M. Renardet était un petit homme maigre qui tenait à la fois du renard
et de la fouine. Son nez long et pointu, ses lèvres minces et
rentrantes, ses cheveux d'un ton fauve, ses doigts crochus, ses yeux,
petits et couverts, dont la prunelle pâle et avide se fixait parfois
avec une acuité terrifiante, l'eussent fait prendre pour un usurier ou
un limier de police. Il n'était pourtant ni l'un ni l'autre, bien qu'il
tînt de tous les deux. M. Renardet était simplement agent d'affaires,
rue Richer, 53.
Agent d'affaires! Quelles affaires? Toutes les affaires possibles et
impossibles, difficiles et véreuses. De la finesse poussée jusqu'à
l'astuce; une persistance opiniâtre; une activité incessante; un
manque absolu de conscience ou de sentiments généreux, telles étaient
les qualités qui faisaient de M. Renardet un précieux serviteur du
vice, un fripon accompli.
Maxime à sa vue était devenu pâle. Évidemment ce n'était point le
hasard qui avait conduit Renardet dans le même compartiment; et un
pareil homme n'avait pas dû s'endormir. Il avait donc entendu toute sa
conversation avec Madeleine, il savait maintenant que son père était
fort riche et ne le laisserait pas en prison.
«Je suis pincé, se dit Maxime, il faut prendre mon parti en brave.
--Eh bien! monsieur Renardet, je vous félicite, vous avez admirablement
tendu vos filets. Nous venons de traverser la dernière station. Vous
avez sans doute vos gardes du commerce dans le compartiment voisin, ou
ils m'attendent à la gare; je suis donc un homme coffré, et à Lyon
encore, où mon incarcération fera scandale. Ma foi! vous êtes
artiste, et, quoique victime de votre talent, je suis forcé de
reconnaître que voilà un coup de génie.
--Eh! eh! fit le Renardet avec un rire sec qui découvrait de petites
dents aiguës et espacées comme celles d'un limier. N'est-ce pas, c'est
adroit?
--Je ne me répète pas, monsieur Renardet, repartit Maxime avec un ton
méprisant; je vous ai offert mes compliments une fois, c'est assez.
--Je vois, monsieur Borel, que vous me jugez mal. Je suis moins terrible
que vous ne le pensez. Quoique je sois depuis longtemps dans les
affaires, on a des entrailles. Tenez, vous me croirez si vous voulez,
mais j'ai de la sympathie pour les mauvais sujets et les beaux garçons
comme vous. Attrait de contraste sans doute. Hi! hi! hi! (Il tira sa
tabatière et offrit une prise à Maxime qui refusa.) Eh bien! ce que je
suis venu faire, ce n'est point vous coffrer, mais vous proposer un
traité de paix.
--Un traité de paix! fit Maxime qui observait Renardet avec défiance.
--Cela vous surprend, n'est-ce pas? Vous allez ce matin de surprise en
surprise; car tout à l'heure cette petite femme, elle aussi, vous a
bien étonné. Pauvre, et vous résister! Savez-vous que, si j'avais
vingt-cinq ans de moins, je m'intéresserais à cette vertu
phénoménale. Il serait peu à souhaiter toutefois qu'il y en eût
beaucoup ainsi.
«Qu'est-ce qui fait aller les affaires? c'est le vice. Supprimez le
vice, supprimez les jolies petites femmes qui l'entretiennent, et voilà
une foule d'industries ruinées, complètement ruinées. Sans doute, il
en faut quelques-uns de ces petits dragons de vertu pour mieux nous
faire sentir le prix du vice et nous apprendre aussi que la vertu n'est
pas un vain mot. Mais il n'en faudrait pas beaucoup, sapristi! ou
Renardet n'aurait plus qu'à fermer boutique. Je suis également agent
d'affaires dans la spécialité; et j'ai pu faire des études qui, ma
foi! ne sont pas à l'honneur de la morale. Tenez, dernièrement,
j'avais été chargé de porter des consolations, c'est-à-dire l'offre
d'un cœur, d'un mobilier en noyer et de douze cents francs de rente à
une pauvre ouvrière qui n'avait rien mangé depuis quarante-huit
heures. Une belle créature! et pas vingt ans. Tout d'abord elle refusa.
Quand j'ai vu cela, moi, Renardet, j'en avais les larmes aux yeux. J'ai
su depuis qu'elle avait un amoureux. C'est égal, cette fidélité,
c'est encore très-beau.
--Mais a-t-elle fini par accepter?
--Parbleu! que vouliez-vous qu'elle fît? Sur le théâtre on dirait:
«Qu'elle mourût.» Vous voyez qu'on sait ses auteurs. Sur le
théâtre, bon! Mais dans la vie réelle on ne se laisse pas mourir
comme cela. Elle a fait des façons; heureusement j'ai de l'éloquence.
--Et quand on jeûne depuis quarante-huit heures, ajouta Maxime, on est
peu difficile sur les métaphores.
--Monsieur Borel, je mets mon éloquence à votre service, si jamais
vous en aviez besoin.
--Oh! ces sortes d'affaires, je les traite moi-même.
Vous avez tort; soi-même on n'ose pas marchander, tandis qu'un
tiers....
--Je ne marchande jamais.
--Mais enfin, vous les manquez quelquefois vos affaires, témoin cette
petite femme de tout à l'heure. Ainsi, règle générale....
--Monsieur Renardet, le traité, le traité que vous vouliez me proposer
tout à l'heure! interrompit Maxime avec impatience.
