Lyon est la seconde ville de France. Elle a une population
considérable, de belles rues, des quais spacieux, des édifices
somptueux, un bois de Boulogne en miniature, une situation admirable au
confluent de deux grandes rivières. Comme Paris, Lyon s'est annexé ses
faubourgs qui étaient des villes. Cependant Lyon ne plaît pas aux
touristes. Que lui manque-t-il donc? Ce qui manque à ces belles femmes
qu'on admire et qui ne charment pas: la physionomie, le pimpant, le
coquet, le _je ne sais quoi._ Lyon ressemble à Londres, par
l'impression qu'il cause. On y sent l'influence prépondérante et
desséchante du commerce; et, comme Londres, c'est une ville de
brouillards.
Enfin Lyon est à la fois grande ville et province. Le cancan s'y
colporte comme dans le moindre village, et la corruption lyonnaise n'a
rien à envier à la corruption parisienne. Mais elle est plus couverte,
plus hypocrite; elle coûte aussi moins cher, ce qui la rend plus laide.
Cette corruption s'allie d'ailleurs assez bien avec l'excessive
bigoterie de la population.
Lyon possède de nombreuses bibliothèques, des musées remarquables,
une école des beaux-arts, quelques journalistes de talent, quelques
poëtes classiques, romantiques, réalistes. À Lyon, la musique est
représentée par trois mille exécutants ou professeurs vivant de cet
art; et pourtant l'esprit lyonnais n'est ni artistique, ni littéraire,
il est essentiellement mercantile.
Or, l'activité commerciale paralyse nécessairement l'élan de la
pensée vers l'idéal. Aussi Lyon a-t-il beau prêcher la décentralisation
littéraire et artistique, Paris sera toujours sans rival. Là
seulement se produisent ces larges courants électriques que dégage
l'agglomération des intelligences et qui font jaillir l'inspiration.
Paris sera toujours aussi la première par ses femmes, qui, elles aussi,
naissent artistes; car elles possèdent au suprême degré le génie de
la coquetterie. La coquetterie, c'est l'art de la futile Parisienne,
c'est sa poésie. Cependant les Lyonnaises ont de l'esprit, de la
vivacité, de la grâce même, comme toutes les femmes qui veulent
plaire; mais elles n'ont pas cette sorte de distinction, ni cet entrain
humoristique, moitié railleur, moitié sentimental, qui sont les plus
grands charmes de la Parisienne.
Où Lyon est seulement incomparable, c'est dans la fabrication des
étoffes de soie façonnée. Toujours son commerce s'est relevé avec
honneur des crises terribles qui, à diverses époques, l'ont paralysé.
Malgré les causes graves et nombreuses qui aujourd'hui le menacent de
ruine, longtemps encore Lyon tiendra le premier rang dans cette
fabrication, qui est sans contredit l'une des plus intéressantes de
l'industrie française.
Jadis le succès de la soierie lyonnaise jeta la plus grande partie de
la population dans cette industrie, qui occupait toute une armée
d'ouvriers et surtout d'ouvrières. Là, comme partout ailleurs, les
hommes ont fait aux femmes une rude concurrence. Il est toutefois
certaines branches de la fabrication de la soie, réclamant une
très-grande souplesse de la main, et dans lesquelles les hommes n'ont
pu encore les supplanter.
La soie, en effet, ne semble-t-elle pas être le domaine exclusif de la
femme? Ces métiers si propres, ces belles étoffes si souples et si
brillantes, lui offrent une occupation aussi attrayante pour les yeux
que pour la main. Elle y trouve du travail, depuis la feuille de mûrier
sur laquelle on élève le ver, jusqu'à l'atelier où l'on façonne la
robe et le chapeau.
Que de mains occupées sur ce frêle brin de soie! Les femmes du monde
seraient bien surprises si on leur apprenait quelle variété de
travaux, que de soins minutieux il a fallu pour leur tisser les plus
simples robes! Mais où l'homme véritablement excelle et surpasse la
femme, c'est dans le dessin. Le dessinateur lyonnais est un véritable
artiste. Dans les autres pays on copie ses modèles. Mais pour le goût,
l'habileté, l'invention, on ne peut l'égaler.
