Madeleine rentra chez elle, non pas complètement heureuse, mais sûre
du moins de pouvoir gagner honorablement sa vie.
Cependant, à la pensée de quitter cette famille au milieu de laquelle
s'était écoulée son enfance, à la pensée surtout de se séparer de
Mlle Borel, elle sentait chanceler sa résolution et son cœur se serrer
douloureusement.
Pour sortir plus vite de cette inquiétude, elle résolut d'aller
raconter immédiatement à Mlle Bathilde son entrevue avec Mme Daubré.
Comme elle montait, encore hésitante, dans la chambre de sa mère
adoptive, elle rencontra Béatrix, qu'elle salua amicalement. Mais
Béatrix évita de lui rendre son salut.
Cette froideur lui donna du courage.
L'absence aussi prolongée de Madeleine avait causé dans la maison un
véritable scandale. La famille s'était réunie et avait décidé
qu'elle s'interdirait de faire de nouvelles observations à Mlle Borel;
mais que Laure et Béatrix s'abstiendraient dorénavant de toute relation
intime avec Madeleine.
Madeleine trouva Mlle Borel dans son cabinet de travail, compulsant
divers livres épars sur son pupitre.
Elle écrivait un ouvrage sur la destinée de la femme dans le passé,
le présent et l'avenir. Elle croyait le moment venu de revendiquer pour
les femmes la liberté qui est reconnue aujourd'hui, par tout esprit
logique et avancé, comme la base légitime et nécessaire des
sociétés. Dans l'après-midi, elle avait demandé plusieurs fois
Madeleine, qui l'aidait ordinairement dans ses recherches, et elle
s'étonnait aussi de ne pas la voir rentrer.
Elle accueillit Madeleine avec cet air de gravité affectueuse qui lui
était habituel.
«D'où venez-vous donc, mon enfant?» lui demanda-t-elle, non pas d'un
ton inquisiteur, mais avec l'accent d'une curiosité tout amicale.
Mlle Borel avait un esprit si sérieux, une âme tellement inaccessible
aux petits intérêts et aux préoccupations mesquines, elle avait des
principes si austères, en un mot, elle planait dans des sphères si
vastes et si hautes que, malgré sa bonté, Madeleine avait toujours eu
pour elle un respect poussé jusqu'à la crainte.
En outre, Mlle Borel, dans ses affections, n'était nullement
démonstrative. Comme elle les témoignait par des actes, il lui
semblait superflu de les exprimer par des caresses. Sa fille adoptive ne
se rappelait point qu'elle l'eût jamais embrassée.
Madeleine lui raconta donc avec quelque timidité sa visite à Mme
Daubré.
«Vous m'avez donné, ajouta-t-elle, une éducation et une force morale
que j'étais impatiente d'employer. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie
m'étaient devenues insupportables.
«Comme vous le disiez encore hier au soir: «Il n'y a pas de dignité
ni de liberté possibles sans l'indépendance matérielle.» Je le sais,
mademoiselle, vous n'êtes pas généreuse à demi. Jamais vous ne
m'avez fait sentir le poids du bienfait. Pour moi, le plus grand bonheur
eût été de passer ma vie à vos côtés. Une telle dépendance m'eût
relevée à mes yeux, au lieu de m'humilier; mais il me semble que,
depuis quelque temps, Laure et Béatrix ne m'aiment plus et supportent
impatiemment ma présence. D'un autre côté, je voudrais arriver à
soutenir ma mère et épargner ce soin à mes sœurs qui gagnent à
peine de quoi se nourrir. Ah! dites-moi que vous me pardonnez d'avoir
pris une semblable résolution sans vous consulter?»
Elle était tombée aux genoux de Mlle Borel.
Mlle Bathilde ne répondait pas; mais elle serrait contre son cœur les
mains de Madeleine. L'héroïsme de cette enfant lui cassait un
attendrissement qu'elle ne pouvait dominer. Elle pleurait. C'était la
première fois que Madeleine surprenait une émotion chez ce cœur
qu'elle croyait impassible, qu'elle aussi avait accusé parfois
d'insensibilité.
À la vue de ses larmes, elle se jeta à son cou par un élan
irrésistible; et, pendant un instant, ces deux nobles âmes se
confondirent dans une sainte effusion.