--Laissez-moi achever: règle générale, quand une femme résiste à un
joli garçon qui l'aime et qui lui déclare son amour, il y a une raison
pour cela. Cette raison, ce n'est pas toujours la vertu, c'est souvent
l'occupation de la place par un autre amoureux. Ah! on connaît un peu
son cœur féminin. Ça vous étonne, n'est-ce pas? J'entends rabâcher
sans cesse: «Le cœur de la femme, quelle énigme!» Savez-vous
pourquoi on ne conçoit rien à la femme? C'est que, la plupart du
temps, ceux qui font ces sortes d'études ont un intérêt
d'amour-propre à ne pas voir clair. Ainsi vous êtes resté convaincu
que cette demoiselle était parfaitement incorruptible parce que
vous-même n'aviez pu la corrompre. Cependant, mettez un instant de
côté votre amour-propre et cherchez bien. N'en aimerait-elle pas un
autre?»
Maxime contemplait Renardet avec stupéfaction.
«Dans son genre, se disait-il, cet être ignoble n'est pas sans quelque
valeur.»
Mais, à cette dernière supposition, il sentit le rouge lui monter au
visage. Si réellement elle avait joué la comédie de la vertu, et s'il
avait été dupe! Il éprouvait, non pas de la jalousie, mais une vive
souffrance de vanité. Néanmoins il ne se fut pas abaissé à faire des
confidences à Renardet.
«Peu m'importe!» répondit-il froidement.
Mais Renardet ne fut pas dupe de cette feinte indifférence.
«Voyons, ajouta-t-il, vous faut-il des renseignements positifs sur la
jeune personne?
--Non, merci, je ne l'aime pas. Mais laissons cela; mon cœur est pourvu
pour le moment, trop pourvu, car cela me coûte horriblement cher, plus
cher même que vous ne le supposez, puisque cela m'oblige à écouter le
verbiage d'une fouie de gens qui ne m'amusent pas du tout.
--Bon! voilà une parole qui lui coûtera deux mille francs,» pensa
l'agent d'affaires.
Et son regard devint si aigu que Maxime en eût été effrayé, s'il
l'eût observé en ce moment.
«Voyons le traité de paix,» reprit-il avec insistance.
M. Renardet renouvela l'air de ses poumons ainsi que le tabac dont il se
bourrait les narines. Il frappa plusieurs coups sur sa tabatière, comme
si le préambule l'embarrassait, et il commença ainsi:
«Je serai bref et explicite; vous êtes un homme d'esprit, vous me
comprendrez. Le sieur Pinsard, qui m'a chargé de vous poursuivre, ne
m'alloue que cinq mille francs d'honoraires si j'obtiens le payement
intégral des cent quatre-vingt mille francs que vous lui devez. C'est
assez maigre, convenez-en, pour toute la peine que vous m'avez déjà
donnée. Ce Pinsard, vous le connaissez?
--Beaucoup trop.
--Un usurier de la pire espèce, qui ne se contente pas de gros
bénéfices, et qui tondrait sur un œuf. Vous êtes de cet avis?
--Entièrement. Toutefois, vous vous assimilez à un œuf; je ne saisis
pas bien l'analogie.
--C'est une métaphore pour exprimer ma pauvreté. Quand on est honnête
et qu'on a du cœur, on reste pauvre. C'est ce qui m'arrive. Eh bien! je
parie qu'il vous gruge, ce Pinsard, d'une manière révoltante. Combien
vous a-t-il pris pour ces cent quatre-vingt mille francs?
--Soixante mille.
--C'est une indignité; prêter aussi cher avec une presque certitude de
remboursement! Vous voyez bien! si vous aviez un homme d'affaires, on ne
vous exploiterait pas ainsi. Moi, par exemple, je vous aurais trouvé
cette somme à 20 pour 100. Je sais bien que vos parents peuvent vous
faire interdire; mais c'est là une extrémité à laquelle on ne
recourt pas souvent, et vos parents vous aiment.
--Mes parents m'adorent.
--Je le sais, Pinsard le sait aussi, le coquin. Mais c'est un madré
compère, malheur à ceux qu'il tient entre ses pinces de vautour!
--Eh bien! voyons! quelles autres griffes me proposez-vous? demanda
Maxime, qui jeta involontairement un regard sur les mains crochues de
Renardet.
--Là n'est pas encore la question. Faisons d'abord nos conventions
personnelles. Je veux être coulant avec vous et vous prouver que je ne
cherche pas à vous exploiter. Voulez-vous m'allouer dix mille francs
par an, et je ferai toutes vos affaires. D'abord, pour cette somme, je
mets dedans le Pinsard; je vous préserve des gardes du commerce, qui en
effet voyagent dans le compartiment voisin; je vous trouve de l'argent
au vingt pour payer toutes vos dettes. Et par-dessus le marché, avant
un mois, je vous saurai le nom du mortel heureux que vous préfère
votre jolie petite cruelle.»
Entre la prison, ou Renardet pour homme d'affaires, Maxime n'avait pas
le choix.
«J'accepte vos conditions, dit-il; mais je ne veux pas d'espionnage
vis-à-vis de cette jeune fille.
--Je travaillerai donc pour ma propre satisfaction; car je fais
quelquefois de l'art pour l'art. Elle demeure....
--Vous ne saurez rien de moi.
--Ah! ah! vous êtes chevaleresque. Eh bien! revenons au traité; c'est
conclu?
--Conclu, répondit Maxime.
--Oui, mais il faut payer un semestre d'avance.
--Dès ce soir, vous viendrez place Bellecour, n° 7, je vous remettrai
cinq mille francs.
--C'est entendu.»
En cet instant, le train arrivait à la gare de Perrache. Les deux
voyageurs se séparèrent.