La Croix-Rousse, un ancien faubourg maintenant annexé, est
particulièrement le quartier des canuts.
Avant d'arriver à Lyon, le touriste se figure cet antique _Lugdunum_
avec une figure sombre, austère, tourmentée, et la Croix-Rousse comme
un faubourg immonde et délabré, aux rues étroites et tortueuses. Il
existe encore quelques parties du vieux Lyon et de l'ancienne
Croix-Rousse; mais ces quartiers ont presque entièrement disparu pour
faire place à des quartiers neufs, largement ouverts et régulièrement
bâtis, trop régulièrement même, car ils donnent à Lyon l'aspect
d'une ville de châteaux de cartes.
En effet, toutes ces maisons sont semblables; tous les étages ont à
peu près la même hauteur, et toutes les fenêtres sont également
rapprochées. Le caprice n'a point présidé à leur construction.
L'architecte n'a obéi qu'à une nécessité, l'installation des
métiers. C'est surtout à la Croix-Rousse que cette régularité est
choquante, car dans toutes les maisons et à tous les étages se
trouvent des ateliers.
En arrivant à la Croix-Rousse, on remarque d'abord avec surprise le peu
d'animation qui règne dans les rues. En effet, toute la vie est dans
l'intérieur des maisons. On entend du dehors le bruit étourdissant que
font des milliers de métiers et de mécaniques qui battent, frappent,
glissent, tournent, roulent mille fois à la minute sous les mains et
sous les pieds des ouvriers.
C'est un bruit confus, sourd, merveilleux. Il semble que ce fracas, ce
soit la grande voix du travail, de l'industrie, du génie et de la
gloire de Lyon. C'est la vie, toute la vie de la Croix-Rousse. C'est sa
prospérité, sa richesse. Le silence, c'est l'inaction, le chômage, la
misère.
La Croix-Rousse contient à elle seule près de trente mille métiers.
Deux sœurs de Madeleine, ouvrières en soierie, Marie et Claudine,
travaillaient à la Croix-Rousse, chez M. et Mme Bonfilon, chefs
d'atelier.
Les Bonfilon logeaient au cinquième étage, et pour y arriver, il
fallait gravir un long escalier étroit et mal-propre, avec balcon à
chaque étage. Ces escaliers à balcons, communs à Lyon, empruntés
peut-être à l'architecture italienne, sont d'un aspect fort gracieux,
lorsqu'ils n'ouvrent pas toutefois, comme celui des Bonfilon, sur une
cour sombre et infecte.
Les Bonfilon avaient un atelier prospère. Ils possédaient six métiers
à tisser, un ourdissoir et deux dévidoirs.
Mme Bonfilon était une maîtresse femme, un peu grondeuse, bonne
toutefois pour le compagnon. Ces chefs d'atelier n'avaient pas
entièrement oublié les anciennes traditions.
Autrefois, il y a quelque trente ans, le patron logeait et nourrissait
le compagnon, le traitait pour ainsi dire comme un membre de la famille.
C'était encore l'époque du labeur résigné. On s'attachait au patron,
on se mettait de bonne heure au travail, on le quittait tard.
Aujourd'hui, le canut est un ouvrier nomade, qui va où la besogne se
présente la plus lucrative. Logé loin de l'atelier, prenant ses repas
au dehors, il rencontre, dans ses sorties fréquentes, des occasions de
distractions et souvent de débauche. C'est là une des principales
causes de la décroissance qu'on observe dans la prospérité de
l'industrie lyonnaise.
Cependant Mme Bonfilon, âpre au gain comme toutes les Lyonnaises, se
montrait fort exigeante à l'égard des apprenties.
La maison Borel lui donnait de l'ouvrage et la favorisait en lui
confiant des pièces à longue chaîne, d'un montage facile, et se
montrait envers elle moins sévère pour la rendue des pièces. On lui
faisait ces avantages en considération de Madeleine. Aussi les Bonfilon
traitaient-ils les filles Bordier avec un peu plus de déférence que de
simples ouvrières[5].
