Si la Croix-Rousse est le faubourg de la population ouvrière, du
travail honnête, la Guillotière est en général le refuge des
existences tout à fait déclassées, des ouvriers paresseux et
débauchés, des gens suspects et des forçats libérés. C'est la
misère hideuse, le vice ignoble. La Guillotière! ce mot seul n'a-t-il
pas quelque chose de sinistre?
Au lieu de maisons élevées, propres, régulières, ce sont pour la
plupart des sortes de cabanes, des masures à un seul étage. Presque à
toutes les portes on voit des cabarets ou des étalages de fripier,
véritables musées de la misère. Ce sont des pots ébréchés, des
haillons sordides, des chaussures déformées; et ces objets de
première nécessité ont dû être vendus pour un morceau de pain ou
pour un verre d'alcool.
Madeleine et Marie arrivèrent sans encombre à la rue de la Vierge,
qu'habitaient les Tribouillard.
Le quartier était sombre, désert. Derrière les vitres éclairées se
dessinaient des visages effrayants; et en passant devant les cabarets
elles entendaient les verres s'entre-choquer et des voix rauques
proférer des paroles obscènes.
Avisant un enfant qui jouait dans la rue:
«Pourrais-tu nous dire, lui demanda Marie, où demeure M. Tribouillard?
--Pardine, si je puis vous le dire: c'est papa. Il est au lit et vient
de recevoir l'extrême-onction,» ajouta l'enfant d'une voix dolente.
Les deux jeunes filles se regardèrent consternées. Elles n'osaient
demander à entrer.
«Et votre maman? hasarda Madeleine.
--Elle est là-haut, qui soigne papa.
--Pourrait-on lui parler?
--Je ne sais pas trop. Je vais voir, car papa est bien, bien malade.
--Dites-moi, mon petit ami, vous connaissez le père Bordier, n'est-ce
pas?
--Pardine, si je le connais! il est chez nous à cette heure; il est
venu voir papa.
--Eh bien! comme nous ne voulons pas déranger M. Tribouillard, qui est
si malade, veuillez aller dire au père Bordier que ses filles désirent
le voir.
--Pardine! s'écria le petit, qui changea de ton. Si vous êtes les
filles au père Bordier, vous pouvez bien monter; papa n'est pas si
malade que ça pour les amis. Venez, je vais vous conduire.»
Madeleine et Marie suivirent l'enfant, qui les introduisit dans un
corridor étroit et sombre.
«Tenez, leur dit-il, c'est là-haut à droite. Moi, il faut que je
reste dans la rue pour attendre les visites.»
Arrivées au haut d'un escalier obscur et à demi effondré, elles
frappèrent à la porte. À l'instant même, elles entendirent un grand
bouleversement dans la chambre, des pas précipités et des chocs de
verres et de bouteilles.
Au bout de quelques minutes, une femme vint leur ouvrir.
Une odeur infecte s'échappait de cette chambre étroite et basse de
plafond, qu'une lampe posée sur la table éclairait à peine.
Sur cette table souillée se voyait encore la trace humide des verres et
des bouteilles qu'on venait d'enlever sans doute.
Tribouillard, étendu sur son grabat et recouvert de haillons, fermait
les yeux; sa bouche ouverte faisait paraître ses joues plus creuses, et
laissait échapper une respiration rauque, oppressée. On eût dit
réellement un moribond.
Mme Tribouillard était une petite femme chétive, à la figure
écrasée, au masque astucieux.
«Pardon, mesdames, dit-elle d'une voix douloureuse, de vous avoir fait
attendre. Ah! je croyais que mon pauvre homme rendait le dernier soupir;
on vient de l'administrer.»
Avec un coin de son tablier elle fit mine de s'essuyer les yeux.
«M. Bordier n'est-il pas ici?» demanda Marie.
En entendant cette voix connue, le père Bordier, accoudé sur la table,
leva la tête:
«Tiens! c'est toi, Marie! Dieu vous damne! s'écria-t-il avec humeur.
Nous avez-vous fait peur!»
Madeleine s'avança.
«Mon père, dit-elle, comme je sais que vous m'avez attendue, et comme
je dois partir demain matin, j'ai tenu à vous voir, et c'est pourquoi
je viens si tard.»
Le père Bordier était déjà fort aviné, mais pas cependant tout à
fait ivre.