«Oh! mademoiselle, s'écria Madeleine, je suis à vous, je suis votre
chose, car c'est vous qui m'avez tirée du néant. Si mon départ doit
vous causer la moindre peine, parlez, je vous obéirai, vous le savez
bien.
--Ce sont, ma fille, les plus douces larmes que j'aie versées en ma
vie. Je suis fière d'avoir formé ton cœur. Tu es bien réellement ma
fille, la fille de mon âme. Mais, tu le sais, mon enfant, les
affections individuelles ne peuvent m'absorber entièrement. Ma vie et
ma fortune ne m'appartiennent plus. Je les ai consacrées au triomphe
d'une idée.
«Je veux entreprendre une nouvelle croisade, la croisade des femmes
contre les préjugés qui les oppriment, et contre cette injustice qui
place la femme pauvre, l'ouvrière, dans cette alternative effroyable:
l'ignominie ou la misère. Il faut que la femme puisse conquérir la
liberté par son travail. Il ne s'agit pas encore pour elle, tu le
conçois, de droits politiques; il faut avant tout la tirer de cet
esclavage quotidien qui la livre à une révoltante exploitation; et,
pour atteindre ce but, nous ne devons plus nous borner à des
protestations stériles. Il faut agir, il faut fonder des institutions
qui garantissent la femme contre toutes les oppressions: la misère, la
concurrence masculine, et surtout la corruption. C'est à cette grande
œuvre, mon enfant, que je me suis vouée. Je veux d'abord publier cet
ouvrage où j'expose toute ma pensée: la critique et l'organisation.
Mais avant de le terminer, il faut que je fasse un long voyage pour
étudier dans les principaux pays d'Europe et d'Amérique la situation
de l'ouvrière. Or, je ne voudrais pas te faire partager les fatigues et
peut-être les périls de cette entreprise.
«J'avais pensé déjà à te placer, avant mon départ, soit dans une
maison honorable, soit dans un pensionnat. Je n'aperçois donc aucun
inconvénient à ce que tu entres chez Mme Daubré. Je vois avec
plaisir, au contraire, que tu sentes le besoin du travail, et que tu te
formes à la rude expérience de la vie. Car les individus subissent les
mêmes nécessités que les sociétés. On n'est grand, on n'est fort
qu'à la condition d'avoir souffert, qu'à la condition d'avoir
travaillé. Je vais maintenant hâter mon départ. Quand je reviendrai,
j'aurai besoin de ta jeune activité.»
Madeleine avait écouté Mlle Borel avec une religieuse admiration.
«Alors, comme aujourd'hui, mademoiselle, lui dit-elle, je serai fière
d'être l'humble instrument de votre grande pensée.
--Cependant, mon enfant, ajouta Mlle Borel, je ne veux pas te laisser
dans l'inquiétude relativement à ta famille. J'ai cherché à la tirer
de la misère en donnant à tes sœurs des professions. J'ai cherché
aussi à guérir ton père de son malheureux penchant en lui procurant
de l'ouvrage. Il était trop tard. Puisque ta mère et tes sœurs sont
encore dans une position si précaire, je te remettrai mille francs pour
elles, afin que Claudine puisse venir à Paris, afin que Marie et ta
pauvre mère reçoivent les soins que réclame leur état.
--J'accepte, mademoiselle, ce dernier bienfait. J'irai leur porter cette
somme moi-même. En partant demain pour Lyon, je pourrai être de retour
au commencement de la semaine prochaine. Je ramènerai Claudine.»
Mlle Borel applaudit à cette pensée affectueuse, et le voyage de
Madeleine fut décidé.
Le soir même, Mme Daubré vint chez les Borel.
Madeleine fut définitivement engagée comme institutrice de Jeanne.
Incitée par Maxime, Béatrix s'était réellement éprise de M. de
Lomas. Aussi, dès qu'elle apprit que Madeleine, dont elle redoutait
déjà la rivalité, allait justement s'établir chez M. Daubré et se
trouver en relations intimes et journalières avec M. de Lomas,
éprouva-t-elle un vif désappointement et un ressentiment même qu'elle
ne put dissimuler.
Quand Madeleine et Mlle Borel se furent retirées:
«Oh! je sais bien, insinua Béatrix à Mme Daubré, pourquoi Mlle
Bordier tient à entrer chez vous.