Il était huit heures du matin. C'était un lundi. L'atelier de Mme
Bonfilon, qui chômait rarement, offrait cependant l'aspect du plus
complet désarroi. Mais si les _bistanclacs_[6] se taisaient, Mme
Bonfilon faisait retentir le vaste atelier de sa voix aigre et forte.
«Il est huit heures et personne n'est encore arrivé! Je sais bien que
Marie Bordier est malade; mais Claudine, pourquoi ne vient-elle pas? Et
Jaclard? Et Grangoire?
--Présent! dit une voix qui fit retourner Mme Bonfilon. Bonjour,
patronne! vous maugréez contre les paresseux?
--Eh! ne faut-il pas que les métiers marchent! Quand ils s'arrêtent,
c'est de l'argent qui dort. Et puis il y a des pièces qui sont
pressées; il faut que votre _façonné_ soit rendu demain; Jaclard
aussi devrait avoir terminé cet échantillon qu'on attend depuis huit
jours.
--Oh! pour lui, n'y comptez pas; il fait le lundi.
--Et Claudine qui avait promis de venir de bonne heure nous rattacher
cette pièce!
--Claudine Bordier, n'est-ce pas cette belle fille qui a donné dans
l'œil à Jaclard? dit Grangoire encore nouveau à l'atelier. Ce
Jaclard, avec son air moribond, a autant de bonnes fortunes qu'un
bourgeois.
--Oui! ça vous a une langue dorée, et c'est si corrompu!
--Est-ce qu'il vous aurait manqué, madame Bonfilon!
--À moi, il aurait fallu voir! Monsieur Bonfilon! Ah çà, Bonfilon,
vous en mettez du temps à manger la soupe; vous donnez le mauvais
exemple.
--Voilà, voilà, patronne, dit M. Bonfilon, qui apporta sa figure ronde
et réjouie dans l'entrebâillement de la porte.
--Allons, un peu plus vite que ça, hein! Si nous ne travaillons pas,
nous, qui est-ce qui travaillera? Vous voyez que je suis à mon
ourdissoir[7] depuis six heures. Adrienne, attention! je vois deux
canettes qui ne marchent pas. Dieu! que cette petite me donne de tracas!
Il faut toujours avoir les yeux sur ses canettes. Et puis, c'est mou,
c'est mou!»
Ces paroles, prononcées d'une voix rude, s'adressaient à une jeune
apprentie canetière occupée silencieusement devant un de ces petits
métiers qui prennent la soie déjà enroulée sur de longues bobines,
pour la placer sur les canettes, bobines plus petites qui s'attachent à
la navette du tisseur.
Cette apprentie n'avait pas quatorze ans. C'était une jolie Arlésienne
au visage d'enfant, au corps de jeune fille. Sa figure pâlie, son
regard doux et tendre, son sourire attristé inspiraient la sympathie et
l'intérêt. Elle travaillait depuis six heures du matin jusqu'à huit
heures du soir, sans autre distraction que les causeries de l'atelier,
sans autre exercice que le mouvement du pied faisant tourner les
canettes et le mouvement des doigts qui rattachaient les fils rompus.
Elle restait pendant treize heures attentive, inquiète, avec cette
appréhension terrible d'entendre la voix acariâtre de Mme Bonfilon[8].
Marie Bordier entra.
«Comment! vous voilà, Marie? Ça va donc un peu mieux?
--Pas beaucoup mieux; mais si l'on s'écoutait....
--Cependant, il ne faut pas vous forcer, mademoiselle Marie, dit
Grangoire en arrêtant son métier. On sait bien que vous êtes
courageuse, et qu'il y a force majeure quand vous ne venez pas.
--Mais aujourd'hui, répondit Marie avec un sourire navrant, il y a
force majeure. La mère est au lit, il faut bien manger, et nous avons
un terme à payer dans huit jours.