«Allons! c'est vrai, fit-il, c'est pas ta faute. Nous n'avons pas ici,
comme chez M. Borel, de grands _faignants_ qui se tiennent à la porte
pour annoncer ceux qui se présentent. Dis donc, Tribouillard, tâche de
te procurer aussi des laquais pour annoncer le beau monde qui vient, te
rendre visite; car c'est embêtant de se bousculer comme ça. À quoi
donc, Mme Tribouillard, dressez-vous votre mauvais petit gêne[11]?
--Je l'avais chargé de faire le guet dans la rue; mais je parie qu'il
est allé chez le voisin. Il aura une bonne frottée tout à l'heure. Il
est assez alerte pourtant, et il commence à pleurnicher pas trop mal.
--C'est tout de même une fière éducation que vous lui donnez là, dit
le père Bordier.
--Ça vaut mieux qu'un état, ça rapporte plus et ça donne moins de
mal[12].
Voyons, Tribouillard, cria Bordier, relève-toi, mon vieux, et viens
dire bonjour à ces colombes. Assez de singeries comme ça. D'ailleurs,
ce ne sont pas des richardes, et tu ne gagnerais rien à jouer ta
comédie. Vite, rapportez-nous les verres et les bouteilles....
--Voilà aussi des verres pour ces demoiselles, fît Mme Tribouillard.
La récolte a été bonne, il faut que tout le monde en profite.
--Vous entendez, reprit Bordier en avalant un grand verre d'eau-de-vie,
Tribouillard est propriétaire, il fait ses récoltes.
--Ah! exclama Madeleine, qui essaya de sourire.
--Eh bien! Madeleine, tu ne bois donc pas? fit observer Bordier.
Serais-tu devenue fière à Paris?»
Madeleine, pensive, regardait cet intérieur lugubre ou plutôt
effrayant.
Ces visages ternes, grimaçants, qui annonçaient une profonde
dégradation morale, tout dans ce bouge suait le crime. Elle éprouvait
une vague terreur et se demandait: comment ressaisir la somme volée,
comment sortir ensuite de ce repaire?
«Fière! dit-elle en faisant un effort pour paraître gaie, je veux
vous prouver le contraire.»
Et elle trempa ses lèvres dans le liquide brûlant.
«Madame Tribouillard, cria Bordier à la mégère, qui se disposait à
sortir avec des bouteilles, vous savez le marchand du coin: il a un
petit bleu qui vous râpe le gosier, mais là, bien gentiment!... et
n'oubliez pas le genièvre! Vois-tu, Madeleine, c'est toujours le
genièvre qui a toutes mes affections: ça me rappelle la montagne, la
jeunesse, l'amour, le bonheur.
--Bon! le voilà qui va pleurer,» fit Tribouillard d'une voix
caverneuse.
Madeleine regarda cet homme qui venait de s'asseoir à côté d'elle. Sa
figure était réellement celle d'un moribond: un teint verdâtre, des
yeux enfoncés, des orbites saillantes, des pommettes osseuses, un front
déprimé lui donnaient un aspect sinistre. Évidemment, dans notre
civilisation, cette nature inférieure, à demi sauvage, ne pouvait
faire qu'un bandit.
«Oui, Tribouillard, j'ai été heureux pendant quelques années: tout
me réussissait; mais j'ai eu six filles. Que veux-tu qu'on fasse avec
six filles? Il n'y a plus qu'à piquer une tête dans le Rhône.
--Au lieu de la piquer dans l'eau, tu l'as piquée dans le genièvre; ma
foi, je comprends ça, répondit Tribouillard. T'as pas eu la chance
d'avoir une femme comme la mienne. Six filles! Elle les aurait, fait
rapporter autant qu'un domaine de cent mille balles. Nous qui n'avons
que quatre gônes, et des garçons encore, nous vivons comme des
bourgeois, sans rien faire, en exploitant la bêtise humaine. Mais des
filles! Quel parti elle en eût tiré,» ajouta-t-il avec un horrible
clignement d'yeux qui donna le frisson à Madeleine.
Mme Tribouillard revint bientôt avec son gône. Tous deux étaient
chargés d'une provision de bouteilles.
«Que vous êtes belle, madame Tribouillard, ornée de toutes ces
fioles! Arche d'alliance! maison d'or! tour d'ivoire! rose mystique!
santé des infirmes! Je voudrais pouvoir vous réciter toutes les
litanies.