--Pourquoi donc?
--La charité m'ordonne de me taire; et cependant, depuis que M. de
Lomas vient à la maison, il est assez facile de voir....
--Comment! vous croyez? interrompit Mme Daubré. Soyez tranquille, je la
surveillerai, et si je m'apercevais de quelque intrigue de ce genre....
--Ah! je ne vais pas aussi loin que cela, reprit Béatrix d'un ton
jésuitique, et je craindrais vraiment de vous avoir donné une mauvaise
opinion de Madeleine, qui est une très-bonne fille.
--C'est égal, j'y veillerai, dans son intérêt comme dans celui de mon
frère. Je vous remercie d'avoir appelé mon attention sur ce
danger-là.
--Certainement, reprit Mme Borel, Madeleine est une charmante fille que
nous aimons beaucoup; et c'est pourquoi je vous engage à veiller sur
elle un peu plus que ne l'a fait Bathilde jusqu'à présent. Je ne la
crois pas légère, mais elle est jolie, et elle a peu de piété. Elle
serait donc plus exposée qu'une autre.
--Ah! par exemple, reprit Béatrix, je ne sais trop si elle supportera
aisément les observations et pourra se soumettre aux exigences de sa
position nouvelle.
--Je suis moi-même si facile à vivre; et j'ai si peu d'exigences
vis-à-vis de mes domestiques,» dit en minaudant Mme Daubré, qui
déjà assimilait Madeleine à sa femme de chambre.
Béatrix s'abstint de rien ajouter à ces dernières paroles, car elle
savait bien que Madeleine, ne resterait pas longtemps dans une maison
où elle serait traitée à l'égale d'une domestique.
X
Le lendemain soir, à huit heures, Madeleine partait pour Lyon. Il y
avait affluence de voyageurs. Comme elle n'avait pas trouvé de place
dans le compartiment réservé aux dames, elle cherchait un wagon qui
lui offrit à peu près la même sécurité, quand elle s'entendit
appeler par une voix qui la fit tressaillir.
«Eh! mais, c'est bien vous, Madeleine, je ne me trompe pas.»
C'était Maxime, qui, un sac de voyage à la main, se disposait à
monter dans le même compartiment.
Madeleine, bouleversée de cette rencontre inattendue, restait immobile,
indécise, quand un employé vint la presser de monter. Elle entra dans
le wagon, et Maxime la suivit.
Maxime, sorti depuis la veille, ne connaissait ni le changement de
situation de Madeleine, ni son projet de voyage à Lyon.
Naturellement Madeleine ignorait aussi le départ de Maxime.
En quelques mots elle lui apprit ses nouvelles fonctions d'institutrice.
«Comment! vous nous quittez! dit Maxime avec une tristesse réelle. Ah!
c'est bien mal d'avoir pensé que vous étiez de trop parmi nous. Moi
qui croyais que vous aviez du cœur et que vous nous aimiez! Je gage que
cette belle idée vient de la tante Bathilde avec ses fameuses théories
de dignité, d'indépendance, de travail. Ma tante est un pur esprit, un
esprit systématique qui peut avoir sa grandeur, mais qui n'est pas
divertissant du tout. Comment, vous qui êtes artiste, c'est-à-dire un
être vibrant, tout nerfs et tout cœur, vous êtes-vous laissé
séduire par ces doctrines arides et desséchantes?»
Quoique fort émue de ces affectueux reproches, Madeleine sut néanmoins
conserver un air calme.
«Pourquoi, répondit-elle avec un triste sourire, jugez-vous aussi
légèrement des idées que vous n'avez jamais cherché à comprendre?
C'est là un travers tout français qu'il m'est toujours très-pénible
de rencontrer chez mes amis.
--Allons! c'est décidément une petite quakeresse, pensa Maxime. Quel
dommage, avec ces yeux-là!
--Eh bien! reprit-il, puisque vous attaquez mes travers, permettez-moi
aussi, chère petite sœur, de me moquer un peu des vôtres. Une
personne faite comme vous ne devrait songer qu'à plaire, et laisser aux
femmes vieilles et laides les prétentions à la littérature et à la
philosophie transcendante. Voyez-vous, nous ne pouvons souffrir les
femmes qui veulent empiéter sur notre domaine.