--Pourquoi, fit Mme Bonfilon, n'avez-vous pas écrit à votre sœur qui
est chez les Borel?
--Nous avons écrit. Nous attendions une lettre d'elle ce matin; mais
nous n'avons rien reçu. Il lui sera arrivé quelque chose; car
Madeleine nous aime bien, quoique elle soit riche.
--Cependant, Marie, ce n'est pas une raison pour vous rendre malade.
Vous savez bien que nous ne regardons pas à faire une avance à une
ouvrière courageuse et rangée comme vous.
--Je le sais, madame Bonfilon, mais les avances, voyez-vous....
--Ça, c'est vrai, interrompit Grangoire, il n'y a rien qui mette en
retard comme ça.
--Mais Claudine, comment n'est-elle pas encore ici! s'écria Marie avec
inquiétude. Il y a plus d'une heure qu'elle s'est mise en route pour
venir.
--Elle aura rencontré quelque connaissance, dit Bonfilon.
--Pourvu que ce soit une bonne connaissance! soupira Marie. Je crains
plutôt qu'elle n'en ait rencontré une mauvaise; car Jaclard n'est pas
ici non plus.
--Ça, mademoiselle Marie, objecta Grangoire, vous êtes donc bien sage,
vous, que vous ne voulez pas permettre à votre sœur la plus petite
amourette?
--Ah! on sait bien où ça conduit, et ma pauvre sœur est
ensorcelée.»
Marie s'était installée à son métier, voisin de celui de Grangoire.
Ils travaillaient ainsi côte à côte. Depuis huit jours seulement,
Grangoire venait à l'atelier. Il connaissait donc fort peu Marie; mais,
d'après les récits de Mme Bonfilon, il avait appris à estimer cette
vaillante fille, qui, quatorze heures par jour courbée sur la barre,
lançait et relançait la navette, sans repos ni trêve, pour nourrir sa
vieille mère infirme.
Ce n'est guère que dans les classes laborieuses, endurcies à la
souffrance, qu'on rencontre cette abnégation, ce dévouement de toutes
les heures, cet héroïsme qui dure toute la vie, héroïsme aussi
modeste qu'il est sublime.
Marie Bordier était une de ces natures admirables, plaçant toute leur
religion dans un sentiment élevé du devoir. Elle s'était de bonne
heure consacrée à sa famille. Sans consulter ses forces, car elle
était assez chétive, elle avait choisi le pénible état de
veloutière, comme plus lucratif. Avec ses trois francs par jour, elle
payait le loyer et soutenait sa vieille mère; souvent même elle aidait
Claudine, que son métier de remetteuse exposait à de fréquents
chômages.
Elle avait près de trente ans. Ses traits fatigués, ses yeux noirs
voilés, accusaient aussi bien les luttes morales que la souffrance
physique.
«Mais l'amour peut conduire au mariage, mademoiselle Marie, reprit
Grangoire.
--Croyez-vous donc que le mariage soit toujours le bonheur pour une
femme? S'il s'agissait d'un honnête homme, rangé, laborieux, je ne dis
pas.
--Et si vous en rencontriez un comme cela, vous marieriez-vous?
--Moi, d'abord, je suis trop vieille, répondit Marie avec dignité: et
puis mes sœurs, ce sont mes enfants. Enfin tous les mariages que je
vois autour de moi ne m'en donnent guère envie. Mon père n'est pas un
mauvais homme. Il était fier, il avait du cœur; mais la misère,
voyez-vous, ça change le caractère. D'abord il a bu du genièvre pour
s'étourdir et aussi pour tromper la faim. Maintenant, c'est
irrémédiable, et jusqu'à son dernier jour il boira toutes les
ressources de la famille. Vous autres hommes, vous n'avez pas notre
patience. Et puis vous ne savez pas aimer comme nous. C'est pourquoi
nous pouvons résister au vice, tandis que vous, vous ne le pouvez pas.