--Ah! ah! ah! s'écria avec un rire aigu Mme Tribouillard, qu'ils
étaient donc drôles tout à l'heure, qu'ils étaient donc drôles avec
leurs litanies et toute la rocambole! Ce petit abbé, avec ses onguents,
comme il frottait ce pauvre Tribouillard; et qu'il ne riait pas du tout,
Tribouillard. Il continuait si bien à contrefaire le trépassé!
--Voyons, mon vieux, dit Bordier en lui versant un plein verre,
avale-moi ça. Ça ferait revenir un mort pour tout de bon, à plus
forte raison un mort pour de rire.»
Madeleine et Marie, que cette gaieté lugubre terrifiait, ne pouvaient
sourire. De temps à autre, elles échangeaient des regards où se
peignait leur inquiétude. Ces deux jeunes filles aux traits si purs,
aux yeux candides et sur le front desquelles se lisaient l'élévation
de l'esprit, la noblesse des sentiments, contrastaient d'une manière
saisissante avec ces êtres avilis dont les visages tourmentés, les
regards obliques, les rides prématurées, hideuses, révélaient toutes
les passions basses, des douleurs méritées, et des existences à
jamais flétries.
«On voit bien, fit observer aigrement Mme Tribouillard, que ces
demoiselles sont de trop belles dames pour notre société.
--Ah çà, dit Bordier, en se versant une nouvelle rasade, si vous êtes
venues pour nous mépriser, fallait plutôt rester chez vous. Voyons,
Madeleine, trinque donc un peu avec cette brave Mme Tribouillard qui
soigne ton pauvre père quand tout le monde l'abandonne.»
Surmontant de nouveau leur dégoût, les deux sœurs firent un effort
pour goûter à cette boisson bleuâtre.
Cependant les bouteilles se vidaient et l'ivresse augmentait.
Tribouillard, d'une constitution débile, commençait à chanceler sur
sa chaise. Ses yeux caves prenaient une fixité horrible à voir et
semblaient s'arrondir sous l'impression d'une terreur secrète.
Était-ce le souvenir de quelque crime qu'évoquait sa pensée
troublée? Étaient-ce les fantômes du remords? Il devenait plus pâle,
et sa main qui saisissait le verre pour le porter à sa bouche,
paraissait n'obéir qu'à un mouvement machinal.
Quant à Bordier, plus robuste, habitué à s'enivrer avec des liqueurs
alcooliques, il résistait mieux. Bien que l'ivrognerie eût à la
longue déformé ses traits énergiques, cependant l'étincelle de
l'intelligence n'était pas complètement amortie. De temps à autre il
portait sa main sur sa poche. Se défiait-il de ses filles ou de ses
amis?
Mais ce qui était bien autrement douloureux, c'était de voir le petit
Tribouillard, un enfant de sept ans, qui buvait aussi. Son visage eût
pu être beau et pur; mais on y découvrait une dégradation précoce.
Le sourire comme le regard avaient perdu la candeur de l'enfance. Sa
tête commençait à osciller et ses yeux étaient mornes.
Mme Tribouillard, à moitié ivre, devenait bavarde et cynique.
«Vous ne savez pas, dit-elle, ce que c'est que la récolte à
Tribouillard. Je vais vous raconter ça, parce que vous êtes les filles
à Bordier, et qu'un jour ça pourra vous servir. J'ai là, dans mon
buffet, un vieux certificat qu'un médecin m'a fait, une fois que
Tribouillard était malade pour tout de bon. Ah! le brave homme de
médecin! Que je boive à sa santé! Puis il m'a donné plusieurs
adresses de personnes charitables qui pourraient m'aider. Comme il y a
dans la ville des sociétés de toute espèce, avec le certificat je les
visite à tour de rôle. Elles ne donnent pas souvent d'argent, mais on
revend les bons; puis, tous les six mois, Tribouillard se met au lit.