--Mais alors, monsieur Maxime, soyez assez bon pour tracer une ligne de
démarcation bien nette autour de vos terres, afin qu'il ne nous prenne
point la fantaisie d'y aller braconner. Je croyais que la puissante
jeunesse française, la jeunesse masculine, n'avait aujourd'hui d'autre
domaine que le sport et le jockey-club. Quant à la philosophie
transcendante, quant à la poésie, elle ne s'en soucie guère. Faut-il
donc nous en vouloir si nous osons défricher quelques pauvres petits
coins de ce domaine abandonné par son seigneur?
--À tort ou à raison, de tout temps nous nous sommes adjugé le
monopole des travaux de l'intelligence.
--C'est cela! vous vous êtes dit par exemple: «Moi homme, je suis le
roi de la création; à ce titre, je me réserve le domaine le plus
élevé, le plus noble, celui de la pensée. Si la femme, cet être
inférieur que j'ai longtemps dominé par la seule force physique, veut
empiéter sur mes attributions, veut développer son intelligence,
exercer ses facultés, qui ont bien, il est vrai, quelque rapport avec
les miennes, si surtout elle veut se soustraire à sa destinée qui est
de me servir et de m'amuser, je la couvrirai de ridicule, je
l'accablerai de mon mépris; et, pour la réduire à l'obéissance, je
lui dirai ces mots sans réplique: «Dès lors vous cessez de me
plaire.» Mais si aujourd'hui la femme, plus dégagée de ces préjugés
antiques, faisait à son tour ce petit raisonnement et disait: «Je suis
la reine de la création, et à ce titre, j'ai droit de faire ce que bon
me semble. J'ai des facultés que je sens puissantes et que je veux
développer. Quelles que soient les prétentions du sexe fort, je ferai
de la poésie parce que je suis poëte, de la peinture parce que je suis
peintre, de la philosophie parce que je suis philosophe. Et si l'homme,
cet être orgueilleux et brutal, que j'ai si longtemps dominé par la
seule force de ma beauté, le trouve mauvais, je lui dirai ces mots sans
réplique: «Dorénavant vous cessez de me plaire.» Si un beau jour
toutes les femmes raisonnaient de la sorte, je serais curieuse de savoir
qui le premier se rendrait, du roi ou de la reine.»
Pendant que Madeleine parlait ainsi, son visage avait pris une
expression que Maxime ne lui connaissait pas. Ses yeux pétillaient
d'une douce malice, et sur sa bouche se dessinait un sourire fin et
moqueur qui faisait paraître ses lèvres plus rouges et ses dents plus
éclatantes.
«Ah! je suis bien obligé de le confesser, s'écria Maxime, ce serait
le roi!»
Mais il répondit avec un regard et un ton de galanterie qui déplurent
à Madeleine. Elle conçut quelque inquiétude et voulut savoir les
causes du départ de Maxime.
«Aujourd'hui à dîner, lui dit-elle, Mme Borel exprimait sa surprise
de ne vous avoir pas vu depuis hier. Le domestique interrogé a répondu
que vous n'étiez pas rentré cette nuit. Vous vous êtes donc décidé
bien promptement à partir? En avez-vous du moins prévenu votre mère?
--Je lui ai écrit que j'allais passer quelques jours chez un de mes
amis; mais j'ai intérêt à cacher ce voyage, à mes parents surtout.
Je vous prierai donc de n'en parler à personne, pas même à Mme
Daubré.
--Comme vous devenez mystérieux! Alors, il ne s'agit pas d'un
pèlerinage à Notre-Dame de Fourvières?
--Pas précisément. Vous êtes intriguée, n'est-ce pas? dit Maxime qui
devina l'appréhension de Madeleine. Je vais vous confier mon secret
afin que vous en compreniez l'importance et ne me trahissiez pas. Il
s'agit d'une affaire d'argent.
--Encore! Il y a trois ans vous avez déjà causé tant d'inquiétude à
M. Borel!
--Voyons, soyez raisonnable: est-ce une modique pension de trente mille
francs qui peut me permettre de vivre à Paris?
--Trente mille francs! Mais il me semble que c'est beaucoup d'argent.
Pour tant de malheureux ce capital serait la richesse.