Mon père nous a toutes rendues très-malheureuses. Les hommes sont
maîtres de tout dans la maison, et c'est une grande injustice; car une
femme peut être dépouillée par son mari sans avoir seulement le droit
de réclamer. Un jour, mon père, pour payer des dettes de cabaret, a
vendu tout notre pauvre mobilier qui nous avait coûté tant de peines,
tant de sueurs, et il nous a laissées sur la paille. Comment une femme
peut-elle se mettre de gaieté de cœur dans un pareil esclavage?
--Ça, mademoiselle, c'est l'exception.
--Ah! il y en a trop comme cela. Précisément, Jaclard est paresseux,
débauché. Si ma sœur l'épouse, elle mourra à l'hôpital.
--C'est vrai, dit à son tour Mme Bonfilon; Jaclard n'est pas un marieur
sérieux; il a de l'esprit; c'est même un très-bon ouvrier quand il
s'y met; mais ça aime la bouteille et la goguette; et puis ça veut
faire le monsieur.
--Voilà ce qui flatte Claudine; elle est fière de se promener à son
bras le dimanche, au parc de la Tête-d'Or, quand il a mis sa redingote
et son pantalon de drap noir.
En cet instant la porte s'ouvrit, et Claudine parut.
«Sapristi! le beau brin de fille tout de même! s'écria Grangoire.
Faut avouer que le bon Dieu est un fier canut, et qu'il travaille
joliment dans le satin! Quel teint et quels yeux!... Il n'est pas
difficile, Jaclard!
--Allons! allons! s'écria Mme Bonfilon, n'arrêtez pas le métier. Faut
pas qu'un tisseur regarde tant que ça les demoiselles.»
Claudine entreprit de raconter à sa sœur quelque odyssée impossible
pour expliquer son retard.
«C'est bon! c'est bon! interrompit Marie; tu as rencontré Jaclard. Il
est bien temps que cette vie-là finisse, car la mère en mourrait,
vois-tu.»
Claudine rougit.
«Quand j'aurais rencontré Jaclard? répondit-elle avec humeur. Je ne
suis plus une enfant, et je sais me conduire.
À cette réponse, la bonne Marie eut des larmes dans les yeux.
Claudine se mit au travail.
Elle était à la fois tordeuse et remetteuse, c'est-à-dire qu'elle
posait une nouvelle chaîne sur le métier dès qu'une pièce d'étoffe
était terminée; ou, si la pièce nouvelle était de même largeur,
elle se bornait à la rattacher sur la même lisse.
À voir Claudine manier ces fils si ténus avec une agilité
prestigieuse, on se rappelait involontairement cette ancienne
métaphore: elle a des doigts de fée.
Le silence s'était rétabli. On n'entendait plus que le fracas des
métiers, et de temps à autre la voix sévère de la patronne criant a
la petite Arlésienne:
«Un fil, deux fils cassés! Voyons! plus vite que ça.»
Enfin Jaclard parut.
Claudine et lui s'adressèrent un regard d'intelligence.
«Comme vous venez tard, Jaclard! dit Mme Bonfilon.
--Je n'ai pu venir plus tôt. Le lundi, tout le monde flâne un peu. Un
camarade par ci, un petit verre par là. Quatre ou cinq heures sont
bientôt passées. Je louerai une chambre plus près d'ici; lorsque la
route est longue, on rencontre trop de pierres d'achoppement.
--Vous avez raison, Jaclard, car si vous continuez à ne faire que des
demi-journées, cela ne peut durer; il faut que le métier rapporte.
--La patronne a raison, appuya M. Bonfilon, qui était ordinairement
l'écho de sa femme; il faut que le métier rapporte.
--Tiens, tiens, vous êtes profond aujourd'hui, notre patron, et rapace
donc! Comment l'idée ne vous est-elle pas encore poussée de le faire
marcher la nuit? Il rapporterait bien davantage. Maintenant que vous
voilà sur le chemin de la fortune, ce n'est pas le moment d'avoir du
cœur. Il faut amasser, amasser. L'argent appelle l'argent. Et plus on
en a, plus on est dur au pauvre monde. Et cependant, quoique vous
bougonniez toujours, je fais vos affaires sans que vous vous en doutiez.