J'arrange la chambre comme vous voyez: je défonce une marche de
l'escalier, je mets sur la paillasse une vieille robe rapiécée en
guise de drap et de couverture, je descends le poêle à la cave, et je
commence ma tournée; je sais dire, je pleure à volonté; j'amène les
gens voir Tribouillard. Ce sont surtout les cagots qui donnent là
dedans, mais à la condition qu'on administrera Tribouillard, et l'on
administre Tribouillard. S'il ne va pas au ciel tout droit, personne
n'ira. Il a déjà bien reçu dix fois l'extrême onction. C'est
pourquoi j'envoie le gône guetter dans la rue, afin qu'il vienne nous
prévenir aussitôt qu'il entend quelqu'un demander Tribouillard. Et
tous les ans nous déménageons, car on ne pourrait pas recommencer
souvent dans le même quartier, ça ne prendrait plus. Voilà ce que
nous appelons faire la récolte. Avec ça nous pouvons traiter de temps
en temps les amis. Tenez, dans ce moment, nous buvons l'argent de son
cercueil. Ça ne vaut-il pas mieux, dites, que d'être verrier comme
l'était autrefois ce pauvre Tribouillard qui se brûlait le corps et
risquait de mourir à la besogne? Au lieu de ça, tous les six mois, il
se met au lit, et je le dorlote. Pas vrai, Tribouillard, que ça vaut
mieux?»
Tribouillard se pencha en avant avec son regard toujours fixe.
«Tenez, s'écria avec un rire atroce Mme Tribouillard, si on ne dirait
pas un vrai mort. À force de faire le mort, il finira par avoir l'air
d'un revenant.»
Madeleine et Marie étaient de plus en plus terrifiées. Cette femme qui
jouait ainsi avec la mort, avec la religion, avec la charité, avec tout
ce qu'on a l'habitude de respecter et de craindre, leur semblait une
véritable monstruosité.
Madeleine regardait Marie d'un air anxieux et interrogatif.
Marie, qui observait son père, répondit par un signe d'intelligence
qui voulait dire:
«Il faut attendre encore.»
«Moi, je vous assure, madame Tribouillard, dit Bordier avec une voix
déjà chevrotante, que vous finirez par vous faire pincer comme
escrocs.
--Ah! bien, oui! ils sont si bêtes ces bourgeois! Ils croient qu'en
faisant l'aumône ils iront d'emblée au paradis. Ce n'est pas tant
qu'ils aient pitié du monde, c'est pour racheter leurs péchés.
Faut-il qu'ils en aient commis, des péchés, pour avoir tant à
racheter que ça. On n'a qu'à leur dire qu'on va à la messe, et qu'on
priera bien pour eux, jamais ils ne refusent.
--Pas moins, répondit Bordier, qu'un jour vous vous êtes joliment mis
dedans avec la messe. Un curé demande à Mme Tribouillard si elle va à
la messe: «Ah! oui, monsieur le curé, matin et soir.» Il vous a dit
votre compte, monsieur le curé!
--Dans tous les métiers, il faut faire des écoles.
--Eh bien! c'est égal, les opinions sont libres. Mais moi, Bordier,
tout Bordier que je sois, c'est-à-dire un ivrogne, un pas grand'chose,
jamais je ne voudrais jouer cette comédie-là.
--Toi, Bordier, tu deviendras cafard, je l'ai toujours dit, fit
Tribouillard qui parlait comme dans un rêve.
--Tout au contraire! reprit Bordier; c'est l'hypocrisie qui ne me va
pas. J'aimerais mieux rester huit jours sans boire une pauvre goutte.
--Vous avez raison, mon père, essaya de dire Madeleine; mais ce qui
vaudrait mieux encore, ce serait de travailler un peu plus et de boire
un peu moins.»
Bordier irrité brandit la bouteille.
«Est-ce que tu viens ici pour faire la morale à papa?
--N'avez-vous pas dit, mon père, répondit Madeleine avec un calme
imposant, n'avez-vous pas dit: les opinions sont libres?
--Travailler, repartit à son tour Mme Tribouillard. À quoi ça
mène-t-il? À crever sur la paille, ni plus ni moins que les
Tribouillard, qui, eux, du moins, auront eu du bon temps. Je vois les
voisins qui travaillent: la femme coud du matin au soir; l'homme est
employé sur les quais. Eh bien! ça mange, c'est vrai; les enfants vont
à l'école; c'est encore vrai; mais est-ce une vie de n'avoir jamais un
moment de repos, ni une bouteille de bon vin pour se refaire un peu?
Autant les galères. Pas vrai, Tribouillard?
--Pas vrai, Tribouillard? répétait machinalement l'homme lugubre.
--Allons! fit l'horrible femme, Tribouillard en a assez; il va rouler
sous la table. Vous, Bordier, ça ne va pas mal non pins; il n'y a que
moi...» ajouta-t-elle avec un hoquet qui l'empêcha d'achever sa
phrase.
Le gône s'était endormi.
Il était neuf heures. On entendit du bruit dans l'escalier.