--C'est possible; mais moi je ne puis vivre à bon marché. Il y a
telles dépenses que vous ne soupçonnez pas et qui sont considérables.
Mon écurie seule me coûte ces trente mille francs. Enfin, ce que mon
père ignore, c'est que j'ai un train de maison à soutenir.
--Un train de maison! s'écria Madeleine qui allait de surprise en
surprise.
--Ce n'est pas que je sois précisément marié. Vous qui êtes une
femme forte, vous devez me comprendre.»
Madeleine eut froid entre les épaules.
«Eh bien! ma maison me coûte environ 80 000 francs par an. Maintenant,
il y a mes dépenses personnelles. Vous voyez que je suis un homme
d'ordre et que je tiens régulièrement mes comptes. Or, depuis trois
ans que mon père m'a mis à la portion congrue de 30 000 francs, j'ai
emprunté 280 000 francs, avec lesquels j'ai pu vivre à force
d'économies. Mais, comme je les ai empruntés à des usuriers, je dois
près de 450 000 francs. Il y a des lettres de change protestées et
prise de corps. J'ai à mes trousses un certain Renardet qui a, je
crois, une vengeance particulière à exercer; car il me poursuit avec
une âpreté qui ne me laisse ni repos ni trêve. Je vais à Lyon, où
ma famille est connue et où j'espère trouver ces 450 000 francs à des
conditions plus douces, car il faut absolument que je me tire de là.
--Pauvre monsieur Maxime! fit Madeleine avec une réelle pitié. Vous
êtes bien malheureux de vous créer ainsi des besoins factices que vous
ne pouvez satisfaire qu'au prix de mille tracas. Et songez-vous au
mécontentement de votre père et de votre mère?
--J'y pense sans doute; mais ils se conduisent à mon égard avec tant
de lésinerie! Mon père a 400 000 francs de rentes, je le sais
pertinemment, et il me laisse végéter dans une misère relative, on ne
peut plus humiliante.
--N'est-ce pas pour vous qu'il conserve cette fortune?
--Mais si je ne profite pas de cette fortune pendant ma jeunesse, quel
besoin en aurai-je lorsque je serai vieux, cacochyme, édenté, perclus
de rhumatismes, racorni au moral comme au physique?
--Ce sont là des lieux communs que vous vous plaisez à répéter,
parce qu'ils flattent vos passions.
--C'est possible. Mais j'ai pris à Paris une position que je ne puis
abandonner. C'est presque une question d'honneur.
--Oh! ne vous trompez-vous pas sur les mots? Dites plutôt de vanité.
--Je le veux bien. Mais la vanité, n'est-elle pas le plus impérieux de
nos mobiles? N'est-ce pas la vanité qui, vous aussi, vous pousse à
écrire?
--Non, c'est autre chose.
--L'amour de l'art? Et moi ne pourrais-je dire également: C'est l'amour
de l'art? Car l'amour du luxe n'est pas autre chose. Mais je suis plus
sincère; Oui, c'est la vanité. Une fois lancé dans un certain monde
où l'on a obtenu des succès, on ne peut pas plus renoncer à ces
satisfactions, qu'un poëte parvenu à la célébrité ne peut renoncer
aux émotions de la gloire.
--On le peut; il s'agit seulement de le vouloir.
--Je forme de bonnes résolutions, je vous assure.
--Permettez-moi de vous donner un conseil, dit Madeleine avec une
onction partie du cœur. Vous le savez, nous nous sommes toujours
traités comme frère et sœur. Vous avez bientôt vingt-huit ans, vous
n'êtes donc plus un enfant. Renoncez à ces jouissances puériles,
malsaines, indignes d'un esprit qui pourrait aspirer à des
satisfactions d'un ordre plus élevé. Vous allez au gouffre, et
peut-être y entraînerez-vous des êtres que vous devez chérir. Enfin,
dans cette oisiveté ruineuse, vous laissez s'étioler votre
intelligence.
--Il faut travailler, n'est-ce pas? interrompit gaiement Maxime. Je
connais cette guitare. Je crois entendre la tante Bathilde. De grâce,
Madeleine, ne prêchez pas. Cela me gâte le plaisir très-vif et
très-réel que j'éprouve à vous avoir pour compagne de voyage. Pas
plus que la tante Borel et Notre-Dame de Fourvières, vous ne réussirez
à me convertir. Je suis un endurci. Écoutez, ma chère petite
Madeleine, ajouta-t-il en lui prenant la main avec affection; savez-vous
ce que je pense en ce moment?