--Je vois ce que c'est, vous vous êtes encore fourré dans quelque
mauvaise société. Ah! mon garçon, je vous le prédis, cela ne vous
fera pas rouler carrosse. Vous risquez plutôt d'attraper des horions.
--Nous ne nous occupons pas de politique pour le moment. Nous voulons
encore porter plainte au tribunal des prud'hommes contre l'aune à
crochet, et demander pour les veloutiers l'augmentation des salaires. Si
nous gagnons notre procès, vous y gagnerez vous aussi, madame Bonfilon,
puisque vous prélevez la moitié de notre gain.
--Peuh! mauvaise affaire!
--Nous avons pour nous la justice.
--Je ne vous trouve pas justes, au contraire, dit Marie. On connaît
bien les fabricants qui se servent de l'aune à crochet. On est bien
libre d'accepter ou de refuser leur ouvrage.
--Oui, Mme Bonfilon est libre parce qu'elle a du pain sur la planche;
mais nous, compagnons, nous sommes libres d'accepter ou de mourir de
faim.
--Ah! vous me faites souffrir avec cette scie-là, s'écria la patronne.
Sont-ce deux ou trois sous par jour de plus ou de moins qui pourraient
vous empêcher de mourir de faim?
--Je crois bien que vous n'y regardez pas de si près, vous, madame
Bonfilon, car vous avez d'autres petits bénéfices. Un peu de piquage
d'once par ci...[9].
--Ah! prenez garde, monsieur Jaclard, dit sévèrement Mme Bonfilon, je
ne permets pas ces plaisanteries-là.
--Je ne trouve pas si grand mal à cela, madame Bonfilon. Le fabricant,
lui, ne se gêne guère pour faire le piquage d'once vis-à-vis des
commerçants. Mais lui, c'est en grand. Alors il n'y a rien à dire.
--Comment! Supposez-vous, par exemple! que M. Borel ait jamais trompé
quelqu'un? fit Marie indignée.
--Je ne dis pas lui, mais tant d'autres!... Sans doute, aussi, ce n'est
pas précisément tromper que de prélever sur notre travail un gain qui
dépasse deux ou trois fois notre salaire.
--Et l'intérêt de leur argent? objecta Mme Bonfilon.
--Je le mets au quinze pour cent, et je soutiens que si les Borel
n'avaient jamais gagné que le quinze, ils n'auraient pas aujourd'hui
tant de millions.
--Osez-vous bien attaquer les Borel? s'écria Marie. Eux qui font tant
de charités!
--Ce n'est pas la charité que nous voulons, c'est le prix équitable de
notre travail. Je viens de rencontrer tout à l'heure le fils Borel dans
une voiture à deux chevaux. Croyez-vous que ça donne du cœur à
l'ouvrage et que ça m'amuse de me dire: «Voyons, Jaclard, lance la
navette encore... et encore! Il est vrai que tu parviens à manger de la
soupe et à acheter des souliers; mais tu as une mission plus noble: tu
entretiens les chevaux de ce jeune mirliflore.» Si nous ne gagnons pas
notre cause, nous nous mettrons plutôt en grève.
--Ah! la grève! voilà une jolie trouvaille! grommela la patronne.
--Je suis de l'avis de la patronne, reprit Grangoire, le grève est un
mauvais moyen. Et vous n'empêcherez jamais, Jaclard, avec tous vos
beaux discours, que l'argent ne soit maître, puisqu'on ne peut se
passer de lui. D'ailleurs, le fabricant court de grands risques. Pour un
qui s'enrichit, combien se ruinent! Ce qu'il faudrait, il en avait été
question en 1848, ce serait que les ouvriers et chefs d'atelier pussent
s'entendre, se cotiser pour acheter eux-mêmes la soie. De cette façon,
nous recevrions tout le prix de notre travail. Au lieu d'aller le jouer
et le boire, Jaclard, vous verseriez votre cotisation comme un autre, et
vous deviendriez propriétaire[10].
