tout ce qu'on y gagne.
--Tiens, à propos, dit Fossette, si toutes les femmes se mettaient en
grève et refusaient de se marier jusqu'à ce que les hommes leur
fissent de meilleures conditions!
--Il y aurait toujours, fit observer Claudine, les vieilles et les
laides qui profiteraient de la grève pour trouver des maris.
--Et puis les femmes sont trop bêtes, reprit Fossette. Elles ont si
bien l'habitude d'être exploitées, qu'elles ne s'en aperçoivent
seulement pas.
--Ce n'est pas vous, du moins, mademoiselle Fossette, qui vous
laisseriez exploiter, remarqua Robiquet.
--Moi comme les autres, et c'est bien par force. Tenez, monsieur
Robiquet, vous qui vous plaignez de votre salaire, comptez un peu les
points qu'il nous faut tirer pour gagner dix-huit sous. L'entrepreneuse
de lingerie qui nous donne de l'ouvrage est une grande dame à falbalas.
Elle ne fait pas autre chose que de recevoir ses amants et ses
pratiques. Y compris la broderie, elle dépense cinq francs pour
établir une chemise comme celle-ci, et elle la vend douze ou quinze
francs. Elle se dorlote dans la moire et le salin. Tandis que nous
autres, à quoi arrivons-nous en restant tout le jour et une partie de
la nuit courbées sur le travail? à ne pas mourir tout à fait de faim.
--Il y a au quatrième, juste au-dessous de moi, dit Robiquet, une
mauvaise tête, un socialiste. Il dit là-dessus bien des choses qui
paraissent avoir de la raison. Il est cordonnier de son état, et se
plaint aussi de son salaire. Il a cinq enfants et une femme toujours
malade à nourrir. Vous pouvez croire qu'ils ne mangent pas toujours à
leur faim. Ce malheureux a quelquefois des yeux qui font peur: on dirait
qu'il veut dévorer quelqu'un.
--C'est Brisemur? demanda Fossette.
--Oui.
--Pauvres gens! Quand je rencontre ces enfants si déguenillés avec
leurs figures de squelette, j'en ai le cœur serré, et je ne puis pas
dîner.
--Ne reçoivent-ils pas des secours de la paroisse et de la mairie?
--Oh! qu'est-ce que cela? De temps en temps, pour six, un secours de dix
francs ou bien quelques bons de pain. Et puis il est fier, Brisemur.
Quand il faut aller au bureau, il dit à sa femme: «J'aime mieux passer
deux nuits au travail que de mendier un secours.» C'est sa femme qui y
va quand elle peut sortir. Ce qui l'ennuie surtout, ce sont certaines
dames de charité qui se croient obligées de leur donner des conseils,
et qui veulent mettre le nez dans toutes leurs affaires. Il faut
entendre aussi comme il arrange tous ces grands blagueurs qui veulent
faire le bonheur des ouvriers sans les consulter, et qui n'ont pas
d'autre but que de parader et de poser devant le public. Lui, Brisemur,
il a une idée magnifique qui rendrait riches tous les ouvriers.
--Est-ce que les femmes en sont? demanda Fossette.
--Oui, tout le monde.
--Eh bien! parlez, pourvu que ce ne soit pas de la politique.
--Oh! il n'est pas question de politique. Il dit tout bonnement qu'il
faudrait, au lieu de travailler pour un entrepreneur, se réunir, former
une société, se cotiser pour acheter les outils et les cuirs, avoir un
agent qui vendrait les produits et empocherait les bénéfices au profit
de tous les associés.
--Tiens! mais au fait! dit Fossette, si nous trois, mesdemoiselles, nous
formions une société?»
Geneviève s'était arrêtée de coudre. Elle était fort pâle. Ses
yeux fixes, qui semblaient agrandis, avaient une expression singulière.
C'était connue une anxiété, suivie tout aussitôt d'un abattement
profond.
«Mon Dieu! Geneviève, qu'as-tu donc? s'écria Fossette.
--Vous souffrez, c'est sûr,» dit à son tour Robiquet tout effrayé.
Geneviève ferma les paupières et se renversa sur sa chaise.
«Je suis perdue! murmura-t-elle; il ne vient pas, lui, il
m'abandonne!»