«Tiens! voilà déjà les enfants,» s'écria Mme Tribouillard, qui se
versait encore un verre de vin.
La porte s'ouvrit, et trois enfants entrèrent. Ils étaient transis de
froid.
«Comment, déjà, petits _faignants_ que vous êtes? Voyons ce que vous
apportez. Gare si vous n'avez pas bien travaillé. Montre tes crayons,»
dit-elle à l'aîné, qui s'avança tout tremblant.
Elle compta les crayons.
«Et tes sous?»
Elle compta les sous. Puis d'un air courroucé:
«Comment, malheureux! sur dix sous que tu devrais me rapporter il en
manque quatre?»
L'enfant essaya de se disculper. Elle le frappa violemment.
«Tu iras te coucher sans souper.»
Le second mendiait; il n'avait que cinq sous.
«Qu'as-tu donc fait? Tu as regardé les boutiques au lieu de courir
après les passants? Il fallait pleurer et dire que ton papa était à
l'agonie. Je t'avais fait ta leçon, ce matin, et voilà ce que tu me
rapportes, petit gueux! Je gage que tu as acheté un sucre d'orge.»
Il reçut aussi une correction; mais il eut un morceau de pain.
Quant au troisième, il avait à peine cinq ans. Sa longue blouse, ses
cheveux frisés, sa figure fine lui donnaient l'air d'une petite fille.
Il tenait à la main quelques bouquets de violette fanée. Sa mère
l'avait dressé à présenter ces bouquets aux passants. Il rapportait
les violettes; mais il rapportait aussi quinze sous que lui avait valus
son joli visage.
La mère le prit sur ses genoux, le caressa et lui fit boire un verre de
vin.
«En voilà un, dit-elle, qui vaut son pesant d'or.»
Madeleine regardait cet enfant avec une pitié profonde. Elle pensait:
«On punit de mort le père qui tue son enfant. Et il n'y a aucune loi
pour soustraire une âme saine et pure à la gangrène morale que lui
communiquent des parents corrompus. N'est-ce donc pas pour la société
un mal plus redoutable, puisqu'il est contagieux, que le plus monstrueux
infanticide!»
Mme Tribouillard fit coucher ses enfants. L'ivresse la rendait hideuse.
Ses yeux saillants paraissaient sortir de leurs orbites. Un rire stupide
s'était stéréotypé sur ses lèvres, et, d'une voix rauque, elle
chantait des refrains obscènes. De temps à autre elle se levait
furieuse pour frapper ses enfants, mais elle retombait lourdement sur sa
chaise. Elle était plus effrayante que ces deux hommes. D'après cette
loi, que les extrêmes se touchent, la femme, d'une nature plus élevée
et plus tendre que l'homme, doit, une fois dégradée, se montrer plus
féroce et plus astucieuse.
Madeleine et Marie s'adressaient des regards d'effroi.
Onze heures allaient sonner.
«Il faut partir, dit tout bas Madeleine, et prier notre père de sortir
avec nous; autrement nous n'atteindrons pas notre but.
--Non, dans un quart d'heure,» Marie qui observait toujours sou père,
et qui savait comment se manifestaient en lui tous les degrés de
l'ivresse.
Tribouillard peu à peu glissa sous la table.
Sa femme se leva pour aller se coucher; mais, ne pouvant atteindre son
lit, elle s'étendit à terre, chanta encore quelques instants et
s'endormit.
Seul, le père Bordier luttait toujours. Il marmottait des phrases sans
suite, injuriait ses filles et recommençait à boire.
Sa langue s'embarrassait de plus en plus.
Marie jugea le moment propice.
«Mon père, lui dit-elle avec intention, je pense comme Madeleine,
qu'il vaudrait mieux travailler que de dépouiller votre femme et vos
filles.
--Moi! dépouiller? J'ai dépouillé? Qu'est-ce qui dit cela? s'écria
l'ivrogne qui se redressa et parut avoir recouvré son intelligence.
--C'est trop tôt, dit Marie. Attendons encore.»
Bordier vida de nouveau son verre et retomba dans sa somnolence.
«Le bas plein d'or qui était dans la paillasse, où l'avez-vous mis?
interrogea-t-elle alors avec fermeté. Il faut nous le rendre, ou nous
allons déposer une plainte en justice.
--Ah! ah! la justice! Elle est pour moi la justice. Tout ce que vous
avez m'appartient. Ah! c'est donc ça que vous venez chercher? Eh bien!
vous ne l'aurez pas.»
