Marie y courut

Hélas! il n'y avait plus rien. Elle souleva la paillasse, la secoua, la

remua en tous sens, et puis toutes fiévreusement la vidèrent, et brin

à brin éparpillèrent la paille. Leur père avait enlevé leur unique,

leur suprême ressource.

Les yeux éteints de la vieille mère retrouvèrent des larmes pour

pleurer cette nouvelle infortune. Marie et Claudine pleuraient aussi.

Madeleine, elle, ne pleurait point; car elle ne connaissait pas encore

la valeur de l'argent pour celui qui le gagne sou à sou à la sueur de

son front.

Bien qu'elle n'eût cessé de vivre par le cœur au milieu de sa

famille, il était cependant une foule de privations, d'angoisses, de

tortures, d'humiliations journalières causées par la misère, et

qu'elle n'avait pu deviner. Aussi la douleur si grande de sa mère et de

ses sœurs lui paraissait presque enfantine. Il lui semblait que les

larmes devaient couler seulement pour les souffrances du cœur. Mais la

misère ne nous fait-elle pas souffrir à toute heure dans nos

affections les plus chères?

«Allons trouver le père, proposa Madeleine, et tâchons de l'amener à

nous rendre cet argent.

--Mais nous ne savons pas son adresse, répondit Marie avec accablement;

car voilà plus de trois mois que nous ne l'avons vu.

--Quand il a de l'argent, reprit l'aveugle, il va d'ordinaire chez son

ami Tribouillard, un mauvais sujet qui a achevé de le perdre. C'est là

qu'on le trouvera très-probablement. Mais les Tribouillard demeurent à

la Guillotière; et comme les jeunes filles ne peuvent s'aventurer la

nuit dans ce quartier-là, je vais vous accompagner.

--Non, mère, repartit Marie; en vous voyant, le père se défierait. Il

n'est que sept heures; à neuf heures, nous serons de retour, et ce

n'est guère qu'à dix que sortent les mauvais sujets.

--Allez donc, mes enfants, et que le bon Dieu vous conduise!»

Madeleine et Marie se mirent en route.

Claudine paraissait moins atterrée que ses sœurs, car elle pensait: si

nous n'avons pas d'argent, je ne pourrai pas partir.

[Note 5: Il y a dans l'industrie de la soierie trois classes bien

distinctes: le fabricant, le chef d'atelier et le compagnon. Le

fabricant, c'est-à-dire le capitaliste, achète la matière première,

la donne à tisser au chef d'atelier et lui paye le tissage à tant le

mètre. Le chef d'atelier, c'est-à-dire le propriétaire des métiers,

paye aux compagnons ou simples ouvriers la moitié du prix alloué par

le fabricant, se réservant l'autre moitié pour la location des

métiers et du local. Le chef d'atelier est presque toujours lui-même

un ouvrier.]

[Note 6: Nom imitatif donné par les canuts à leurs métiers.]

[Note 7: L'ourdissoir est le plus joli métier employé dans la

fabrication de la soie. Il compte et dispose les fils de la chaîne.]

[Note 8: L'apprentissage du métier de tisseuse dure quatre ans. Ce

temps est tout à fait disproportionné, car on apprend ce métier

facilement en un an.]

[Note 9: Le piquage d'once est un dol très-usité dans les diverses

branches de l'industrie de la soierie. Le fabricant pèse la soie avant

de la livrer. Comme on peut augmenter artificiellement le poids de la

soie, il est facile d'en soustraire de petites quantités.]

[Note 10: Après la grève des veloutiers de Saint-Étienne, si longue

et si désastreuse pour les fabricants et les chefs d'atelier, il vient

de se former entre ouvriers veloutiers une société coopérative de

production. Enfin, tout récemment, les ouvriers lyonnais ont reconnu

que le remède le plus efficace à la crise actuelle serait la fondation

de sociétés coopératives pour la fabrication de la soie, et ces

sociétés sont dès aujourd'hui en voie de réalisation.]

Le Calvaire des Femmes · 第 21 / 51 题