Elle avait entendu un pas rapide dans l'escalier. Depuis quinze jours
elle attendait vainement Lionel. La veille encore elle lui avait écrit,
et il ne venait pas. Cette dernière déception achevait de la briser.
«Elle s'évanouit!» cria Claudine, qui la soutint dans ses bras.
En effet, elle avait perdu connaissance.
On la transporta sur le lit:
«Monsieur Robiquet, courez chercher du vinaigre.»
Robiquet effaré se précipita dehors. Il faillit se heurter dans le
corridor avec une dame qui lui demanda si Mlle Claudine Bordier était
sortie.
«Non, au fond, la porte à droite,» répondit Robiquet qui poursuivit
sa course.
C'était Madeleine qui venait voir sa sœur. Elle la trouva, ainsi que
Fossette, en grand émoi auprès du lit où reposait Geneviève.
Madeleine, qui avait plus de sang-froid que les jeunes ouvrières,
bassina les tempes de la malade avec de l'eau fraîche et lui frappa
dans les mains.
Geneviève recouvra ses sens. Elle ne remarqua pas d'abord la présence
de Madeleine.
«Que ne m'avez-vous laissée mourir! s'écria-t-elle en fondant en
larmes! Au moins, je ne souffrirais plus. Me délaisser dans un moment
pareil! Ô mon père, ma mère, si je vous ai fait souffrir, vous êtes
bien vengés!»
Madeleine interrogeait du regard.
«C'est son amant qui l'a abandonnée,» lui dit Claudine à voix basse.
Tout à coup Geneviève se dressa sur son lit.
«Ah! mais.... c'est ma faute s'il n'est pas venu.... Hier, dans ma
lettre, j'ai oublié peut-être de lui donner mon adresse. Et je
l'accusais!»
Elle riait maintenant d'un rire nerveux qui faisait mal.
«Je t'en prie, Fossette, écris-lui bien vite, et dis-lui que je vais
mourir s'il ne vient pas. Tu sais: M. de Lomas, 31, rue Louis-le-Grand.
--M. de Lomas!» s'écria Madeleine stupéfaite.
Et son visage se couvrit de rougeur; ses sourcils se froncèrent.
Quel sentiment l'émouvait?
À cette exclamation, Geneviève regarda Madeleine, et l'ayant reconnue,
elle retomba sur son lit, honteuse qu'une étrangère eût surpris son
secret.
Fossette cherchait une plume et du papier, lorsqu'on entendit des
sanglots dans l'escalier; Robiquet entra tout essoufflé en rapportant
du vinaigre.
«Encore une autre histoire! dit-il; vous entendez bien pleurer? C'est
la petite danseuse du sixième. Les sergents de ville viennent
d'arrêter sa mère, parce qu'ils l'ont surprise qui mendiait dans la
rue Quincampoix.»
Fossette courut dans l'escalier et fit entrer celle que Robiquet
appelait la petite danseuse du sixième. C'était presque une enfant;
elle avait quinze ans à peine. Sa figure brune et pâle rappelait un
peu le type passionné de la bohémienne. Ses grands yeux noirs, animés
par l'indignation, avaient une vivacité, un éclat sauvages. Elle
portait sur sa chevelure épaisse, un peu crépue, une résille de
chenille rouge.
Sa taille souple, cambrée, était à la fois énergique et voluptueuse,
comme celle de ces filles vagabondes, de sang mauresque, dont les
passions brûlantes n'admettent pas d'entraves.
Elle s'appelait Christine Ferrandès. Elle était Espagnole par son
père, mais Française par sa mère.
«Mon Dieu! mon Dieu! criait-elle, que va devenir grand'mère et la
_poverinette?_ Ah! c'est la petite, surtout!»
Cette douleur était si expansive, si vraie, que tous les cœurs
étaient touchés. Geneviève elle-même oubliait sa propre souffrance,
et Madeleine avait des larmes plein les yeux.
Elle questionna Christine sur sa position.