--Non.»
Ils n'étaient plus que trois dans le compartiment. Mais le troisième
voyageur était tellement enveloppé de manteaux, de foulards et de
couvertures, qu'on ne pouvait même distinguer à quel sexe il
appartenait. Enfin il semblait si profondément endormi que Maxime et
Madeleine parlaient avec autant de liberté que s'ils eussent été
seuls.
«Eh bien! je pense que vous êtes charmante, dit Maxime, plus charmante
que je ne m'en serais douté. Je vous voyais trop facilement pour vous
apprécier à votre valeur. Je vous croyais un peu sèche et pédante,
comme la tante Bathilde, tandis que vous me paraissez au contraire
simple et bonne enfant. Peut-être aussi cette rencontre, ce
demi-mystère sont-ils pour quelque chose dans l'impression que
j'éprouve. Plusieurs fois déjà, depuis que nous causons, je me suis
senti le cœur vraiment touché.»
Madeleine retira doucement sa main qui frémissait dans celle de Maxime.
Elle appuya sa tête dans l'angle de la voiture, et, pour dominer
l'émotion qui l'envahissait, elle ferma les yeux.
«Ne vous fâchez pas, Madeleine, laissez-moi achever. Jamais peut-être
nous ne nous retrouverons ainsi. Eh bien! je pense que pour un cœur
jeune et honnête, le bonheur suprême serait d'être aimée de vous.
Pour mon châtiment, je vous le confesserai: tout à l'heure l'occasion
se présentait si favorable; j'ai songé un instant à vous faire la
cour. Nous sommes si pervers! Mais depuis j'ai réfléchi. Maintenant je
crois qu'un homme ne pourrait pas vous aimer à demi, et que si l'on
était aimé de vous, il faudrait vous consacrer sa vie. Eh bien! même
avec un tel bonheur en perspective, il me serait impossible de renoncer
à mes habitudes de dissipation. Je suis déjà la proie du gouffre; ma
vie ne m'appartient plus; elle appartient à mon tyran, le monde,
c'est-à-dire le cercle, le sport et les courtisanes. Je ne pourrais
plus vous aimer comme vous le méritez. Je vous ferais souffrir sans
être heureux moi-même. Alors je me suis dit: «Je serai honnête une
fois en ma vie, je ne troublerai pas cette candeur.» Et cependant,
croyez-le, Madeleine, je fais un sacrifice, un sacrifice dont je me
croyais incapable, et je vous remercie, ma charmante petite sœur, de me
l'avoir inspiré.»
Madeleine, les yeux toujours fermés, les lèvres émues, ne répondit
pas.
«Eh bien!» reprit Maxime en posant sa main sur celle de la jeune
fille.
À ce contact elle éprouva comme un frémissement électrique.
«Je.... je.... vous disiez.... Je crois que je rêvais! s'écria-t-elle
avec un rire nerveux. Oui, je m'endormais.»
Et elle retomba, presque défaillante, dans l'angle de la voiture.
«Ah çà! pensa Maxime piqué au vif, serait-elle coquette! C'est un
peu fort! S'endormir au milieu d'une déclaration si respectueuse!
Ah!... elle s'endormait!...» répétait-il profondément blessé dans
son amour-propre.
Maintenant il attachait sur Madeleine un regard de dépit et de
convoitise. Il mordillait sa moustache et souriait avec une expression
sarcastique.
«Où sommes-nous donc? fit Madeleine, qui, cherchant à lutter contre
son émotion, se pencha à la portière.
--C'est décidément une coquette, pensa de nouveau Maxime. Et je ne
m'en étais pas aperçu! Ah çà! serais-je sérieusement amoureux?
Soyez donc vertueux avec les femmes! La meilleure.... Comme elle évite
de me regarder! Elle s'amuse à me faire poser. Je me sens ridicule.
Mais nous allons voir tout à l'heure.
--Dites-moi, Madeleine, avez-vous déjà écrit des vers sur l'amour?
C'est là le thème éternel de toute poésie.
--Oui. Pourquoi?