--Ah! les braves gens comme nous, reprit M. Bonfilon, ne font pas tant
de raisonnements, et ils arrivent tout de même au bout de leur
carrière. Faut pas tant se tourmenter la bile.
--Êtes-vous bien sûr, demanda Marie à Jaclard, d'avoir vu ce matin M.
Maxime?
--Oui, de mes yeux vu. Tout à l'heure il descendait la rue Impériale
et traversait la place des Terreaux.
--Mais alors les Borel seraient revenus, et Madeleine....»
Au même instant la porte de l'atelier s'ouvrit. Madeleine parut,
Madeleine pâle, émue, presque défaillante, qui conduisait sa mère
aveugle.
Lorsqu'elles entrèrent, au cri que poussa Marie, les trois métiers
s'arrêtèrent. Marie s'élança, et les deux sœurs, les deux nobles
filles, s'embrassèrent avec effusion.
Claudine montra un peu moins d'empressement. Elle pressentait que
l'arrivée de sa sœur la séparerait de Jaclard.
Mme et M. Bonfilon firent à Madeleine et à la mère Bordier un accueil
empressé.
Cependant Claudine ne pouvait quitter l'atelier avant d'avoir terminé
son travail. Madeleine prit place à côté de son métier.
«Eh bien! Claudine, lui dit-elle, je viens te chercher, je t'ai trouvé
de l'occupation à Paris. Il ne convient vraiment pas qu'une jeune fille
soit remetteuse et coure ainsi d'atelier en atelier. Enfin, si tu gagnes
parfois de bonnes journées, il y a aussi de fréquents chômages. À
Paris, adroite comme tu l'es, tu pourras gagner davantage.
--Je ne m'en soucie pas,» fit Claudine qui leva les yeux sur Jaclard.
Jaclard avait entendu. La surprise autant que la colère lui faisaient
monter le sang au visage. Pourtant il n'osa rien témoigner. La
présence de la mère Bordier lui imposait silence. Et puis cette belle
Madeleine aux formes élégantes, au langage choisi, inspirait à cet
ouvrier, dont l'intelligence n'était pas sans culture, un respect
involontaire. Cependant, de temps à autre, il levait sur elle un regard
où se lisait une sorte de défi.
Madeleine ne connaissait pas Jaclard. Elle ignorait qu'elle avait devant
elle l'amoureux de sa sœur. Toutefois ce visage déjà tourmenté par
les passions sollicitait son examen de poëte et d'artiste. Et puis
elle, lui trouvait avec Maxime une vague ressemblance.
Cet ouvrier, en effet, c'était tout un poëme.
Armand Jaclard était le type de l'ouvrier cultivé, indépendant et
révolté, de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il n'avait
pas trente ans, et cependant il semblait déjà fatigué. L'orgie avait
laissé ses traces sur ce jeune visage. Il avait le regard voilé et
profond, la bouche large et sensuelle, un teint délicat, mais plombé,
les paupières assombries par les veilles. Ses cheveux, rejetés en
arrière à la manière des artistes, découvraient un front puissant,
traversé par une veine saillante qui se gonflait à tous les orages du
cœur, à toutes les fièvres du désir ou de la colère.
Une certaine instruction avait développé en lui des aspirations
légitimes sans doute, mais dangereuses dans un milieu où elles n'ont
aucune chance d'être satisfaites. Cette éducation incomplète lui
avait donné non-seulement des aspirations, mais des besoins réels,
sans lui procurer les moyens d'arriver à la richesse. Le grand vice de
l'éducation actuelle, dans la classe ouvrière comme dans toutes les
classes de la société, c'est d'égarer l'esprit, de fausser le
jugement par des notions plus métaphysiques que positives; c'est de
développer le côté intellectuel sans développer suffisamment le
côté moral, c'est-à-dire la dignité et le sentiment de la
solidarité.