Dans un récit entrecoupé de sanglots, la petite danseuse raconta
qu'elles étaient quatre là-haut dans un grenier: une enfant de six
ans, une aïeule paralytique, elle, qui apprenait à danser, sa mère
enfin qui était blanchisseuse et qu'un commencement de phtisie
empêchait de laver pendant l'hiver. Le jour, la pauvre femme cousait
des chemises de soldat à six sous la pièce, et, vers le soir, en
effet, elle allait mendier; car son mince salaire ne pouvait suffire à
nourrir quatre personnes.
«Elle est si jolie, ma petite Rita! ajouta Christine avec passion. Sa
mère est morte, et on l'avait mise aux Enfants-Trouvés, dans cette
grande maison si triste. J'étais allée la voir. Elle demandait
toujours sa mère; elle se pendait après moi pour me suivre; et je l'ai
emmenée, la pauvre petite. Sans doute elle n'est pas aussi bien
nourrie, mais elle a notre amour. Ah! nous l'aimons bien! Si vous
voyiez, c'est elle qui est toujours la plus belle. Je travaille aussi,
je fais des bonnets. En passant la nuit, je puis gagner trente sous.
Là-dessus il faut payer mes leçons de danse; c'est ce qui nous ruine.
Mais quand je serai célèbre, ajouta-t-elle en se redressant, j'aurai
beaucoup d'argent et nous serons toutes heureuses. Maman!... Ah!...
maman!... croyez-vous qu'on me la rendra?»
Et elle se reprit à sangloter.
Madeleine remit à cette enfant son porte-monnaie qui contenait sa
dernière pièce de vingt francs.
«Tenez, lui dit-elle, quand voué serez riche, vous me la rendrez.»
Christine remercia avec, une effusion toute méridionale et courut
rejoindre sa grand'mère qui ne connaissait pas encore la catastrophe.
Madeleine ne pouvait rester davantage, car Mme Daubré l'attendait aux
Tuileries.
Robiquet partit derrière elle, portant le message de Geneviève à M.
de Lomas.
«Je ne sais pas trop, fit observer Madeleine à Claudine, s'il convient
que tu restes dans cette société-là?
--Comment, se récria-t-elle surprise. Fossette et Geneviève ont des
amants, c'est vrai; mais ce sont de très-braves filles; elles ne se
vendent pas.
--Ma chère amie, quand on est dans cette voie-là, et qu'on est
pauvre....
--D'où sors-tu, Madeleine? interrompit Claudine. À Paris comme à
Lyon, une ouvrière sage est une exception. On ne peut pas demander non
plus aux ouvrières des grandes villes la même vertu qu'à ces petites
demoiselles qui n'ont jamais quitté la robe de leurs mamans. L'amour
n'est-il pas leur seul bonheur?
--Tu m'effrayes, Claudine, dit Madeleine émue; comment peux-tu excuser
de pareilles mœurs?
--Oh! ne crains rien pour moi. J'ai bien résisté à l'amour de
Jaclard. Je saurai donc me garder, malgré tous les conseils et tous les
exemples. Et puis je penserai à toi, à Marie, à notre pauvre mère,
qui toutes trois auriez tant de chagrin si je me conduisais mal.»
Madeleine, un peu rassurée, embrassa sa sœur en la suppliant de ne
jamais manquer à cette bonne résolution. D'ailleurs, dans quelle
maison placer Claudine où elle n'aurait pas à courir des dangers
peut-être pires?
Commée les deux sœurs s'embrassaient justement en face du n° 15, il y
avait sur la porte du perruquier deux hommes qui les observaient
attentivement. C'étaient Gorju, le trafiquant de chevelures, et
Renardet que Madeleine ne connaissait pas, mais qui, lui, la connaissait
depuis le voyage de Lyon.
Renardet était l'homme d'affaires du principal propriétaire de la rue
de Venise. Il venait toucher les loyers. Il était en outre en relations
suivies et mystérieuses avec Gorju.
«Comment! elle ici? s'écria-t-il.
--Ah! fit Gorju, il y a de jolies filles et de bien beaux cheveux pour
le moment dans le garni du 37.
--Je serais curieux d'admirer ces merveilles, monsieur Gorju; mais un
autre jour, car pour le moment il faut que je sache où se rend cette
beauté, d'un pied si léger,» dit Renardet avec un rire qui
découvrait ses dents aiguës, ses dents de carnassier.