--Parce qu'il doit être assez curieux de voir comment une jeune fille
de vingt ans, qui est censée ignorer ce sentiment, peut en parler en
vers. Voyons, traitez-moi en camarade et récitez-m'en quelques-uns. Je
ne supporte pas la poésie, mais la vôtre m'intéressera. Faites-moi la
charité d'une petite strophe.
--Non! répondit gravement Madeleine.
--Remarquez bien que dans ce moment-ci nous parlons raison et faisons
une étude psychologique. Voilà encore un de ces mots barbares dont
abuse la tante Borel, et qui doivent vous êtes familiers. Je voudrais
savoir comment aime une jeune fille pour la première fois. C'est un
véritable service que je vous demande, car un homme ne peut être
certain de la justesse de ses propres études, attendu qu'il n'est
jamais sûr d'être le premier. Voilà pourquoi sans doute nous
préférons à ces prétendues ingénues des femmes qui ont du moins le
courage du vice et le mérite de la sincérité. Vous comprenez: être
le trentième ou le troisième, il n'y a pas une si grande différence
que l'on croit.
--Je désire que nous changions de conversation, dit Madeleine
offusquée du ton léger que prenait Maxime.
--De quoi voulez-vous donc que parlent un homme et une femme qui n'ont
pas soixante ans, si ce n'est d'amour?
--Restons sur votre _domaine_ et parlons philosophie.
--Je préfère la littérature qui fait aussi partie de nos possessions.
Or, la littérature de nos jours ne pivote-t-elle pas uniquement sur
l'amour?
--Soit! je vous laisse parler, fit Madeleine avec quelque sévérité.
J'ai sommeil, et, si vous le permettez, je vais dormir.
--Dormons donc,» repartit ironiquement Maxime;
Et il se rejeta dans un coin de la voiture. Il pensait qu'en affectant
l'indifférence, il l'amènerait à renouer elle-même la conversation.
«Ah! quel supplice!» se disait Madeleine.
Elle se sentait faiblir sous le choc d'émotions aussi diverses et aussi
prolongées.
Maxime, de temps à autre, entrouvrait les paupières et regardait
Madeleine. Madeleine aussi l'observait à la dérobée.
Maxime passait pour joli garçon. Il n'avait cependant ni cette
régularité ni ce poli qui constituent ordinairement la beauté. Sa
figure même n'offrait pas de caractère bien accusé. Elle séduisait
plutôt par une expression à la fois mobile et passionnée.
Ses yeux gris-bleu prenaient au soleil des reflets verdâtres, et
paraissaient noirs aux lumières. Quand un sentiment violent les
animait, ils projetaient un éclat puissant, et la colère les faisait
étinceler comme l'acier. Ce regard lumineux, plein d'acuité, aux tons
changeants, révélait sa nature véhémente et par-dessus tout
fantaisiste, s'abandonnant à tous ses caprices et poussant le caprice
jusqu'à la passion.
Sa bouche au sourire sceptique, son nez trop grand, sa peau très-brune
et pourtant d'un grain délicat, ses cheveux noirs, fins et soyeux; son
geste ample, élégant; des mains de femme, nerveuses et molles, tout
cet ensemble séduisait le physionomiste, qui découvrait en lui une de
ces organisations pleines de contrastes et de spontanéité: un
caractère généreux, mais sans énergie; une intelligence vive, sans
profondeur; des goûts artistiques, un certain idéal, mais des
penchants voluptueux qui rendent peu susceptibles d'une grande
élévation dans l'amour; en un mot c'était une nature mixte qui tenait
à la fois de la femme et du lion.
Madeleine était fort pâle, et ses paupières entourées d'ombre
donnaient à sa tête penchée en arrière une expression si singulière
de volupté et de douleur, que Maxime se sentait en réalité plus ému
qu'il ne se l'avouait à lui-même.
«Il n'y a qu'une coquette endiablée, se disait-il, qui ait pu trouver
une attitude aussi provocante.»
Et cependant les lèvres contractées de Madeleine trahissaient tant de
tristesse, il y avait tant de pureté sur ce front et dans les contours
de ce visage, que Maxime restait incertain.
«Ah bien oui! reprenait-il, de la pureté chez une femme qui lit les
philosophes, qui écrit des poëmes, des romans peut-être! Est-ce que
cette petite fille réussirait à m'en imposer avec ses airs de madone
endormie?»