Jaclard possédait sans doute une intelligence exceptionnelle. Il lui
manquait toutefois cette énergie de caractère, et surtout cet esprit
de suite qui font les hommes puissants ou seulement ces hommes de fer
qu'on appelle les parvenus de la fortune, capables, pour arriver au but,
de surmonter tous les obstacles.
Il y avait en effet entre lui et Maxime Borel une certaine ressemblance
aussi bien morale que physique. Comme Maxime, il avait de la
spontanéité; de l'enthousiasme; comme lui, il n'offrait aucune
résistance aux entraînements des sens, et se laissait entièrement
dominer par la fantaisie. Mais il existait entre eux cette énorme
différence: Maxime était en haut de l'échelle sociale et Armand
Jaclard se trouvait en bas. Le vice chez tous les deux était produit
par les mêmes causes, des causes inhérentes à leur caractère.
Seulement chez l'un le vice était élégant, presque séduisant, parce
qu'il se parait de tous les prestiges du luxe; chez l'autre, grâce à
la jeunesse, il n'était encore que triste; mais à coup sûr il
deviendrait ignoble.
De leur nature faible et capricieuse devait résulter inévitablement le
malheur des femmes qui s'attacheraient à eux.
Le regard observateur de Madeleine à la longue embarrassait Jaclard. Il
quitta son métier et sortit.
Madeleine alors se leva et alla voir l'étoffe qu'il tissait.
C'était un magnifique velours façonné, une étoffe nouvelle qui
réclamait de l'attention et de l'intelligence. Jaclard, dans sa
spécialité, était presque un artiste. Il avait plusieurs fois
composé des échantillons qui avaient eu de la vogue et qu'on lui avait
payés fort cher.
«Voyez, mademoiselle, dit Mme Bonfilon, quelle étoffe superbe! Ce
Jaclard est un excellent ouvrier. S'il avait un peu plus de conduite, il
gagnerait tout ce qu'il voudrait. Le dernier échantillon qu'il a
composé lui a été payé deux cents francs par la maison Borel.
--Oui, reprit Marie, mais au bout de huit jours il ne lui restait pas un
centime. Il ne revient à l'atelier que lorsqu'il a épuisé toutes ses
ressources. Jamais il n'aura d'avance.»
Madeleine vit des larmes dans les yeux de Claudine. Elle fit à Marie un
signe interrogatif auquel la veloutière répondit affirmativement.
C'était donc là l'homme indigne qu'aimait Claudine. Elle compatit
profondément à son chagrin; car elle souffrait d'une douleur à peu
près semblable.
Lorsqu'elles sortirent toutes ensemble, la mère Bordier voulut faire
avec Madeleine quelques visites à ses amies. Les Lyonnais sont pleins
de cordialité. Partout la pauvre aveugle et ses filles reçurent un
accueil empressé. Elles ne revinrent donc que fort tard à la rue
Terraille, une rue étroite et malpropre où se trouvait le taudis des
ouvrières.
La mère Bordier, après avoir soigneusement caché dans un bas qui lui
servait de bourse l'argent apporté par Madeleine, et avoir enseveli son
trésor dans sa paillasse, avait laissé aux voisins la clef de sa
chambre, car elle attendait aussi Amélie, l'institutrice de l'Ardèche,
à laquelle Madeleine avait écrit de venir la rejoindre.
Amélie n'était pas arrivée; mais il était venu un autre visiteur, un
visiteur que l'on n'attendait pas; c'était le père Bordier.
Lorsque la voisine lui annonça cette visite, la pauvre aveugle éprouva
une véritable terreur: elle pensa à son argent.
«Est-il resté longtemps? demanda Marie d'une voix altérée.
--Oui; quand il a appris que Mlle Madeleine était ici, il a voulu
l'attendre, et nous l'avons laissé entrer.»
Les quatre femmes pénétrèrent dans cette sombre mansarde, en proie à
une affreuse appréhension; car ces mille francs, c'était pour elles un
bonheur inespéré, le bien-être, l'insouciance pour plusieurs années.
«Va voir, Marie, dit la pauvre mère toute tremblante; tu sais bien,
toujours au même endroit.»