Et il sortit l'argent de sa poche. Il se leva d'un air terrible; mais
ses jambes chancelèrent; en retombant, il faillit renverser la lampe.
Il appuya ses deux bras sur la table; il serrait l'argent dans ses mains
crispées.
Mme Tribouillard s'était éveillée et recommençait à chanter.
Madeleine et Marie tremblaient; leur courage défaillait.
Mais bientôt le silence se fit de nouveau. On n'entendait plus que la
respiration calme et régulière des enfants, le hoquet effrayant de
leur mère, les ronflements embarrassés de Tribouillard, et les mots
entrecoupés que proférait Bordier dans le rêve de l'ivresse.
Peu à peu les doigts qui tenaient le bas rempli d'or se détendaient.
Alors Marie, suspendant sa respiration, se pencha sur lui, et doucement
retira la bourse.
Elles avaient l'argent.
Marie se dirigea en toute hâte vers la porte.
«Attends, dit Madeleine, nous ne pouvons le laisser sans un sou.
--Il peut s'éveiller, fuyons.»
Mais Madeleine, n'écoutant que son cœur, ouvrit la bourse, en tira
deux pièces d'or, et rendit le sac à Marie.
«Va, maintenant, hâte-toi et attends-moi en bas.»
Elle mit les deux pièces dans son porte-monnaie et le glissa dans la
poche de son père.
Il s'éveilla en sentant une main plonger dans sa poche.
«À moi! au voleur! cria-t-il. Ah! c'est toi....»
Et il proféra une horrible injure.
Madeleine put conserver sa présence d'esprit.
«Vous voyez bien, dit-elle; je remets votre bourse dans votre poche, de
crainte qu'on ne vous vole.»
Et, pendant que son père ouvrait le porte-monnaie, elle s'esquiva.
À peine eut-elle franchi le seuil, qu'elle entendit le bruit d'une
table qu'on renversait, les cris répétés: «Au voleur!» et la voix
glapissante de Mme Tribouillard; et puis des chaises qui roulaient à
terre et des corps qui tombaient.
Dans la rue, elle retrouva sa sœur, et, serrées l'une contre l'autre
pour se soutenir, car elles chancelaient, elles traversèrent de nouveau
la Guillotière. Mais alors, le faubourg présentait un tout autre
aspect: les rues étaient moins solitaires. Elles rencontrèrent des
hommes d'allures sinistres et cauteleuses qui se glissaient le long des
murailles, ou des hommes ivres et trébuchants qui chantaient, et des
filles en haillons qu'on insultait.
Enfin, tremblantes, brisées d'émotions, elles parvinrent au pont de la
Guillotière; puis, ayant traversé le Rhône et longé la courte rue de
la Barre, elles se trouvèrent place Bellecour.
Le Rhône est la seule limite qui sépare le quartier le plus somptueux
de Lyon de son faubourg le plus misérable.
Elles étaient sauvées!
Quand elles arrivèrent rapportant le trésor de la famille, elles
trouvèrent Claudine et sa mère pleurant d'inquiétude.
Depuis quarante-huit heures, Madeleine n'avait dormi. Plus brisée
encore par le découragement et les émotions que par la fatigue, en
s'étendant à côté de Marie sur une pauvre paillasse, elle se disait:
«Voilà donc le lit de repos qu'accorde notre civilisation libérale à
l'ouvrière honnête et courageuse qui consume sa vie dans un labeur
souvent au-dessus de ses forces! Est-il étonnant qu'un si grand nombre
se rebutent à cette existence de privations et de dévouement sans
récompense.»
En regardant Claudine qui se déshabillait, en admirant les formes
splendides et la complexion éblouissante de la belle ouvrière, elle
pensait: «Emmener à Paris cette superbe fille, déjà révoltée,
n'est-ce pas la conduire à sa perte? Ne vaut-il pas autant qu'elle
épouse Jaclard?»
C'est ainsi que, préoccupée du sort de ses sœurs, elle oubliait ses
propres infortunes. Pourtant le souvenir de Maxime lui revint.
L'aimait-il réellement, ou avait-il voulu l'offenser? Cette perplexité
lui donnait la fièvre.