La fièvre l'empoignait, l'incertitude même aiguisait son caprice.
«Ah çà, Madeleine, s'écria-t-il tout à coup d'une voix émue et
vibrante qui fit tressaillir la jeune fille, j'ai été franc tout à
l'heure, je le serai jusqu'au bout. Eh bien! maintenant je crois que
vous vous moquez de moi. Depuis bientôt huit heures que nous sommes en
tête à tête, vous m'avez fait passer par toutes les émotions
possibles, depuis la chaste tendresse de l'amitié jusqu'à l'amour le
plus véhément. À présent, je suis amoureux de vous, mais amoureux
jusqu'à la folie. Que vous disais-je tout à l'heure? Je n'en sais plus
rien. Je cherchais à m'abuser sur le sentiment violent que vous
m'inspirez. Je le sens, je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais depuis
longtemps. Depuis longtemps votre regard m'attirait. Je résistais à
cet attrait qui me semblait une impiété, parce que je vous avais
connue toute petite, et qu'on m'avait habitué à vous traiter en sœur.
Mais aujourd'hui, aujourd'hui que je vais vous perdre, mon cœur se
déchire, et je sens combien je vous aimais. Que disais-je donc tout à
l'heure? Ah! je m'en souviens: je disais que je ne pourrais sacrifier le
monde à votre amour. Madeleine, ce n'est plus le monde que je veux vous
sacrifier, c'est ma vie entière. Dites, ordonnez. Que faut-il faire
pour vous plaire, pour vous obtenir? Pourquoi cet air si grave et cet
effroi que je lis dans vos yeux, ma belle Madeleine? Mon amour vous fait
peur? Oh! pardonnez, je vous en supplie, à l'explosion d'une passion
trop longtemps contenue. Si vous repoussiez mon affection, je crois que
j'en deviendrais fou.»
Maxime avait joué son rôle en comédien convaincu. Sa voix réellement
attendrie, son regard passionné pouvaient persuader à Madeleine qu'il
ressentait réellement ce qu'il disait. Bien qu'elle n'eût aucune
expérience dans les choses du cœur, son instinct de femme
l'avertissait cependant que cet amour si brusque n'était pas tout à
fait sincère. Il lui semblait qu'un homme vraiment épris eût mieux su
dominer un entraînement qu'il ne savait point être partagé. Mais,
dans le premier moment, elle fut tellement bouleversée par cette
violence d'expressions qu'elle ne songea pas à retirer ses mains que
Maxime couvrait de baisers.
«Oh! dites, m'aimez-vous? Pourrez-vous m'aimer? suppliait-il.
--Laissez-moi, laissez-moi!» s'écria-t-elle enfin. Elle éclata en
sanglots.
Et puis, relevant bientôt son visage digne et attristé:
«Vous oubliez, monsieur Maxime, dit-elle, que je suis une pauvre fille,
et qu'à ce titre du moins j'ai droit à votre respect.»
On arrivait à Mâcon. Le jour commençait à paraître.
«Dix minutes d'arrêt,» cria l'employé.
Madeleine mit son chapeau, rejoignit ses effets, et se disposait à
quitter le wagon.
Maxime était bon. Il aimait réellement cette jeune fille, et il
éprouvait un vif regret de l'avoir offensée.
«Restez, je vous en prie, Madeleine, c'est moi qui descendrai.»
Madeleine ne l'écoutait pas.
«Du moins, avant de me quitter, dites-moi que vous me pardonnez, et
adressez-moi un adieu fraternel.»
Il lui saisit la main. Madeleine répondit à son étreinte; mais elle
descendit sans lui adresser une parole ni un regard.
En la voyant toute chancelante, le visage encore humide de pleurs,
Maxime sentit aussi les larmes lui monter aux yeux.
«Je suis un lâche, se disait-il; comment avais-je pu supposer que
cette brave fille s'occupait d'un libertin comme moi?
Le voyageur si bien emmailloté; qui jusqu'alors s'était tenu immobile
dans son coin, se remua. Il fit tomber le foulard qui lui cachait
entièrement le visage, et Maxime, découvrant ses traits, demeura comme
frappé de stupeur.
Cet homme, c'était Renardet, celui-là même qu'il fuyait.