«En tous cas, se dit-elle, je suis pauvre. Les Borel doivent désirer
pour leur fils un grand mariage.» Et, se rappelant les scènes
horribles auxquelles elle venait d'assister, «Jamais, ajouta-t-elle,
les Borel, quelque désintéressés qu'ils fussent, ne consentiraient au
mariage de leur fils avec la fille du père Bordier.»
Pour échapper à toutes ces angoisses, elle appela le sommeil, cette
mort momentanée qui apporte l'oubli.
Le lendemain matin, comme Claudine descendait pour aller chercher le
déjeuner, elle rencontra Jaclard qui la guettait.
«J'y ai bien songé depuis hier, lui dit-il, et mon parti est pris: si
vous allez à Paris, je vous y suivrai; car depuis longtemps le métier
de canut m'est insupportable.
--Que ferez vous à Paris? demanda Claudine.
--J'ai de l'instruction. Je me placerai dans un magasin. N'est-il pas
bien pénible d'être un simple ouvrier quand on se sent assez
d'intelligence pour exercer une profession plus élevée, plus
lucrative? C'est là ce qui me décourage et me rend paresseux. Si
j'avais un état mieux approprié à mes goûts, je deviendrais, j'en
suis sûr, exact au travail, et je perdrais l'habitude du cabaret.
--Moi aussi, dit à son tour Claudine, je pourrais mieux faire, je le
sens bien, que de passer ma vie à rattacher des fils de soie.
--Eh bien! donc, partez, puisque votre famille le veut. À Paris,
d'ailleurs, vous serez libre; nous n'aurons plus de surveillants
incommodes. On croit nous séparer; on prend au contraire le moyen de
nous réunir. J'aurai bientôt amassé la somme nécessaire à mon
voyage, dussé-je travailler la nuit, et j'irai vous rejoindre. Mais
gardez le secret sur nos intentions.»
Les deux jeunes gens se séparèrent avec les plus tendres
protestations.
En voyant sa sœur si bien disposée à partir, Madeleine crut à
quelque déception de cœur, et elle n'hésita plus à l'emmener à
Paris.
Amélie, l'institutrice, ne put se rendre à l'invitation de Madeleine.
Elle écrivit:
«Moi aussi, chère sœur, j'ai mes tracas. Je ne suis pas riche. Mes
faibles appointements de 400 francs suffisent à peine pour me nourrir
et me vêtir décemment. J'eusse bien désiré me procurer le bonheur
d'aller t'embrasser. Je me fusse privée plutôt de manger à ma faim,
et j'eusse raccommodé un peu plus mes vieilles nippes; mais, tu le
sais, nous avons un curé qui depuis longtemps pétitionne pour mettre
une religieuse à ma place. Il me surveille de près. À la moindre
infraction au règlement, si par exemple je m'absentais deux fois en
quinze jours, mon compte serait bientôt fait.
«Mon sort sans doute serait peu regrettable. Cependant je tiens à ma
position. J'aime les enfants; et puis j'ai une très-haute idée de
l'enseignement, quoique on le paye si peu. Je renoncerais difficilement
à une carrière que je trouve noble et honorable entre toutes, pour
redescendre à la condition de simple ouvrière. Hélas! c'est cependant
ce qui m'attend. Il faudra bien que je m'y résigne, mais le plus tard
possible.
«Combien je te félicite; ma chère Madeleine, de ta belle et
généreuse résolution! Inutile de te dire que, si tu me trouvais à
Paris, dans l'instruction, une place convenable, je quitterais avec
bonheur mon pauvre village de l'Ardèche où l'on me fait tant de
misères. Si je n'étais forte de mon droit et de la pureté de ma
conduite, je ne pourrais résister à toutes ces petites persécutions.
«Adieu, benne Madeleine; mon affection peut seule égaler l'admiration
que j'ai pour toi.
«Dis à la mère et à mes sœurs que je ne vis que pour elles, et
qu'il me tarde bien de leur témoigner autrement que par des paroles le
dévouement de mon cœur.
«AMÉLIE BORDIER.»
Le lendemain Madeleine et Claudine partirent pour Paris.
Huit jours après leur arrivée, Madeleine était installée chez Mme
Daubré comme institutrice de Jeanne, et Claudine, dans une petite
chambre d'un pauvre garni de la rue de Venise.
[Note 11: Nom populaire à Lyon pour désigner les enfants.]
[Note 12: Chez un grand nombre de familles, dit M. de Watteville dans
son rapport général sur la situation du paupérisme, la mendicité est
considérée comme une profession, et l'état d'indigent est
héréditaire.]